La journaliste de renommée mondiale, Vanessa Beeley, prendra la parole à Montréal le 10 décembre prochain au Centre Saint-Pierre, 1212, rue Panet à partir de 19 h. Elle prendra également la parole devant les étudiants de l’Université de Montréal le 9 décembre à partir de 11 h 30. 

Participeront aussi à la conférence à Montréal le 10 décembre au Centre Saint-Pierre, Samir Saul, professeur d’histoire à l’Université de Montréal, Rachad Antonius, professeur de sociologie à l’UQÀM. 

Les questions ignorées par nos médias

Vanessa Beeley fait partie du petit nombre de journalistes qui sont en mesure de répondre aux questions sur la guerre en Syrie, questions que les médias québécois, canadiens et internationaux refusent de poser et, partant, auxquelles ils ne fournissent pas de réponses. 

  • Quel rôle les différents gouvernements canadiens ont joué dans la guerre de procuration contre la Syrie? Une guerre dévastatrice qui a provoqué un exode de inouï. 
  • Pourquoi les Casques blancs, faussement appelés Force de défense civile syrienne, travaillent exclusivement dans les secteurs contrôlés par les organisations terroristes? Et pourquoi le Canada les porte aux nues?
  • Dans quelles circonstances occultes en Turquie le fondateur des Casques blancs, l’ex militaire britannique James Le Mesurier, a-t-il été tué récemment?
  • Pourquoi et comment Israël a-t-il participé à l’exfiltration des Casques blancs vers la Jordanie et le Canada?
  • Comment expliquer le fait que le gouvernement syrien, présenté dans les pays occidentaux comme un « régime » brutal, est en train de gagner la guerre?

Vanessa Beeley est une journaliste et photographe qui travaille depuis 2015 sur le terrain partout au Moyen Orient – Syrie, Égypte, Irak et Palestine – tout en suivant de près la guerre au Yémen. En 2017, Vanessa a été finaliste pour le prestigieux prix Martha Gelhorn pour journalisme. Le journaliste Robert Parry qui l’a emporté. 

En 2018, Le British National Council for the training of Journalists a nommé Vanessa Beeley l’une des 238 journalistes les plus respectés au Royaume uni.  En 2019, Vanesse a reçu le Prix Serena Shim qui souligne son intégrité journalistique inébranlable.

On peut lire les reportages ou écouter les entrevues de Vanessa Beeley notamment dans Mint Press News, Russia Today, UK Column, The Last American Vagabond, Global Research, Sputnik radio, 21st Century Wire, Le pied à Papineau, Mondialisation.ca et beaucoup d’autres. 

Vanessa Beeley sera en entrevue avec Robin Philpot au Pied à Papineau, CKVL FM, 100,1 le mercredi 4 décembre. 

 

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Notre infolettre

septembre 19th, 2019 by Mondialisation.ca

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Le gouvernement indien du Parti Bharatiya Janata (BJP) dirigé par Narenda Modi est l’instigateur de violentes attaques de la police et des justiciers autoproclamés contre les opposants à sa loi antimusulmane sur la citoyenneté (CAA).

Dans la période précédant les élections à l’assemblée de Delhi de samedi dernier, les dirigeants du BJP ont dénoncé ceux qui protestaient contre la CAA, les accusant d’être de connivence avec le Pakistan, et ont à plusieurs reprises mené leurs partisans en scandant «abattez-les!». La conséquence directe de cette incitation n’a pas tardé à se faire sentir. Dans l’espace de quatre jours à partir du 30 janvier, au moins trois tireurs ont ciblé des manifestants anti-CAA.

Les forces de police de Delhi, qui sont sous le contrôle direct du principal homme de main de Modi, le ministre de l’Intérieur Amit Shah, continuent d’être prises d’une folie furieuse. Dans le dernier affront, une manifestation pacifique anti-CAA des étudiants de l’Université Jamia Millia Islamia a été brutalement attaquée par la police lundi.

Le gouvernement du BJP a été ébranlé par l’opposition de masse à la CAA, qu’il a faite passer en force au Parlement et promulguée en décembre dernier.


Manifestants à Kolkata en décembre 2019

La CAA fait de la religion un critère pour déterminer l’accès à la citoyenneté pour la première fois dans l’histoire de l’Inde indépendante. Elle ouvre une voie pratiquement automatique vers la citoyenneté à tous ceux qui ont migré en Inde depuis le Bangladesh, le Pakistan et l’Afghanistan avant 2015, à l’exception des musulmans.

La CAA fait partie d’une vague d’actions gouvernementales, y compris le coup d’État constitutionnel d’août dernier contre le Jammu-et-Cachemire, le seul État à majorité musulmane de l’Inde, visant à transformer l’Inde en un rashtra hindou ou un État hindou, dans lequel les musulmans vivent tout juste tolérés.

Face à une crise économique et à une opposition populaire croissante contre ses mesures d’austérité et à d’autres politiques «pro-investisseurs», le BJP attise le communautarisme anti-musulmans afin de mobiliser ses partisans suprémacistes hindous comme troupes de choc contre la classe ouvrière et de détourner la colère sociale vers la politique réactionnaire et du militarisme.

Alors que les étudiants et les jeunes musulmans de Delhi, de l’Uttar Pradesh et du Bengale occidental avaient lancé l’agitation anti-CAA, elle a rapidement englouti toutes les régions du pays, traversant les clivages religieux, ethniques et de caste que l’élite dirigeante indienne a systématiquement cultivé afin de diviser la classe ouvrière.

Ébranlé par l’émergence soudaine d’une opposition de masse, le BJP a répondu par une répression étatique massive, suspendant l’utilisation d’Internet et imposant des interdictions générales sur toutes les manifestations à travers de vastes zones et ordonnant une répression meurtrière de la police. Au moins 25 personnes ont été tuées en décembre, dont 20 dans l’Uttar Pradesh, où Modi et Shah ont installé comme ministre en chef un mahant hindou (grand prêtre), Yogi Adityanath, déjà mis en examen pour avoir incité à des attaques contre des musulmans.

Ces dernières semaines, le BJP, ses mentors idéologiques dans le mouvement RSS fascisant et leurs alliés suprémacistes hindous sont devenus encore plus haineux et menaçants dans leurs dénonciations des manifestations anti-CAA.

Dimanche dernier, Raj Thackeray, le chef de l’extrême droite du Maharashtra Navniman Sena, a conclu un rassemblement de masse pro-CAA à Mumbai avec des menaces de violence de masse. «Les pierres rencontrerons des ripostes de pierres et les épées rencontrerons des ripostes d’épées», a-t-il tonné, ajoutant que certaines régions du Maharashtra sont devenues «la plaque tournante des immigrants illégaux du Pakistan et du Bangladesh, qui doit être nettoyée.»

L’une des principales cibles du vitriol du BJP est le sit-in pacifique que des centaines de femmes musulmanes ont monté jour et nuit à un carrefour majeur dans le quartier pauvre et à prédominance musulmane du sud de Delhi, Shaheen Bagh, depuis que la CAA a été adoptée par le Parlement le 11 décembre dernier.

La manifestation à Shaheen Bagh est devenue un symbole de l’opposition à la CAA à l’échelle nationale, exaspérant le gouvernement. La direction du BJP est particulièrement préoccupée par le fait que les manifestantes de Shaheen Bagh soulèvent des problèmes sociaux, tels que le chômage de masse, la hausse des prix et la sécurité des femmes, et plus généralement la convergence entre l’opposition à son programme communautariste antidémocratique et l’agitation croissante de la classe ouvrière à travers l’Inde contre les privations économiques.

Dans la période précédant les élections à l’Assemblée du 8 février à Delhi, les dirigeants du BJP ont dénoncé les manifestantes de Shaheen Bagh, les comparant à des traîtres et terroristes pro-pakistanais. S’exprimant lors d’un rassemblement électoral le 3 février, Modi a affirmé que le sit-in de Shaheen Bagh était une «conspiration politique pour détruire l’harmonie du pays». Deux jours plus tôt, lors d’un autre rassemblement électoral, le ministre en chef de l’Uttar Pradesh, Yogi Adityanath, avait tenté de lier les principaux opposants électoraux au BJP à Delhi au sit-in, tout en insinuant que les manifestantes de Shaheen Bagh étaient des terroristes. Il a dénoncé le gouvernement du Parti Aam Aadmi de Delhi, affirmant qu’il «fournit des biryani» (plats de curry) aux manifestants de Shaheen Bagh, tandis que Modi et le BJP ont «identifié tous les terroristes et les ont nourris de goli (balles) au lieu de biryani».

Le 28 janvier, Anurag Thakur, le ministre délégué aux finances dans le gouvernement central du BJP, a été filmé en train de diriger un rassemblement électoral en scandant «abattez-les» – un cri de guerre hindou de droite qui a gagné en usage après que le chef BJP du Bengale occidental, Dilip Ghosh, ait réprimandé le ministre en chef de l’État, Mamata Banerjee, «pour ne pas avoir ouvert le feu et ordonné une charge au lathi ( à la matraque) sur ceux qui protestaient contre la CAA. «Nos gouvernements d’Uttar Pradesh, d’Assam et du Karnataka», a-t-il poursuivi, «ont abattu ces gens comme des chiens».

Sur la vidéo, le ministre du BJP Thakur, parlant en hindi, déclare, desh ke gaddaron ko («Traîtres qui trahissent le pays»), auquel la foule répond avec enthousiasme «goli maaro saalo ko» («abattez- les»).

Encouragé par ces incitations à la violence contre les opposants à la CAA, un jeune homme a tiré sur des manifestants anti-CAA à l’Université Jamia Millia Islamia (JMI) le 30 janvier, blessant un étudiant. Dans une vidéo, partagée par l’agence de presse ANI, le tireur peut être vu marchant et agitant un pistolet tandis que des dizaines de policiers en tenue anti-émeute restent immobiles. Ce n’est qu’après qu’il ait ouvert le feu que la police est intervenue. Pendant qu’il est emmené, le tireur criait Delhi police Zindabad («Vive la police de Delhi»).

Moins de 48 heures plus tard, le 1er février, un deuxième tireur a tiré deux balles en l’air sur le sit-in de Shaheen Bagh et a crié: «Aucune autre communauté n’aura son mot à dire dans ce pays. Seuls les hindous le feront.» Le troisième tir en quatre jours a été signalé le 2 février, lorsqu’un assaillant non identifié a tiré à l’extérieur du campus du JMI.

En décembre dernier, la police a illégalement pris d’assaut le campus du JMI et agressé des étudiants avec des gaz lacrymogènes, des balles en caoutchouc et des matraques. Plus d’une cinquantaine d’étudiants étaient hospitalisés, dont beaucoup avec des fractures et d’autres blessures graves. Depuis lors, la police a harcelé et attaqué à plusieurs reprises les manifestations anti-CAA dirigées par des étudiants du JMI.

Lundi, lorsque des étudiants du JMI ont essayé de marcher sur le Parlement, ils ont rencontré un cordon de masse de policiers lourdement armés. Lorsque les étudiants ont cherché à faire valoir leur droit de manifester, ils ont été brutalement attaqués par la police de Delhi. En conséquence, certains étudiants ont eut besoin de soins médicaux.

S’adressant à la chaîne India Today TV, des médecins ont déclaré que «plus de 10 étudiantes ont été frappées (par la police) sur leurs parties intimes. Nous avons trouvé des blessures infligés par des armes contondantes sur certains des manifestantes». Une étudiante du JMI a déclaré à India Today: « L’une des policières a enlevé ma burqa et m’a frappée sur les parties intimes avec une matraque.»

Malgré la répression et les menaces du BJP, l’opposition à la CAA et aux plans du BJP d’utiliser le registre national de la population (NPR) de 2020 et, finalement, un registre national des citoyens de toute l’Inde (NCR) pour organiser une chasse aux sorcières anti-immigrés, dans laquelle les pauvres musulmans seront les principales victimes – continue de croître. Le 29 janvier, Bhubaneswar, la capitale d’Odisha, connut ce que les médias ont qualifié de l’une des plus grandes manifestations de son histoire, alors qu’une grand partie de sa population, de toutes couches confondues, est descendue dans les rues pour s’opposer à la CAA, la NPR et la NCR.

Wasantha Rupasinghe

 

 

Article paru en anglais, WSWS, le 14 février 2020

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En décembre 1949, un jeune Néo-Zélandais du nom de Bernard Diederich, venant fraichement de participer à la Seconde Guerre Mondiale dans le Pacifique, débarque dans la rade de Port-au-Prince. Le gouvernement haïtien ayant à sa tête le président Dumarsais Estimé, commémore à l’époque les deux cents ans de fondation de la ville. Une exposition internationale s’organise au Bicentenaire, à proximité de la baie de la capitale.

Parades militaires, cérémonies religieuses, performances artistiques, une ambiance festive et chaleureuse bat son plein au bas de la ville. Bernard Diederich tombe sous le charme et décide de ne pas repartir dans son pays natal. C’est ainsi que ce jeune homme de 23 ans seulement à l’époque, va s’installer en Haïti et se construire une solide carrière de journaliste. 

Alors qu’Haïti célèbre ce 7 février 2020 le début de la transition démocratique faisant suite au départ du dictateur Jean-Claude Duvalier en 1986, un retour sur l’œuvre de ce grand journaliste qui a permis de faire la lumière sur les 29 années sombres de la dynastie duvaliériste, s’avère nécessaire. 

Les élections de 1957 racontées par Bernard Diederich

En 1957, des élections sont annoncées dans le pays. Quatre candidats partent favoris parmi les 10 inscrits : le professeur Daniel Fignolé qui a un solide soutien populaire ; l’ancien sénateur Louis Déjoie, industriel expérimenté, très proche de l’oligarchie économique ; Clément Jumelle, économiste formé aux Etats-Unis et qui a été ministre au gouvernement de Paul Eugène Magloire et enfin François Duvalier dont le profil était celui « d’un modeste médecin de campagne, inoffensif ». L’opinion publique ignorait encore l’autre face de « Papa Doc ». Ce futur président à vie de la République, détenait déjà un réseau occulte de malfrats dont « l’expertise était assurée par un éventails de talents, allant de la désinformation à la fabrication de bombes artisanales ». 

L’un des actes perpétrés par ses sbires, avec à leur tête le cubain Temistocles Fuentes Rivera, Clément Barbot (futur chef de la police secrète duvaliériste avant de devenir opposant) et Fritz Cinéas, fut l’incident de Thor. Dans ce quartier de la commune de Carrefour, une bombe artisanale explose dans un entrepôt appartenant à M. Daniel Francis. Deux officiers de l’armée d’Haïti décèdent. Le candidat François Duvalier est pointé du doigt, une partie de l’opinion publique exige son exclusion de la course électorale. Pour se dédouaner des accusations portées à son encontre, il intervient sur les ondes de la radio Port-au-Prince. 

Quelques semaines après ce drame, un gouvernement collégial est mis en place sous la direction du général Léon Cantave. Le 25 mai 1957, des affrontements ont lieu entre les hommes de Cantave et ceux du colonel Armand. A l’issue de cette journée sanglante, environ 17 personnes sont mortes. Pour éviter au pays une guerre civile, Daniel Fignolé, candidat très influent dans le milieu populaire, est choisi comme président provisoire. L’ancien professeur priorisait la compétence dans la formation de son gouvernement, pour paraphraser Bernard Diederich. 

Coup d’Etat contre Daniel Fignolé

Moins d’un mois après son investiture, soit le 14 juin 1957, Daniel Fignolé est démis de ses fonctions suite à un putsch orchestré par le général Antonio Kébreau et le lieutenant Jean Beauvoir. Le président déchu et son épouse Carmène ont été forcés de monter à bord d’un avion au Môle St-Nicolas à destination des Etats-Unis. 

La junte militaire étouffe dans l’œuf le soulèvement populaire à La Saline qui allait suivre le départ de Daniel Fignolé. Un couvre feu est décrété avant la lettre. Plusieurs dizaines de victimes sont enregistrées. L’ex-ministre de la santé, Camille Lhérission, fait état de 1000 personnes assassinées ; des chiffres démentis par le putschiste Antonio Kébreau.

Finalement, le 29 août 1957, le gouvernement militaire ratifie une loi électorale fixant la date des élections ainsi que la durée du mandat présidentielle. Le 22 septembre, François Duvalier, supporté le général Antonio Kébreau, est élu président d’Haïti pour un mandat de 6 ans.  Il prête serment le 22 octobre 1957.

La presse haïtienne a joué un rôle important avant et pendant le déroulement de ce scrutin. Le journal La Phalange, le plus influent à cette époque, lance un appel au discernement et à la modération aux différents camps politiques, alors que les stations de radio Jean-Jacques Dessalines et Port-au-Prince supportent respectivement les candidats Clément Jumelle et François Duvalier. 

Le journal Haiti Sun, créé par Bernard Diederich en 1950 en collaboration avec T.J Grant (écossais, ancien vétéran de l’armée américaine lors de l’occupation de 1915-1934), Daniel Arty, Lucien Montas et les poètes Félix Morisseau Leroi et Emile Roumer, a assuré la couverture de ces différents moments historiques. 

Des tribunes ont été consacrées aux différents acteurs politiques ; régulièrement l’équipe du journal produit des reportages sur l’actualité politique locale. Les publications se font en trois langues : anglais, français et créole.

Bernard muni de son appareil de photo et de son enregistreur, arpente les rues de la capitale haïtienne à la recherche d’informations de première main. 

Une fois, nous raconte-t-il lors d’un entretien qu’il nous a accordé en 2015 :

« J’ai été à Carrefour Dufort, sur la route du Sud, pour couvrir un meeting du candidat Louis Déjoie, une zone réputée pour son attachement à Daniel Fignolé. Une pluie de pierres a souhaité la bienvenue à Déjoie. Son équipe a riposté via des armes à feu. Une personne a été tuée. J’en ai fait un reportage pour le Time Magazine. Ce qui n’a pas plu à Déjoie. Il voulait me faire expulser du pays. J’ai dû partir pour New-York pendant trois semaines en attendant que la tempête passe. » 

L’événement du 26 avril et l’expulsion de Bernard Diederich

Alors que son mandat arrive à son terme, François Duvalier refuse de partir. Il renforce sa main mise sur l’ensemble des institutions du pays. Le 26 avril 1963, l’ancien chef de police secrète de Duvalier, Clément Barbot tente d’enlever Jean-Claude Duvalier, le fils du chef de l’état, alors que le jeune garçon se rend à l’école. Le président accuse le lieutenant François Benoit d’être à l’origine de cet incident. Une chasse à l’homme sans merci est lancée. En représailles, le fils de François Benoit, Gérald, âgé de 18 mois seulement, est porté disparu après que les sbires de Duvalier ont mis feu à la maison de la famille. 

Bernard Diederich qui vivait à l’époque sur la route des Frères, gagne le centre ville de Port-au-Prince pour couvrir l’événement. Une fois encore, cela ne plaît pas au régime qui ne tarde pas à l’expulser du pays. 

Quatorze ans après son arrivée au pays, le propriétaire du journal Haiti Sun, son épouse et son premier fils âgé d’à peine d’environ 40 jours, vont s’installer en République Dominicaine. De là, il fréquente des exilés haïtiens dont Jean-Claude Barjeux, le père Georges et Fred Baptiste. Ce dernier allait par la suite diriger une guérilla sur les hauteurs de la forêt des Pins, dans la commune de Thiotte, en juin 1964.

 L’héritage de Bernard Diederich

Bernard Diederich est mort à 93 ans, il y a trois semaines, le 14 janvier 2020, chez lui à Pétionville. Son décès est une perte immense pour la presse haïtienne et internationale. Il était aussi un fidèle reporter freelance pour Associated Press, New York Times ou encore NBC. 

Tout au long de sa carrière, il a analysé la vie politique et sociale du pays qu’il aimait au point de ne plus repartir chez lui. De ses 22 ouvrages publiés*, environ une dizaine est consacrée à Haïti, interrogeant les 29 ans de la dictature duvaliériste. De Papa Doc et les Tontons Macoutes, en passant par Le Prix sang I et II, le Trophée, Fort Dimanche la chine exterminatrice, les livres de Bernard Diederich constituent une source intarissable de l’histoire politique et sociale haïtienne des soixante dernières années. 

Le travail documentaire, méticuleux et pointu de ce Néo-Zélandais, amateur de rhum Barboncourt dès son premier jour sur le sol haïtien, en décembre 1949, a marqué profondément l’histoire du journalisme en Haïti.

Feguenson Hermogàne

 

 

*https://www.miamiherald.com/news/nationworld/world/americas/haiti/article239300758.html

Photo en vedette : Bernard Diederich

Cet article a été publié initialement par  Ayibopost, le 7 février 2020..

 

Référence bibliographique :

-Bernard Diederich, le Tromphée. Ed. Henry Deschamps. Mai 2008. Port-au-Prince, Haïti.

-Bernard Diederich, Le prix du sang. La résistance du peuple haïtien à la. tyrannie. Tome I : François Duvalier (1957-1971). Ed Antilla et Centre œcuménique des droits humains. Oct 2005. Port-au-Prince.

Michel Soukar (Musée de la BRH), Haïti à travers sa monnaie. Ed. Banque de la république d’Haïti.

 

Feguenson Hermogène est journaliste et cinéaste. Il a intégré l’équipe d’Ayibopost en décembre 2018. Avant il était journaliste à la radio communautaire 4VPL (Radyo Vwa pèp la, 98.9 FM) de Plaisance du Nord.

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Irak: les défaites s’accumulent pour les USA

février 16th, 2020 by Antoine Charpentier

Les pilotes irakiens prendront pour la première fois depuis 17 ans les commandes de la flotte aérienne irakienne dans le ciel d’al-Anbar

Le mercredi 12 février, les forces armées irakiennes ont lancé pour la première fois depuis l’invasion américaine de 2003, une vaste opération contre les terroristes à al-Anbar, une opération sans ingérence américaine. Le communiqué des forces armées irakiennes confirme l’apparition pour la première fois depuis 2003 des « unités de défense antiaérienne » dans la zone d’opération.

Entretien avec Antoine Charpentier et Bernard Cornut par l’animateur de l’émission « Le Débat » (PressTV)

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Les correspondants du World Socialist Web Site, Sue Phillips et Will Marshall, ont eu l’occasion en janvier de discuter de la campagne pour la libération de l’éditeur persécuté de WikiLeaks, Julian Assange, et de la lanceuses d’alerte Chelsea Manning, ainsi que de questions politiques plus générales, avec le modèle internationalement reconnu Andreja Pejic.

Pejic était à Melbourne pour rendre visite à sa famille et en tant qu’invitée de marque au gala d’ouverture de l’exposition d’été de la National Gallery of Victoria International, Crossing Lines.

D’après Wikipedia: «Avant de faire son coming out en tant que transsexuelle fin 2013, Pejic était connue comme la première top-modèle complètement androgyne. Aujourd’hui, elle est l’un des modèles transgenres les plus reconnus au monde.» Elle a fait la couverture des éditions internationales de Elle, Marie Claire, Harper’s Bazaar, L’Officiel et Fashion.

Andreja Pejic

En mai 2015, Pejic est devenue le premier mannequin transgenre présenté par Vogue. En 2016, Pejic a reçu le prix du «Meilleur modèle féminin international» décerné par le magazine de mode GQ Portugal. L’année suivante, elle a été la première femme transgenre à apparaître sur la couverture de GQ. Pejic a fait ses grands débuts au cinéma dans le thriller policier de 2018, La fille dans la toile d’araignée.

Pejic est née à Tuzla, dans la région bosniaque de la Yougoslavie, en août 1991, juste avant le déclenchement de la guerre civile ethno-nationaliste. Sa famille a été forcée de fuir en tant que réfugiés en Serbie. Avec sa mère, son frère aîné et sa grand-mère, elle a émigré en Australie au lendemain de la guerre des États-Unis et de l’OTAN contre la Serbie en 1999.

Pejic a grandi dans la banlieue ouvrière de Broadmeadows, à Melbourne. Après avoir terminé ses études secondaires, Pejic a été acceptée pour étudier la médecine à l’université de Melbourne. Pejic a mis entre parenthèses ses études universitaires après avoir été repérée comme mannequin alors qu’elle travaillait à temps partiel chez McDonalds.

Pejic est une artiste aux convictions socialistes qui défend ouvertement et avec principes les droits des transgenres. Elle s’est prononcée avec force contre la politique identitaire, soulignant la domination et la centralité de la division des classes pour comprendre la société capitaliste.

En décembre, Pejic a participé à une réunion publique du Parti socialiste pour l’égalité (PES) à Melbourne pour défendre Assange et Manning avec son frère Igor et sa mère Jadranka.

WSWS: Merci beaucoup de nous accorder votre temps pour discuter de la question cruciale de Julian Assange et Chelsea Manning. Pourriez-vous nous parler de l’importance de leurs révélations des crimes de guerre au Moyen-Orient?


Assange est traîné hors de l’ambassade équatorienne à Londres

Andreja Pejic: Je pense que ce que Julian Assange et Chelsea Manning ont fait est énorme pour les principes démocratiques et les droits de l’Homme. C’est une chose que nous ignorons en quelque sorte. C’est comme un sujet tabou. On nous parle des crimes de différentes dictatures – comme la Russie, l’Iran ou la Chine – mais ce que nous ignorons, ce sont les crimes de guerre impérialistes, les crimes des gouvernements occidentaux. Ces choses doivent être confrontées si nous voulons nous battre pour une société meilleure. On ne peut pas les balayer sous le tapis.

WSWS: Voyez-vous un lien entre les tentatives de faire taire Assange et Manning et l’escalade de la campagne de guerre américaine contre l’Iran?

AP: Oui, je pense que l’Amérique est en crise politique. Bien sûr, nous avons déjà connu une énorme crise économique en 2008 et cela ouvre la voie à la destruction de la démocratie et à un système autoritaire. J’ai toujours su dès le plus jeune âge que les interventions occidentales étaient des impostures. Ce n’était pas nouveau pour moi, je suppose. Mais lentement, les gens commencent à se rendre compte que l’armée américaine ne répand pas la démocratie dans ces endroits. Si vous regardez la Yougoslavie, l’Irak, la Libye, le Yémen, la Syrie – où sont ces démocraties florissantes pour lesquelles ils se battaient?

WSWS: Pouvez-vous expliquer votre propre expérience en tant que réfugiée de la guerre américano-OTAN en Yougoslavie et l’impact qu’elle a eu sur vos perspectives politiques?

AP: Je suis née six mois avant le début des guerres en Yougoslavie. Ma mère était serbe et mon père croate. Ils ont grandi dans un pays qui était uni depuis 50 ans et il était normal qu’ils se marient. Puis la guerre a éclaté et elle a dû nous emmener, mon frère, ma grand-mère et moi, en Serbie, ce qui a divisé ma famille.

Andreja avec son frère Igor et sa mère Jadranka

Ils pensaient que ce serait une guerre de deux mois, quelque chose qui se résoudrait très vite. Mais cela s’est terminé par une guerre civile de cinq ans – la pire guerre en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale – et nous avons fini par grandir dans un camp de réfugiés. Je me souviens juste de cette situation terriblement tendue pendant que nous grandissions, avec les divisions nationales et le racisme de tous les côtés.

Cette expérience m’a poussé, surtout lorsque nous sommes arrivés en Australie, à vouloir savoir ce qui s’était passé et à trouver une meilleure explication que de blâmer une nationalité en particulier. Alors, j’ai fait des recherches et cela m’a amené à vous découvrir [le WSWS et le PES]. Cela m’a poussé à apprendre l’histoire. Pourquoi l’Union soviétique est-elle tombée? Pourquoi le système que [le leader yougoslave Josip Broz] Tito soutenait s’est-il effondré? Pourquoi cette horrible guerre a-t-elle eu lieu?

Cela a eu un effet énorme sur moi sur le plan politique. J’ai découvert les crimes impérialistes dans toute cette situation. Ce que l’Occident a fait lorsqu’il a approuvé la sécession de la Slovénie [de la Yougoslavie en 1991] et ensuite, plus tard, ce que les États-Unis ont fait à la Serbie avec les bombardements de l’OTAN. C’était horrible.

Je me demandais pourquoi une société qui se prétendait si démocratique pouvait faire quelque chose comme ça. Pourquoi tant de soi-disant progressistes en Occident ont-ils soutenu cette guerre? Je pense que c’était l’une des premières guerres que l’intelligentsia libérale a soutenu. Je cherchais une meilleure explication.

J’ai maintenant cette énorme aversion pour le nationalisme. Les gens me demandent toujours dans les entretiens, êtes-vous Croate, êtes-vous Serbe, êtes-vous Australienne? Je leur réponds toujours que c’est ici que je suis née, que c’est ici que j’ai passé mon enfance, que c’est ici que j’ai passé mon adolescence, et que maintenant je vis en Amérique. Je ne pense pas que l’identité nationale soit une chose saine parce que j’ai vu un pays détruit par elle. Le nationalisme a été exploité pour diviser le pays et pour diviser ma famille.

WSWS: Vous avez quitté les Balkans en tant que réfugié et vous êtes revenu? Quel est votre bilan – de ce que les Balkans étaient, à ce qu’ils sont maintenant?

Andreja Pejic

AP: Le pays ne s’est toujours pas remis de la guerre. Le niveau économique et le niveau culturel sont beaucoup plus bas qu’avant. La démocratie est corrompue et les conditions sociales sont terribles. Les inégalités sociales sont énormes. L’arène politique est dominée par des criminels.

WSWS: Il a été révélé que pendant qu’Assange était à l’ambassade équatorienne, la société de sécurité UC Global l’espionnait et le filmait en secret, et que tout cela était retransmis en direct à la CIA.

AP: Tout ce qui a été fait à Julian Assange et à Chelsea Manning est épouvantable. L’incarcération de Julian dans la prison de Belmarsh, dans les pires conditions, l’interdiction d’accès à sa représentation juridique et l’énorme campagne de diffamation dans les médias et politiquement pour détruire son nom. Chelsea Manning est traînée devant un tribunal secret, emprisonnée à nouveau et condamnée à une amende de 1000 dollars par jour. C’est épouvantable.

WSWS: Nils Melzer et des médecins du monde entier ont fait de nombreuses déclarations sur la santé d’Assange. Il vit depuis une décennie dans des conditions de torture psychologique. Que pensez-vous de cette situation? Ils ont demandé sa libération immédiate ou, à tout le moins, son transfert dans un hôpital universitaire pour y recevoir des soins médicaux appropriés.

AP: C’est une époque extraordinaire à vivre. Il est incroyablement décourageant de voir le gouvernement britannique et le gouvernement américain – qui sont censés être des chefs-de-file dans le «monde démocratique» – enfreindre complètement la loi et détruire des journalistes et des lanceurs d’alerte pour leur propre bénéfice.

WSWS: Pourriez-vous parler du gouvernement australien qui a refusé de lever le petit doigt pour défendre Assange, pour défendre un citoyen australien,depuis le gouvernement travailliste de Gillard?

