50 ans de 1er Mai algériens : De l’autogestion à la démolition

Ce 1er mai 2013, encore, les travailleurs n’occuperont pas le devant de la scène. Les chômeurs du Sud comme du Nord les remplaceront, sans nul doute, dans les esprits des responsables, comme ceux des citoyens de base. Leur marche annulée sur Hassi Messaoud, mais leurs manifestations maintenues, puis reconduites dans plusieurs villes, ont produit une de ces peurs qui ne s’oublient pas : la peur du bord du gouffre, celle du pays basculant dans un processus de dislocation, que les grandes puissances impérialistes, maîtresses des mots, car maîtresses des choses, ont appelé «printemps arabe». La dénomination n’est pas un aspect secondaire.

Elle détermine votre appréciation sur la nécessité ou non de continuer les processus de changement. Vous comprenez bien que si les masses égyptiennes s’en étaient tenues à un «printemps», elles auraient cessé leur combat dès la chute du fruit pourri, en laissant prospérer l’arbre de l’infitah et de Camp David. En continuant à réclamer un changement de la nature de l’Etat, au-delà du changement de régime, ces masses sont sorties des fausses saisons, pour entrer dans le temps, et renvoyer aux poubelles des idéologies-kleenex, la notion de «printemps» qui voulait nous soumettre définitivement dans un capitalisme entré dans la crise de son dernier automne.

Les marches colorées des supporters du vainqueur de la finale de la Coupe d’Algérie de football, organisée ce jour du 1er mai 2013, ne chasseront pas tout à fait le fantôme des chômeurs. Ici, comme dans de nombreux pays, la peur du lendemain, l’angoisse de perdre son travail et de perdre avec son statut social, sa vie de famille, ses projets, ses rêves, planeront sur les défilés des travailleurs, confrontés à la grande casse sociale de la mondialisation financiarisée. La différence pour notre pays est que cette casse sociale est immédiatement synonyme de casse nationale.

Nous avons oublié jusqu’au souvenir d’un défilé du 1er Mai. Et jusque dans cette amnésie, le paradoxe nous poursuit que la Fête du travail concentre la hantise du chômage et aujourd’hui de ses menaces. Il n’a pourtant pas manqué d’avertissements sur les périls qu’engendrait l’abandon de la politique de développement national. Depuis ces fatidiques années 1980, les groupes qui se succèdent au pouvoir poursuivent, par conviction et croyance idéologiques, proches de l’aveuglement religieux, des politiques de libéralisation, de réformes ou de privatisations, sans contraintes extérieures ni pressions particulières, à part l’éphémère épisode de l’accord avec le FMI. Bien sûr, il faut s’interroger sur les causes d’un tel «attachement» idéologique au démantèlement du secteur industriel public, puis l’extension de ce démantèlement au secteur privé productif, qu’on a «cassé» par la concurrence déloyale de l’import-import. Bref, le constat est unanime : «L’Algérie est devenue un désert industriel», suite à cette politique de «désertification». Il serait plus approprié de parler de désarmement industriel de l’Algérie. Chaque fermeture d’usine, chaque privatisation, chaque démantèlement de ses capacités de maîtrise du commerce extérieur et de la commercialisation interne lui liaient les mains et rendaient l’Etat incapable de répondre aux besoins et aux problèmes. Deux chiffres suffisent à donner une idée de l’abîme : la part de l’industrie dans le PIB est tombée de quelque 20% dans les années 1980 à moins de 5% aujourd’hui.

Quelle base sociale reste-t-il, après ce  désastre, pour fêter le 1er Mai ? Mais surtout quelle base sociale reste-t-il pour défendre l’idée nationale, l’idée et l’idéal d’un Etat national ? La classe ouvrière, ses syndicats, ses luttes, ses revendications, ses besoins sont des facteurs unificateurs et centralisateurs. Ses intérêts sont fédérateurs. Bien au contraire, le chômage, l’exclusion, le désespoir social agissent en forces centrifuges.

Cinquante ans après l’indépendance, les sentiments, les rêves, les idées et les luttes qui nous ont portés dans notre lutte pour l’indépendance sont bien affaiblis. Tellement affaiblis que les autorités ont oublié que, cette année, nous aurions dû fêter le 50e anniversaire du 1er défilé des travailleurs dans l’Algérie indépendante. Ce n’est pas rien, 50 ans après le 1er défilé. Quelle occasion pour comparer avec les suivants. L’oubli est lourd ; d’autant plus lourd qu’il est massif, généralisé. Alors, racontons aux jeunes ce 1er défilé, celui des cheminots qui allaient réparer les tracteurs des ouvriers agricoles qui avaient occupé les terres. Des postiers qui faisaient tourner la poste. Des gaziers qui maintenaient l’alimentation électrique. Le défilé de ces travailleurs qui avaient l’ambition de faire marcher un pays, une agriculture, des ateliers et des usines par eux-mêmes, par leur propre effort honnête et dédié à la patrie.

Le 1er défilé, celui des hommes et des femmes qui ont empêché la paralysie de l’Algérie et empêché le néocolonialisme de s’installer, au motif supplémentaire de faire marcher nos trains ou nos centrales électriques. Nos autres défilés furent de la même ambition. Celui des travailleurs des nouveaux secteurs industriels : électronique, sidérurgie, mécanique, chimie…

50 ans après, les défilés ont disparu du paysage et des mémoires. Les défis et les exploits aussi. Le destin qu’on propose aux jeunes est celui de la fatalité impérialiste. Ce n’était pas faute d’avertir les groupes qui se sont succédé au pouvoir : renoncer au développement national, c’est mettre la nation en péril. Il manque aujourd’hui à sa défense les cohortes ouvrières qui l’ont portée dans son berceau. Et une mémoire de ses défis.

Mohamed Bouhamidi



Articles Par : Mohamed Bouhamidi

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