AP: On m’a récemment demandé de faire un entretien pour Harper’s Bazaar. Ils voulaient faire un article sur la voix des femmes et ils voulaient inclure Julia Gillard. Et j’ai dit «Non» parce que je ne veux pas être dans le même article qu’elle à cause de la situation en cours et de son rôle dans tout ça. Elle aurait pu intervenir pour protéger Assange.

Le gouvernement australien n’a pas protégé l’un de ses citoyens. Il a déjà protégé des journalistes auparavant, mais il ne l’a pas fait dans le cas d’Assange. C’est tout simplement extraordinaire. Le niveau de la conspiration équivaut à une chasse aux sorcières organisée au niveau international.

Je pense que le parti travailliste devrait s’opposer réellement au refus du gouvernement de protéger le plus grand journaliste d’Australie opposant aux guerres contre la persécution politique. Il devrait admettre son manque d’action passé et s’efforcer de faire connaître cette question au plus grand nombre, afin qu’un mouvement puisse être construit pour stopper l’extradition.

WSWS: En plus de votre carrière de mannequin, vous êtes connue pour vos prises de parole et la promotion des droits des transgenres. Dans les médias sociaux et les déclarations publiques, vous vous êtes fermement prononcée contre les politiques identitaires, en soulignant la place centrale de la classe. Pouvez-vous nous en dire plus?

AP: J’ai révélé mon expérience, mes problèmes médicaux et mes affaires personnelles, parce que je sentais que j’avais une responsabilité sociale et la possibilité d’ouvrir l’esprit et le cœur des gens à quelque chose de très différent. Mais en même temps, on ne comprend pas le fait que les minorités soient manipulées par le Parti démocrate et par des forces du même genre pour se donner une meilleure image. Je pense qu’il n’y a pas de compréhension de la classe, et de la façon dont les minorités sont également divisées en classes comme le reste de la population.

En fin de compte, un travailleur transgenre, ou un travailleur afro-américain, ou tout autre travailleur issu d’une minorité, a plus en commun avec tous les autres travailleurs qu’avec cette couche de la classe moyenne supérieure. Dans le cadre de la politique d’identité, toutes les femmes sont considérées comme étant dans la même situation, tous les trans ou tous les LGBTI sont considérés comme étant dans la même situation, mais ils ne le sont pas. Ils sont tout autant divisés en classes.

WSWS: Pouvez-vous nous parler de la manière dont la politique identitaire et les allégations contre Assange dans le cadre de l’affaire suédoise ont été utilisées?

AP: Je me souviens d’avoir publié des articles sur Assange sur Instagram et d’avoir été critiquée par les féministes et les partisans d’Hillary Clinton. Comment pouvez-vous, disaient-elles, vous qui avez dit tant de choses progressistes et défendu quelque chose, protéger quelqu’un qu’elles considèrent comme un violeur ou qui a provoqué l’élection de Donald Trump et ruiné la campagne d’Hilary Clinton?

En fin de compte, Assange et Manning ont sacrifié leur vie pour nos droits démocratiques et pour révéler à tous – de toute race, de tout sexe et de toute sexualité – la vérité sur ce que font nos gouvernements. Hilary Clinton est la raison pour laquelle Trump a été élu. Si elle a commis des crimes, elle doit en répondre, et non l’inverse.

Lorsqu’un dirigeant d’une nation africaine ou d’une nation d’Europe de l’Est commet une guerre d’agression, nous attendons de lui qu’il se présente devant un tribunal international et qu’il soit accusé de crimes de guerre. Mais lorsqu’il s’agit d’hommes politiques occidentaux, nous attendons d’eux qu’ils aillent jouer au golf, ou qu’ils fassent des discours, et qu’ils empochent de l’argent. C’est tout à fait injuste.

Assange n’a même pas été inculpé. Il s’agissait d’allégations et, d’après ce que j’ai lu sur l’affaire, il y a eu tellement de trous [dans la version officielle] et une énorme dissimulation. Il était d’accord pour aller en Suède et faire face à ces allégations si la Suède n’allait pas l’extrader vers les États-Unis. C’est un fait qui n’a pas été pris en compte. Et maintenant, bien sûr, ils ont abandonné ces allégations parce qu’elles n’étaient pas fondées.

Chelsea Manning

WSWS: En décembre, c’était le 32e anniversaire de Chelsea Manning. Elle est maintenant en prison en Virginie depuis neuf mois. Elle a adopté une position de principe et a refusé de comparaître devant le grand jury aux États-Unis. Elle a déclaré que quoi qu’il lui arrive, elle ne violera pas ses principes. Comment voyez-vous le rôle de Manning?

AP: Chelsea Manning est l’une des personnes les plus inspirantes de la même communauté que moi. Ce qu’elle a fait est incroyablement inspirant et incroyablement courageux. Pour faire respecter ses principes, pour ne pas suivre la voie de la facilité, avoir subi la torture: les Nations unies ont dénoncé le gouvernement américain, ou ont accusé le gouvernement américain de la torturer. Je suis de tout cœur avec elle. J’aimerais que la communauté LGBTI la soutienne davantage.

WSWS: Il y a eu un certain abandon de Chelsea Manning par les organisations gays et transgenres qui ont des liens avec le Parti démocrate.

AP: C’est incroyablement décourageant. Je me souviens qu’il y avait une parade de la gay pride à New York, et j’espérais qu’il y aurait plus de déclarations en sa faveur. Je sais que Manning a fait des choses avec American Vogue. Elle a fait des choses avec beaucoup de publications qui sont à la mode et qui, lorsqu’elle a été graciée par Obama, l’ont célébrée.

Nous devons continuer à la célébrer, et nous devons la soutenir. C’est triste de voir le peu de réflexion, le peu de conscience qu’il y a dans tout ce scénario. Nous ne sommes pas censés nous contenter de faire ce que le Parti démocrate nous dit. Nous pouvons être indépendants et penser par nous-mêmes.

Je ne voulais pas soutenir la campagne d’Hillary Clinton. Ils essayaient d’obtenir le soutien des gens à travers le monde des célébrités et des droits de la femme. Je suis restée à l’écart de cela. Bien que je sois issue d’une minorité à bien des égards – et pas seulement d’une minorité de genre – je ne peux pas laisser cela dépasser le cadre général. Compte tenu de tout ce que j’ai vécu dans ma vie, je ne pourrais pas soutenir une candidate pro-guerre comme Hillary Clinton.

WSWS: Que pensez-vous de Bernie Sanders?

AP: J’ai lu beaucoup de choses sur lui sur le WSWS. C’est vraiment intéressant que tant de jeunes aient voté pour lui, que ce qui leur semble être du socialisme soit devenu si populaire en occident, au centre du plus grand pays capitaliste du monde. En même temps, Sanders pense que le Parti démocrate peut être réformé ou qu’il peut basculer vers la gauche d’une manière ou d’une autre. Il est très difficile d’imaginer que nous puissions appliquer le modèle scandinave en Amérique. Si vous regardez ce qui se passe en Europe, c’est l’inverse. Ils démantèlent le système de sécurité sociale.

WSWS: Viviez-vous aux États-Unis quand Obama a été élu?

AP: Oui, je vivais aux États-Unis. Avec Obama, je pense qu’il y a eu cette campagne de relations publiques massivement réussie «d’espoir et de changement». Même les républicains, les conservateurs, se sont ralliés au projet, et toute la gauche l’a fait. Puis il s’est avéré être une énorme déception – il y a la Syrie, le Yémen et la Libye et et puis Guantánamo est resté ouvert. La façon dont la crise financière a été gérée a été terrible, Obama ayant donné une quantité infinie de liquidités aux banques.

Une grande partie de ce que Trump fait a été rendue possible par les actions de l’administration Obama. Je suis allé à une manifestation sur les réfugiés au Mexique. Beaucoup de ces centres ont été construits sous Obama. Il a également expulsé plus d’immigrants que tout autre président dans l’histoire des États-Unis. C’était une grosse campagne de relations publiques.

WSWS: Voyez-vous un lien entre les attaques contre Assange et la volonté de censurer Internet et les médias sociaux?

AP: Oui, l’internet a joué un rôle révolutionnaire en ce sens qu’il a permis de connecter les gens du monde entier et de les exposer à des informations alternatives. Les gens commencent à remettre de plus en plus en question le système politique et économique. Les gouvernements et les élites dirigeantes veulent réprimer cela et empêcher que cela ne se propage, comme toutes ces protestations dans le monde entier. En France, au Chili, les gens en ont assez.

L’internet est là pour que chacun puisse faire entendre sa voix, pour que l’information circule librement et ne soit pas monopolisée par les plus grands acteurs ou contrôlée par les plus grands gouvernements. C’est probablement la plus grande question de notre temps, et surtout avec les jeunes. J’ai grandi avec l’internet et il m’a appris tout ce que je voulais savoir. Je pense qu’il y a un énorme pouvoir dans l’information et c’est ce pouvoir qu’ils veulent nous enlever.

WSWS: Pamela Anderson, Roger Waters, John Pilger, M.I.A. ont pris la défense de Julian Assange. Pouvez-vous nous parler de l’importance de leur position et nous dire si d’autres membres de la communauté artistique devraient s’exprimer?

AP: J’ai vu Pamela dans l’émission de télévision «View» et elle a été vraiment bien. C’est magnifique de voir ça. J’espère que plus de gens le feront. J’espère que plus de gens connus et encore plus de public prendront sa défense parce qu’il y avait des gens qui le soutenaient. Miley Cyrus et Lady Gaga sont allées rendre visite à Julian Assange et je me souviens avoir été très inspirée par cela. Je pense qu’il faut que cela revienne. Il ne peut pas être extradé vers les États-Unis parce que nous savons tous ce qui se passerait dans ce scénario. Ce serait une perte tragique pour l’humanité.

WSWS: Que pensez-vous qu’il arrivera si Assange est extradé ?

AP: Eh bien, ils l’ont inculpé en vertu de la loi sur l’espionnage. Il risque 175 ans de prison. Il pourrait même être condamné à la peine capitale. Sa santé s’est déjà détériorée et il est dans un état si horrible. Il ne doit en aucun cas être extradé.

WSWS: Y a-t-il des pressions au sein de l’industrie de la mode contre la défense d’Assange et Manning?

AP: Il y a beaucoup de gens dans mon monde qui ne comprennent pas, qui sont bien intentionnés et qui veulent s’exprimer mais n’ont pas cette conscience politique. C’est triste de voir des gens qui ont une compréhension mais qui se sont tus. J’espère que cela va changer. Cela faciliterait les choses pour la jeune génération. Cela rendrait les choses plus faciles pour ce combat. Je pense que ces protestations et ces oppositions qui se produisent en quelque sorte propulsent les choses dans une meilleure direction.

WSWS: Comment le World Socialist Web Site a influé sur vos perspectives politiques?

AP: J’ai découvert le PES quand j’étais au lycée. J’ai fait des recherches sur le socialisme très jeune, parce que je voulais connaître les Balkans et la sympathie que j’avais pour cette région. Ma mère parlait – et parle toujours, comme beaucoup de gens de cette région – de la nostalgie de cette période de leur vie en Yougoslavie. Je voulais savoir quel était le système en Yougoslavie, ce que signifiait vraiment le socialisme, ce qu’était l’Union soviétique et quelle était son histoire. Et je pense avoir trouvé un dépliant du PES sur votre campagne électorale à Broadmeadows et avoir assisté à une réunion.

Cela m’a conduit au site web. Et j’ai dévoré beaucoup de choses historiques. Je pense qu’il est vraiment intéressant de découvrir ce qui s’est passé en Chine, en Russie, en Yougoslavie, et le rôle du stalinisme dans le recul du socialisme.

WSWS: Nous soulignons que la lutte pour la liberté d’Assange et de Manning est liée à la mobilisation de la classe ouvrière. Ce n’est pas le Parti travailliste, ou des partis comme les Verts, qui vont le faire.

AP: Je pense que les travailleurs ont tout le pouvoir – ils l’ont toujours eu, ils l’ont encore – et les gens doivent comprendre cela. Quand je parle de ces sujets, beaucoup de gens ne comprennent pas vraiment à quoi ressemble une révolution ou ce qu’est la lutte des classes. Pendant longtemps, j’ai aussi lutté avec cette idée et pour comprendre comment cela se fait et comment les travailleurs sont mobilisés. Les étapes vers cela sont un long processus mais il est incroyablement important pour tout progressiste de s’orienter vers la classe ouvrière. D’après ce que j’ai appris, il n’y a pas d’autre solution.

WSWS: Pourquoi les artistes aux convictions socialistes comme vous doivent-ils se battre pour la défense et la liberté d’Assange et Manning?

AP: Je dirais qu’il est incroyablement important de se battre pour Chelsea Manning et Julian Assange pour faire avancer la démocratie et la cause d’un monde meilleur. Vous ne pouvez pas vous battre pour un monde meilleur et ignorer ce qu’ils ont accompli, ce qu’ils ont fait.

Nous ne pouvons pas ignorer les principes démocratiques et les principes socialistes et réaliser un quelconque progrès. Nous devons nous appuyer sur eux. Je pense que ce que vous et le WSWS avez fait pour défendre Assange et Manning est incroyablement héroïque et incroyablement important pour le monde. Cette période restera dans l’histoire comme une énorme tache sur les gouvernements des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de l’Australie, dans 20 ou 30 ans.

Nous vivons dans un monde très complexe. Il y a beaucoup de confusion et il est difficile de savoir où se situer dans cette énorme crise qui se déroule, mais je pense que nous devrions tous soutenir Assange et Manning.

 

Article paru en anglais, WSWS, le 7 février 2020

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Le ministre des affaires étrangères du Venezuela, Jorge Arreaza, est arrivé jeudi à La Haye (Pays-Bas) pour déposer une plainte auprès de la Cour Pénale Internationale (CPI) contre les États-Unis et leurs sanctions.

Lors de sa rencontre avec la Cour, Arreaza a exposé les crimes contre l’humanité perpétrés par le gouvernement étatsunien dans sa tentative avortée de renverser le président vénézuélien Nicolas Maduro.

Actuellement, les sanctions économiques, financières et commerciales imposées par l’administration du président Donald Trump ont empêché le Venezuela d’accéder aux marchés internationaux.

En conséquence, les droits du peuple vénézuélien à la santé, à l’alimentation et au développement ont été systématiquement violés.

« Nous avons le droit, l’obligation et la responsabilité de protéger notre peuple », a déclaré Arreaza lors d’une conférence de presse tenue après avoir remis les documents relatifs à l’affaire au tribunal de La Haye.

« Les conséquences des mesures unilatérales coercitives des États-Unis sont des crimes contre l’humanité et violent à la fois les lois internationales et la Charte des Nations Unies »

« Sur instruction du président Nicolas Maduro, le ministre des affaires étrangères Jorge Arreaza arrive à La Haye et dépose une plainte auprès de la Cour Pénale Internationale pour les crimes contre l’humanité commis par le gouvernement étatsunien contre le peuple vénézuélien. Justice contre le blocus ».

Au cours de sa présentation, le ministre vénézuélien des Affaires étrangères a également souligné que les mesures coercitives unilatérales des États-Unis sont des « armes de destruction massive » qui touchent divers peuples du monde.

Par conséquent, l’action que le gouvernement vénézuélien mène devant la Cour Pénale créera un précédent pour le droit international et les institutions multilatérales.

La sanction étatsunienne la plus récente était dirigée contre la compagnie aérienne Conviasa, une société publique qui réalise des opérations à but non lucratif pour des programmes publics tels que « Retour à la patrie » et Mission Miracle.

 

Article original en anglais : The U.S. is formally accused of crimes against humanity at the International Criminal Court, Telesur, 

Traduction SLT, Le blog de Sam Latouch

 

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Il y a plus de quarante jours, un drone américain a assassiné le major général Qassem Soleimani, chef de la brigade al-Qods du Corps des gardiens de la Révolution iranienne et leader de « l’Axe de la Résistance ». Ses compagnons et lui ont été tués à l’aéroport de Bagdad après minuit dans la nuit du 2 au 3 janvier. Cet assassinat a-t-il affaibli l’Axe de la Résistance? Que s’est-il passé depuis?

Sur le front syrien, l’armée syrienne, de pair avec ses alliés de la brigade Zoul-fi-Qar et d’autres partenaires, a enregistré un gain remarquable en libérant les 432 km de la route reliant Damas à Alep pour la première fois depuis 2012. Elle a élargi le périmètre de sécurité sur son flanc ouest. Les villes stratégiques de Saraqeb, Rachidine et Khan al-Asal ont été libérées, de même que la colline d’El-Eiss, une hauteur que le major général Soleimani a toujours voulu libérer. Le Hezbollah y a perdu 23 officiers qui y sont enterrés et souhaite rapatrier leurs corps.

Aux côtés du commandement russe, l’Axe de la Résistance a sa place dans un centre opérationnel à Alep qui assure la coordination avec d’autres éléments à Damas et Hmeimim. C’est de là que se décide la progression de la bataille contre les djihadistes et que provient le soutien nécessaire au renseignement et l’appui aérien. L’armée syrienne est parvenue à créer un vaste périmètre de sécurité le long de la route M5 (Damas-Alep), que la Turquie avait promis de sécuriser (sans succès) en octobre 2018. Ces progrès indiquent une voie stratégique reposant sur des objectifs plutôt que sur des dirigeants en particulier. L’objectif en Syrie, un élément essentiel de l’Axe de la Résistance, est de libérer tout le pays, peu importe quels dirigeants sont tués en progressant dans cette voie. Bon nombre de généraux syriens réputés ont perdu la vie durant ces neuf années de guerre, mais la libération de la Syrie se poursuit.

L’Iran et la Russie discutent avec la Turquie afin de maintenir le dialogue avec la Syrie, en dépit des conséquences de la bataille en cours. La perte du major général Soleimani ne changera en rien leurs objectifs.

En Irak, le major général Soleimani n’aurait pas osé rêver d’une décision politique appelant les forces armées américaines à quitter le pays. L’Irak a adopté une décision significative qui transformera les forces US légalement présentes aujourd’hui en forces d’occupation si le calendrier de départ convenu n’est pas respecté.

L’Irak doit garder un petit contingent de forces de l’OTAN au pays à des fins d’entraînement et d’obtention de pièces détachées, car l’Irak s’est procuré beaucoup d’armement auprès des pays de l’Alliance atlantique. Cependant, le gouvernement de Bagdad ne peut offrir aucune garantie de sécurité à ces officiers de l’OTAN, en raison de la haine populaire que les USA ont engendrée en tuant un commandant irakien de haut rang estimé, Abou Mahdi al-Muhandes, lors de l’attaque assassine illégale des USA à l’aéroport de Bagdad. Le premier ministre nouvellement élu devrait former son gouvernement en mettant de l’avant son plan prévoyant l’établissement d’un calendrier de retrait des troupes US.

De plus, c’est la première fois dans l’histoire de l’Irak depuis l’occupation de 2003 que la résistance irakienne est unie autour d’un même leader. L’appel de Moqtada al-Sadr à manifester dans les rues contre les USA lui a permis d’acquérir une grande popularité. Tous les groupes, en dépit du désaccord initial de Nouri al-Maliki et de Sayyed Ammar al-Hakim, ont accepté le choix d’al-Sadr de nommer Mohammed Allawi premier ministre. Moqtada al-Sadr était une source de préoccupation pour le major général Soleimani, qui n’appréciait guère les changements de position politique continuels de Moqtada. D’autant plus que le chef sadriste s’opposait aux Hachd al-Chaabi, même s’il avait sa propre brigade, la brigade 313, et appelait au désarmement de tous les groupes irakiens faisant partie de l’Axe de la Résistance. Moqtada travaille maintenant côte à côte avec ces groupes, ce que le major général Soleimani n’a jamais pu réaliser.

Au Liban, un nouveau gouvernement a été constitué sous Hassan Diab, au sein duquel les plus proches alliés des USA au Liban brillent par leur absence. L’Axe de la Résistance a poussé en faveur de la création d’un gouvernement et a aidé Diab à surmonter bien des embûches à la formation du gouvernement actuel. Diab a accepté les suggestions de l’Axe de la Résistance lorsqu’il a formé son gouvernement, en garantissant la légitimité du Hezbollah à défendre le pays contre toute agression étrangère.

Le parlement libanais a donné à Diab la confiance qu’il lui fallait pour amorcer son mandat. L’Axe de la Résistance a réussi à empêcher un vide de pouvoir ou la progression du chaos au Liban. Aujourd’hui, de nombreux pays contactent le premier ministre pour le soutenir dans sa tâche difficile de sortir le pays de sa pire crise économique depuis son indépendance en 1945. Aujourd’hui au Liban, les militants du Hezbollah continuent de recevoir leur plein salaire en dollars US, en dépit de la « pression maximale » exercée sur l’Iran et des dures sanctions imposées au Hezbollah.

En Palestine, la rue s’est mobilisée contre « l’accord du siècle » présenté par l’administration américaine. Tous le rejettent, y compris le président Mahmoud Abbas, qui a d’ailleurs mis fin à l’accord d’Oslo et à toute forme de coopération en matière de sécurité avec Israël et les USA. Les Palestiniens de tous les milieux insistent sur leur droit au retour et rejettent « l’accord » qui leur enlève toutes les ressources en eau douce, leur accès à la mer Morte et 30 % de leur territoire en Cisjordanie. Il est rare de voir pareille unité parmi tous les groupes palestiniens derrière une même cause.

En Afghanistan, les USA ont admis qu’il y avait une activité inhabituelle de la part des Talibans depuis le début de l’année. Le général Franck McKenzie, qui commande toutes les forces US au Moyen-Orient, a reconnu que « l’activité iranienne est à la hausse en Afghanistan, ce qui présente un risque pour les forces des USA et de la coalition qui s’y trouvent. L’Iran y décèle peut-être une possibilité de s’en prendre à nous et à la coalition par l’entremise de ses mandataires ». McKenzie y voit là « une tendance inquiétante d’intentions malignes de la part de l’Iran ».

Les Talibans ont abattu un avion américain utilisé par la CIA. Le Pentagone a reconnu la mort de deux officiers qui s’y trouvaient, mais en se gardant d’en dire plus.

Au Yémen, le porte-parole des forces armées yéménites, le général Yahya Saree, a révélé les détails d’une opération militaire particulièrement audacieuse contre les forces de la coalition dirigée par les Saoudiens entre Naham et Ma’reb dans le cadre de l’opération « Buniyan al-Marsus ». Il a précisé que 17 brigades ont subi des attaques et que les forces yéménites ont pris le contrôle d’un vaste secteur dans la province. De plus, le Yémen développe sa capacité militaire plus que jamais, en frappant loin en Arabie saoudite où se trouvent ses ressources pétrolières.

La progression de l’Axe de la Résistance semble inéluctable malgré l’assassinat du major général Soleimani. La naissance d’une nouvelle résistance au nord-est de la Syrie, dans la province d’Hassaké, fait ressortir une spontanéité sur laquelle l’Axe de la Résistance peut s’appuyer. Le terreau fertile que représente le village de Khirbet Ammo a entraîné une nouvelle vague de résistance dans d’autres localités contre les forces d’occupation américaines, dont l’objectif est de voler le pétrole syrien, comme l’a déclaré le président Donald Trump. Des hommes non armés se sont élevés contre un convoi US fortement armé en l’enjoignant à ne plus revenir. C’est une mentalité et un objectif qui se cultivent depuis des années et qui ont pris racine parmi les membres de l’Axe de la Résistance.

Tout ce qui se passe fait ressortir l’inutilité de tout faire reposer sur les épaules de dirigeants individuels. Les meilleurs d’entre eux savent qu’ils seront tués le long du parcours. Chose certaine, le martyr Qassem Soleimani est en voie d’accomplir davantage que le major général de son vivant.

Elijah J. Magnier

 

Traduit de l’anglais par Daniel G.

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Ottawa a remporté une nouvelle bataille, mais pas la guerre. Déboutés en Cour d’appel fédérale dans le dossier du controversé oléoduc Trans Mountain, des groupes de Premières Nations n’entendent pas baisser les bras pour faire connaître leur opposition au projet, et tenter de barrer la route au gouvernement fédéral.

Les détracteurs du projet d’oléoduc, qui relierait les champs pétrolifères de l’Alberta à un terminal maritime sur la côté britanno-colombienne, d’où seraient chargés des pétroliers géants à destination des lucratifs marchés d’Asie, ont été éconduits par la Cour, celle-ci jugeant qu’Ottawa avait bel et bien consulté correctement et suffisamment les Premières Nations sur le territoire desquelles passerait le futur pipeline.

À la suite du jugement, le chef national de l’Assemblée des Premières Nations (APN), Perry Bellegarde, soutient que le gouvernement fédéral doit continuer de veiller à ce que « les droits, les titres et les compétences des Premières Nations soient respectés ».

Selon lui, ces détenteurs de droits et de titres « doivent être respectés dans tout projet de développement, ce qui comprend, bien sûr, l’oléoduc Trans Mountain. Le gouvernement et l’industrie doivent veiller à consulter les Premières Nations de façon plus significative dès le début de tous les grands projets et à respecter les droits des Premières Nations dans le cadre des lois canadiennes et internationales », a-t-il mentionné par voie de communiqué.

Après les longues démarches d’approbation du projet, et après l’achat, en 2018, du projet d’oléoduc du gouvernement fédéral pour la somme de 4,5 milliards de dollars à l’entreprise Kinder Morgan, les demandeurs des Premières Nations, qui comprennent la bande indienne de Coldwater, la nation Tsleil-Waututh, la nation Squamishet la tribu Ts’elxwéyeqw, tous des groupes de l’Ouest canadien, ont soutenu que la consultation demeurait insuffisante.

« Aujourd’hui, nous sommes témoins d’une autre décision judiciaire qui nous rappelle encore une fois que la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones et le consentement préalable, donné librement et en connaissance de cause, sont la voie à suivre. De toute évidence, le processus est toujours boiteux. Nous pouvons remplacer les conflits et les procès par le progrès, la prospérité et la stabilité », a pour sa part affirmé le chef régional de l’APN pour la Colombie-Britannique, Terry Teegee.

Les défaites judiciaires s’accumulent pour les opposants au projet d’expansion de Trans Mountain. À la mi-janvier, déjà, le gouvernement britanno-colombien perdait sa contestation en Cour suprême; les juges du plus haut tribunal du pays ont estimé que le gouvernement sis à Victoria n’avait pas le pouvoir de limiter la quantité de pétrole reçu en provenance de l’Alberta. Dans le cas contraire, cela aurait signifié que le gouvernement britanno-Colombien aurait eu droit de vie ou de mort sur le projet Trans Mountain.

Ledit gouvernement plaide depuis des années que le projet mettra en danger les côtes particulièrement fragiles de la province, en augmentant entre autres grandement les risques de catastrophe maritime et de déversement pétrolier.

De son côté, le premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, résolument pro-pétrole, a accueilli la décision de mardi de façon particulièrement positive. « Il s’agit d’une nouvelle étape importante vers la construction de l’expansion de l’oléoduc Trans Mountain », a-t-il écrit sur Facebook, en parlant encore de la fin du « dernier grand obstacle sur le chemin du projet Trans Mountain ».

« Le bon sens et la règle de droit ont prévalu », a-t-il ajouté.

Hugo Prévost

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Manœuvres impérialistes occidentales…

février 15th, 2020 by Mondialisation.ca

Sélection d’articles :

Eviter les pièges des manœuvres impérialistes occidentales

Par Daniel Vanhove, 13 février 2020

Dans cette période de tensions internationales, se positionner contre l’impérialisme occidental requiert plus que jamais de la clarté, au risque de participer à sa domination. Pour illustrer cette mise en garde je prendrai le terrain miné du Moyen-Orient, lieu parmi bien d’autres des convoitises occidentales. Qu’y voyons-nous ?

 

Les primaires du New Hampshire brossent un tableau de la guerre des classes contemporaine aux Etats-Unis

Par Alan MacLeod, 13 février 2020

Contrairement à la débâcle de l’Iowa, les résultats des primaires du New Hampshire d’hier ont été annoncés rapidement, montrant le sénateur du Vermont Bernie Sanders en première place avec 26 % du total des votes. L’ancien maire de South Bend, Pete Buttigieg, est arrivé tout près en deuxième position, avec 24 % des voix et le même nombre de délégués que Sanders.

 

Il est temps de retrouver la voie du redressement de la Syrie

Par Pepe Escobar, 14 février 2020

Recep Tayyip Erdogan, néo-Ottoman extraordinaire, n’est pas vraiment enclin à commettre le seppuku, l’acte japonais de suicide rituel. Mais si ce n’est à travers la perspective du néo-Ottomanisme, comment expliquer qu’il soutienne de facto les survivants d’Al-Qaïda en Syrie, se retrouvant confronté à deux options peu recommandables : un retrait humiliant ou une guerre totale contre l’Armée Arabe Syrienne ?

 

La propagande occidentale exagère le danger du virus

Par Andre Vltchek, 14 février 2020

Il devient maintenant évident qui sont les amis de la Chine, et qui sont ses ennemis. En Occident, de nombreuses nations et personnes célèbrent les difficultés à court terme auxquelles le peuple chinois est confronté, mettant du sel sur la plaie, tout en faisant naître un sentiment anti-chinois.

 

« L’achat de vote est une coutume traditionnelle de la Colombie »

Par Romain Migus, 15 février 2020

En Colombie, ces derniers jours ont été marqués par des révélations extrêmement graves sur l’état de déliquescence du système politique du pays. L’affaire Merlano, du nom d’une politicienne condamnée pour achat de vote a connu d’extraordinaires rebondissements. Revenons sur cette trame politico-judiciaire qui passionne outre-Atlantique mais que, curieusement, taisent les médias occidentaux.

 

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I – BAHREIN: ALLIANCE AVEC AL QAIDA ET RAMPE DE LANCEMENT AUX DRONES ISRAÉLIENS POUR LE SURVOL DE L’IRAN

Le Bahrein commémore, le 14 février 2020, le 9 me anniversaire du soulèvement populaire contre la dynastie Al Khalifa, dans l’indifférence quasi générale de l’opinion occidentale davantage préoccupée par celui qui est présenté comme le croquemitaine iranien que par le rôle hideux de ce petit royaume dans son alliance avec le terrorisme islamique, la répression de sa population et la subversion clandestine de son environnement.

Indice d’un comportement schizothymique, la dynastie décriée d’Al Khalifa, alliée majeure des Etats Unis dans le golfe, a non seulement fait alliance avec Al Qaida, l’ennemie jurée de l’Amérique, mais ce pays le plus en pointe dans sa normalisation avec Israël, pourrait avoir servi de rampe de lancement aux drones israéliens pour l’espionnage des installations nucléaires iraniennes.

Retour sur le Royaume de Bahreïn, pays hôte du sommet concernant le volet économique de la transaction du siècle, en juin 2019, qui s’est révélé être un concentré de toutes les turpitudes.

Curieux comportement des pétromonarchies: Si le Qatar est le parrain de la confrérie des Frères Musulmans, qui figure sur la liste noire du terrorisme, le Bahrein, lui, a fait alliance avec Al Qaida, la déclinaison dégénérative de ce groupement islamiste takfiriste.

Des comportements erratiques de la part de ces deux pétromonarchies, tous deux sous forte protection américaine: Le Qatar qui abrite la plus importantre base aéro-terrestre américaine hors Otan, la base d’Aydid, à 30 km de Doha, dont le rayon d’action s’étend de l’Afghanistan au Maroc, et, le Bahrein, point d’ancrage à la base navale de la 5eme flotte américaine dont la zone de compétence s’étend du Golfe à l’Océan Indien.

Tout se passe comme si ces deux roitelets du Golfe collaborent avec les ennemis des Etats-Unis, avec la bénédiction, sinon sous la protection de la puisance américiane.

Le Bahreïn a ainsi missionné le groupement terroriste Al Qaida pour des assassinats extrajudiciaires de l’opposition chiite barheinie et pour des missions de subversion à l’intérieur du territoire iranien; Révélatrice de sa duplicité, cette incohérence frappe de discrédit moral les Etats Unis

Telles sont les principales révélations faites par Al Jazeera, le 14 juillet 2019, dans un documentaire sur Bahreïn, levant un coin de voile sur les rapports entre la dynastie Al Khalifa et le terrorisme islamique, notamment Al Qaida.

Intitulé «Ceux qui jouent avec le feu», ce documentaire a été diffusé dans le cadre du programme d’investigation habituel de la Chaine qatariote «Ce qui a été masqué est pire», animé par le présentateur Tamer Al Mishal.

Le compte rendu de ce documentaire est paru dans le journal libanais «Al Akhbar» en date du 27 Août 2019, sous la plume d’Abbas Bou Safouane, journaliste et écrivain bahreini.

Pour le locuteur arabophone, ci joint le lien d’«Al Akhbar»

Le documentaire se fonde sur les aveux de deux anciens membres d’Al Qaida dont les déclarations ont été enregistrées en juillet 2011, lors du déclenchement du «printemps arabe», avant qu’il ne soit «fuité» vers Al Jazeera.

La chaîne s’est abstenue toutefois de révéler la provenance du documentaire ou l’identité du pouvoyeur.

Le documentaire comporte en outre des entretiens avec deux officiers et de conseillers dissidents traitant notamment des sujets suivants:

  • Rapports entre Bahrein et Al Qaida;
  • La défection d’officiers bahreinis hositiles à la dynastie;
  • Les difficultés de la dynastie Al Khalifa dans ses rapports avec les grandes familles sunnites;
  • La guerre sournoise menée par la dynastie régnante visant à tarir la vitalité du segment chiite de la population, largement majoritaire dans ce pays.

Hamad a succédé à son père pris fin 1999 et exerce donc le pouvoir depuis 20 ans. L’Emir s’est auto-proclamé Roi en 2002, inaugurant son règne par une grande reconciliation nationale, en février 2001, et l’établissement de rapports prometteurs avec le Qatar, en mars 2001, dans la foulée du règlement de leur contentieux territorial.

Deux décennies plus tard, il a fallu déchanter. Bahrein se retouve sous la tutelle de l’Arabie saoudite, qui avait dépéché un bataillon d’un millier de soldats pour mater le soulèvement populaire bahreini, en février 2011, et faire dévier, avec l’aide des pays occidentaux, la contestation populaire de la zone inflammable du Golfe vers les pays à structure républicaine de la rive méditerranéenne, la Libye et la Syrie, deux pays pétroliers sans endettement extérieur.

Pis, non seulement sous la tutelle saoudienne, Bahreïn est apparu ccomme l’un des adeptes les plus actifs du boycottage du Qatar et, dernier et non le moindre, le pionnier au sein de la corporation pétromonarchique dans la normalisation avec Israël.

Sous la nouvelle monarchie, Bahreïn qui abrite la base navale américaine pour la Vme flote, (Océan indien-Golfe), s’est en outre engagé dans une coopération poussée avec les pays occidentaux marquée par leur présence militaire marquée dans l’archipel;

L’accentuation de la dette publique avec l’acquisition d’un système de défense anti aérienne americaine Patriot d’une valeur de 12 milliards de dollars; la précarisaiton économique de la population, dont un tiers de la force ouvrière vivote avec un salaire de près de mille dollars par mois; une politique forcenée de naturalisation afin de réduire l’importance démographique de la poulation chiite avec en complément l’excacerbation du confessionnalisme.

Cette politique a suscité la défiance des grandes familles sunnites à l’égard de la famille régnante bahreinie conduisant certains d’entre elles à se refugier au Qatar, entraînant une rupture complète des relations entre le pouvoir et l’opposition avec son corrolaire une guerre secrète du trône contre les diverses composantes de la population chiite;

Enfin, -vraisemblablement sous la pression d’Abou Dhabi et de l’Arabie saoudite-, une brouille durable de Bahreïn avec les Frères Musulmans.

2 – LES PROTAGONISTES DU DOCUMENTAIRE

Tous les protagonistes du documentaire sont des loyalistes.

A – Mohamad Saleh: Un des dirigeants d’Al Qaida-Bahreïn a confirmé l’existence de relations officieuses entre le mouvement terroriste et l’appareil sécuritaire du Bahreïn. Les liens ont été noués en 2003, dans la foulée de l’invasion américaine de l’Irak, via un officier de la sécurité d’état, à l’initiative du pouvoir.

L’homme a été chargé de procéder à des liquidations extra judiciaires de l’opposition bahreinie, notamment Abdel Wahab Hussein, un des meneurs de l’opposition; un homme de conviction, de grande perspicacité jouissant de surcroît d’une grande popularité

Mohamad Saleh réside à Manama. Il n’a pas été interpellé par les autorités à la suite de la diffusion de son interview par Al Jazeera. Bien au contraire, il est apparu sur les écrans de la télévision bahreinie pour confirmer la véracité de ses propos, faisant valoir que ses aveux devaient servir de police d’assurance pour prévenir son éventuelle arrestation ou de tout autre dirigeant de son mouvement.

B- Hicham Balouchi: Maître d’oeuvre d’un attentat meutrier contre les Gardiens de la Révolution iranienne, en 2015, et abattu depuis lors par l’Iran. Chef du groupement «Ansra al Forkane», Balouschi a admis avoir reçu du pouvoir bahreini, un équipement logistique, des armes et de l’argent en vue de se livrer à des «opérations sur la rive occidentale du Golfe».

Cet aveu recueilli avant sa disparition va à l’encontre de la propagande pétromonarchique, relayée par les médias occidentaux, qui accuse l’Iran d’instrusion permamente dans les affaires intérieures des pays voisins (Bahreïn, Yémen, Irak etc…)

C- Yasser Al Jalahmane, ancien officier de l’armée bahreinie, a été interviewé à Doha en 2013 ou il a trouvé refuge. Il a admis avoir commandé un bataillon de 700 hommes fortement armés en vue de briser le sit inn pacifique organisé par l’opposition, au rond point «Al Lou’lou’a», le rond point de la perle, lieu mythique de la contestation populaire braheinie, le 16 février 2011, et détruit depuis lors. Un sit inn organisé au lendemain de l’instauration de l’Etat d’urgence et du débarquement des troupes saoudiennes, sans mandat de l’ONU, sur l’archipel.

L’officier bahreini assure que les manifestations n’étaient munis d’aucune arme et protestaient pacifiquement. Il soutient que l’appareil sécuritaire a place une grande quantité d’armes alors que les manifestants commencaient à se disperser pour suggérer leur intention subersive et justfier a posteriori la sévérité de la répression.

La commission d’enquête chargée d’établir la véracité des faits sur la répression du Rond Point Lou’lou’a -la rapport Bassiouny- a confirmé en mars 2011 le caractère pacifique de la manifestation.

D- Mohamad Boufalassa, ancien officier de l’armée, a, lui, rallié les manifestants en Mars 2011, accusant le gouvernement de se livrer à des «actes de terrorisme».

E – Salah Al Bendar: ancien conseiller du gouvernement, a accusé le pouvoir d’avoir manipulé le processus électoral, attisé les dissessions interconfessionnelles entre Chiites et Sunnites, et cherché à confiner les Chiites dans des cantons. D’origine soudanaise, Salah Al Bendar a mis en garde que le Bahreîn ne se transforme en un nouveau Darfour, par allusion à la province sécessioniste du Soudan.

2- Les circonstances de cette alliance avec Al Qaida.

Les aveux de Mohamad Saleh ont confirmé l’existence de liens effectifs entre les deux présumés partenaires ; un fait qui demeurait jusqu’à présent du domaine de lr’hypothèse:

Les liens Bahreïn-Al Qaida ont été noués en 2003 à la suite de l’invasion américaine de l’Irak à l’arrière plan d’une double crainte:

-La crainte des Etats Unis d’une montée en puissance d’Al Qaida en Irak à la faveur de l’amplification de la résistance irakienne à l’occupation américaine.

-La crainte de Bahreïn et des autres pétromonarchies de l’accroissement de l’influence politique des Chiites en Irak, et au delà de l’Iran, par effet d’aubaine, à la suite de l’éradication des assises du pouvoir sunnite en Irak, avec le démantèlement de l’armée et du parti Baas.

3- Les motivations contraires de Bahreïn et d’Al Qaida.

Chacune des parties cherchera à tirer profit de ce partenariat, mais la suspicion demeurera la règle dans leurs rapports.

Mamana a ainsi instrumentalisé les terroristes sunnites islamistes contre l’opposition chiite, tout en leur recommandant fortement de ménagerles édifices gouvernementaux bahreinis et les installations militaires américaines sur l’Archipel notamment la base navale de Manama, point d’ancrage de la Vme flotte américaine.

Le 2me objectif de Manama a été d’utiliser Al Qaida comme épouvantail en direction de l’opposition chiite, mettant en garde celle-ci contre une évolution de la situation selon le schéma de type irakien.

Méfiants, les Etats Unis gardaient présent à l’esprit le fait que leurs anciens partenaires de la guerre anti soviétique d’Afghanistan, (1980-1989) ont été les maîtres d’oeuvre du raid contre les symboles de l’hyperpuissance américaine, le 11 septembre 2001. Ils réclamaient sans cesse l’arrestation de ces extrémistes, mais Manama faisait la sourde orielle, se contentant de neutraliser exclusivement les terroristes dûment fichés.

Tout à son exaltation, Mohamad Saleh, chargé des assassinats extrajudiciaires des opossants bahreinis, ne s’est jamais interrogé sur les raisons qui poussaient Manama à lui fournir des armes avec parcimonie.

Il sera arrêté par les forces saoudiennes lors de leur débarquement et incarceré plusieurs mois. Il sera libéré à la suite d’une intercession du Roi du Bahrein, qui lui promit un dédomagement pour sa période de détention.

Dans leur démarches, les extrémistes islamistes avaient intégré le fait que Bahrein conférait une priorité absolue à ses relations privlégiées avec les Etats Unis, sachant petinement que la sollicitude de Manama à l’égard d’Al Qaida répondait surtout au souci de Bahrein d’instrumentaliser l’organisation terroriste contre l’opposition chiite et contre d’autres pays arabes à la faveur du printemps arabe (Yémen, Syrie etc..).

4 – Naturalisation de nouveaux bahreinis et exil des habreinis d’origine.

L’exode de grandes familles sunnites de Bahrein vers Qatar a considérablement affecté l’image de la dynastie Al Khalifa. Proches du pouvoir pour la plupart, occupant des postes de responsabilité et détentrices par conséquent de nombreux secrets, leur présence à Doha a donné la possibilité au Qatar de thésauriser un lot considérable de secret sur le fonctionnement du régime, ses forces et, surtout, ses faiblesses. Parallèlement, et depuis 2011, Bahreïn a déchu de leur nationalité près de 1.000 de ses ressortissants au prétexte de leur appartenance partisane.

Les cas de Yasser Al Jalahmane et d’Ali Al Mouhammadi sont significatifs à cet égard.

A – Yasser Al Jalahmane:

Cet officier a décidé de faire dissidence à la suite d’une altércation avec un militaire fraichement naturalisé, qui lui était subordonné. A la suite de cette altércation, Jalahmane a décidé de placer en détention préventive son subalterne en prévision de sa comparution en justice. Quelle ne fut la suprise de l’officier de constater la remise en liberté de son subornonné, sans sa consultation préalable. Le pouvoir a justifié sa décision par son souci de ménager les «naturalisés», voués à la lutte contre l’opposition chiite.

Dépité, Jalahmane s’est exilé au Qatar, en signe de protestation contre ce traitement qu’il a jugé inique et humiliant pour son autorité et son amour propre.

B- Ali Al Mouhannadi:

Ce président du conseil municipal d’une bourgade du sud de l’archipel a lui aussi fait l’objet d’un traitement discriminatoire, dans son contentieux avec un responsbale bahreini nouvellement naturalisé. En signe de protestation contre le traitement préférentiel réservé au bahrieni de fraiche date, Ali Al Mohannadi s’est exilé au qatar en compagnie son frère.

Depuis le soulèvement populaire de 2011, les bahreinis naturalisés de fraiche date ont pris de l’importance et leur influence ont gagné en ampleur s’étendant aux domaines suivants: Education, Armée, Sécurité, Justice, au détriment des brahreinis d’origine.

Signe de la défiance de la dynastie Al Khalifa envers les élites bahreinies, le pouvoir a procédé en douceur à une reconfiguration démographique du Royaume réduisant la proportion des bahreinis d’origine au profit de bahreinis naturalisés jugés plus fiable dans leur loyauté au trône. Une naturalisation visant de manière sous jacente à réduire la proportion des Chiites au sein de la population.

Contre toute attente, Bahreïn plutôt que de porter plainte devant une juridiction compétente en matière des delits de presse à la susite de la diffusion de ce documentaire, a saisi la Ligue arabe, où le Qatar, proriétaire de la chaine, est ultra minoritaire, face à la coalition pétromonarchique qui le maintient sous embargo en raison de son appui massif à la confrérie des Frères Musulmans.

Sur ce lien, le contentieux entre Qatar et les autres pétromonarchies:

5 -BAHREIN RAMPE DE LANCEMENT DES DRONES ISRAÉLIENS POUR L’ESPIONNAGE D’IRAN.

Faisant feu de tout bois, mu vraisembablement par un instinct de survie inconsidéré, tentant de concliler l’inconciliable, le Bahreïn passe pour avoir prêté son territoire pour servir de point de départ aux drones israéliens survolant l’Iran.

L’armée iranienne a annoncé vendredi 8 novembre 2019, avoir abattu un drone «non-identifié» dans la région de Bandar-é Mahchahr, port du sud-ouest de l’Iran donnant sur le Golfe, selon l’agence iranienne de presse IRNA, qui n’a toutefois pas précisé la nationalité de l’appareil.

Amir Moussawi, ancien diplomate iranien, s’est chargé de révéler l’identité du drone en question, précisant, dans un interview à la chaine libanaise «Al Mayadeen» que l’appareil était de nationalité israélienne et qu’il s’était élancé depuis l’archipel de Bahreïn.

Le drone a été abattu alors qu’il tentait de pénétrer l’espace aérien iranien pour survoler aux fins d’espionnage le secteur de Bouchher qui abrite une centrale nucléaire iranienne», a précisé M. Mousawi.

A l’intention du lectorat arbophone, pour aller plus loin sur cette affaire, cf ce lien

L’Iran avait abattu, en juin 2019, un drone américain appartenant à la famille des «Global Hawk», qui sont des drones de reconnaissance historiques américains. Des engins capables d’espionner les communications au sol depuis une altitude de près de 20 km.

Le RQ-4A Global Hawk, qui survolait les eaux internationales selon Washington, a une envergure similaire à celle d’un Boeing 737. Il est bien plus imposant et lent que les très redoutés drones Predator ou Reaper, utilisés par l’armée américaine pour les missions d’assassinats ciblés.

Les forces de sécurité iraniennes se sont rendus vers la zone ciblée par le drone israélien pour recueillir les débris de l’appareil, abattu par le dispositif balistique iranien «Mirsad», a conclu le diplomate iranien.

Pour aller plus loin sur Bahrein
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En Colombie, ces derniers jours ont été marqués par des révélations extrêmement graves sur l’état de déliquescence du système politique du pays. L’affaire Merlano, du nom d’une politicienne condamnée pour achat de vote a connu d’extraordinaires rebondissements. Revenons sur cette trame politico-judiciaire qui passionne outre-Atlantique mais que, curieusement, taisent les médias occidentaux.

Aida Merlano est une avocate colombienne. Elle se lance très jeune en politique, parrainée par le politicien Roberto Gerlein, et son frère Julio, qui est à la tête d’une des plus importantes entreprises de BTP de Colombie. Après vingt ans de bons et loyaux services au sein du clan Gerlein, Merlano accède à un siège de député en 2014. Loin d’assouvir son ambition politique, elle se sent pousser des ailes et compte alors succéder à Roberto Gerlein au Sénat de la République colombienne.

Le vieux sénateur, élu sans discontinuité de 1974 à 2018 -44 ans, sans qu’aucun média ne l’accuse de « s’accrocher au pouvoir » – ne l’entend pas de cette oreille, préférant préserver un lignage de sang et promouvoir un membre de sa famille pour sa succession. En revanche, son frère Julio, soutient la pétition de l’avocate colombienne, avec qui il entretient une relation intime. Pour s’assurer de son élection, les deux amants vont pacter avec l’autre famille politico-économique qui règne sur le nord de la Colombie : les Char.

Dans la famille Char, je voudrais d’abord le père. Bonne pioche. Fuad Char est le fondateur du groupe économique Olimpica, un conglomérat aussi divers que puissant. Il possède des hypermarchés, des entreprises de BTP, des médias, des industries de textile et d’alimentation, des banques. Le groupe est aussi propriétaire d’équipes de sport (dont l’équipe de football Atletico Junior de Barranquilla, où a évolué la star colombienne et ex-montpelliérain Carlos Valderrama), d’un réseau de pharmacie et même d’une fabrique de sextoy. Sachant faire prospérer ses entreprises, Fuad Char a été élu cinq fois sénateur de Colombie. Ses fils suivront le chemin du patriarche, un pied dans l’économie, l’autre en politique. Arturo Char est élu au sénat depuis 2006. Partisan d’une alliance avec le gouvernement d’Ivan Duque, il devrait être élu président de cette assemblée en juillet 2020. Son frère, Alejando Char, a été le maire de la ville de Barranquilla (2008-2011 puis 2016-2019) et se profile comme un possible candidat à la présidence pour 2022.

Aida Merlano obtient donc le soutien des deux puissantes familles de la côte atlantique, toutes liées à la droite et à l’extrême droite colombienne. En échange du soutien des Char pour son siège au Sénat, Merlano et Julio Gerlein s’engagent à soutenir officieusement la candidate de la famille « rivale » à l’Assemblée nationale. Un micmac politicien qui n’aurait pas dû dépasser les pages « politiques » des journaux régionaux, sauf que…

Le premier domino tombe

Le 11 mars 2018, quelques heures après l’élection de Merlano, la Cour Suprême de Justice de Colombie ordonne l’arrestation de la politicienne, et la perquisition de son siège de campagne. La descente de la Police Judiciaire se solde par la compilation de nombreuses preuves d’achat de vote, et d’une élection truquée. Le 13 septembre 2019, Aida Merlano est condamné à 15 ans de prison pour association de malfaiteurs, achat de vote, et port illégal d’armes à feu. Elle est incarcérée dans la foulée. Qu’est-ce qui a fait tomber la star montante de la politique costeña colombienne ?

Les dissensions au sein du parti politique Cambio Radical entre l’ancien vice-président colombien (et candidat à la présidence) German Vargas Lleras et la famille Char, dont un des fils compte lui aussi s’installer à la Casa de Nariño n’est sûrement pas étranger à la disgrâce de Merlano. Peut-être aussi que l’ex-président Uribe en a profité pour jeter l’opprobre sur un possible candidat présidentiel -Alejandro Char- qu’il considère comme trop autonome. Quoiqu’il en soit, l’onde de choc dépasse largement l’incarcération de la jeune femme, et menace désormais directement ses parrains, et leurs prétentions politiques. Aida Merlano en sait beaucoup trop sur les égouts politiques colombiens.

Le 2 octobre 2019, prétextant une rage de dents, Aida Merlano est transférée sous bonne escorte du centre pénitencier El Buen Pastor à la clinique La Sabana, située dans le nord de Bogota. Une policière accompagne la jeune femme au troisième étage, jusqu’à la porte d’entrée du cabinet du docteur Cely. A 14h35, Aida Merlano se change, et s’habille d’une tenue sportive blanche. Elle extrait de son sac un long ruban de sécurité rouge qu’elle jette par la fenêtre, non sans avoir préalablement attaché une extrémité au bureau du cabinet dentaire. Elle étreint longuement le docteur Cely, et s’élance dans le vide au moyen de cette corde de fortune. Trois étages plus bas, elle tombe, se relève, récupère son sac à main et se dirige tranquillement vers un motard qui l’attend quelques mètres plus loin. La moto vrombit, l’attelage s’échappe dans la nature.

La scène, filmée par des caméras de sécurité, fera grand bruit en Colombie. La justice colombienne promet 200 millions de pesos (55.000 euros) pour toute information pouvant conduire à l’arrestation d’Aida Merlano. Peine perdue. Une notice rouge est émise par Interpol à la demande de la Colombie. Si Merlano quitte sa terre natale, le pays où elle aura trouvé refuge devra procéder à son arrestation provisoire dans l’attente de son extradition.

Mais la jeune femme semble s’être évaporée, et avec elle, toute une série de preuves impliquant les grandes familles du nord de la Colombie dans les magouilles électorales.

Merlano est arrêtée par…la police vénézuélienne

Le 27 janvier 2020 au matin, le soleil se lève sur Maracaibo, et avec lui la chaleur étouffante qui caractérise la deuxième ville du Venezuela. Dans le secteur El Milagro, un commando des Forces Spéciales de la Police Vénézuélienne (FAES) prend position autour de l’immeuble Costa del Sol. Des membres du groupe d’intervention s’infiltrent dans l’édifice, montent directement au onzième étage, et frappent à la porte d’un appartement : « Police, ouvrez, vous êtes en état d’arrestation ». La porte grince sur ces gonds. Face aux policiers cagoulés et lourdement armés, se tient Aida Merlano.

Le directeur des FAES, José Miguel « Miguelito » Dominguez, déclarera dans la foulée : « Après une enquête intensive des fonctionnaires des FAES, l’ex-sénatrice Aida Merlano a été détenue (…). Elle est arrivée au Venezuela de manière illégale en compagnie d’un citoyen colombien. Les deux ont été remis au Ministère Public. Nous continuerons de travailler pour garantir la paix, la sécurité et la souveraineté de notre Peuple ». Le Venezuela active donc les protocoles habituels pour répondre à ses engagements auprès d’Interpol. Mais à Bogota, cette arrestation embarrasse le pouvoir. Car Merlano raconte d’ores et déjà qu’elle possède des preuves de la corruption des élites colombiennes.

Quatre mois après la cavale rocambolesque de Merlano, le gouvernement colombien annonce, le 28 janvier, qu’il « demande l’extradition de Aida Merlano au gouvernement légitime du Venezuela, celui de Juan Guaido ». Éclats de rire à Caracas. A ce moment précis, Juan Guaido n’est même pas au Venezuela. Il est embarqué dans une tournée internationale aussi spectaculaire qu’inutile.

Même si plusieurs chefs d’État lui ont déroulé le tapis rouge -de Paris à Berlin, en passant par l’Autriche, ou les États-Unis-, Juan Guaido est complètement discrédité dans son pays. Il a été évincé du perchoir de l’Assemblée Nationale par un groupe de députés frondeurs d’opposition et ne récolte qu’un maigre soutien au sein de la population antichaviste lassée par les affaires de corruption qui plombent son entourage. Mais surtout, il ne contrôle absolument aucun pouvoir de l’État vénézuélien. Il est dans l’incapacité la plus totale de pouvoir répondre à la pirouette du président colombien Ivan Duque. Le ridicule ne tuant pas, Guaido publie un « communiqué » sur Twitter offrant « toute la collaboration possible au Gouvernement de Colombie pour apporter le cadre juridique et institutionnel nécessaire au retour de l’ex-sénatrice dans son pays ». Quand la communication politique prend le pas sur la réalité…

Si l’on ne parlait pas d’un coup d’État institutionnel soutenu par les États-Unis et leurs vassaux, la position de Guaido prêterait à sourire. En Colombie, en revanche, la manœuvre de Duque suscite le tollé chez ses opposants qui l’accusent d’empêcher le cours de la justice afin de protéger des alliés politiques encombrants.

En piétinant les institutions internationales, Ivan Duque fait coup double. Non seulement il pense réduire au silence la politicienne colombienne, mais en plus il s’évite aussi de devoir remettre à la justice vénézuélienne toute une série de criminels impliqués dans l’attentat à l’explosif contre les pouvoirs publicsdu Venezuela, et qui ont trouvé un commode refuge dans une Colombie hostile au gouvernement bolivarien.

« Aida Merlano parle. Que dis-je, elle chante, et elle chante plus que Pavarotti »

Pendant ce temps-là, Aida Merlano, est transférée devant les tribunaux vénézuéliens et inculpée d’usurpation d’identité, entrée illégale sur le territoire et association de malfaiteurs. A la demande de l’accusée et de son avocat, une audience spéciale est convoquée le 6 février 2020, devant la 6e chambre du tribunal pénal de Caracas.

Dans les jours qui précèdent la déposition de la jeune femme, le procureur général du Venezuela, Tarek William Saab, fait monter la pression dans les médias colombiens : « Aida Merlano a livré à la justice vénézuélienne un témoignage terrifiant du système politique colombien. Elle parle. Que dis-je, elle chante. Et elle chante plus que Pavarotti ! »

Diosdado Cabello, président de l’Assemblée Nationale Constituante, emboite le pas du magistrat : « Elle parle avec beaucoup d’entrain. Moi, la seule chose que je sais, c’est qu’elle a fait coucou à Uribe ». Ambiance…

Le 6 février, c’est le jour de l’audience. Profitant de l’absurdité de la diplomatie colombienne, les autorités vénézuéliennes ne se sont pas privées pour donner à Merlano une tribune médiatique. Un bus est affrétépour ramener les journalistes et correspondants internationaux au tribunal. Ceux-ci, malgré les accusations stupides sur la liberté d’expression, sont encore légion à Caracas.

En début d’après-midi, après une longue attente, les journalistes voient apparaitre Aida Merlano au bout du couloir qui mène à la salle d’audience. Vêtue d’une tunique aussi rouge que la corde qui lui a permis de s’enfuir, elle passe devant le pool de presse escortée par trois policiers et un gendarme. Elle n’est pas menottée, et ne semble pas affectée physiquement par son passage dans les geôles vénézuéliennes. Aida jette un regard furtif sur les journalistes présents et s’engouffre dans le prétoire.

Le témoignage de Merlano

A l’annonce de son nom par la présidente du tribunal, Aida Merlano se lève, ravissante et élégante. Elle prend place dans le box et s’élance. D’une voix tremblante, la colombienne commence son récit en demandant pardon au Venezuela pour être rentrée illégalement dans le pays. « Mais, continue-t-elle, c’est par désespoir que j’ai fait cela. Car, il y a des facteurs politiques dans mon pays, dont le président Ivan Duque qui cherche à m’assassiner ».

Pour les lecteurs courageux, voici la déposition complète de Aida Merlano à Caracas (42 minutes)

« J’ai été inculpé car Germán Vargas Lleras et l’ancien procureur général Nestor Humberto Martinez m’ont accusé de délits de corruption que je n’ai pas commis ». Elle laisse entendre qu’elle a été victime d’un règlement de compte entre différents facteurs de la vie politique colombienne.

Aida reprend sa respiration et continue « les familles Gerlein et Char en plus des achats de vote pour se faire élire sont les plus grands bénéficiaires des contrats que passe l’État avec le secteur privé. En retour, ils ont financé toutes les campagnes des présidents colombiens depuis Uribe. J’ai été un témoin de tout cela ». Après sa condamnation à 15 de prison en septembre 2019, Aida Merlano se sent abandonnée de ses parrains politiques. C’est à ce moment qu’elle aurait décidé de collaborer avec la justice : « J’ai décidé de révéler la corruption que j’avais tu jusqu’à là car j’avais peur pour ma famille. En Colombie, 90% des sénateurs sont élus par des achats de vote. J’ai les preuves, audios ou vidéos et même des contrats écrits, que tous les élus de droite de la région de la côte Atlantique ont été élus par ce système ». Les révélations de la jeune femme ne s’arrêtent pas là : « tous les présidents élus depuis Uribe ont eu recours à l’achat de vote, je possède les documents qui identifient les montants et les destinataires des achats de vote dans le nord du pays ».

Lorsque Merlano décide de tout balancer à la justice colombienne, Julio Gerlein et la famille Char prennent peur et organise sa fuite rocambolesque. « En réalité, témoigne-t-elle à Caracas, ce n’était pas une évasion mais un kidnapping dans le but de m’assassiner et me faire disparaitre ». La voix de Merlano sature. Entre deux sanglots, elle rajoute « un de mes ravisseurs m’a avoué que le but était de me tuer et d’abandonner mon cadavre dans une fosse commune ». C’est à ce moment-là, prisonnière dans une maison de campagne dans la région de Valledupar, que l’ancienne député s’enfuit et traverse la frontière avec le Venezuela. « Si je dévoile les preuves des réseaux de corruption de la classe politique colombienne, tout le monde tombera. Pas seulement Duque mais aussi Santos, et Uribe. Je me suis échappée d’une machinerie politique criminelle, qui entretient des liens avec les paramilitaires. Le pays doit savoir la vérité » lance Aida Merlano, en larmes, en insistant avec force de détails, sur les liens de corruption entre la présidence colombienne, l’entreprise de construction brésilienne Oderbrecht et les entreprises du BTP des Gerlein et des Char.

Depuis la Colombie, la présidence nie les déclarations de Merlano en bloc. Pouvait-il en être autrement ? Il n’empêche que son témoignage vient illustrer une réalité connue par les colombiens et déjà dénoncée par plusieurs journalistes ou politiciens. Cette situation n’est pas seulement évoquée par la gauche colombienne. Lorsque Gustavo Petro, candidat malheureux de la présidentielle, fustigea l’achat de vote, il trouva un écho inattendu à l’autre bord de l’échiquier politique.

Roberto Gerlein, l’ancien ministre de l’économie et exsénateur (1974-2018), dont le clan est visé par Merlano avait fait, en août 2018, une bien étrange confession qui accrédite les révélations de l’avocate colombienne. Interrogé par la journaliste Vicky Dávila sur W Radio sur l’état de la « démocratie » colombienne, il affirmait alors : « l’achat de vote est une coutume ancienne et un peu immorale, mais c’est une coutume traditionnelle, et pas seulement dans certains départements ou à Barranquilla mais dans tout le nord du pays. Et voulez-vous que je vous dise quelque chose ? Ce mécanisme électoral s’est étendu à tout le pays. A Bogota, on achète les votes, à Medellin on achète les votes, à Pasto on achète les votes, dans la région de Cali on achète les votes, c’est une coutume électorale qui vient du nord du pays, mais qui s’est étendue à toute la Colombie ».

Les déclarations de Roberto Gerlein, tellement surréalistes qu’il faut le voir pour le croire

L’affaire Merlano est symptomatique de la déliquescence et de la corruption du système politique colombien. Et le fait que ces révélations viennent « de l’intérieur » du système leurs font prendre une autre tournure.

Pourquoi donc les politiciens et journalistes occidentaux qui ne manquent jamais de calomnier l’élection du président vénézuélien Nicolas Maduro (« frauduleuse », « illégitime », « élu dans des circonstances suspectes ») alors que celle-ci s’est déroulée sous l’égide de 2000 observateurs internationaux n’ont-ils pas relayé le scandale de l’affaire Merlano ?

Romain Migus

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Juan Guaido, Président autoproclamé du Venezuela, a été conspué à l’aéroport de Caracas en rentrant de sa tournée mondiale, où il est même apparu aux côtés de Donald Trump lors de son discours sur l’état de l’Union. Décryptage de Maurice Lemoine, journaliste et ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, pour le Désordre mondial.

Le Président autoproclamé du Venezuela, Juan Guaido, rentre d’une tournée mondialequi l’a vu prendre des selfies avec Justin Trudeau à Ottawa, puis être présent dans le public lors du discours sur l’état de l’Union de Donald Trump. Ce dernier a cité le Venezuela comme un exemple d’échec du socialisme, malgré le fait que le pays soit aussi sous le coup de sanctions américaines. L’objectif de Guaido serait de pousser d’autres pays à évincer le Président Nicolas Maduro. Mais la pièce est-elle déjà jouée et Guaido est-il le dernier au courant?

En attendant, Juan Guaido est revenu à Caracas sous les huées de la foule. Maurice Lemoine, journaliste et ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, explique sa réception houleuse lors de sa rentrée à Caracas:

«Il appelle à des sanctions internationales contre son propre pays. Il appelle quasiment une intervention militaire contre son propre pays. Dans n’importe quel pays du monde, ce serait considéré comme de la haute trahison. En France, il y a l’article 411-4 du Code pénal, c’est 30 ans d’incarcération.»

Lemoine explique que Guaido a perdu le peu de pouvoir dont il jouissait le 23 janvier, n’étant plus président de l’Assemblée nationale depuis cette date:

«L’opposition anti-Guaido, la droite et les Chavistes ont fait tomber Guaido à l’Assemblée nationale.»

Pourquoi Guaido a-t-il donc été reçu par le Président Emmanuel Macron à l’Élysée? L’ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique a son idée sur la question:

«De mon point de vue, c’est pour deux raisons. Un, pour suivre les États-Unis. Malheureusement ça c’est la mauvaise habitude du gouvernement français, y compris des pays de l’Union européenne. Et puis surtout, la France a été l’un des premiers pays (avec l’Espagne) à reconnaître Guaido comme Président. Et donc c’est pour ne pas apparaître comme des irresponsables.»

Lemoine précise que sa réception à l’Élysée «s’est faite en catimini» et qu’il n’y a pas de communiqué officiel ou de photo officielle sur le perron de l’Élysée. Le journaliste revient sur la tentative du Premier ministre canadien, Justin Trudeau, d’aider le Venezuela à sortir de la crise actuelle, ce qui a suscité la colère de Trump:

«Trudeau avait suggéré à Guaido que s’il voulait sortir de la crise, il fallait utiliser Cuba comme médiateur. Et Trudeau s’est fait taper sur les doigts deux jours après par Donald Trump. Il a dit, “Pas question, Cuba fait partie du problème”.»

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La propagande occidentale exagère le danger du virus

février 14th, 2020 by Andre Vltchek

Il devient maintenant évident qui sont les amis de la Chine, et qui sont ses ennemis. En Occident, de nombreuses nations et personnes célèbrent les difficultés à court terme auxquelles le peuple chinois est confronté, mettant du sel sur la plaie, tout en faisant naître un sentiment anti-chinois.

L’Organisation Mondiale de la Santé a averti de ne pas imposer d’interdiction de voyage aux pays touchés par le coronavirus. Elle a également félicité Pékin, à plusieurs reprises et à voix haute, pour ses performances dans la lutte contre le nouveau virus.

Mais quoi qu’en disent les médecins et quelles que soient les données objectives, plusieurs pays occidentaux ont malicieusement sali les efforts déterminés et fructueux de la Chine pour contenir et combattre l’épidémie. Ils exagèrent le danger, semant la peur parmi les populations du monde entier. D’une manière malveillante, manipulatrice et illogique, ils relient l’épidémie à l’ensemble du système chinois.

Alors que la Russie, qui est un proche allié de la Chine, et le Japon, qui est souvent politiquement antagoniste de Pékin, maintiennent un calme relatif et travaillent fébrilement à la mise au point d’un vaccin efficace, les États-Unis et de nombreux pays européens répandent de fausses nouvelles, émettent des avertissements aux voyageurs, interdisent à leurs citoyens de se rendre en Chine continentale, et interdisent même l’entrée aux étrangers qui se sont récemment rendus dans ce pays (dans les 14 jours).

Suivant une logique bizarre, le Secrétaire américain à la Santé et aux Services Sociaux, Alex Azar, a récemment défendu les actions de son gouvernement :

« Le risque d’infection pour les Américains reste faible et, grâce à ces mesures et à celles que nous avons prises précédemment, nous nous efforçons de maintenir ce risque à un bas niveau ».

La xénophobie anti-chinoise aux États-Unis est en hausse. Les Chinois se voient interdire l’entrée de certains restaurants et des coups de poing racistes sont distribués partout.

Certaines déclarations sont tellement racistes qu’elles sont en fait illégales, même aux États-Unis. L’un des lecteurs, du nom d’emprunt de « @melpol », du site médiatique Unz.com, a commenté mon essai sur la lutte déterminée de la Chine contre la maladie : « Les Chinois sont des escrocs dégoûtants et sans âme (sic). J’espère que le coronavirus les éliminera TOUS jusqu’aux derniers ».

De telles déclarations sont choquantes, mais pas vraiment isolées.

Même le philosophe slovène de renommée mondiale Slavoj Zizek, qui n’est pas toujours du côté de Pékin, a récemment critiqué l’Occident et ses attitudes racistes envers la Chine, dans son essai écrit pour RT :

« Les coronavirus font la une des journaux, et je ne prétends pas être un médecin spécialiste, mais il y a une question que j’aimerais soulever : Où finissent les faits et où commence l’idéologie ?

La première énigme évidente : il y a des épidémies bien pires qui se déroulent, alors pourquoi cette obsession alors que des milliers de personnes meurent chaque jour d’autres maladies infectieuses ?

Bien sûr, un cas extrême a été la pandémie de grippe de 1918-20, connue sous le nom de grippe espagnole, où le nombre de décès est estimé à au moins 50 millions. À cette époque, la grippe a infecté 15 millions d’Américains : au moins 140 000 personnes ont été hospitalisées et plus de 8 200 personnes sont mortes rien que cette saison.

Il semble que la paranoïa raciste soit manifestement à l’œuvre ici – souvenez-vous de tous les fantasmes sur les Chinoises de Wuhan écorchant des serpents vivants et buvant de la soupe de chauves-souris. Alors qu’en réalité, une grande ville chinoise est probablement l’un des endroits les plus sûrs au monde ».

Cependant, les médecins spécialistes sont loin d’être désespérés par l’épidémie. Le coronavirus tue, mais à un rythme beaucoup plus lent que beaucoup d’autres maladies.

Une analyse du célèbre magazine médical britannique The Lancet, a été mentionnée dans un rapport de la BBC, Elle révèle essentiellement que les craintes concernant le coronavirus en Occident sont exagérées :

« Un rapport sur les premiers stades de l’épidémie, publié par le journal médical The Lancet, a indiqué que la plupart des patients qui sont morts du virus avaient des conditions préexistantes.

Le rapport a constaté que, sur les 99 premiers patients traités à l’hôpital Jinyintan de Wuhan, 40 avaient le cœur faible ou des vaisseaux sanguins endommagés. Douze autres patients étaient diabétiques.

Mais la plupart des personnes infectées ont des chances de se rétablir complètement – tout comme elles le feraient d’une grippe normale.

Un expert de la Commission Nationale Chinoise de la Santé a déclaré qu’une semaine était suffisante pour se remettre des légers symptômes du coronavirus ».

Certains experts médicaux, en Asie et dans le monde entier, sont évidemment sur la même longueur d’onde que Zizek et The Lancet. Selon les derniers chiffres, le taux de mortalité du virus était d’environ 2 %, ce qui est comparativement inférieur à celui de nombreuses autres maladies.

Mes amis médecins à Hong Kong ont fait des commentaires pour cet essai :

« Il est certain que c’est un virus très infectieux. Mais sa gravité est bien moindre que celle du SRAS. Il est compréhensible qu’un pays ne veuille pas accueillir un tel virus. Mais comme d’habitude, l’Occident voudrait salir et affaiblir la Chine. Ce virus tue généralement les personnes âgées avec d’autres morbidités. Celui qui est mort à Hong Kong n’avait que 39 ans, mais il avait d’autres maladies. La bonne nouvelle est qu’ils ont trouvé deux agents antiviraux très efficaces pour traiter ce problème. Les habitants du « camp jaune » essaient d’exagérer l’attaque virale pour obtenir des gains politiques. C’est dégoûtant, surtout avec une partie du personnel médical en grève ».

Plusieurs compagnies aériennes ont annulé des vols vers la Chine continentale pour toutes les destinations ou du moins certaines d’entre elles, notamment Air France, United, American Airlines, Delta et British Airways. De toute évidence, lorsque le moment est venu de tirer profit du marché chinois en pleine expansion, ces compagnies aériennes étaient prêtes à expédier leurs plus gros oiseaux, dont l’Airbus 380-800. Mais pendant la crise, au lieu de soutenir ses nouveaux clients, elles ont laissé les passagers en plan sans cérémonie. Une de mes bonnes amies à Pékin, par exemple, n’a pas pu rejoindre son importante mission de travail à Santiago du Chili parce que son billet d’Air France avait été transformé en un simple bout de papier inutile.

Une fois de plus, plus la performance de la Chine est bonne, plus elle est salie, plus les mensonges contre elle sont pitoyables.

Commentant cet essai, Mira Lubis, une universitaire indonésienne, a rappelé comment elle a été mise en quarantaine à Wuhan, il y a plusieurs années. Elle est toujours impressionnée par les autorités sanitaires chinoises :

« Je pense que la Chine traite très soigneusement tous les cas de virus. Et cela ne veut pas dire que ce dernier coronavirus est plus nocif que les autres virus. J’ai été mise en quarantaine à Wuhan juste pour avoir eu une grippe normale, ce qui signifie qu’ils ont des normes de procédure très strictes, par rapport à d’autres pays, même ceux d’Europe ou des États-Unis. Et ils le font pour défendre la santé des gens ».

Cependant, il est très difficile d’attendre de l’objectivité des pays qui ont été, pendant des années et des décennies, endoctrinés par la propagande anti-chinoise !

Andre Vltchek

 

 

Article original en anglais  :

Western Anti-Chinese Propaganda Exaggerates Coronavirus Danger, Creates Panic

Texte traduit par Réseau International

Photo en vedette : EPA/STRINGER CHINA OUT

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A lire les médias internationaux en ce mois de février 2014, on pourrait croire que le Venezuela est –de nouveau- à feu et à sang. Le coupable désigné par les grandes entreprises de communication est toujours le même depuis maintenant 15 ans: le gouvernement bolivarien massacrerait –de nouveau- son peuple comme s’il s’agissait du passe temps favori des élites politiques révolutionnaires depuis l’accession d’Hugo Chavez à la présidence de la République. Oubliés les onze chavistes assassinés au lendemain de la victoire électorale de Nicolas Maduro en avril 2013, passée sous silence la large victoire du camps bolivarien aux municipales de décembre 2013, gommé le soutien populaire dont bénéficie la Révolution, les vénézuéliens seraient désormais face à un « régime » qu’ils réprouvent et qui n’hésite pas á faire feu contre ses compatriotes.  Un retour sur les derniers évènements qui ont secoué le Venezuela est donc nécessaire pour prendre la mesure de ce qui se déroule en ce moment au pays de Bolivar et de Chavez. Retour d’autant plus nécessaire pour capter, après la Libye, la Syrie ou les derniers évènements ukrainiens á quel point l’Empire fait preuve d’un cynisme sanguinaire pour éliminer les gouvernements qui ne s’alignent pas sur ses intérêts.

Guerre interne dans l’opposition

L’opposition vénézuélienne n’est pas un bloc monolithique. Même si tous les partis partagent un programme commun (1) , les stratégies de prises de pouvoir et surtout les ambitions personnelles ne manquent jamais de raviver les tensions au sein de la contrerévolution, Or le leadership qu’Henrique Capriles s’était construit depuis sa victoire aux primaires de la plateforme unitaire de l’opposition (Mesa de Unidad Democratica -MUD) en février 2012 s’est quelque peu érodé au fil des quatre défaites électorales (2) . Lors des élections municipales de décembre 2013, le parti de Leopoldo Lopez, Voluntad Popular a même remporté plus de mairies que  Primero Justicia, le parti de Capriles.

Le questionnement interne suite aux défaites dans les urnes a ravivé les vieux démons d’une opposition prête à considérer légitime tous les chemins possibles pour conquérir le pouvoir.

Profitant d’un mécontentement compréhensible d’une partie de la population face à une guerre économique qui affecte quotidiennement les vénézuéliens (3), le secteur le plus extrême de l’opposition a décidé de passer à l’attaque.

Dès les premiers jours de l’année 2014, Leopoldo Lopez, Maria Corina Machado ou Antonio Ledezma appelaient au « soulèvement » comme moyen « démocratique » pour chasser le gouvernement (4) . Les vrais démocrates apprécieront l’oxymore. Rappelons que l’unique moyen démocratique pour changer de gouvernement est la convocation d’un referendum révocatoire à mi-mandat, c’est à dire à partir d’avril 2016.

Leopoldo Lopez ne s’arrêtera pas là. Au cours d’un meeting, le 2 février 2014, il lance à ses partisans : « les problèmes dont souffre le peuple ont un coupable. Ce coupable est le pouvoir national (…) nous ne pouvons plus dire que le problème c’est seulement Nicolas Maduro. Le problème ce sont tous les pouvoirs publics nationaux »(5) . Coup d’Etat, vous avez dit coup d’Etat ?

Au cours du même meeting, Maria Corina Machado affirmera que « la seule réponse possible, c’est la rébellion (…). Certains disent qu’il faut attendre les élections dans je-ne-sais-trop combien d’années (…) Le Venezuela ne peut plus attendre » (6) . Le message de confrontation est lancé au gouvernement mais aussi à la MUD et à Capriles. La tentative de mainmise sur l’opposition par les secteurs les plus anti-démocratiques de l’antichavisme est confirmé par Leopoldo Lopez lorsqu’il convoque une manifestation pour le 12 février 2014 : « Notre lutte passe par la rue (…) je suis sûr que ce 12 février, nous verrons Henrique Capriles dans la rue. Je lance un appel [à tous les dirigeants de l’opposition] mais surtout à Henrique, qui a une très grande responsabilité, pour qu’il nous rejoigne dans cette clameur de changement » (7) . Les urnes ou le putsch. Les leaders de l’opposition ont les cartes en mains…

Ce qui fut annoncé arriva

Le 12 février la manifestation convoquée se dirigeât vers le siège du pouvoir judiciaire (Ministerio Publico) situé dans le centre populaire de la capitale. La plupart des dirigeants de l’opposition, dont Capriles Radonski, était aux abonnés absents. Le faible cortège était surtout composé d’étudiants des classes moyennes supérieures provenant des universités privées. Sur place, Leopoldo Lopez et Maria Corina Machado haranguaient la foule dans des termes similaires à ceux proférés quelques jours plus tôt, avant d’abandonner la manifestation sans prendre le soin de lancer le mot d’ordre de la dispersion de la manifestation. Alors que la majorité des étudiants quittait les lieux sans heurt, des groupes de choc prenaient le relais. Les pancartes pacifistes laissaient place aux jets de pierre et autres cocktails Molotov. Et tout bascula.

Au milieu des affrontements, des coups de feu furent tirés. Juan « Juancho » Montoya, un militant chaviste présent sur les lieux et Basil Da Costa un étudiant d’opposition mourraient tous deux assassinés d’une balle dans la tête.  La police nationale réussit à repousser les fauteurs de trouble qui se replièrent à Chacao, arrondissement huppé de Caracas, dont le maire, Ramon Muchacho est membre du parti Primero Justicia. Quelques heures plus tard et alors que les affrontements s’étaient déplacés dans cette zone de la ville, Roberto Redman, un militant de l’opposition, qui avait porté le cadavre du jeune Basil, était à son tour assassiné. La machine médiatique internationale s’emballa. Le gouvernement fut accusé de sanglantes répressions alors que les forces de maintien de l’ordre n’utilisent aucune arme létale pour faire face aux groupuscules armés de l’opposition (8) .

Les entreprises de communication privées dénoncèrent la censure gouvernementale après qu’une chaine câblée colombienne, NTN24, fut retirée de la programmation par les opérateurs de câble privés pour avoir enfreint la loi vénézuélienne de ne pas retransmettre en direct les images des violences de rue. Il ne s’agissait donc pas d’une censure opérée par le pouvoir, les médias audiovisuels internationaux et nationaux ayant largement couvert la partie pacifique de la manifestation. En revanche, aucun média international ne s’est attardé à dénoncer les attaques à l’arme à feu contre le siège de la télévision publique VTV. Une employée de la chaine ayant même reçu une balle dans les côtes. Liberté d’expression à deux vitesses ?

Au soir du 12 février, on dénombrait en plus des trois morts, de nombreux blessés y compris chez les forces de l’ordre et les travailleurs du Metro de Caracas, pris d’assaut par les groupes de choc de l’opposition, 6 voitures de police incendiées, des sièges d’institutions publiques détruits, sans compter les nombreux dommages collatéraux dont ont souffert les habitants de Caracas.

Des critiques se firent entendre au sein même de l’opposition. Une journaliste du journal antichaviste El Universal,  dénonça l’irresponsabilité et le manque de  leadership de Leopoldo Lopez qui abandonna les étudiants lorsque les affrontements eurent commencé (9) . Le maire de Chacao publia un tweet cinglant : « nous reconnaissons le manque de leadership de l’opposition. Seul l’anarchie règne. C’est ce que nous voulons ? » (10) . Dans un premier temps, Capriles Radonski se fit écho de « la mainmise de groupes violents sur une manifestation pacifique » (11)  .

L’enquête démontrera, comme l’a indiqué le Ministre de l’intérieur et de la justice, Miguel Rodriguez Torres, que les deux personnes assassinées prés du Ministerio Publico le furent avec la même arme à feu, renforçant ainsi la thèse de l’infiltration  de mercenaires paramilitaires d’opposition dans l’objectif de créer le chaos, et d’enflammer les tensions entre vénézuéliens. Un scénario similaire à celui vécu lors du coup d’Etat du 11 avril 2002 (12) . Les plus vulnérables à cette stratégie sont malheureusement les jeunes étudiants qui croient pouvoir renverser un gouvernement appuyé par la majorité du peuple et par l’armée.

Comme dans n’importe quel pays démocratique, la justice recherche désormais le principal responsable de ces violences, Leopoldo Lopez, pour le mettre en examen. Nous n’osons imaginer ce qu’il se serait passé si de tels évènements avaient eu lieu dans n’importe quel pays occidental. Qu’aurait fait le pouvoir français si la manifestation Jour de Colère (qui comme la manifestation de Leopoldo Lopez n’avait de mot d’ordre commun que la chute d’un gouvernement élu) s’était soldé par trois assassinats et de nombreux blessés chez les forces de l’ordre. Il y a fort à parier que ses organisateurs seraient aujourd’hui sous les verrous sans que cela n’émeuve personne ni qu’aucun parti politique, pas même le Front National, n’en vienne à les défendre.

Mais s’il s’agit du Venezuela, les médias y décèlent une persécution politique. Capriles Radonski, quand à lui s’est solidarisé avec Leopoldo Lopez, tout en insistant sur les différentes stratégies qui l’opposent á son ancien comparse (13).  L’ancien candidat à la présidentielle a même appelé à une manifestation contre la violence et le paramilitarisme (sic), espérant ainsi récupérer à son compte les manifestants de ces derniers jours. Comble de l’ironie pour celui qui devrait assumer la responsabilité intellectuelle de l’assassinat de 11 militants chavistes au lendemain de sa défaite électorale aux élections présidentielles d’avril 2013 (14) .

La main de l’Empire américain n’est pas une chimère

Alors que Nicolas Maduro a reçu des messages de solidarité et de condamnation des violences de l’opposition de la part de nombreux gouvernements et partis politiques de par le monde et de l’Union des Nations Sud-américaines (Unasur), le gouvernement des Etats-Unis prenait un ton menaçant. Lors d’une allocution télévisuelle, le président Maduro dénonçait que le sous-secrétaire d’Etat adjoint pour l’Amérique latine, Alex Lee, avait émis une série d’exigences (libération des responsables des violences, arrêt des poursuites contre Leopoldo Lopez, dialogue immédiat avec l’opposition) sous peine de  « générer des conséquences négatives au niveau international » (15) .

Cette menace à peine voilée est en fait le résultat de la participation active des Etats Unis dans les récents évènements qui secouent le Venezuela. Soulignons une fois, pour les éternels sceptiques, que la déstabilisation du gouvernement bolivarien n’aura de cesse que lorsque les Etats-Unis reprendront le contrôle du maniement de l’industrie pétrolière comme dans le passé.

En réponse, le président Maduro a décidé d’expulser du pays trois citoyens étatsuniens pour leur récente participation active dans la formation et le financement d’étudiants aux techniques de coup d’Etat soft (16).

Dans la nébuleuse d’informations sur la situation actuelle au Venezuela, de grossières manipulations médiatiques tentent de légitimer le discours de l’opposition qui dénonce la torture et la répression sanglante du gouvernement. Cette cyber-attaque est surtout un moyen de décrédibiliser le Venezuela  au niveau international et de chauffer les esprits des partisans de l’opposition afin de générer une situation d’ingouvernabilité à l’instar des évènements actuels en Ukraine.

Rappelons que le Venezuela est le cinquième pays au monde qui se sert le plus de Twitter (17) . Ce réseau social, abondamment utilisé dans les autoproclamées « Révolutions » arabes, est devenu une arme de premier choix dans la déstabilisation du gouvernement bolivarien. Ainsi, des photos de répressions et de tortures, reflétant des réalités étrangères, sont envoyées massivement aux jeunes vénézuéliens leur faisant croire que les scènes se déroulent dans leur pays (18) . De retweet en retweet en passant par de nombreux hastags, un nombre non négligeable de jeunes opposants à la Révolution est ainsi manipulé.

Sur la photo suivante nous pouvons voir comment une manifestation à Sao Paulo devient une manifestation à Caracas

Sur la photo ci dessous une image aérienne d’un pèlerinage religieux se transforme en une manifestation massive de l’opposition qui n’a pourtant jamais eu lieu

Les étudiants chiliens doivent sauter au plafond en voyant leurs camarades utilisés par l’extrême droite vénézuélienne

Un cas de torture dans le royaume d’Espagne devient un argument pour la droite vénézuélienne

Qui se doutait que les policiers égyptiens réprimaient des citoyens vénézuéliens ?

Rien n’arrête le cynisme de l’opposition. Les morts du conflit syrien sont transférés au Venezuela dans la ville de Maracay

Même le pauvre Loukanikos, icône animale de la révolte grecque, n’est pas épargné. Que fait la SPA ?

Le camp bolivarien doit donc une fois de plus faire face aux tentatives de déstabilisation de la contrerévolution au moment précis où le gouvernement prend des mesures radicales pour lutter contre la guerre économique et contre l’insécurité.

Même si le Peuple, l’armée et la police défendent les institutions démocratiques, la vigilance est de mise. Face à la désinformation des entreprises privées de communication, la solidarité internationale est plus que jamais de vigueur afin de déjouer la propagande médiatique contre la Révolution Bolivarienne. A un an de la disparition physique du Comandante Chávez, son Peuple est bien décidé à perpétuer son héritage révolutionnaire.

Romain Migus

 

Notes:

(1)Voir Romain Migus, El programa de la MUD, Caracas, ed. Barrio Alerta, 2012, disponible sur http://albaciudad.org/wp/wp-content/uploads/2012/09/libro_el_programa_de_la_mud.pdf

(2)Élections présidentielles du 7 octobre 2012 et du 13 avril 2013, élections régionales du 16 décembre 2012, élections municipales du 8 décembre 2013 (91% des états régionaux et 75% des mairies gagnés par le chavisme).

(3)La guerre économique et les réponses gouvernementales ne sont pas le sujet de cet article. Mais il est indéniable que la spéculation contre le bolívar, les ruptures de stock organisées,  et la contrebande de produits de première nécessité vers la Colombie ont des conséquences immédiates sur la vie quotidienne. Pour un approfondissement de ce sujet, voir jacques Sapir, « La situation économique au Venezuela », Russeurope, 17/02/2014, http://russeurope.hypotheses.org/2001

(4)Voir “¡LaSalida es la calle! ¡#LaSalida es la calle!”, Youtube, 25/01/2014, http://www.youtube.com/watch?v=MZBiTc6Z4Os (traduction de l’auteur).

(5)Voir “Protestas en Venezuela, 2 de Feberero de 2014 #LaSalida“, Youtube, 03/02/2014, http://www.youtube.com/watch?v=hyh3AEf5JDA (traduction de l’auteur).

(6)Ibid.

(7)Voir “Leopoldo López El 12F vamos a la calle con la consigna justicia y cárcel para los corruptos“, Youtube, 09/02/2014, http://www.youtube.com/watch?v=f9X67Jvw5Lk (traduction de l’auteur).

(8)Pour être plus précis nous soulignons que les forces de police utilisent des bombes lacrymogènes et des cartouches de gros sel, et un usage très limité de la force si l’on compare avec la répression des manifestations dans les pays européens.

(9) Testimonio de una periodista de El Universal: « Leopoldo no tuvo bolas. Le agarró la mano a su esposa, se fue y dejó a los carajitos alborotados », Aporrea, 13/02/2014. http://www.aporrea.org/oposicion/n245131.html

(10)“Vandalismo en Chacao: Ramón Muchacho se pregunta ¿quién asume la responsabilidad?”, Noticias24, 12/02/2014

http://www.noticias24.com/venezuela/noticia/222431/vandalismo-en-chacao-ramon-muchacho-se-pregunta-quien-asume-la-responsabilidad/

(11)“Capriles condena violencia en marcha estudiantil, Prensa Primero Justicia, 12/02/2014, http://www.primerojusticia.org.ve/cms/index.php?option=com_flexicontent&view=item&cid=158:en-la-prensa&id=13853:capriles-condena-violencia-en-marcha-estudiantil&Itemid=500

(12)Voir “Fallecidos el 12F fueron con la misma arma de fuego”, YVKE Mondial, 14/02/2014, http://www.radiomundial.com.ve/article/fallecidos-el-12-f-fueron-asesinados-con-la-misma-arma . Sur les assassinats similaires pendant le coup d’Etat d’avril 2002, voir l’excellent documentaire de Angel Palacios, “Puente llaguno: clave de una massacre”, http://www.youtube.com/watch?v=fkrAI72ct-I

(13)“Capriles llama a movilizaciones contra la violencia y el paramilitarismo”, El Universal, 16/02/2014,  http://www.eluniversal.com/nacional-y-politica/140216/capriles-llama-a-movilizacion-contra-la-violencia-y-el-paramilitarismo

(14)Voir Romain Migus, “Nuit de cristal au Venezuela”, Venezuela en Vivo, 17/04/2013,  http://www.romainmigus.com/2013/06/nuit-de-cristal-au-venezuela.html

(15)“Venezuela rechaza declaraciones de secretario estadounidense John Kerry”, Telesur, 16/02/2014,  http://www.telesurtv.net/articulos/2014/02/16/venezuela-rechaza-declaraciones-de-secretario-estadounidense-john-kerry-2982.html

(16)“Funcionarios norteamericanos tienen 48 horas para salir de Venezuela”, Noticias24, 16/02/2014,   http://www.noticias24.com/venezuela/noticia/222622/elias-jaua-funcionarios-norteamericanos-tienen-48-horas-para-salir-de-venezuela/

(17)“Venezuela: quinto país del mundo que más usa el twitter”. Ciudad CCS, 29/05/11, http://www.ciudadccs.info/?p=176192

(18)Telesur a réalisé une compilation de ces montages médiatiques. Voir: https://www.facebook.com/media/set/?set=a.10151869482281179.1073741986.186321186178&type=1

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Recep Tayyip Erdogan, néo-Ottoman extraordinaire, n’est pas vraiment enclin à commettre le seppuku, l’acte japonais de suicide rituel.

Mais si ce n’est à travers la perspective du néo-Ottomanisme, comment expliquer qu’il soutienne de facto les survivants d’Al-Qaïda en Syrie, se retrouvant confronté à deux options peu recommandables : un retrait humiliant ou une guerre totale contre l’Armée Arabe Syrienne ?

Tout l’échiquier désordonné d’Idlib repose sur les autoroutes : l’impératif pour le gouvernement de Damas de contrôler à la fois l’autoroute M5 entre Damas et Alep et l’autoroute M4 entre Latakia et Alep. La récupération complète de ces deux axes cruciaux permettra enfin de relancer l’économie syrienne en difficulté.

Très peu d’acteurs se souviennent aujourd’hui de l’important mémorandum d’entente de Sotchi signé entre la Russie et la Turquie en septembre 2018.

La question de savoir si Damas allait s’y conformer a toujours été au centre des préoccupations occidentales. C’est absurde. Dans le mémorandum, Ankara garantissait la protection du trafic civil sur les deux autoroutes. C’est Ankara qui ne se conforme pas, non seulement en ce qui concerne la garantie de la sortie des « groupes terroristes radicaux » de la zone démilitarisée, mais surtout sur le point numéro 8 :

« Dans l’intérêt de la libre circulation des résidents et des marchandises locales, ainsi que du rétablissement des liens commerciaux et économiques, le trafic de transit sur les routes M4 (Alep-Latakie) et M5 (Alep-Hama) sera rétabli avant la fin de 2018 ».

De vastes étendues d’Idlib sont en effet sous le joug de Hayat Tahrir al Shams (HTS), autre nom d’Al-Qaida en Syrie. Ou « rebelles modérés », comme on les appelle à Washington – même si le gouvernement américain le qualifie d’organisation terroriste.

À toutes fins utiles, le système d’Erdogan soutient et arme les HTS à Idlib. Lorsque l’Armée Arabe Syrienne (AAS) réagit contre les attaques de HTS, Erdogan se met en colère et menace de faire la guerre.

L’Occident achète sans esprit critique la propagande d’Ankara. Comment le « régime Assad » ose-t-il reprendre la M5, qui « était sous le contrôle des rebelles depuis 2012 » ? Erdogan est loué pour avoir averti « l’Iran et la Russie de mettre fin au soutien au régime d’Assad ». L’OTAN condamne invariablement les « attaques contre les troupes turques ».

L’explication officielle d’Ankara pour la présence turque à Idlib repose sur l’apport de renforts aux « postes d’observation ». N’importe quoi. Ces postes ne sont pas destinés à disparaître. De plus, Ankara exige que l’AAS se retire aux postes qu’elle occupait il y a des mois – loin d’Idlib.

Il n’y a aucune chance que Damas « se conforme » car ces troupes turques sont de facto un corps d’occupation protégeant les « rebelles modérés » luttant pour la « démocratie » qui ont été exclus de manière décisive par Moscou – et même Ankara – du mémorandum de Sotchi. Ce genre de choses ne s’invente pas.

Avoir la puissance aérienne, voyager

Examinons maintenant les faits sur le terrain – et dans le ciel. Moscou et Damas contrôlent l’espace aérien au-dessus d’Idlib. Des avions à réaction Su-34 patrouillent tout le nord-ouest du territoire syrien. Moscou a des navires de guerre – remplis de missiles de croisière – déployés en Méditerranée orientale.

Toute l’offensive de l’AAS de ces derniers mois pour libérer le territoire national a été une démonstration graphique des meilleurs renseignements russes – planification, exécution, logistique.

Ce qui est mis en place est un chaudron classique – une réplique en Asie du Sud-Ouest du chaudron du Donbass en 2014 qui a détruit l’armée de Kiev. L’AAS encercle les Turcs par le nord, l’est et le sud. Il n’y aura qu’une seule issue pour les Turcs : le passage de la frontière à Bab al-Hawa. Retour en Turquie.

Face à une catastrophe certifiée, pas étonnant qu’Erdogan ait dû parler de « désescalade » avec Poutine mardi. Les lignes rouges, du côté de Moscou, sont immuables : les autoroutes seront libérées (selon l’accord de Sotchi). Le sultan néo-ottoman ne peut pas se permettre une guerre avec la Russie. Alors, oui : il bluffe.

Mais pourquoi bluffe-t-il ? Il y a trois possibilités principales. 1) Washington le force à le faire, en promettant un soutien total à « notre allié de l’OTAN ».  2) Les forces armées turques ne peuvent pas se permettre de perdre la face. 3) Les « rebelles modérés » se fichent d’Ankara.

L’option 1 semble la plus plausible – même si Erdogan est en fait contraint d’affronter directement un Moscou avec lequel il a signé des contrats économiques/énergétiques extrêmement importants. Erdogan n’est peut-être pas un Général Joukov, mais il sait qu’une bande de jihadistes et seulement 6 000 soldats turcs démoralisés n’ont aucune chance contre l’AAS et la puissance aérienne russe.

Il est intéressant de comparer la situation actuelle de la Turquie avec l’alliance des Turcs et de l’Armée Syrienne Libre (ASL) lorsqu’ils combattaient les Kurdes à Afrin.

Ankara avait alors le contrôle du ciel et un énorme avantage d’artillerie – de leur côté de la frontière. Aujourd’hui, la Syrie et la Russie contrôlent le ciel et l’artillerie turque ne peut tout simplement pas entrer dans Idlib. Sans compter que les lignes de ravitaillement sont épouvantables.

Le néo-Ottomanisme, revisité

Alors, que fait Erdogan ? Ce qui se passe, c’est que le réseau des Frères Musulmans d’Erdogan gère désormais Idlib sur le terrain – une manœuvre de repositionnement fascinante capable de garantir qu’Erdogan reste un homme fort avec lequel Bachar al-Assad devra parler affaires le moment venu.

La fin partielle du jeu d’Erdogan sera de « vendre » à Assad qu’il était finalement responsable de se débarrasser des nébuleuses djihadistes HTS/ASL. Pendant ce temps, le cirque l’emporte – ou plutôt un opéra minable, avec Erdogan qui, une fois de plus, prend plaisir à jouer le méchant. Il sait que Damas a pratiquement gagné une guerre de proxies vicieuse de neuf ans et qu’elle est en train de récupérer tout son territoire souverain. Il n’y a pas de retour en arrière possible.

Et cela nous amène à la dynamique complexe du puzzle turco-iranien. Il faut toujours se rappeler que tous deux sont membres du processus de paix d’Astana, aux côtés de la Russie. En ce qui concerne la Syrie, Téhéran a soutenu Damas dès le début tandis qu’Ankara a misé sur les nébuleuses du djihadisme – et les a armées – du « combattant de la liberté démocratique ».

Du XVIe siècle au XIXe siècle, l’Iran chiite et l’Empire Ottoman sunnite se sont engagés dans une politique d’endiguement mutuel sans relâche. Et sous la bannière de l’Islam, la Turquie a de facto régné sur le monde arabe.

Au XXIe siècle, le Ministre turc des Affaires Étrangères, Ahmet Davutoglu, a codifié le néo-Otomanisme. Davutoglu a eu l’idée que l’Anatolie orientale ne se terminait pas par les frontières avec l’Arménie et l’Iran, mais s’étendait jusqu’à la côte occidentale de la Mer Caspienne. Et il a également eu l’idée que l’Anatolie orientale ne se terminait pas aux frontières avec l’Irak et la Syrie, mais s’étendait jusqu’à Mossoul.

Pour l’essentiel, Davutoglu a fait valoir que le Moyen-Orient devait être l’arrière-cour de la Turquie. Et que la Syrie serait la porte d’or par laquelle la Turquie « récupérerait » le Moyen-Orient.

Tous ces plans élaborés sont maintenant partis en fumée. La vue d’ensemble, bien sûr, demeure : les États-Unis déterminés par tous les moyens nécessaires à empêcher l’unité eurasienne, et le partenariat stratégique entre la Russie et la Chine d’avoir accès aux routes maritimes, en particulier en Méditerranée orientale, en passant par la Syrie et l’Iran.

La micro-image est beaucoup plus prosaïque. Il s’agit pour Erdogan de s’assurer que ses troupes d’occupation ne soient pas mises en déroute par l’armée d’Assad. Comment les puissants (néo-Ottomans) sont tombés.

Pepe Escobar

 

 

Article original en anglais : It’s time to reclaim Syria’s road to recovery, Asia Times, le 13 février 2020

Texte traduit par Réseau International

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Des alliés américains de l’Otan enverront des contingents en Irak

février 14th, 2020 by Observateur Continental

Le conseil de l’Otan s’est réuni au niveau des ministres de la Défense à Bruxelles. L’un des principaux thèmes abordés concerne un éventuel envoi de militaires otaniens en Irak. Ils pourraient remplacer partiellement les militaires américains qui, selon certaines informations, ont commencé à se retirer du pays.

Les membres de l’Otan sont convenus que l’Alliance assumerait certaines missions pour former les soldats irakiens et les forces de sécurité dans la coalition menée par les Etats-Unis. C’est ce qu’a déclaré à Bruxelles le secrétaire général de l’Otan Jens Stoltenberg après la première journée de travail de la réunion de deux jours des ministères de la Défense des pays de l’Otan.

Plusieurs centaines de militaires otaniens (essentiellement du Canada) contribuaient à la formation des structures de force, mais ils ont quitté l’Irak début janvier. A présent, ils pourraient y revenir. « Cela fait partie de la répartition des efforts: les alliés européens se joignent à nous et participeront plus activement à la lutte contre le terrorisme », a déclaré l’ambassadrice américaine à l’Otan Kay Bailey Hutchison. Les soldats de l’Otan pourraient partiellement remplacer les Américains. Des informations controversées sont rapportées dernièrement au sujet de leur départ d’Irak.

La chaîne Sky News Arabia se référant à Ali al-Ghanemi, membre de la commission du parlement irakien pour la défense et la sécurité, a annoncé que les Etats-Unis ont lancé le retrait de leurs forces de 15 bases militaires. Selon le député irakien, Washington limiterait certainement sa présence dans le pays aux deux plus grandes bases – Aïn al-Asad, à 180 km à l’ouest de Bagdad, et une autre près d’Erbil, au nord du pays. Les médias parlent de l’arrivée sur place d’un grand nombre d’avions acheminant des renforts sous la forme de personnel et de matériel.

Début janvier, ces bases ont été attaquées par l’Iran en représailles à l’assassinat par les Américains à l’aéroport de Bagdad du général Qassem Soleimani, chef de la force al-Qods du Corps des gardiens de la révolution islamique. C’est alors que les Irakiens ont exigé des Américains le retrait immédiat de leurs troupes, ce à quoi le président américain Donald Trump a réagi en menaçant de décréter des sanctions et a demandé d’indemniser tous les frais de Washington liés à la mise en place de bases militaires en Irak. Au même moment, les forces de l’Otan ont clos leur mission d’entraînement, au grand dam de Donald Trump. Ce dernier a suggéré aux alliés de revenir dans le pays.

Le lieutenant-colonel Earl Brown, porte-parole du commandement central des forces armées américaines (CENTCOM) a démenti les communiqués sur le retrait de soldats américains. Par ailleurs, plus tôt les médias ont publié la lettre du commandant des forces américaines en Irak, William Seely, que ses subordonnés commençaient à quitter l’Irak. Le Pentagone avait qualifié cette publication d’erreur, car cette lettre n’avait pas été signée. Mais c’est précisément ce qui indique qu’un retrait, du moins partiel, des forces américaines devaient avoir lieu à court terme.

Les communiqués contradictoires concernant le début du retrait des forces américaines d’Irak sont directement liés à la position controversée et floue de Donald Trump en la matière. D’un côté, il avait promis de retirer au moins une partie des forces des points chauds au Moyen-Orient, ce qui pourrait lui faire gagner des voix supplémentaires à la prochaine présidentielle. D’un autre côté, Washington pense qu’il serait illogique de simplement quitter l’Irak sans rien obtenir en échange. Quitter l’Irak reviendrait à perdre un avant-poste très pratique pour contenir l’Iran.

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American Factory (l’Usine américaine) est un long métrage documentaire réalisé par Julia Reichert et Steven Bognar ( The Last Truck: Closing of a GM Plant, 2010). Le film se concentre sur la façon dont Fuyao, une entreprise verrière chinoise, reprend et «revitalise» l’ancienne usine d’assemblage d’automobile General Motors Moraine à Dayton, Ohio. L’œuvre a remporté le prix du meilleur documentaire aux Oscars dimanche soir. Ce fut le premier film produit par la société de production de Barack et Michelle Obama, Higher Ground Productions.

Dimanche, dans son discours de remerciement, la codirectrice Reichert, membre des Socialistes démocrates d’Amérique, qui lutte contre le cancer, a déclaré: «Les travailleurs ont de plus en plus de mal ces jours-ci et nous pensons que les choses iront mieux lorsque les travailleurs du monde s’uniront. » De belles paroles, mais American Factory, en réalité, soutien les syndicats américains et le Parti démocrate, les principaux instigateurs du nationalisme et du chauvinisme.

American Factory

Après la victoire du film, Barack Obama a tweeté: «Félicitations à Julia et Steven, les cinéastes à l’origine d’American Factory pour avoir raconté une histoire aussi complexe et émouvante sur les conséquences très humaines du bouleversement économique [. …] Heureux de voir deux personnes talentueuses et d’absolus honnêtes gens emporter l’Oscar pour la première production de Higher Ground ».

Le documentaire s’ouvre sur la fermeture de l’usine d’assemblage de GM Moraine en décembre 2008. Cinq ans plus tard, dans le cadre d’une vague d’investissements dans le secteur industriel américain et la réouverture d’usines américaines par les entreprises chinoises, Fuyao décide d’ouvrir une verrerie à l’ancien site GM et commence à embaucher.

Dès la première scène du film, lors d’une séance d’information chez Fuyao destinée à recruter des habitants locaux et d’anciens travailleurs de GM, Reichert et Bognar indiquent où se situent leurs principaux intérêts: à savoir dans la question des pratiques et de la culture de travail «chinoises contre américaines» et du sort d’une campagne de syndicalisation par l’UAW (Union des travailleurs de l’automobile) à l’usine de l’Ohio.

Un dirigeant américain de Fuyao affirme lors de la présentation de la société: «Ce que nous faisons, c’est mélanger deux cultures: la culture chinoise et la culture américaine.» Quand un travailleur lui a demandé plus tard si l’usine aura une représentation syndicale, le dirigeant répond que ce ne sera pas le cas et « c’est notre souhait qu’il n’en soit pas ainsi ».

La première moitié d’American Factory est consacrée à la période qui suit immédiatement l’ouverture de la verrerie, montrant les différents dilemmes auxquels la direction de Fuyao doit faire face pour tenter de dégager un bénéfice. Reichert et Bognar adoptent une approche superficielle de la question, présentant tous les problèmes de l’entreprise dans la production et la gestion comme provenant des différentes cultures, américaine et chinoise.

Un défi majeur auquel est confrontée la direction de Fuyao America est le déficit de l’usine après sa période initiale d’exploitation, ce qui exerce une pression énorme sur les dirigeants locaux. Le chef de Fuyao révèle dans une interview que l’entreprise attribue le niveau de production relativement médiocre à l’inefficacité supposée des travailleurs américains.

Lorsqu’un groupe de cadres américains visite la chaîne de production au siège de Fuyao dans la province du Fujian, ils constatent une différence apparemment radicale entre les «cultures de travail» des deux pays et concluent que la faible production de l’usine américaine peut s’expliquer par ce que les responsables de l’entreprise estiment être la paresse et un manque de discipline chez leur main-d’œuvre américaine.

Steven Bognar, Michelle Obama, Julia Reichert et Barack Obama

Par rapport aux travailleurs chinois, qui ne peuvent prendre qu’un ou deux jours de congé par mois, les travailleurs américains «ont besoin» de huit jours de congé. Les cadres américains sont émerveillés par la discipline des ouvriers chinois qui, au début de chaque quart de travail, se rangent, participent aux chants et commencent leur travail en recevant les commandes du contremaître.

Dans une conversation entre un dirigeant chinois et un dirigeant américain, les deux observent que les travailleurs américains ont tendance à discuter en travaillant, et que le meilleur moyen d’y remédier serait du ruban adhésif. «Mettez-le sur leur bouche. Ils seront plus performants », explique l’un d’eux. Avec les leçons et la formation tirées de cette visite, l’équipe de direction retourne aux États-Unis et commence à mettre en œuvre une nouvelle politique, comme l’organisation de réunions avant le quart de travail où les travailleurs se mettent en rang.

Entre temps, les travailleurs de l’Ohio sont de plus en plus mécontents de la gestion «à la chinoise». Les travailleurs se plaignent du démantèlement de leur salle à manger pour faire de la place aux lignes de production, des températures élevées dans l’usine et de l’espace étroit entre les lignes de production.

Un ancien employé de GM explique qu’à l’usine automobile, elle gagnait plus de 29 $ de l’heure, alors qu’elle gagne maintenant moins de 13 $. Les travailleurs chinois transférés souffrent également. Ils ont été amenés aux États-Unis, contraints de quitter leur famille plusieurs années de suite.

Une travailleuse américaine exprime son désaccord avec la volonté d’accélérer la production: «Nous avons des [patrons] chinois qui veulent faire du chiffre d’un côté, et des clients qui veulent de la qualité de l’autre côté.»

Alors que les cinéastes semblent prendre l’explication du «conflit» sino-américain pour argent comptant, ce qui s’est déroulé à Fuyao America n’était pas un conflit entre deux cultures distinctes. Une telle simplification montre l’échec de Reichert et Bognar à comprendre les forces motrices les plus fondamentales liées à l’intégration mondiale de l’économie capitaliste.

Le fait que les employés de l’usine chinoise de Fuyao travaillent de plus longues heures dans des conditions plus dangereuses est le résultat direct de la restauration capitaliste et des mesures de réforme du marché qui ont eu lieu en Chine depuis 1978. Au cours de cette période, la bureaucratie au pouvoir à Pékin a mis en place un marché de travail bon marché et hautement rentable à la disposition des investisseurs étrangers. L’opposition des travailleurs aux conditions difficiles est réprimée par un état policier brutal.

Rob Haerr et Wong He dans American Factory

De plus, les conditions de travail relativement plus sûres (mais pas du tout véritablement sûres) et les meilleurs avantages que les travailleurs américains ont connus ne sont pas le résultat d’une attitude intrinsèquement «américaine» envers le travail, mais le résultat de luttes prolongées menées au cours d’un siècle.

Ce que les réalisateurs du documentaire ne reconnaissent pas non plus, c’est que le virage vers des règles de travail plus strictes, des heures de travail plus longues, des salaires plus bas et des pratiques de gestion très intrusives n’est pas arrivé à l’usine de Dayton parce qu’une poignée de cadres ont observé les conditions dans une usine chinoise. Non, la transition vers l’hyper-exploitation du travail fait partie d’une contre-révolution sociale plus large en cours dans toutes les industries aux États-Unis visant à supprimer les acquis sociaux même marginaux qui ont été obtenus par les travailleurs au cours d’une période précédente.

Alors qu’American Factory présente honnêtement certaines des épreuves auxquelles sont confrontés les travailleurs (bas salaires, manque de logement abordable, lieux de travail surchauffés, accidents sur le lieu de travail non indemnisés, problèmes de sécurité non résolus dans l’usine), son incapacité à examiner les changements mondiaux plus importants en cours conduit les cinéastes à avancer une perspective erronée.

La fausse idée funeste que le syndicat UAW se battra pour les intérêts des travailleurs est présentée sans critique. La direction de Fuyao s’oppose fermement au syndicat dans l’usine et engage même une équipe juridique pour s’immiscer dans le vote des travailleurs sur la représentation syndicale. Le sénateur Sherrod Brown, le démocrate de l’Ohio, assiste à la cérémonie d’ouverture et fait la promotion des avantages de l’UAW. Le fondateur de Fuyao, Cao Dewang, un milliardaire, dit que « si le syndicat s’installe, je ferme ».

Sur cette base, Reichert et Bognar, liés au Parti démocrate et aux Obamas, choisissent de supposer que «les ennemis des ennemis d’une personne doivent être ses amis». Cependant, les antécédents de trahison de l’UAW – comme les deux derniers accords salariaux majeurs de l’industrie automobile américaine et le scandale à la corruption de cette organisation représentant de nombreux millions de dollars – ne sont pas abordés. Une omission encore plus flagrante est le rôle joué par l’UAW dans la fermeture de l’usine d’assemblage GM à Dayton, l’usine même où Fuyao a établi sa production américaine.

Les conditions auxquelles sont confrontés les travailleurs, tant aux États-Unis qu’en Chine, constituent certainement un sujet digne d’examen dans un documentaire. Cependant, Reichert et Bognar limitent leur analyse aux conflits culturels dans une seule usine et ne parviennent pas à révéler les processus socio-économiques mondiaux à l’œuvre derrière les conditions affectant les travailleurs de Fuyao.

Le mépris des cinéastes à l’égard de ces processus complexes ouvre la porte à une partie de l’establishment politique comme les Obamas, pour utiliser ce film à des fins de perspectives nationalistes et pro-UAW.

Lily Zhao

 

Article paru en anglais, WSWS, le 12 février 2020

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De hauts gradés de l’armée canadienne se sont joints à la principale agence d’espionnage du pays, le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), pour convaincre le gouvernement libéral Trudeau d’interdire complètement Huawei et sa technologie du réseau 5G du pays, a rapporté le Globe and Mail.

La révélation a fait la une l’édition de l’édition du lundi du «journal officiel du Canada». L’article, qui regorgeait d’avertissements insistants de hauts responsables militaires et de dirigeants d’entreprises anonymes au sujet de la «menace» de Huawei, est une intensification accrue de la campagne anti-Chine déjà prononcée.

Pendant des mois, l’establishment de la sécurité militaire, une grande partie des médias et l’opposition conservatrice ont exigé que le gouvernement Trudeau – qui collabore déjà entièrement à l’offensive militaro-stratégique de Washington contre Pékin – adopte une ligne anti-Chine encore plus dure. La question de savoir si Ottawa se plie aux demandes de Washington et impose une interdiction totale de la participation de Huawei au réseau 5G du Canada est de plus en plus invoquée comme un test décisif de sa réelle opposition envers la Chine.

Un responsable militaire anonyme a déclaré au Globe que des officiers de haut rang, y compris le général Jonathan Vance, chef d’état-major de la défense, pensaient que Huawei n’était «pas un fournisseur de confiance, car son équipement 5G pourrait être utilisé pour l’espionnage chinois ou pour désactiver des infrastructures essentielles lors d’une crise internationale.» De plus, ils sont «préoccupés par le fait que permettre à Huawei d’utiliser la 5G pourrait compromettre la coopération en matière de sécurité avec les États-Unis et le partage de renseignements dans le partenariat des Five Eyes entre l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni, le Canada et les États-Unis».

Les efforts visant à intensifier davantage la campagne anti-Chine contre Huawei font suite à l’annonce par la Grande-Bretagne à la fin du mois dernier qu’elle autoriserait le géant chinois de la technologie à fournir des équipements pour certaines parties de son réseau 5G. Les autorités américaines et australiennes insistent cependant sur le fait que toute utilisation d’équipements chinois dans le réseau représente une menace.

Dans des commentaires prononcés lors d’une réunion des gouverneurs des États-Unis au cours du week-end, à laquelle ont assisté cinq premiers ministres canadiens, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a mis en garde contre le «bras long de Pékin». Cela fait suite à une série de commentaires de sénateurs américains, démocrates et républicains, menaçant Ottawa d’un déclassement du partage de renseignements s’il ouvre une partie du marché canadien de la 5G à Huawei.

Des milliards de dollars sont en jeu pour les géants des télécommunications. Bell et Telus, respectivement deuxième et troisième plus grandes sociétés de télécommunications du Canada, ont investi massivement dans la technologie Huawei et ont averti le gouvernement qu’une interdiction leur coûterait très cher. En revanche, Rogers, le plus grand fournisseur de téléphones portables et d’Internet du pays, a peu ou pas d’exposition à Huawei.

L’élite dirigeante du Canada est avant tout déterminée à maintenir son étroit partenariat militaro-stratégique avec l’impérialisme américain, ce qui lui a permis de poursuivre ses propres ambitions impérialistes prédatrices à travers le monde au cours des trois derniers quarts de siècle.

En plus de la campagne anti-Chine acerbe dans les médias, l’élite dirigeante du Canada a pris le parti de Washington dans sa confrontation économique et militaire grandissante contre Pékin. Le gouvernement Trudeau a renégocié l’Accord de libre-échange nord-américain pour consolider ce qui est dans tous les éléments essentiels un bloc commercial nord-américain dirigé contre la Chine. Il a également donné son feu vert à l’arrestation de la directrice financière de Huawei, Meng Wanzhou, alors qu’elle traversait l’aéroport de Vancouver en décembre 2018, et pousse à son extradition vers les États-Unis pour de fausses accusations d’avoir échappé aux sanctions économiques de Washington contre l’Iran.

Sur le front militaire, Ottawa a approfondi sa collaboration avec Washington dans des opérations en Asie-Pacifique, notamment en envoyant des navires de guerre canadiens dans des missions dites de «liberté de navigation» conçues pour contester les revendications territoriales chinoises dans la mer de Chine méridionale.

L’engagement d’Ottawa à moderniser le Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD) et la poussée connexe des cercles militaro-stratégiques pour que le Canada se joigne au bouclier américain de défense contre les missiles balistiques visent en fin de compte à préparer l’alliance américano-canadienne pour la guerre avec des concurrents majeurs comme la Russie et la Chine, des guerres qui seront probablement menées avec des armes nucléaires.

Cette perspective est discutée ouvertement dans les milieux militaires et de la défense. Lors d’une conférence organisée le 29 janvier par l’Institut canadien des affaires mondiales, le commodore Jamie Clarke, un officier supérieur des Forces armées canadiennes et directeur adjoint de la stratégie du NORAD, a appelé à une action urgente pour améliorer les capacités du NORAD, y compris son système de détection d’alerte rapide.

Indiquant clairement que cette mise à niveau nécessiterait des dizaines de milliards de dollars de dépenses supplémentaires en plus de l’augmentation de 70% des dépenses de défense déjà annoncée par le gouvernement libéral d’ici 2026, le vice-ministre de la Défense, Jody Thomas, a déclaré à la même conférence: «Je ne pense pas que nous devrions croire que nous allons faire plus avec la même chose. C’est l’historique du ministère, et nous ne pouvons pas le faire. Pas avec le montant d’argent qui est nécessaire» pour le réarmement en vertu de la politique de défense nationale du gouvernement, «et avec l’argent nécessaire au NORAD.»

L’engagement initial de Trudeau à son arrivée au pouvoir en 2015 pour renforcer les relations commerciales et peut-être même conclure un pacte de libre-échange avec Pékin a été largement abandonné. Une partie importante de la bourgeoisie, en particulier ceux qui ont des liens avec la puissante famille Desmarais, a soutenu cette stratégie en vue de diversifier les exportations canadiennes et d’ouvrir de nouvelles opportunités commerciales pour l’élite patronale.

Un important porte-parole de cette faction est l’ancien premier ministre Jean Chrétien, qui a imputé la détérioration des relations canado-chinoises à Trump dans une entrevue de décembre. Il a accusé le président américain d’avoir tendu un «piège» à Ottawa en exigeant qu’il détienne Meng et a déclaré que le Canada en avait payé le prix avec une dégradation des relations avec Pékin. Cela comprenait l’arrestation de deux Canadiens en Chine et l’interdiction par la Chine de certaines exportations agricoles canadiennes.

Cependant, dans les conditions de l’expansion des mesures de guerre commerciale de Trump et de l’intensification des tensions entre les grandes puissances du monde, le Canada est contraint de choisir un camp. John Turnbull, un général de brigade à la retraite qui a travaillé dans le renseignement militaire, a carrément soulevé ce point dans le Globe de lundi. «Cette relation avec le Five Eyes est assez importante pour (le ministère de la Défense nationale) et pour le monde du renseignement militaire», a-t-il dit, faisant référence à la participation du Canada au réseau mondial d’espionnage dirigé par les États-Unis. «Je ne sais pas combien de personnes comprennent vraiment la 5G, mais elles comprennent l’économie et elles comprennent les jeux de pouvoir. Et il y a deux grandes sphères économiques d’influence ici, et lorsque nous sommes obligés de choisir un camp, cela a tendance à être avec les États-Unis pour de nombreuses et excellentes raisons qui vont bien au-delà de la sécurité informatique.»

Cette affirmation sans gêne des intérêts impérialistes canadiens fournit un autre exemple de la fraude totale de la posture de l’élite dirigeante canadienne, menée depuis 2015 par Trudeau, en tant que puissance «humanitaire» et «progressiste». La réalité est que pas moins que l’extrême droite de Trump à Washington et Macron ou Merkel en Europe, le gouvernement libéral du Canada met de l’avant un programme favorable à la guerre combiné à un brusque virage à droite en politique intérieure.

L’infâme campagne anti-Chine qui imprègne les médias canadiens depuis des mois a créé un environnement qui encourage les forces politiques les plus réactionnaires. Alors que l’épidémie de coronavirus s’est propagée à l’échelle mondiale ces dernières semaines, les Canadiens d’origine chinoise, qui constituent une minorité importante, en particulier dans les plus grandes villes du pays, ont signalé une augmentation des attaques xénophobes et racistes. Une pétition lancée par des parents de la région de York, près de Toronto, où vit une importante communauté chinoise, a appelé les écoles à mettre en quarantaine tous les enfants et familles chinois qui ont voyagé dans le pays depuis le début du virus.

Ces sentiments racistes ont été activement encouragés par les journalistes des médias grand public. Le journaliste d’investigation de CTV, Peter Akman, a déclenché une vague d’indignation publique en tweetant une photo de lui portant un masque à côté d’un coiffeur asiatique. «J’espère que tout ce que j’ai eu aujourd’hui est une coupe de cheveux», indique la légende de la photo.

Amy Go du Conseil national chinois canadien pour la justice sociale a établi un parallèle historique avec le racisme du «péril jaune» promu dans la première moitié du 20e siècle pour diviser les travailleurs et légitimer les conflits militaires, en particulier pendant la Seconde Guerre mondiale contre le Japon. «Ce genre de violation des droits de l’homme, cette stigmatisation accrue, cet enracinement de la perception du “péril jaune” … en fin de compte, collectivement, nous en subissons les conséquences», a commenté Go. «Lorsque le coronavirus sera maitrisé, devinez ce qui va rester? [L’idée que] les Chinois sont porteurs de maladies.»

Roger Jordan

 

 

Article paru en anglais, WSWS, le 12 février 2020

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Alors que la Seconde Guerre mondiale touchait à sa fin en Europe, le philosophe britannique Bertrand Russell écrivait : «On ne peut faire confiance ni à un homme, ni à une foule, ni à une nation pour agir humainement ou pour penser sainement sous l’influence d’une grande peur». 

Bien que de nombreux exemples de l’après-Seconde Guerre mondiale aient vérifié le point de vue de Russell, l’un des meilleurs exemples est peut-être la volonté du public américain d’avaler, l’un après l’autre, les mensonges sur l’Irak de Saddam Hussein en raison du climat de peur qui a suivi les attentats du 11 septembre. Ces mensonges, propagés à partir des renseignements douteux, par des responsables gouvernementaux et des médias conformes, ont provoqué des catastrophes – grandes et petites, à l’étranger et dans le pays.

Aujourd’hui, un récit analogue est élaboré par bon nombre des mêmes acteurs – à la fois dans les médias et au gouvernement – pourtant ce récit a échappé à l’examen, même à celui des médias indépendants.

Au cours des derniers mois et avec un regain de zèle au cours des dernières semaines, des responsables anonymes du renseignement, des «experts» douteux et des médias de l‘establishment ont élaboré un récit sur le «chaos» à venir des élections de 2020, des mois avant qu’elles n’aient lieu. Selon ce récit, certains acteurs étatiques utiliseront des technologies spécifiques pour cibler «l’esprit américain» afin de saper la prochaine élection présidentielle. Le récit soutient que ces efforts seront si efficaces que les États-Unis ne s’en rétabliront jamais en tant que démocratie.

Bien que ces sources gouvernementales anonymes et leurs sténographes aient déjà nommé les pays qui seront responsables et les technologies qu’ils utiliseront, ils admettent également qu’aucune preuve n’existe encore pour étayer ces allégations, ce qui signifie qu’elles sont, au mieux, de la pure spéculation.

Des titres tels que «Les pirates arrivent pour les élections de 2020 – et nous ne sommes pas prêts», «Fondamentalement, chaque chef de la sécurité nationale américaine met en garde contre les interférences étrangères lors des élections de 2020» et «Les agences de renseignement des États-Unis avertissent que la Russie et la Chine complotent pour interférer lors des élections de 2020» sont devenues de plus en plus courantes, malgré l’absence de preuves, tout comme les avertissements selon lesquels le public américain est sans défense contre le vieux fléau des «Fake News» et le nouveau fléau des «Deep Fakes» [Contrefaçons profondes]. Certains rapports des médias sont allés jusqu’à dire que l’ingérence étrangère réelle n’est même pas nécessaire, car la simple crainte d’une ingérence étrangère pourrait suffire à bouleverser le système politique américain au-delà de tout rétablissement possible.

Historiquement, le but de tels récits induisant la peur a été l’échange de libertés civiles pour une sécurité accrue, ou plutôt, l’apparence d’une sécurité accrue. Pourtant, lorsque le besoin de sécurité se fait sentir en raison d’une crainte fondée sur des spéculations dictées par le gouvernement et non sur des preuves, le but de ce récit n’est pas de protéger le public contre une menace réelle et tangible, mais plutôt de consolider le pouvoir, pour les groupes qui sont responsables de sa fabrication – dans ce cas, la communauté du renseignement et d’autres acteurs clés de l’État dans la sécurité nationale.

Cependant, ce qui est particulièrement étrange à propos de ce récit entourant le «chaos» et l’ingérence imminente lors des prochaines élections de 2020 est le fait que, non seulement les instruments de cette ingérence ont été nommés et décrits en détail, mais leur utilisation dans l’élection a été récemment simulée par une entreprise ayant des liens étroits avec les services secrets américains et israéliens. Cette simulation, organisée et dirigée par la société israélo-américaine Cybereason, s’est traduite – virtuellement – par la mort de nombreux Américains, l’annulation des élections de 2020, l’imposition de la loi martiale et un pic de peur parmi la population américaine.

Bon nombre des technologies utilisées pour créer ce scénario chaotique et horrible, dans la simulation de Cybereason, sont les mêmes technologies que les fonctionnaires fédéraux américains et les médias système ont promu comme l’essentiel de la boîte à outils qui, selon eux, sera utilisée pour saper les élections à venir, tels que les fake news et les piratages d’infrastructures critiques, de moyens de communication et autres appareils grand public et même de véhicules.

Alors que le récit en cours fait déjà porter le blâme sur les États rivaux des américains, la Chine, la Russie et l’Iran, ces mêmes technologies sont plutôt dominées par des entreprises liées aux mêmes agences de renseignement que Cybereason, en particulier les services de renseignement militaires israéliens.

Avec les agences de renseignement aux États-Unis et en Israël, qui non seulement élaborent le récit sur l’ingérence étrangère de 2020, mais dominent également ces technologies et simulent leur utilisation pour bouleverser les prochaines élections, il devient crucial de considérer les motivations derrière ce récit, et si ces agences de renseignement ont des objectifs pour promouvoir et simuler de tels résultats qui mettraient effectivement fin à la démocratie américaine et confieraient un pouvoir presque total à l’État de sécurité nationale.

Les médias et les services de renseignement préfigurent la ruine pour 2020, provoquée par le pouvoir de la technologie

Même si les élections américaines de 2020 sont dans plusieurs mois, une pléthore de rapports médiatique publiés au cours des six derniers mois – et même avant – ont soulevé tellement d’inquiétudes (voir ici et ) après s’être interrogés sur la vulnérabilité des élections américaines à l’ingérence étrangère, qu’une telle ingérence est devenue une fatalité.

Une partie de la raison de la récente recrudescence de la peur semble avoir été la publication d’une déclaration conjointe, par des membres clés de l’administration Trump en novembre dernier. Cette déclaration, rédigée par le procureur général Bill Barr, le secrétaire à la Défense Mark Esper, le secrétaire par intérim du Department of Homeland Security Kevin McAleenan, le directeur par intérim du National Intelligence Joseph Maguire, le directeur du FBI Christopher Wray, le directeur de la NSA, le général Paul Nakasone, et le directeur de la Cybersecurity and Infrastructure Security Agency (CISA), Christopher Krebs, ont affirmé que l’ingérence étrangère en 2020 était imminente, tout en reconnaissant l’absence de preuve d’une ingérence :

Nos adversaires veulent saper nos institutions démocratiques, influencer le sentiment public et affecter les politiques gouvernementales. La Russie, la Chine, l’Iran et d’autres acteurs étrangers malveillants chercheront tous à interférer dans le processus électoral ou à influencer la perception des électeurs. Les adversaires peuvent essayer d’atteindre leurs objectifs par divers moyens, notamment des campagnes sur les réseaux sociaux, diriger des opérations de désinformation ou mener des cyberattaques perturbatrices ou destructrices sur les infrastructures étatiques et locales. Bien que nous n’ayons actuellement aucune preuve d’une attaque ou d’une perturbation de l’infrastructure électorale qui permettrait aux adversaires d’empêcher le vote, de changer le décompte des voix ou de perturber la capacité de compter les votes, nous continuons de surveiller attentivement toute menace aux élections américaines (c’est nous qui soulignons).

Malgré la principale mise en garde selon laquelle il n’y avait aucune preuve au moment de la publication de la déclaration, les médias ont utilisé la déclaration pour affirmer que l’ingérence étrangère en 2020 était imminente, comme dans ces rapports de BuzzFeed, ABC News et Newsweek.

Outre les rapports qui ont fait état de l’implication d’acteurs étatiques – à savoir la Russie, l’Iran et la Chine – comme assurée, malgré le manque de preuve, d’autres rapports ont affirmé que cette ingérence présumée imminente serait inévitablement couronnée de succès, en grande partie en raison des allégations selon lesquelles les tactiques utilisées dépendront largement d’une technologie que les États-Unis ne peuvent espérer réussir à contrer. CSO Online, un média en ligne qui fournit des nouvelles, des analyses et des recherches sur la sécurité et la gestion des risques, a récemment averti que «résoudre les problèmes d’infrastructure électorale en Amérique est une proposition à long terme, qui ne sera pas prête à temps pour les élections en novembre » alors que le New York Times mettait en garde contre un chaos imminent et que des acteurs étrangers malveillants et « furtifs » avaient déjà jeté les bases d’une «saison de campagne ignoble gâchée par le piratage et la désinformation». Le site web Wired a affirmé l’an dernier que la sécurité électorale américaine « était toujours choquante à tous les niveaux. »

In this Monday, Dec. 16, 2019, photo, a booklet is held up during an exercise run by military and national security officials, for state and local election officials to simulate different scenarios for the 2020 elections, in Springfield, Va. These government officials are on the front lines of a different kind of high-stakes battlefield, one in which they are helping to defend American democracy by ensuring free and fair elections. (AP Photo/Alex Brandon)

Sécurité électorale. Un formateur tient un livret lors d’exercice pour les fonctionnaires électoraux locaux afin de simuler des scénarios électoraux de 2020 à Springfield, en Virginie, le 16 décembre 2019. Alex Brandon | AP

Dans un autre exemple, Rolling Stone a publié un article au début de ce mois-ci avec le titre «Les pirates arrivent pour les élections de 2020 – et nous ne sommes pas prêts», qui affirme que la réalité est la suivante : « Nous avons fait des progrès depuis les dernières élections – mais nous sommes beaucoup moins protégés que nous ne le devrions. » L’article poursuit en affirmant que le but n’est pas nécessairement de pirater les machines à voter ou de modifier les résultats, mais « de simplement créer l’impression d’une attaque en tant que moyen de saper notre foi dans le processus électoral. »

L’article continue ainsi :

La cible est l’esprit du peuple américain, explique Joshua Geltzer, ancien directeur de la lutte contre le terrorisme au Conseil de sécurité nationale. «À certains égards, nous sommes moins vulnérables qu’en 2016. Mais à d’autres égards, plus.» Presque tous les experts sont d’accord sur ce point : le pire des cas, celui auquel nous devons nous préparer, est une situation qui pousse les Américains à remettre en question le fondement de notre démocratie – des élections libres et équitables.

Bien avant que ce type de rhétorique ne fasse son chemin dans les médias américains, la firme de technologie israélienne liée au renseignement Cybereason affirmait, dans un communiqué sur son site Web, que « manipuler l’esprit d’un électeur » aurait un impact plus important que la modification du total des votes, même avant l’élection de 2016. Cette publication par Cybereason avant la dernière élection présidentielle, a été rédigée par le PDG de la société, Lior Div, qui dirigeait des opérations de piratage offensives contre les États-nations pour le renseignement militaire israélien.

Il faut noter que suite à tous ces rapports des médias, il y a un consensus clair sur le fait que l’une des principales tactiques qui seront bientôt utilisées pour se mêler des prochaines élections américaines sera la fabrication de ce que l’on appelle les «deep fakes» [contrefaçon profonde], combinaison de «deep learning»  (apprentissage profond) et de «faux», ceux-ci impliquant la vidéo et l’audio, manipulés à l’aide de l’intelligence artificielle (IA) pour créer des médias qui semblent authentiques, mais qui ne le sont pas [par la falsification de l’animation du visage et de la voix].

L’inquiétude quant à son utilisation lors des prochaines élections a non seulement suscité une multitude de reportages dans les médias, mais a incité à la fois l’armée américaine et le Congrès à prendre des mesures pour limiter son utilisation potentiellement abusive.

Une chose qui ressort du récit médiatique concernant l’ingérence électorale et les contrefaçons profondes est que plusieurs organismes de presse ont publié des articles qui déclarent que ces procédés seront utilisés pour saper les élections de 2020, au lieu de dire qu’elles pourraient être utilisées ou qu’elles sont un phénomène digne d’attention – même si certains articles ont adopté une approche plus mesurée.

La raison de ce niveau de confiance peut être due aux déclarations faites par d’éminents responsables du renseignement américain l’année dernière, y compris celles faites par Dan Coats, l’ancien directeur du renseignement national (DNI), qui a affirmé, dans l’évaluation mondiale de la menace 2019 pour la communauté du renseignement américain, que des contrefaçons profondes et d’autres formes de faux médias de haute technologie seraient utilisées pour perturber les élections de 2020. Coats a spécifiquement déclaré :

Les adversaires et les concurrents stratégiques tenteront probablement d’utiliser des contrefaçons profondes ou des technologies d’apprentissage automatique similaires pour créer des fichiers d’images, audio et vidéo convaincants, mais faux, afin d’augmenter les campagnes d’influence dirigées contre les États-Unis et nos alliés et partenaires.

Depuis que Coats a produit cet avertissement, de nombreux reportages dans les médias ont promu cette préoccupation sans plus enquêter, n’étant que l’une des nombreuses fois dans l’histoire des États-Unis où des récits rédigés d’abord par les services de renseignement américains sont ensuite fortement promus par les médias, même lorsque l’affirmation des responsables des services de renseignement est spéculative, comme c’est le cas ici. En effet, les récits promus en ce qui concerne les élections de 2020 impliquent bon nombre des mêmes agences de renseignement (américaines et israéliennes) et médias qui avaient promu des allégations, prouvées faussaires par la suite, au sujet des «armes de destruction massive» en Irak avant l’invasion de 2003, entre autres exemples pertinents.

Les contrefaçons profondes figureraient notamment en bonne place et seraient l’outil le plus utilisé par les malveillants pirates dans la simulation électorale de Cybereason pour 2020, qui a vu des contrefaçons vidéo et audio uniquement utilisées pour diffuser de la désinformation sur les chaînes de télévision nationales et locales afin d’usurper l’identité des policiers et des fonctionnaires électoraux et de créer de fausses menaces à la bombe en se faisant passer pour le groupe terroriste Daesh (ISIS). Cybereason est également un partenaire de l’organisation qui finance le créateur et producteur de contrefaçons le plus connu au monde, une organisation qui – tout comme Cybereason – est ouvertement liée aux services de renseignement israéliens.

Outre les contrefaçons profondes, d’autres technologies militarisées dans la simulation électorale de Cybereason ont également fait l’objet de plusieurs reportages dans les médias, tels que le piratage d’appareils Internet connectés (IoT) et même le piratage de véhicules dotés d’une certaine forme de connectivité Internet. Dans la simulation Cybereason, des piratages IoT ont été utilisés pour couper l’alimentation des bureaux de vote et diffuser la désinformation tandis que des véhicules ont été piratés pour mener des attaques terroristes contre des civils qui faisaient la queue pour voter, faisant plusieurs morts et des centaines de blessés.

La plupart des médias ont affirmé que ces technologies feront partie de la prochaine«explosion» de cyber-guerre en 2020 et ne les lient pas spécifiquement à une ingérence électorale imminente. D’autres, cependant, ont rendu explicite le lien avec les élections.

Nommer les coupables à l’avance

En plus du consensus apparent sur la façon dont l’ingérence étrangère se produira lors des élections de 2020, il existe également un consensus concernant les pays qui seront responsables. Encore une fois, cela est largement basé sur des déclarations faites par des responsables de la sécurité nationale des États-Unis. Par exemple, la déclaration conjointe publiée en novembre dernier par le DOJ, le DOD, le DHS, le DNI, le FBI, la NSA et la CISA concernant la sécurité des élections de 2020, déclare que « la Russie, la Chine, l’Iran et d’autres acteurs malveillants étrangers chercheront tous à s’immiscer dans le processus de vote ou influencer les perceptions des électeurs avant d’ajouter que, pour le moment, nous n’avons aucune preuve.« 

De même, l’Évaluation mondiale des menaces pour la communauté du renseignement des États-Unis de 2019, rédigée par Dan Coats, alors directeur du National Intelligence, mentionne ces trois mêmes pays en relation avec une ingérence imminente dans les élections de 2020 et déclare que leur ingérence dans les élections de 2020 est « presque certaine ». L’évaluation ajoute les informations suivantes sur chaque nation :

  • Russie : «Les efforts de la Russie dans les médias sociaux continueront de se concentrer sur l’aggravation des tensions sociales et raciales, la sape de la confiance dans les autorités et la critique des politiciens perçus comme anti-russes.»
  • Chine : «La Chine continuera à utiliser des leviers juridiques, politiques et économiques – comme l’attrait des marchés chinois – pour façonner l’environnement de l’information. Elle est également capable d’utiliser des cyberattaques contre des systèmes aux États-Unis pour censurer ou supprimer des points de vue qu’elle juge politiquement sensibles. »
  • Iran : «L’Iran, qui a utilisé des campagnes sur les réseaux sociaux pour cibler des audiences aux États-Unis et dans les pays alliés avec des messages alignés sur les intérêts iraniens, continuera à utiliser les opérations d’influence en ligne pour tenter de faire avancer ses intérêts.»

L’évaluation de Coats a suffi à engendrer de nombreuses histoires sur la menace imminente que ces trois nations représentent pour les élections de 2020, avec des titres tels que «Les agences de renseignements U.S. : la Russie et la Chine complotent pour interférer lors des élections de 2020. »

La grande majorité des avertissements concernant les futures ingérences électorales sont venus de responsables du renseignement américain ayant un dossier douteux de fiabilité et un palmarès d’instrumentalisation des médias pour diffuser de la propagande et de la désinformation, notamment grâce à l’opération Mockingbird. La plupart – sinon la totalité – des nombreux et récents articles sur une ingérence imminente s’appuient fortement sur les allégations formulées par les deux documents gouvernementaux susmentionnés, des documents élaborés par les agences de renseignement américaines faits pour la consommation publique, ainsi que sur des allégations faites par des responsables américains anonymes.

 

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Une capture d’écran de l’Évaluation nationale des menaces 2019 répertorie la Russie, la Chine et l’Iran comme principales menaces pour les États-Unis

Un récent article du New York Times, par exemple, intitulé «Le chaos est le sujet : les pirates et les trolls russes seront de plus en plus furtifs en 2020», est basé presque entièrement sur des «entretiens avec des dizaines de fonctionnaires et d’experts», bien que le seul responsable gouvernemental nommé dans l’article soit Shelby Pierson, officiel en charge des menaces électorales dans la communauté du renseignement. Les experts les plus cités dans l’article sont Ben Nimmo, anciennement à l’Atlantic Council, think-tank belliciste, financé par l’OTAN et qui se trouve maintenant chez Graphika, et Laura Rosenberger, directrice de l’Alliance pour la sécurisation de la démocratie créée par les néocons. L’article cite néanmoins à plusieurs reprises des «officiels américains» et des «officiels actuels et anciens» pour faire valoir les interférences électorales imminentes qui brossent un sombre tableau de la saison électorale actuelle.

Un article récent de The Hill se réfère au chef par intérim du DHS, Chad Wolf, comme seule source, citant l’affirmation de celui-ci selon laquelle «nous nous attendons à ce que la Russie tente d’interférer dans les élections de 2020 pour semer la discorde publique et saper nos institutions démocratiques» au milieu d’autres avertissements qu’il a donnés sur les cybermenaces chinoises et iraniennes aux élections américaines. D’autres articles, dont un intitulé «La Russie et la Chine prévoient d’ajuster leurs tactiques pour pirater et influencer les élections de 2020» ne citent que Shelby Pierson de la communauté du renseignement américain comme source de cette affirmation. Un autre intitulé « La Russie n’est pas la seule menace pour les élections de 2020, selon les services de renseignement US » ne cite que des responsables anonymes, comme le titre l’indique.

Bien que la Russie et la Chine aient toujours été désignées comme les ingérences électorales les plus probables, les rapports ont également mis en évidence la probabilité que l’Iran émerge comme l’ingrédient étranger de choix en 2020, en particulier dans les mois précédant et les semaines suivant le meurtre du général iranien Qassem Soleimani par l’administration Trump. Un récent «sondage informel» mené par le Washington Post a demandé à des think-tank bellicistes, à des employés d’entreprises comme Raytheon et à d’anciens responsables fédéraux si l’Iran riposterait probablement contre les États-Unis via une cyberattaque. Le Post a publié les résultats du sondage sous le titre « Préparez-vous à de graves cyberattaques en provenance d’Iran, disent les experts. »

Malgré les nombreux avertissements des médias au sujet de cyber-représailles imminentes et «sérieuses» de la part de l’Iran, la seule cyberattaque attribuée au pays après la mort de Soleimani était le vandalisme du site Web du Federal Depository Library Program, un acte plutôt bénin qui a néanmoins déchaîné les gros titres tels que « Un site Web du gouvernement américain piraté avec des messages pro-iraniens et une image de Trump ensanglanté. » Le gouvernement américain est cité dans cet article comme disant : « Pour le moment, rien ne confirme que ce soit l’action d’acteurs iraniens parrainés par l’État ».

Le fait que WikiLeaks ait révélé en 2017 que la CIA avait constitué une bibliothèque de techniques de cyberattaque «volées» créées dans d’autres pays, y compris la Russie et l’Iran, est également particulièrement absent des reportages des médias. Ces révélations, qui font partie de la version de Vault 7, ont révélé que le groupe UMBRAGE de la CIA était capable de «détourner l’attribution [pour des cyberattaques réellement effectuées par la CIA] en laissant de signatures digitales provenant des groupes dont les techniques d’attaque avaient été volées» En d’autres termes, la CIA était plus que capable de mener des cyberattaques «sous faux drapeau» et de blâmer des acteurs étrangers.

Notamment, l’un des virus imputé à l’Iran pour les cyberattaques visant les États-Unis avant les élections de 2020 – appelé Shamoon – a été « volé » par l’UMBRAGE de la CIA et cité dans le communiqué de WikiLeaks.

Conflit d’intérêts : Microsoft «défend la démocratie»

L’année dernière, Microsoft, le géant de la technologie, a joint ses efforts pour blâmer les acteurs étatiques étrangers, en particulier l’Iran, pour les cyberattaques contre les États-Unis. Cela a contribué à renforcer les affirmations des médias – qui avaient en grande partie pris naissance chez une poignée de responsables du renseignement américain et des groupes de réflexion bellicistes et néocons – selon lesquelles la société Microsoft était un observateur indépendant appartenant au  secteur privé.

Pourtant, comme l’ont révélé les enquêtes de MintPress, Microsoft a clairement des conflits d’intérêts en ce qui concerne l’ingérence électorale. Son programme «Defending Democracy» a développé des outils tels que «NewsGuard» et «ElectionGuard» qui, selon lui, aideront à protéger la démocratie américaine, mais – à y regarder de plus près – ont plutôt l’effet contraire.

En janvier dernier, MintPress a exposé les soutiens néocons de NewsGuard et expliqué comment des groupes d’intérêts spéciaux soutenaient le programme dans le but de censurer le journalisme indépendant sous le couvert de la lutte contre les «fake news». Des enquêtes ultérieures ont révélé le risque que ElectionGuard de Microsoft pose aux machines à voter américaines, qu’il prétend rendre plus sûr et comment la plate-forme a été développée par des entreprises étroitement liées à la tristement célèbre branche de recherche du Pentagone, la DARPA, et à l’unité de renseignement militaire israélienne 8200.

Le logiciel ElectionGuard a depuis été adopté par de nombreux fabricants de machines à voter et devrait être utilisé dans certains votes Démocrates lors des élections primaires. On peut noter que la poussée pour l’adoption du logiciel ElectionGuard a été menée par la Cybersecurity and Infrastructure Security Agency (CISA) récemment créée, qui est l’agence fédérale chargée de superviser la sécurité électorale, dirigée par Christopher Krebs, un ancien cadre supérieur de Microsoft.

Ces derniers mois, Microsoft a également été au centre des affirmations selon lesquelles l’Iran aurait tenté de pirater les campagnes présidentielles américaines avant 2020, ainsi que des déclarations selon lesquelles l’Iran prévoit de cibler le réseau électrique américain et d’autres infrastructures critiques avec des cyberattaques.

En octobre dernier, Microsoft a rédigé un article de blog sur un «groupe menaçant» nommé Phosphorus qui, selon eux, «provient d’Iran et a des liens avec le gouvernement iranien».Le message affirmait ensuite que Phosphorus avait tenté de cibler une campagne présidentielle américaine, et les rapports des médias ont ensuite affirmé que c’était la campagne de réélection du président Trump. Microsoft a conclu que la tentative n’était « pas techniquement sophistiquée » et finalement infructueuse, mais s’est senti obligé de la divulguer et de la relier au gouvernement iranien.

Bien qu’il n’ait fourni aucune preuve du piratage ni des raisons de «croire» que l’attaque provenait d’Iran, les médias ont traité la déclaration de Microsoft comme une preuve que l’Iran avait commencé à s’immiscer activement dans les élections de 2020. Des titres tels que «Microsoft : Un pirate lié au gouvernement iranien a ciblé la campagne présidentielle 2020» et «Microsoft dit que les Iraniens ont essayé de pirater la campagne présidentielle», ont explosé à la une des médias américains. Aucun des rapports n’a examiné les affirmations de Microsoft ni noté le conflit d’intérêts évident que Microsoft avait à faire de telles réclamations en raison de ses efforts pour voir son propre logiciel ElectionGuard adopté à l’échelle nationale.

Les médias ont également laissé de côté le fait que Microsoft est un important contractant du gouvernement pour la communauté du renseignement américain et le Pentagone. Notamment, la campagne Trump, dont Microsoft a déclaré qu’elle était la cible de cette attaque, a ensuite été identifiée comme la seule campagne présidentielle majeure utilisant le logiciel AccountGuard de Microsoft, qui fait partie de son programme douteux « Defending Democracy » qui a également donné naissance à NewsGuard et ElectionGuard. AccountGuard prétend protéger les courriels et les données liés à la campagne.

Microsoft a refait surface peu de temps après, affirmant une fois de plus que l’Iran visait par malveillance l’infrastructure civile des États-Unis. Cette réclamation subséquente a été publiée pour la première fois par Wired puis couverte par d’autres médias. Ces rapports citent une seule personne, le chercheur en sécurité de Microsoft Ned Moran, qui y affirme qu’un groupe de pirates soutenu par l’Iran appelé APT33 visait, aux États-Unis, «des systèmes de contrôle physique utilisés dans les services publics d’électricité, la fabrication et les raffineries de pétrole».

«Ils essaient de transmettre des messages à leurs adversaires et tentent de contraindre et de changer leur comportement», a déclaré Moran à Wired. Moran a également déclaré que «Microsoft n’a pas vu de preuves directes d’APT33 effectuant une cyberattaque perturbatrice plutôt qu’un simple espionnage ou une reconnaissance, il a vu des incidents où le groupe a au moins jeté les bases de ces attaques (je souligne)».

Cybereason aide à élaborer le récit

Alors que les responsables du renseignement américain et les médias ont été en grande partie responsables de la création du récit selon lequel une ingérence imminente sera menée par la Russie, la Chine et l’Iran, des éléments clés de ce récit, en particulier en ce qui concerne la Chine et l’Iran, ont été présentés par Cybereason, un société qui a récemment exécuté des simulations apocalyptiques sur les élections de 2020 et qui a des liens étroits avec les communautés du renseignement aux États-Unis et en Israël.

Cybereason✔@cybereason Nous sommes en 2020 depuis trois jours , et le monde est déjà en alerte maximale après la frappe aérienne de la nuit dernière à #Bagdad. Lisez notre dernier blog pour en savoir plus sur leur représailles #cyber et ce qui pourrait arriver https://cybr.ly/35hdHQM p8D6ZqNN Les cyber-représailles de l’Iran sont-elles imminentes ? Pour des raisons inconnues étant donné leur caractère classifié, hier soir, le gouvernement américain a tué le major-général Qasem Soleimani …

Peu de temps après le meurtre du général iranien Qassem Soleimani au début du mois, une opération menée de concert avec les services de renseignements israéliens, Cybereason a averti que l’Iran pourrait très tôt riposter avec une cyber-menace et a cité ses propres employés qui ont expliqué ce que l’Iran ciblerait probablement en représailles et comment. Le CSO de Cybereason, Sam Curry, qui a participé activement aux simulations des élections de 2020, a déclaré :

Cela signifie que la «vengeance énergique» de l’Iran sera probablement moins axée sur le flash que sur le bang. Si vous avez des systèmes connectés qui sont responsables des effets dans le monde cinétique, comme les systèmes ICS et les infrastructures critiques autour de l’eau, de l’énergie ou des services vitaux, il est temps de faire attention. L’Iran et les États-Unis sont engagés dans la cyber-technique, ce qui signifie que les gants sont retirés lorsque l’Iran choisit ses cibles.

Cybereason a également cité un collègue invité du National Security Institute et ancien conseiller des services secrets américains – qui a participé aux simulations électorales de Cyberaeson – Anne Marie Zettlemoyer, qui affirme que l’Iran pourrait bientôt cibler Wall Street et des infrastructures américaines critiques comme le réseau électrique :

Une attaque contre les systèmes financiers peut être dévastatrice sur le plan économique et affaiblir la confiance et la viabilité des marchés. Cependant, nous ne pouvons ignorer les conséquences physiques et les manifestations qui peuvent provenir d’une cyberattaque, en particulier contre des infrastructures critiques comme l’énergie et les systèmes de contrôle de l’industrie.

Les allégations de Cybereason concernant l’intérêt de l’Iran pour les systèmes «d’infrastructures critiques» provenaient probablement de Microsoft, ces allégations ayant ensuite été reprises par les médias dans plusieurs rapports, dont beaucoup citaient Sam Curry de Cybereason. Curry est également un contributeur à de grands médias comme Forbes où il écrit sur les capacités de la cyber-guerre iranienne.

 

 

Cybereason✔@cybereason Le groupe de piratage iranien, APT33, cible les systèmes de contrôle industriels utilisés par les réseaux électriques, la fabrication et les raffineries de pétrole. Lire CSO, @ samjcurry’s take on the group focus in @ForbesTech. https://cybr.ly/2XBSQpi n4OtlTEZ Les pirates iraniens poursuivent une nouvelle cible physique inquiétante Selon un nouveau rapport de Microsoft, les pirates iraniens se concentrent de plus en plus sur une cible physique potentiellement dévastatrice.

En particulier, dans les récentes allégations de Cybereason contre l’Iran, il déclare qu ‘«il est clair que l’Iran s’est préparé à un futur conflit géopolitique en ayant accès à des infrastructures critiques et à d’autres opérations importantes aux États-Unis». Il soutient ces affirmations en citant un article rédigé par Curry pour Forbes. Après la mort de Soleimani, de nombreux reportages, notamment dans The Independent et ABC News au Royaume-Uni, ont cité Curry comme une source «experte» en affirmant que l’Iran riposterait avec des cyberattaques.

Cybereason soutient fréquemment les allégations de Microsoft concernant les pirates et l’ingérence étrangers – dont les preuves n’ont jamais été rendues publiques, mais qui ont néanmoins été considérées comme des faits.

En août dernier, Microsoft a affirmé avoir déjoué les tentatives russes de pirater deux groupes de réflexion affiliés aux républicains et, bien qu’il n’ait fourni aucune preuve, le directeur des services de renseignement de Cybereason, Ross Rustici, alors citécomme expert dans plusieurs médias, a déclaré qu’un tel comportement était à attendre de la Russie. Dans un de ces rapports, Rustici a déclaré :

Nous sommes très bons pour mener la dernière guerre, mais les Russes sont très bons pour faire évoluer leur jeu. Je soupçonne que s’ils vont faire une opération psychologique autour des élections, la façon dont ils le feront sera différente de ce qu’ils ont fait en 2016. Quelle sera l’efficacité des défenses que nous avons construites contre ce qu’ils ont fait en 2016 pour ces attaques reste à voir.

Aucun des médias citant Rustici n’a mentionné les liens de Cybereason avec les services de renseignement israéliens, faisant uniquement référence à une «société de cybersécurité basée à Boston» et à des variantes similaires. Le groupe de renseignement de Cybereason regorge d’anciens et actifs membres des services de renseignement américains et israéliens et a publié plusieurs rapports sur le piratage des États-nations en mettant l’accent sur la Russie et la Chine.

Cybereason  a également été à l’avant-garde des allégations selon lesquelles la Chine a été engagée dans des cyberattaques agressives contre des sociétés multinationales qui ont également bénéficié d’une large couverture dans les médias américains, malgré la nature non transparente des preuves des allégations de Cybereason.

Dans une histoire qui a reçu une large couverture de médias tels que Fox News, Reuters, CNBC et d’autres, Cybereason a dévoilé ce qu’elle a appelé «Operation Soft Cell», une opération qui a volé des masse de données de plusieurs sociétés de télécommunications mondiales. Dans chaque histoire, Cybereason est la seule source de la réclamation et a refusé de fournir le nom ou l’emplacement de l’une des sociétés concernées. La société a également affirmé avoir déterminé que l’attaque avait probablement été perpétrée par quelqu’un « soutenu par un État-nation et affilié à la Chine ». Elle a en outre affirmé avoir débriefé et coordonné les réponses avec les services de renseignement américains.

Dans un article pour Reuters, Cybereason a déclaré que «cette fois, contrairement au passé, nous sommes sûrs en affirmant que l’attaque est originaire de Chine», tandis que Cybereasona déclaré séparément à CyberScoop qu’il avait «trouvé des outils de piratage tels qu’un shell Web modifié et un cheval de Troie d’accès à distance qui est communément associé aux pirates chinois, mais qui ne leur est pas propre.» Malgré l’incongruité, les reportages des médias ont carrément blâmé la Chine, comme le montrent des titres tels que « Les espions chinois ont siphonné des enregistrement dans des multinationales des télécommunications , disent les chercheurs. »

Avant de découvrir l’opération Soft Cell, Cybereason avait averti sur ses blogs au cours des mois et des années qui ont précédé que la Chine ciblerait prochainement les entreprises américaines. La révélation de l’opération Soft Cell – qui provient exclusivement de Cybereason – a été utilisée pour montrer que la Chine est ouvertement engagée dans une cyber-guerre contre ses États rivaux, comme les États-Unis, en visant la «démocratie elle-même».

Le créateur de contrefaçons profondes le plus connu est financé par les services de renseignement israéliens

Bien que les médias, et même Cybereason lui-même, aient contribué à jeter les bases pour blâmer des acteurs étatiques spécifiques pour l’ingérence électorale de 2020 bien avant les faits, il vaut la peine de revoir la simulation électorale de l’Opération Blackout de Cybereason et les tactiques utilisées par les «mauvais acteurs» dans ce scénario.

Cette simulation, discutée en détail dans le premier volet de cette série, a vu la militarisation de technologies spécifiques, à savoir les contrefaçons profondes, les piratages d’appareils Internet des objets (IoT) et les piratages de véhicules, afin de cibler les élections américaines de 2020, ce qui aura entraîné l’annulation de l’élection et l’imposition de la loi martiale.

Compte tenu du récit actuel concernant les acteurs étatiques susceptibles de se mêler des élections de 2020 – à savoir la Russie, la Chine et l’Iran – et les tactiques qu’ils utiliseraient, il est important d’explorer les sources des technologies militarisées dans ce récit ainsi que dans «Opération Blackout».

En effet, s’il existe un rapport évident entre les créateurs de ces technologies et les acteurs étatiques blâmés à l’avance pour leur utilisation imminente, cela donnerait certainement de la crédibilité aux affirmations promues par les services de renseignement américains, les médias et des entreprises comme Microsoft et Cybereason.

Pourtant, à y regarder de plus près, il apparaît clairement que les entreprises et les acteurs étatiques les plus impliqués dans le développement de ces technologies sont ceux-là mêmes qui affirment que la Russie, la Chine et l’Iran les utiliseront pour saper les élections de 2020.

Prenez par exemple l’utilisation de contrefaçons profondes. Non seulement de nombreux reportages médiatiques se sont concentrés sur la façon dont celles-ci seront utilisées pour se mêler des élections de 2020, mais la simulation des élections apocalyptiques de Cybereason a vu les «mauvais acteurs» s’appuyer fortement sur leur utilisation pour propager la désinformation et même faire de fausses alertes à la bombe. Bien que l’on ait beaucoup parlé de l’élection à venir et des contrefaçons profondes, remarquablement peu de rapports ont pris la peine d’examiner la société la plus connue pour créer ces contrefaçons virales.

Canny AI a retenu l’attention des médias au cours des dernières années pour ses contrefaçons persuasives de vidéos qui sont souvent devenues virales. Au cours de la dernière année seulement, les contrefaçons virales de l’entreprise technologique ont inclus une vidéo controversée de Mark Zuckerberg où le co-fondateur de Facebook semble dire « Imaginez ceci une seconde : un homme, avec un contrôle total sur des milliards de données volées par des personnes, tous leurs secrets, leur vie, leur avenir », ainsi qu’une vidéo montrant Richard Nixon dans un discours qu’il n’a jamais prononcé. Plus récemment, Canny AI était derrière les vidéos virales juste avant les élections générales de 2019 au Royaume-Uni qui semblaient montrer que Jeremy Corbyn et son rival Boris Johnson se soutenaient mutuellement et une autre vidéo qui montrait des dirigeants mondiaux chantant «Imagine» de John Lennon.

Curieusement, de nombreux reportages médiatiques qui discutent de ces vidéos virales ne mentionnent pas le rôle de Canny AI dans la création de ces contrefaçons virales et ne mentionnent plutôt que l’organisation, ou les artistes, avec lesquels Canny AI s’est associé pour les créer. Par exemple, les vidéos de Corbyn-Johnson auraient été produites par le groupe Future Advocacy et l’artiste Bill Posters, mais c’est en fait Canny AIqui a créé ces vidéos pour ce groupe. De même, le faux discours de Nixon a été rapporté par plusieurs médias comme ayant été uniquement créé par le Center for Advanced Virtuality du MIT. Cependant, le Boston Globe a noté que «l’équipe [du MIT] a travaillé avec Canny AI, une société israélienne qui fait du remplacement de dialogue vidéo, et Respeecher,une startup ukrainienne spécialisée dans la production de voix synthétique de synthèse vocale»pour créer la vidéo.

La fausse vidéo de Zuckerberg que Canny AI a créée a suscité beaucoup de presse positive pour l’entreprise, avec plusieurs reportages médiatiques assurant que la société utilisait des «faux dans un but louable» et une technologie «de manière responsable». Le faux de Zuckerberg a été cité comme l’un des principaux moteurs de la nouvelle politique de Facebook au sujet des «contrefaçons profondes» , qui n’interdit que certaines vidéos contrefaites et a été critiquée par les législateurs américains comme insuffisante. Notamment, ni Facebook ni Instagram, qui lui appartient, n’ont jamais retiré la vidéo faussaire de Zuckerburg créee par Canny AI.

Étant donné l’inquiétude suscitée par les contrefaçons profondes par rapport aux élections à venir, et Canny AI se distinguant comme le principal producteur de celles qui sont devenues virales au cours de la dernière année, il est important de souligner que Canny AI a des liens avec un acteur Étatique ayant un palmarès éloquent en matière d’ingérence électorale : l’État d’Israël.

En effet, Canny AI est financé à 100% par un accélérateur de start-up israélien appelé Xcelerator, une joint-venture entre l’Université de Tel Aviv et l’agence de renseignement israélienne Shin Bet (parfois appelée Shabak). Selon Start Up Nation Central, l’organisation créée par Paul Singer qui promeut les start-ups technologiques israéliennes, les «start-ups participant au programme financées par Xcelerator bénéficient d’un tutorat étroit d’experts en contenu et en technologie du Shabak, d’experts de l’Université de Tel Aviv, et des leaders de l’industrie. La connexion au Shabak fournit également aux entrepreneurs des moyens de tester les capacités de leurs technologies et leurs opportunités de coopération (souligné par nous).»

De plus, Xcelerator est associé non seulement directement aux services de renseignements israéliens, mais également à Cybereason, la société même qui a exploré l’utilisation de contrefaçons profondes lors d’une simulation de l’élection présidentielle américaine de 2020, qui a vu l’élection annulée et la loi martiale déclarée, ainsi qu’une entreprise qui, elle-même, a des liens étroits avec les services de renseignements israéliens. Parmi les autres partenaires notables de Xcelerator, citons NEC Corp, qui a des liens intimes avec l’investisseur de premier plan de Cybereason, l’entreprise Softbank ; Check Point Technologies, qui a des liens avec l’unité de renseignement militaire israélienne 8200 ; et l’accélérateur israélien de start-up Team8. Dans des rapports précédents publiés par MintPress, Team8 a été présenté en détails, en particulier leur embauche récente de l’ancien directeur de la NSA et ancien chef du US Cyber ​​Command Mike Rogers, et leurs liens étroits avec Start Up Nation Central de Paul Singer , qui lui-même a des liens étroits avec les néocons américains.

Il convient aussi de noter que Xcelerator soutient également une start-up «anti-fake news» appelée Cyabra, qui a des liens directs avec le Mossad israélien et offre sa «protection contre la désinformation» basée sur l’IA aux agences gouvernementales et aux politiciens, en particulier lors des élections. Deux des co-fondateurs de Cyabra ont précédemment cofondé Psy-Group, qui a tenté de s’ingérer dans les élections américaines de 2016 en militarisant les «fake news» et les médias sociaux et a ensuite cessé ses opérations après que le gouvernement américain a examiné ses activités dans le cadre de l’enquête Mueller.

Psy-Group s’est également engagé dans des campagnes de doxxing 1 ciblant des militants des droits des Palestiniens aux États-Unis, planifiées en collaboration avec Ram Ben-Barak, l’ancien directeur adjoint du Mossad qui conseille désormais Cyabra. Étant donné qu’une grande partie de l’inquiétude avant les prochaines élections est liée non seulement aux contrefaçons profondes mais aussi aux «fake news», la montée en puissance de Cyabra et ses liens évidents avec le Mossad et le Psy-Group aujourd’hui disparu, sont importants à noter.

En outre, en examinant les autres technologies militarisées lors de la simulation électorale de Cybereason sur l’élection de 2020, citées dans le récit médiatique susmentionné concernant l’ingérence, un modèle similaire à celui de Canny AI émerge.

En effet, les autres technologies liées à ces «mauvais acteurs» et à des intrusions étrangères – à savoir le piratage d’appareils connectés (IoT) et de véhicules – sont également mises au point par des sociétés étroitement liées au renseignement militaire israélien, en particulier l’Unité 8200, et des sociétés de technologie israéliennes qui ont agressivement espionné les institutions du gouvernement américain en collusion avec les services de renseignements israéliens dans le passé, nommément Comverse (aujourd’hui Verint) et Amdocs.

Piratage de l’Internet des objets

Dans la simulation des élections apocalyptiques de Cybereason, une autre tactique utilisée était le piratage des appareils connectés à Internet, souvent appelé Internet des objets (IoT) et qui comprend tout, des smartphones à l’infrastructure du réseau électrique en passant par les feux de circulation en ville.

Alors que la plupart des rapports sur les piratages des IoT à ce jour se sont concentrés sur les «loups solitaires» ou des acteurs non alignés sur l’État, une entreprise s’est démarquée par ses efforts pour créer un outil qui permettrait aux gouvernements et aux agences de renseignement de pirater ces appareils en toute simplicité. Cette société, appelée Toka, a annoncé en 2018 qu’elle prévoyait d’offrir «un guichet unique de piratage pour les gouvernements qui demandent des capacités supplémentaires pour lutter contre les terroristes et autres menaces à la sécurité nationale dans le domaine numérique», avec «un accent particulier sur [le piratage] du soi-disant Internet des objets (IoT), couvrant des technologies comme Amazon Echo, les produits pour la maison connectée Nest, ainsi que les réfrigérateurs, thermostats et alarmes connectés.»

La société basée en Israël, qui a levé 12,5 millions de dollars dans les mois suivant son lancement, a depuis été occupée à commercialiser ses services auprès des gouvernements du monde entier, plus récemment en France, où elle a décrit son portefeuille de produits comme «permettant aux gouvernements, services de renseignement et forces de l’ordre d’améliorer la sécurité intérieure grâce à une cyber-intelligence et des capacités opérationnelles révolutionnaires» lors d’une exposition à Paris en novembre dernier.

Même si Toka commercialise ouvertement la capacité de pirater des appareils de consommation privés auprès des gouvernements et des organismes d’application de la loi du monde entier, la menace évidente pour la vie privée a été ignorée par les médias, car la société n’a presque pas retenu l’attention de ces derniers depuis son lancement il y a près de deux ans.

Pourtant, Toka est non seulement remarquable pour ce qu’elle offre, mais aussi pour ses fondateurs et investisseurs. En effet, les co-fondateurs de Toka ont été décrits comme une équipe «cinq étoiles», en grande partie à cause du rôle de l’ancien Premier ministre israélien et ancien chef du renseignement militaire israélien, Ehud Barak. Celui-ci, en plus d’être co-fondateur de l’entreprise, en est aussi le directeur, et préside le conseil d’administration de la société israélienne controversée Carbyne911, qui commercialise des logiciels pour les centres d’appels d’urgence aux États-Unis. Il est intéressant de noter que la simulation des élections apocalyptiques de 2020 par Cybereason a également porté sur le piratage des centres d’appels d’urgence 911. Il convient également de noter qu’un autre membre de l’équipe dirigeante de Carbyne911, l’ancien commandant de l’unité 8200, Pinchas Buchris, est conseiller de Cybereason.

Toka-Leadership-team

Équipe de direction de Toka est un who’s who d’anciens responsables militaires et de renseignement israéliens

En plus de Barak, Toka a été cofondé par le général de brigade à la retraite Yaron Rosen, ancien chef du cyber-état-major de l’IDF [Armée israélienne], où il était « l’architecte principal de toutes les cyber-activités », y compris celles exécutées par l’unité de renseignement militaire israélienne 8200. Rosen, qui occupe désormais le poste de PDG de Toka, a déclaré que la technologie de Toka ne serait vendue qu’aux pays alliés des États-Unis et d’Israël, déclarant à Forbes que «la Russie, la Chine et les autres pays ennemisne seraient jamais des clients.»

Le leadership et les architectes logiciels de Toka sont également liés à l’État de sécurité nationale d’Israël. Plusieurs – dont «l’architecte» de son logiciel de piratage – ont précédemment travaillé pour le bureau du Premier ministre israélien et développé des «technologies offensives» pour le chef de l’État israélien. D’autres employés et cadres supérieurs de Toka partagent de nombreuses connexions avec l’unité 8200, d’autres divisions du renseignement militaire israélien et les entreprises technologiques connectées à Unit 8200 comme Check Point Technologies.

Bien que l’équipe de direction de Toka fasse clairement ressortir ses liens avec les renseignements militaires israéliens, des liens importants apparaissent également lors de l’examen des investisseurs de Toka. L’un des principaux investisseurs de Toka est Delltechnologies, l’une des plus grandes sociétés technologiques au monde fondée par Michael Dell, un partisan pro-Israël bien connu qui a fait don de millions de dollars aux Amis de Tsahal et l’un des meilleurs supporters des soi-disant projets de loi «anti-BDS»qui empêchent les fonctionnaires ou les institutions de soutenir les boycotts non violents d’Israël, même pour des raisons humanitaires. Il va sans dire qu’une grande entreprise technologique investissant dans une entreprise qui commercialise le piratage de cette même technologie – ordinateurs, IoT, smartphones, etc. – devrait être un drapeau rouge.

Avec un pied majeur dans la porte grâce à ses connexions avec Dell, dont les produits sont utilisés par les secteurs privé et public du monde entier, d’autres investisseurs de Toka révèlent à nouveau ses liens avec les renseignements militaires israéliens et les mêmes sociétés technologiques israéliennes controversées qui ont agressivement espionné le gouvernement américain dans le passé – Amdocs et Comverse. Par exemple, Entrée Capital, un fonds de capital-risque qui est l’un des principaux investisseurs de Toka, est géré par Aviad Eyal et Ran Achituv. Ce dernier, qui gère les investissements d‘Entrée Capital dans Toka et siège au conseil d’administration de Toka, est le fondateur de l’unité de renseignement sur les signaux par satellite de Tsahal et également ancien vice-président d’Amdocs et de Comverse Infosys, devenu Verint.

Un autre investisseur notable dans Toka est la société de capital-risque Andreesen Horowitz, conseillée par l’ancien secrétaire au Trésor Larry Summers, un ami proche du tristement célèbre pédophile Jeffery Epstein, dont les liens avec les renseignements militaires israéliens ont été discutés dans plusieurs rapports de MintPress. Epstein était également un ami proche d’Ehud Barak, co-fondateur et directeur de Toka, et a investi au moins 1 million de dollars dans une autre société étroitement liée à Barak, Carbyne911. Les autres investisseurs de Toka sont Launch Capital, qui est profondément lié à la famille Pritzker – une des familles les plus riches des États-Unis ayant des liens étroits avec les Clinton et Obama ainsi qu’avec le lobby pro-israélien des États-Unis, et Ray Rothrock, un capital-risqueur qui a passé près de trois décennies chez VenRock, le fonds de capital-risque familial Rockefeller.

Unité 8200 – Du piratage des voitures à leur protection ?

Certainement l’aspect le plus inquiétant de la simulation électorale de l’opération Blackout de Cybereason est le piratage de véhicules qui ont foncés dans des civils attendant devant les bureaux de vote. Dans la simulation, cela a entraîné des dizaines de morts et des centaines de blessés.

Comme ce fut le cas avec d’autres technologies utilisées pour saper les élections de 2020 dans la simulation, cette technologie – le piratage de véhicules – est la vache à lait d’une entreprise de cyber sécurité israélienne appelée Upstream Security qui se spécialise dans les automobiles et se vante de liens étroits avec les service de renseignements militaires du pays.

Bien que le piratage de véhicules semblait tomber comme un cheveu sur la soupe lorsque la simulation des élections de 2020 a eu lieu en novembre dernier, des rapports des médias sur les dangers imminents du «piratage de voitures» ont commencé à émerger juste un mois après l’exercice, la plupart citant un rapport de décembre 2019 publié par Upstream. Certains de ces rapports ont averti que le piratage de voitures pourrait être utilisé pour saper les prochaines élections américaines.

Un rapport intitulé « Car Hacking hits the Streets », ne cite que la publication d’Upstreampour affirmer que « En 2020, le marché des voitures connectées atteindra un point de basculement, avec la majorité des véhicules déjà connectés à Internet lorsqu’ils seront vendus aux États-Unis, représentant une large base de cibles potentielles d’attaques. » Un autre rapport, intitulé «Une nouvelle étude montre à quel point le piratage de véhicules est dangereux», utilise le rapport Upstream (c’est-à-dire une seule étude) pour affirmer que les piratages de véhicules ordinaires ont explosé depuis 2016 et que la plupart des voitures sur les routes américaines sont aujourd’hui vulnérables aux pirates et que plus de 80% de ces piratages se produisent à distance.

Aucun des deux rapports ne fait état des liens d’Upstream avec les renseignements militaires israéliens. Il est également remarquable que les deux rapports qui couvraient l’étude écrite par Upstream disent que les fabricants ne peuvent résoudre le problème qu’en s’associant à une entreprise comme Upstream.

Upstream-promo
Une capture d’écran d’une vidéo promotionnelle d’Upstream

Heureusement pour Upstream, ils ont déjà établi un partenariat avec une multitude de constructeurs automobiles, notamment Hyundai, Volvo, Renault et même des géants américains de l’assurance automobile comme Nationwide, qui comptent désormais parmi les investisseurs les plus importants d’Upstream. Les premiers investisseurs de la société sont Charles River Ventures, l’un des premiers investisseurs de Cybereason, et la société israélienne de capital-risque Glilot Capital.

L’intérêt de Glilot Capital pour Upstream est révélateur étant donné les liens étroits de la société avec l’unité israélienne 8200. Glilot a été fondée par deux anciens officiers du renseignement militaire israélien et fait «une forte fixation sur le cyber secteur et les entrepreneurs qui émergent de l’unité d’élite 8200», selon le Jerusalem Post. Même le nom de l’entreprise est un hommage à l’unité 8200, car la base principale de l’unité est située à Glilot, près de Herzliya.

«C’est comme si les Américains appelaient une entreprise de Capital-risque du nom de  Fort Meade Capital [la base de l’armée américaine dans le Maryland où la National Security Agency et le United States Cyber ​​Command ont leur siège social], certains noms de ces entreprises sont censés être symboliques, comme dans notre cas. Glilot est le foyer de plusieurs des meilleures unités de renseignement et de technologie de Tsahal, c’est de là que nous venons et c’est là que nous trouvons nos meilleurs entrepreneurs», déclarait le co-fondateur de Glilot Capital, Arik Kleinstein, au Jerusalem Post en 2016.

Upstream est certainement le type de société dans laquelle Glilot Capital est habitué à investir. Elle a été fondée par deux Israéliens qui ont tous deux servi dans l’armée israélienne, dont l’un dans une unité de renseignement d’élite. Les co-fondateurs de Upstream, Yoav Levy et Yonathan Appel, se sont rencontrés alors qu’ils travaillaient chez Check Point Technologies, la société fondée par les anciens élèves de Unit 8200 qui a des liens étroits avec le renseignement militaire et le complexe militaro-industriel d’Israël ainsi qu’avec la société de piratage des IoT, Toka. En particulier, Upstream a récemment conclu un partenariat avec la société japonaise Fujitsu, partenaire de longue date de Softbank – le principal investisseur de Cybereason.

Softbank a également investi massivement dans une autre start-up de sécurité des véhicules fondée par Unit 8200 appelée Argus Cyber ​​Security, une entreprise connue pour ses nombreuses démonstrations montrant à quel point il est facile de pirater des véhicules. Argus est également soutenu par Nadav Zafrir, l’ancien commandant de l’unité 8200 qui dirige désormais Team8. Le PDG d’Argus, Ofer Ben-Noon, ancien capitaine de l’unité 8200, a déclaré à Forbes en 2014 que «Tout sera piraté dans chaque marque [de voiture]. Cela prendra du temps, cela pourrait prendre des semaines, des mois ou quelques années, mais finalement cela arrivera.»

Depuis lors, les anciens élèves de l’Unité 8200 d’Argus, Upstream et d’autres entreprises israéliennes de cybersécurité automobile ont montré aux médias du monde entier à quel point le piratage des véhicules était devenu plus facile depuis la première déclaration de Ben-Noon, citée précédemment. L’un de ces rapports du site web VICE intègre une démonstration de piratage de véhicules, courtoisie d’un ancien élève de l’unité 8200, et note que «la plupart des voitures d’aujourd’hui sont susceptibles d’être attaquées par des pirates.»

Bien sûr, l’unité 8200 n’est pas la seule agence de renseignement connue pour être experte dans le piratage de véhicules. En effet, en 2017, WikiLeaks a révélé que la CIA était capable de pirater des véhicules pour commettre des «assassinats indétectables».

«Mettre les nations à genoux»

Lors de la conférence CyberTech de Tel Aviv en 2017, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a déclaré ce qui suit :

Aujourd’hui, la guerre a radicalement changé… En un clic, vous pouvez mettre les nations à genoux très rapidement si vous le souhaitez et si vous êtes prêt à prendre des risques, car chaque système peut être piraté. Nos hôpitaux, nos avions, nos voitures, nos banques. Le mot le plus important ici est nos banques de données, elles peuvent être piratées.

Les médias et même des membres des secteurs public et privé israéliens ont ouvertement reconnu que l’appareil de renseignement israélien – de l’Unité 8200 au Mossad – reste directement lié à de nombreuses entreprises technologiques privées fondées par ses anciens membres, en particulier dans le domaine de la cybersécurité. Bien que les rapports sur la question fassent souvent l’éloge de cette fusion des sphères publiques et privées en Israël, ils reconnaissent rarement la corruption bien documentée au sein de l’unité 8200, le sombre passé de l’unité dans le recrutement de criminels et même de pédophiles pour rejoindre ses rangs, ou le danger posé par la présence d’entreprises directement liées aux services de renseignements étrangers auxquels on donne accèsaux données les plus confidentiels et les plus sensibles du gouvernement américain.

La dernière omission est particulièrement troublante étant donné que les services de renseignements israéliens ont non seulement été pris en flagrant délit d’utilisation, de manière agressive, d’entreprises technologiques privées pour espionner les agences et les réseaux fédéraux américains, mais aussi interceptant les communications privées d’au moins deux présidents américains et utilisant un pédophile notoire pour faire du chantage sexuel aux politiciens américains.

Comme cela a été mentionné dans le premier épisode de cette série, le PDG de Cybereason, Lior Div, offre un exemple clair de ce pont inquiétant entre le secteur public et privé en Israël, car Div a déclaré ouvertement qu’il considère son travail chez Cybereasoncomme une «continuation» de son service aux renseignements militaires israéliens, où il a mené des cyberattaques offensives contre d’autres nations.

Compte tenu des déclarations passées de Div et des liens évidents de son entreprise avec les services de renseignement israéliens et américains, la simulation par Cybereason des élections américaines de 2020 – qui a impliqué des attaques terroristes et conduit à l’annulation des élections et à l’imposition de la loi martiale – est très préoccupante. Cela est particulièrement vrai si l’on considère, d’une part que les investisseurs de Cybereason ont des liens directs avec des personnes qui bénéficieraient de l’annulation de l’élection, et d’autre part le récit clair qui a émergé ces derniers mois concernant la façon dont les prochaines élections seront inévitablement victimes du «chaos» technologique dans les mois qui viennent.

La relation évidente entre la simulation de Cybereason et le récit médiatique axé sur le renseignement est une grave source de préoccupation, d’autant plus que les technologies qu’ils mettent en avant comme bouleversant finalement l’élection sont dominées par les mêmes agences de renseignement qui simulent et élaborent ce récit.

Le mot-clé qui a été utilisé pour décrire le résultat final de la simulation de Cybereasonet du récit médiatique dominant concernant les élections de 2020 est «chaos», un chaos si imminent, généralisé et indiscipliné qu’il ébranlera la démocratie américaine.

Ce qui n’a pas été dit, cependant, c’est que la solution d’un gouvernement face au «chaos» est toujours l’imposition d’un «ordre». Cela signifie que, quel que soit le «chaos» qui s’ensuivra finalement, avant ou le jour du scrutin, il se traduira par une réponse du gouvernement qui fera beaucoup plus pour écraser la liberté et saper la démocratie que tout acte d’ingérence étrangère, qu’il soit réel ou imaginaire.

Whitney Webb

 

 

Article original en anglais : How Government and Media Are Prepping America for a Failed 2020 Election, Mint Press, le 28 janvier 2020.

Traduit par jj, relu par Hervé pour le Saker Francophone

Illustration en vedette par Brian Stauffer pour Rolling Stone

Notes

1.Pratique consistant à rechercher et à divulguer sur l’Internet des informations sur l’identité et la vie privée d’un individu dans le dessein de lui nuire. Wikipédia

 

Whitney Webb est une journaliste de MintPress News basée au Chili. Elle a contribué à plusieurs médias indépendants, dont Global Research, EcoWatch, le Ron Paul Institute et 21st Century Wire, entre autres. Elle a fait plusieurs apparitions à la radio et à la télévision et est la lauréate 2019 du prix Serena Shim pour son intégrité sans compromis dans le journalisme.

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Contrairement à la débâcle de l’Iowa, les résultats des primaires du New Hampshire d’hier ont été annoncés rapidement, montrant le sénateur du Vermont Bernie Sanders en première place avec 26 % du total des votes. L’ancien maire de South Bend, Pete Buttigieg, est arrivé tout près en deuxième position, avec 24 % des voix et le même nombre de délégués que Sanders. La sénatrice du Minnesota Amy Klobuchar est arrivée en troisième position, la seule autre candidate à obtenir suffisamment de soutien pour obtenir des délégués.

Même si les résultats de ces primaires étaient relativement serrés, l’électorat des deux principaux candidats provient de segments radicalement différents de la population, ce qui met en évidence les profondes lignes de fracture de la société américaine. Sanders a été le grand vainqueur parmi la classe ouvrière du New Hampshire, recevant 38 % des votes de ceux dont le revenu du ménage est inférieur à 50 000 dollars. Cela représente une avance de 21 points sur son plus proche adversaire. Mais son soutien est tombé à seulement 17 % parmi ceux qui gagnent plus de 100 000 dollars. En revanche, Buttigieg a doublé les votes de Sanders parmi les riches, mais s’en est mal sorti parmi la classe ouvrière. C’est le cas aussi pour Klobuchar, qui s’en sort extrêmement bien parmi les super-riches, mais qui n’a obtenu qu’un résultat à un chiffre parmi ceux qui gagnaient moins de 50 000 dollars. En effet, dans tous les sondages c’est elle et le maire Pete qui ont obtenu les plus mauvais résultats dans la classe pauvre. Sanders était également le favori parmi les ménages syndiqués.

Voici les résultats complets du New Hampshire :

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Une histoire à deux fins

Le public américain est confronté à un choix difficile cette année : embrasser un avenir social-démocrate plus égalitaire avec Sanders, ou continuer sur la voie du néolibéralisme avec Buttigieg (ou Klobuchar). Ce choix est mis en évidence par la nature de leurs campagnes. Bernie a pris le temps de se joindre à la grève des enseignants de Chicago et refuse d’accepter l’argent des milliardaires, arguant qu’ils sont une force corrosive dans la politique américaine. Buttigieg, en revanche, a reçu des soutiens financiers de la part de 40 milliardaires et a organisé une étincelante collecte de fonds dans une cave à vin exclusive de la Napa Valley, où les invités se sont vu servir des bouteilles de vin à 900$. Pendant ce temps, les médias d’entreprise vantaient Klobuchar pour son opposition indéfectible à pratiquement toutes les lois progressistes, y compris l’assurance-maladie pour tous, le New Deal vert et la gratuité des frais de scolarité dans les collèges publics.

 

Des lignes de faille

Il existe une corrélation de plus en plus étroite entre l’âge et la classe sociale aux États-Unis, car de plus en plus de jeunes, nés du mauvais côté de la crise financière de 2008, sont exclus du rêve américain. Ceux qui ont grandi dans des décennies où l’université, les soins de santé et l’immobilier étaient bien moins chers ont pu s’enrichir et éviter de s’endetter lourdement comme la jeune génération. La dette totale des prêts étudiants s’élève actuellement à plus de 1600 milliards de dollars, un chiffre que M. Sanders prévoit d’annuler complètement. La moitié des jeunes pensent que le rêve américain est mort, et la majorité d’entre eux embrassent le socialisme.

Dans le même temps, les pauvres meurent jeunes en Amérique ; un rapport du Congressional Research Service de 2017 a révélé que les riches américains vivaient entre 10 et 15 ans de plus que les pauvres, ce qui signifie que ceux qui ont survécu jusqu’à l’âge de la retraite sont disproportionnellement riches. Sanders a gagné plus d’électeurs de moins de 30 ans que tous les autres candidats réunis, mais son soutien se réduit à seulement 14 % de la population âgée de plus de 65 ans. Klobuchar, quant à lui, était le candidat le plus populaire parmi les personnes âgées, mais ne peut compter que sur 4 % des jeunes.

Sanders a également été le choix le plus important des électeurs non blancs, dont 32 % ont voté pour le sénateur du Vermont, soit deux fois plus que son plus proche adversaire [chez les non blancs, NdT], Joe Biden.

Une révolution politique

Si les sondages de sortie des urnes montrent que les classes moyennes professionnelles sont très volages – la grande majorité des partisans de Klobuchar et de Buttigieg sont indécis et peuvent changer d’allégeance jusqu’aux derniers jours – il semble que la classe ouvrière soit prête pour une révolution politique. C’est précisément ce qu’a demandé la nouvelle députée Alexandria Ocasio-Cortez pour liquider l’ICE et mettre fin aux incarcérations de masse. Ocasio-Cortez s’exprimait lors d’un rassemblement de Sanders à la veille des primaires. « Il va falloir que vous le fassiez, la politique des mouvements de masse peut le faire. C’est la théorie du changement, c’est ce qu’est la révolution politique », a-t-elle déclaré à la foule.

Près de la moitié de l’Amérique est fauchée, et 58 % du pays vit au jour le jour, avec des économies de moins de 1 000 dollars. 37 millions d’Américains se couchent le ventre vide, plus d’un demi-million d’entre eux dorment dans la rue chaque nuit et plusieurs millions d’autres dans des véhicules ou dépendent de leurs amis ou de leur famille. En septembre, le Bureau américain du recensement a indiqué que l’inégalité des richesses avait atteint les niveaux les plus élevés jamais enregistrés. Depuis des décennies, M. Sanders n’a cessé de critiquer les inégalités économiques et est devenu la figure de proue d’un mouvement national de lutte contre ces inégalités. De nombreuses prévisions le projettent comme le favori dans les 50 États, mais même s’il perd ou se voit refuser la nomination comme en 2016, les conditions de son ascension ne disparaîtront pas pour autant, surtout si Donald Trump gagne à nouveau en novembre.

Alan MacLeod

 

 

Article original en anglais : New Hampshire Primaries Paint a Picture of Modern Day Class War in America, Mint Press News, le 12 février 2020.

Traduit par Wayan, relu par Hervé pour le Saker Francophone

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Le film sud-coréen Parasite, réalisé par Bong Joon-ho, a remporté quatre prix importants lors de la soirée des Oscars 2020, dimanche soir à Los Angeles. Il a remporté les prix du meilleur film et du meilleur long métrage international, un événement sans précédent, et Bong a remporté les prix du meilleur réalisateur et du meilleur scénario original.

Pour 1917, Sam Mendes a remporté trois prix (dont celui de la meilleure cinématographie décerné au vétéran Roger Deakins), tandis qu’Il était une fois … à Hollywood, Ford contre Ferrari de James Mangold et le Joker de Todd Phillips en ont chacun remporté deux. Joaquin Phoenix (Joker) et Renee Zellweger (Judy de Rupert Goold) ont remporté les prix du meilleur acteur et de la meilleure actrice. Brad Pitt (Il était une fois … à Hollywood) et Laura Dern (Marriage Story de Noah Baumbach) ont gagné dans les catégories des meilleurs acteurs et actrices de soutien.

Parasite

Comme nous l’avons noté en janvier, lors de l’annonce des nominations pour les prix: «Les films qui ont jeté un regard plus précis sur la vie américaine et mondiale, notamment Dark Waters de Todd Haynes, The Laundromat deSteven Soderbergh, Official Secrets de Gavin Hood, Velvet Buzzsaw de Dan Gilroy et Just Mercy de Destin Daniel Cretton, n’ont reçu aucune nomination».

De plus, J’accuse de Roman Polanski, un récit dramatisé de l’affaire Dreyfus en France dans les années 1890, l’un des meilleurs films de l’année, n’a pas reçu de prix ni de nomination parce que la campagne #MeToo a intimidé les distributeurs potentiels et empêché sa distribution aux États-Unis. D’ailleurs, A Rainy Day in New York de Woody Allen n’a pas non plus réussi à trouver un distributeur. Cette nouvelle liste noire n’est pratiquement pas rapportée dans les médias américains.

Parasite méritait de remporter les prix les plus sérieux. Il était nettement supérieur à tous les autres films en compétition. Le film de Bong est une oeuvre complexe et troublante sur le désastre social, économique et psychologique que représente le vaste fossé entre les riches et les pauvres. Deux familles, les Kims et les Parks, qui vivent habituellement aux antipodes de la société, sont soudainement rapprochées, avec de terribles conséquences. Le tout culmine dans une éruption de colère de classe.

Comme nous l’avions noté dans notre première critique, la Corée du Sud est l’une des sociétés les plus inégales de la planète sur le plan social. Le film de Bong expose, de manière réfléchie et logique, les résultats inévitables d’une telle division: les pauvres feront presque tout pour sortir de leurs conditions cauchemardesques, subsistant littéralement dans le monde criminel. Les riches choyés, vivant dans un cocon, ne sont absolument pas préparés à l’envie, la colère et la violence que leur domination et leur arrogance provoquent.

Bong a récemment déclaré au Guardian que «la Corée, à première vue, semble être un pays très riche et glamour maintenant, avec la K-pop, l’internet à haut débit et la technologie informatique … mais la différence relative de richesse entre les riches et les pauvres s’accroît. La jeune génération, en particulier, ressent beaucoup de désespoir».

Parasite de Bong Joon-ho

Le réalisateur, dans les notes de production du film, a souligné le fait que «dans ce triste monde, les relations humaines … ne peuvent pas tenir». Parasite, explique-t-il, représente des «gens ordinaires» qui tombent dans une collision «inévitable». Le film est «une comédie sans clowns, une tragédie sans méchants».

Bong a déclaré à un interviewer l’année dernière: «Je pense que tous les créateurs, tous les artistes, et même juste tout le monde, nous sommes toujours intéressés par la classe sociale, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, je pense qu’il serait en fait étrange que nous ne le soyons pas. … Je pense que nous avons tous des antennes très sensibles à la classe, en général.» Ce n’est malheureusement pas le cas, comme l’indique la grande majorité des films sélectionnés aux Oscars cette année. L’attention de la plupart des cinéastes américains est certainement tournée vers eux-mêmes et leurs identités ethniques, sexuelles et de genre.

Il n’est pas certain que Bong, qui décrit son passé et sa situation actuelle comme relevant de la classe moyenne, soit particulièrement à gauche dans sa pensée. Il est peut-être simplement plus observateur et plus honnête que la plupart des gens dans le monde du cinéma. (Son manque de clarté s’est exprimé dimanche soir dans ses commentaires amicaux – dans la mesure où ils n’étaient pas simplement polis ou diplomatiques – à l’égard des autres candidats réalisateurs Martin Scorsese et Quentin Tarantino, qu’ils l’auraient inspiré. En fait, Parasite s’oppose de toutes les manières significatives aux films sombres et misanthropes de Scorsese et Tarantino). Depuis deux décennies, Bong s’intéresse dans ses films à l’évolution de la société sud-coréenne, avec des œuvres telles que Barking Dogs Never Bite (2000), Memories of Murder (2003), Mother (2009), Snowpiercer (2013) et Okja(2017).

Le triomphe éclatant d’un film sud-coréen sur le ressentiment et les conflits de classe aux Oscars a une certaine signification objective, quelle que soit la suite du programme des Oscars et quelle que soit la manière dont les électeurs se laissent aller et se font des illusions, comme ils en ont l’habitude, les années suivantes. Malgré tous les efforts des médias, de la hiérarchie de l’Académie et de l’establishment politique en général pour noyer la culture dans la «race» et le genre, les questions sociales s’imposent.

Et ces efforts dimanche soir ont été considérables. Les organisateurs de la cérémonie de remise des prix ont été piqués et déçus par le résultat du processus de nomination, qui a abouti à la nomination d’une seule artiste noire pour un prix d’interprétation (Cynthia Erivo dans Harriet) et à l’absence de réalisatrices. Les dernières semaines ont été dominées par le «tollé» médiatique qui s’en est suivi.

1917

Le New York Times, inévitablement, a joué un rôle de premier plan. Le Times, par exemple, a fait référence dans un article récent à «la controverse hors écran la plus remarquée des Oscars: la blancheur et la masculinité flagrantes de nombreuses catégories et films majeurs». Et un autre article observait: «À l’approche de la 92e cérémonie des Oscars, les gros titres parlaient de ce que nous ne verrions pas: pas de J. Lo [Jennifer Lopez pour Hustlers], pas de femmes cinéastes de haut niveau, presque pas de gens de couleur dans les catégories d’acteurs.» Et l’implacable Times a fait d’autres commentaires: «Le vieux Hollywood – et la façon dont il est représenté par l’académie et ses nominations – est sous la loupe depuis un certain temps déjà, que ce soit à cause de #OscarsSoWhite ou #MeToo ou du manque de reconnaissance envers les réalisatrices».

À notre avis, le cinéma américain manque vraiment aujourd’hui de boussole sociale et morale objectivement enracinée, orientée vers le problème de l’inégalité sociale et de classe, ainsi que les grandes menaces qui pèsent sur la population, l’autoritarisme et la guerre. Le cinéaste qui ignore ces questions, quel que soit son genre, son origine ethnique ou son orientation sexuelle, n’aura que peu de choses à dire au public.

Brad Pitt dans Once Upon a Time … in Hollywood

Cette année, en réponse à la colère suscitée par les nominations et aux pressions qui en ont résulté, les organisateurs de la cérémonie de remise des prix ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour injecter la politique de la «race» et du genre dans leur programme dimanche soir, et ce de manière évidente. En compensant désespérément son incapacité à nommer le nombre «approprié» de personnalités «non blanches» et «non masculines», l’Académie a fait en sorte qu’il n’y ait pas de telles plaintes lorsqu’il s’agit des présentateurs, des chanteurs, des humoristes et des musiciens, et de leurs divers commentaires sur la «représentation» des femmes ou des noirs.

Ce type de campagne ne répond pas à la question légitime et démocratique de l’éducation et de la participation culturelle d’un grand nombre de jeunes, de toutes les couleurs et de tous les genres, qui sont exclus de la participation à l’industrie du cinéma, de la télévision et de la musique en raison de leur origine sociale et de leurs conditions économiques. Ce qui est impliqué dans le programme de «diversité» de l’Académie est l’acceptation conformiste du statu quo culturel et la simple redistribution d’une partie des positions et des richesses existantes à des Afro-Américains, des femmes et des homosexuels, déjà riches dans de nombreux cas.

Cela ne concerne qu’une couche relativement mince de la population. Il ne fait aucun doute que divers facteurs expliquent le déclin continu de l’audience télé des Oscars, qui a atteint le niveau le plus bas de l’histoire dimanche soir, soit 23,6 millions de personnes, mais l’apitoiement sur soi-même à cause de son origine ethnique ou de son genre, n’a pas de large attrait populaire.

Par exemple, ce moment, décrit par ABC News, était tout simplement désagréable: «[Les actrices] Sigourney Weaver, Gal Gadot et Brie Larson se sont réunies sur scène pour présenter une performance inédite des meilleures musiques de film sélectionnées cette année.»

«Nous voulons célébrer la première fois dans l’histoire des Oscars en 92 ans qu’une femme chef d’orchestre dirigera l’orchestre pour cette représentation», a déclaré Weaver.

Avec Gadot et Larson à ses côtés, Weaver a dit: «Toutes les femmes sont des superhéros.»

Renée Zellweger dans Judy

Le New York Times a pris la décision inhabituelle de faire une publicité pour le «Projet 1619» racialiste et discrédité lors de la cérémonie de remise des prix. Le spot mettait en vedette l’actrice et chanteuse Janelle Monáe (qui a en fait ouvert le programme avec un numéro musical), comme le décrit une publication, «debout seule sur la côte de Virginie». L’eau tourbillonne derrière elle et la caméra se rapproche d’elle alors qu’elle récite les mots suivants: En août 1619, un navire pointe à l’horizon près de Point Comfort, en Virginie. Il transportait plus de 20 Africains réduits en esclavage qui étaient vendus aux colons. Aucun aspect du pays que nous connaissons aujourd’hui n’a été épargné par l’esclavage qui a suivi. L’Amérique n’était pas l’Amérique, mais c’est à ce moment qu’elle a commencé».

Cyniquement, l’annonce du Times se terminait par ce titre: «La vérité peut changer notre façon de voir le monde. La vérité en vaut la peine».

La politique du Parti démocrate domine le monde du cinéma à Hollywood. En référence au procès de destitution de Donald Trump qui vient de se terminer, Brad Pitt, en recevant son prix du meilleur acteur de soutien (pour Il était une fois … à Hollywood, de Quentin Tarantino), a dit: «Ils m’ont dit que je n’avais que 45 secondes, et c’est 45 secondes de plus que ce que le Sénat a accordé à John Bolton cette semaine.» Bolton, bien sûr, est le réactionnaire extrême et le belliciste avec lequel les démocrates ont formé une alliance de facto après que ses affirmations sur Trump et l’Ukraine dans un livre à venir aient été divulguées aux médias.

Le succès de Parasite aux Academy Awards a été généralement salué par les médias américains. Mais tout le monde n’était pas heureux. Bien sûr, la semaine dernière, un chroniqueur de droite a fait son commentaire: «Parasitede Bong Joon-ho est une absurdité surfaite, invraisemblable, de lutte des classes».

Mais à côté de ces réactionnaires, quelques autres voix nerveuses se sont élevées. La critique Ann Hornaday du Washington Post, en particulier, a fait savoir que l’importance accordée à Parasite ne lui plaisait pas. La tactique de Hornaday était de traiter Parasite comme s’il s’agissait d’une simple variation du cinéma de violence gratuite à la Tarantino et d’éviter son contenu social. «Les techniques et les thèmes que Bong utilise si habilement dans Parasite», écrit-elle en recourant au jargon féministe, «donnent au film un caractère à la fois original et étrangement familier, fruit du regard masculin qui règne encore à Hollywood».

En parlant de la cérémonie de remise des prix, Hornaday a affirmé que «les extraits des meilleurs films sélectionnés se déroulaient comme tant de rêves de garçons qui recevaient les jouets qu’ils voulaient, assortis de la démarche arrogante, des voitures qui font vroum et des femmes qui sont soit réduites au silence soit pratiquement absentes». Comment les Petites Femmes de Greta Gerwig aurait-il pu rivaliser «avec tant de films qui mythifiaient les Grands Hommes»? Mettant dans le même panier Parasite et l’oeuvre confuse et même désorientée du Joker, le critique du Post a décrit les deux films comme étant «peu originaux et étriqués, un ramassis de styles visuels “cools”, souvent empreints de violence sanglante, au service de récits peu convaincants ou tout simplement superficiels».

Le Washington Post est la propriété de Jeff Bezos, l’homme le plus riche du monde, qui était dans le public des Oscars à Los Angeles l’autre soir. Lui aussi pourrait bien convenir que les idées troublantes qui propulsent Parasite sont «soit peu convaincantes, soit tout simplement superficielles».

David Walsh

 

Article paru en anglais, WSWS, le 11 février 2020

Alors que la BBC (tout comme Radio-Canada) fait la morale sur la liberté de presse, ce réseau d’État britannique vient de congédier le journaliste congolais, Jacques Matand, pour avoir réalisé une entrevue avec Charles Onana, PhD, auteur de Rwanda: La vérité sur l’Opération Turquoise (Artilleur).

Patrick Mbeko s’élève contre ce cas de censure évident. Il note que l’émission était en ligne depuis novembre. Personne dans la hiérarchie de la BBC ne s’en est plaint. Ensuite, le 7 février dernier, on congédie le journaliste Jacques Matand en disant que la BBC avait reçu une plainte de la part du Rwanda. Or l’Ambassade du Rwanda à Londres et les autorités à Kigali nient carrément avoir fait une telle plainte.

Qui a intérêt à ce que le récit officiel sur le Rwanda, qu’on utilise pour légitimer l’illégitime régime de Paul Kagame, soit maintenu et qu’on ne questionne pas du tout ce récit? Patrick Mbeko rappelle que les États-Unis et le Royaume-Uni y tiennent mordicus, notamment en raison de leurs intérêts dans l’Afrique centrale mais aussi de leur responsabilité dans la tragédie rwandaise.

Il note aussi le relatif silence des autorités congolaises qui sont très influencées(voir compromises) par Kigali.

 

Dans cette période de tensions internationales, se positionner contre l’impérialisme occidental requiert plus que jamais de la clarté, au risque de participer à sa domination.

Pour illustrer cette mise en garde je prendrai le terrain miné du Moyen-Orient, lieu parmi bien d’autres des convoitises occidentales. Qu’y voyons-nous ? La volonté de l’Occident de garder le contrôle sur une région riche en énergies fossiles, contre l’avis des Etats concernés. Et à cet effet, tous les coups sont permis. Pour mémoire, je rappelle cette phrase qui semble n’avoir pas pris une ride, du criminel de guerre, H. Kissinger : « Le pétrole est une chose trop importante pour être laissée aux Arabes ». 

Les guerres contre l’Irak, la Libye, la Syrie et le Yémen en sont les derniers avatars, et devraient être considérées dans leur ensemble comme la 3è guerre mondiale, étant donné que plus de cent pays y participent directement ou indirectement depuis plusieurs années. Aussi ne faut-il pas réserver le titre de ‘guerres mondiales’ qu’aux seules guerres qui se dérouleraient en Occident et par ce fait, minimiser celles qui sévissent sous d’autres latitudes, n’obtenant que l’appellation ‘d’affrontements’ ou de ‘conflits’ ou autres labels mineurs. Cette sorte de hiérarchisation sémantique est déjà un piège a éviter : les quatre pays cités sont réellement ruinés et dévastés par les guerres qu’y mènent l’Occident et ses vassaux depuis 2003, tant du point de vue de leurs infrastructures que de leur économie, leur culture, ainsi que de leur organisation sociale. Sans parler du bilan humain, catastrophique.

A ces pays, il convient d’ajouter ceux qui, de guerre atypique en guerre éclair sont déstabilisés en permanence par de sordides manigances et complots orchestrés par les agences de nos belles démocraties, tels la CIA, la NSA, le Pentagone, le MI6, le Mossad et autres officines criminelles qui font et défont ces Etats : le Soudan, la Somalie, l’Afghanistan, le Liban, la Palestine, sans oublier l’Iran menacé comme jamais. Je pourrais y ajouter le Venezuela, le Brésil, la Bolivie et autres Cuba, Corée du Nord, Chine et Russie dès lors que ces gouvernements ont osé montrer quelques velléités à ne pas se soumettre aux ordres – et aux dollars! – de l’Empire assuré jusqu’il y a peu de sa puissance guerrière. Pas un de ceux-là n’échappe à de brutales sanctions ni à la propagande médiatique multipliant les ‘fake news’ à leurs égards.

Et c’est à travers ces exemples que ceux qui se déclarent appartenir au camp de la résistance sont parfois piégés. Les principaux médias occidentaux, passés sous contrôle des pouvoirs en place, sont devenus maîtres dans la désinformation et nous vendent ces guerres de manière biaisée. C’est ainsi que l’on voit défiler ‘experts & spécialistes’ venant nous désigner les bons résistants des mauvais, les modérés des extrémistes, les laïcs des barbus, les modernes des obscurantistes et ainsi de suite dans ce florilège d’appellations qui alimentent la division au sein même de la résistance, l’affaiblissant considérablement, accentuant de la sorte la fracture interne de ces Etats et facilitant d’autant l’intrusion d’agents extérieurs prêts à les piller et les détruire. Ces mêmes ‘experts’ (sur)médiatisés qui ignorent d’autres dictatures, se félicitant au passage des contrats d’armement juteux avec l’Arabie saoudite ou l’Egypte, brillants exemples de démocraties comme tout le monde sait…

Il est flagrant de constater combien l’Occident nourrit les tensions internes et tout ce qui peut servir à diviser les résistances. A cet effet, la Palestine illustre parfaitement cette technique : les médias ne manquent jamais d’opposer le Fatah au Hamas avec pour résultat la difficulté d’unifier la population dans sa résistance à la colonie israélienne. En Irak, ils ont insisté sur l’opposition féroce entre sunnites et chiites, tendance qu’ils ont attisée dans nombre de pays musulmans. En Syrie, ils n’ont de cesse d’opposer le ‘dictateur’ B. al-Assad à la société civile qui serait comme par enchantement majoritairement contre son président, pendant que nos gouvernements forment, financent et arment des mercenaires de tous bords pour le renverser. De même en Iran, ils alimentent l’opposition des mollahs ‘intégristes’ à une jeunesse moderne qui ne demanderait qu’à basculer dans le camp occidental. Et dans chaque pays visé ces scénarios se répètent. Mais aujourd’hui, allez donc demander à la population libyenne si elle n’était pas plus heureuse du temps du colonel Kadhafi qui avait hissé son pays au niveau de vie le plus élevé en Afrique, que déchirée et laminée par nos arrogantes et voraces ‘démocraties’ 

Comme citoyens de la société civile, nous devons éviter d’en rajouter face aux manœuvres sordides de nos gouvernements. Les problèmes internes des pays agressés doivent rester de leur ressort et nous n’avons pas à nous opposer à une forme de résistance plutôt qu’une autre tant que ces pays font l’objet de calculs guerriers de la part des nôtres. Nous devons tout faire pour soutenir les résistances, quelles qu’en soient les formes qui relèvent du strict choix de ceux qui s’y engagent, contre les prédateurs extérieurs.

Quand un cambrioleur s’introduit par effraction dans votre domicile pour s’emparer de vos biens et vous menacer, vous n’en profitez pas pour régler vos problèmes de couple ou autre sujet familial litigieux. Vous vous montrez solidaires et unissez vos efforts pour repousser l’intrus et vous mettre avec votre famille, hors de danger. Une fois à l’abri et le danger écarté, vous pourrez vous atteler à résoudre vos problèmes internes. 

Il doit en être de même pour ce qui concerne les Etats agressés par des menaces extérieures. Eclairés par de funestes exemples passés, nous devons en tirer les leçons, et comme résistants à l’impérialisme nous ne pouvons tomber dans ces pièges sournois. Il convient d’être unis le temps de repousser l’agresseur et une fois le danger éliminé, viendra le temps de s’occuper des problèmes internes. Mais jamais il ne faut alimenter les dissensions intérieures d’un Etat quand ce dernier fait l’objet de convoitises extérieures. Agir de la sorte est faire le jeu de l’impérialisme occidental. 

Sur le terrain, si heureusement ces manœuvres n’aboutissent pas aux résultats escomptés – l’Occident est défait partout – elles freinent l’efficience de la résistance à bouter les agresseurs hors des frontières, prolongeant d’autant la souffrance des peuples. Raison pour laquelle nous ne pouvons ajouter nos voix aux dissensions internes et devons à l’inverse encourager toute forme de résistance.

Quant aux ressortissants de ces pays, qu’ils soient à l’intérieur ou disséminés dans des pays d’accueil, même s’ils sont en opposition à leur gouvernement, profiter des dangers existentiels auxquels ces derniers sont confrontés serait de la lâcheté. Une telle attitude relève de la trahison. Qu’ils réservent leur énergie et leurs actions quand leur pays sera hors de danger et à l’abri des convoitises occidentales jamais rassasiées. Et en attendant, qu’ils unissent leurs forces à celles de la résistance aux agresseurs. 

Dès lors, si nous dénonçons l’impérialisme occidental et voulons lui résister, ne nous trompons pas de combat ni d’ennemi : il est des moments où la solidarité prévaut contre toute autre considération.

Daniel Vanhove 

13.02.20

Photo en vedette : Manifestation de soutien au peuple de Gaza. Photo par Gustave Deghilage. Lausanne, le 22 juillet 2014. Source : flickr.com

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Le chant des sirènes d’un ‘leader de système’

février 12th, 2020 by Pepe Escobar

Les États-Unis sont en voie d’effondrement : les protestations contre leur ordre néolibéral se font plus furibardes et étendues dans le monde chaque jour qui passe, leurs conflits internes les paralysent politiquement, leurs initiatives internationales sont de plus en plus brouillonnes et gratuitement destructrices ; il est impossible, même avec la meilleure volonté du monde, de ne pas s’apercevoir du déclin de l’empire américain. Reste la désertification de la culture (lien en français) via Hollywood, le culte de l’argent-roi et la marchandisation tous azimuts qu’ils ont léguée à tout l’Occident (probablement une des causes premières de la « crétinisation des mieux éduqués » signalée par Emmanuel Todd, soit dit au passage) : qu’en ferons-nous quand l’empire sera mort ? Retrouverons nous notre « dolce vita » ? (NDT Entelekheia)


Une grande partie de l’Occident libéral considère l’interprétation américaine de la civilisation comme une sorte de loi immuable de la nature. Mais, et si cette interprétation était au bord d’une rupture irréparable ?

Michael Vlahos a exposé que les États-Unis ne sont pas un simple État-nation mais un « leader de système » – « une puissance civilisationnelle comme Rome, Byzance et l’Empire ottoman ». Et, faut-il ajouter, la Chine – qu’il n’a pas mentionnée. Un leader de système est « un cadre identitaire universaliste lié à un État. Cette position est utile car les États-Unis possèdent clairement ce cadre identitaire aujourd’hui ».

Dans un essai virulent, Alastair Crooke, notre indéfectible allié issu du renseignement, approfondit la manière dont cette « vision civilisationnelle » a été « déployée avec force à travers le monde » comme une expression inévitable de la Destinée manifeste [1] des Américains : non seulement politiquement – avec tout l’attirail de l’individualisme et du néo-libéralisme occidentaux, mais aussi en combinaison avec « les valeurs du judéo-christianisme ». [2]

Crooke note également à quel point l’élite du pays croit dur comme fer que sa victoire dans la Guerre froide a « affirmé de façon spectaculaire » la supériorité de la vision civilisationnelle américaine.

Eh bien, la tragédie post-moderne – du point de vue des élites américaines – est que cela pourrait bientôt ne plus être le cas. La sordide guerre civile qui fait rage à Washington depuis trois ans – avec le monde entier comme spectateurs stupéfaits – a encore accéléré le malaise.

Souvenons-nous de la Pax Mongolica

Il est inquiétant de constater que la Pax Americana est peut-être condamnée à une existence historique plus courte que la Pax Mongolica – créée après que Gengis Khan, le chef d’une nation nomade, eut entrepris de conquérir le monde.

Genghis a d’abord investi dans une offensive commerciale pour s’emparer des Routes de la Soie, écrasant les Kara-Kitais du Turkestan oriental, conquérant le Khorezm islamique et annexant Boukhara, Samarcande, la Bactriane, le Khorassan et l’Afghanistan. Les Mongols ont atteint la périphérie de Vienne en 1241 et l’Adriatique un an plus tard.

Cette superpuissance de l’époque s’étendait du Pacifique à l’Adriatique. Il est difficile de s’imaginer le choc pour la Chrétienté occidentale. Le pape Grégoire X n’avait qu’une seule idée, qui étaient ces conquérants du monde et pouvaient-ils être christianisés ?

Parallèlement, seule une victoire des Mamelouks égyptiens en Galilée, en 1260, a sauvé l’Islam d’une annexion à la Pax Mongolica.

La Pax Mongolica – une puissance unique, organisée, efficace et tolérante – a coïncidé historiquement avec l’âge d’or des Routes de la soie. [3] Kubilai Khan – le maître de Marco Polo – voulait être plus chinois que les Chinois. Il voulait prouver que les conquérants nomades, devenus sédentaires, pouvaient apprendre les règles de l’administration, du commerce, de la littérature et même de la navigation.

Pourtant, à la mort de Kubilai Khan, l’empire s’est fragmenté en khanats rivaux. L’Islam en a tiré profit. Tout a changé. Un siècle plus tard, les Mongols de Chine, de Perse, de Russie et d’Asie centrale n’avaient déjà plus rien à voir avec leurs ancêtres cavaliers.

Un saut dans le jeune XXIe siècle montre que l’initiative, historiquement, se trouve à nouveau du côté de la Chine, à travers le Heartland et le Rimland. Les entreprises qui changent le monde et les règles du jeu ne sont plus originaires d’Occident, comme ce fut le cas du XVIe siècle à la fin du XXe siècle.

Malgré tous les vœux pieux pour que le coronavirus fasse dérailler le « siècle chinois », qui sera en fait le siècle eurasiatique, et au milieu du tsunami myope de la diabolisation des nouvelles Routes de la soie, il est toujours facile d’oublier que la mise en œuvre d’une myriade de projets chinois n’a même pas encore commencé.

C’est en 2021 que tous ces corridors et axes de développement continental devraient s’accélérer à travers l’Asie du Sud-Est, l’océan Indien, l’Asie centrale, l’Asie du Sud-Ouest, la Russie et l’Europe, parallèlement à la Route maritime de la soie, qui prépare un véritable collier de perles eurasiennes, de Dalian [en Chine, NdT] jusqu’au Pirée en passant par Trieste, Venise, Gênes, Hambourg et Rotterdam.

Pour la première fois depuis deux millénaires, la Chine est en mesure de combiner le dynamisme de l’expansion politique et économique à la fois sur le plan continental et maritime, ce que l’État n’avait pas connu depuis le court périple expéditionnaire mené par l’amiral Zheng He dans l’océan Indien, au début du XVe siècle. L’Eurasie, dans un passé récent, vivait sous le joug colonial occidental et soviétique. Aujourd’hui, elle passe à la multipolarité – dans une série de permutations complexes et évolutives emmenées par la Russie, la Chine, l’Iran, la Turquie, l’Inde, le Pakistan et le Kazakhstan.

Aucun des acteurs ne se fait d’illusions sur les obsessions du « leader du système » : empêcher l’Eurasie de s’unir sous une seule puissance – ou une coalition telle que le partenariat stratégique Russie-Chine ; veiller à ce que l’Europe reste sous l’hégémonie des États-Unis ; empêcher l’Asie du Sud-Ouest – le « Grand Moyen-Orient », si vous préférez – d’être liée aux puissances eurasiennes ; et empêcher par tous les moyens la Russie-Chine d’avoir un accès facile aux voies maritimes et aux corridors commerciaux.

Le message de l’Iran

Pendant ce temps, un soupçon s’installe : le plan de l’Iran, en écho à la guerre du Donbass de 2014, pourrait consister à aspirer les néocons américains dans un chaudron à la russe, [4] au cas où leur obsession du changement de régime deviendrait encore plus hystérique.

Il existe une possibilité sérieuse pour que, sous pression maximale, Téhéran abandonne définitivement le JCPOA ainsi que le TNP (Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires), invitant ainsi ouvertement une attaque américaine.

En l’état actuel des choses, Téhéran a envoyé deux messages très clairs. La précision de l’attaque de missiles sur la base américaine d’Ayn Al-Asad en Irak, en réponse à l’assassinat ciblé du général de division Qassem Soleimani, signifie qu’aucune base du vaste réseau militaire américain n’est désormais invulnérable.

Et le brouillard des dénis de non-déni qui entoure la destruction du Battlefield Airborne Communications Node de la CIA (BACN) – essentiellement un nid à espions volant – à Ghazni, en Afghanistan, est également porteur d’un message.

La star de la CIA Mike d’Andrea, connu sous les noms « Ayatollah Mike », le « Croque-mort », le « Prince noir », ou tout ce qui précède à la fois, peut ou non avoir fait partie des victimes. Indépendamment du fait qu’aucune source du gouvernement américain ne confirmera ou ne niera jamais que l’Ayatollah Mike soit mort ou vivant, ou même qu’il existe, le message reste le même : vos soldats et vos espions sont également vulnérables.

Depuis Pearl Harbor, aucune nation n’avait osé prendre de haut le leader du système de façon aussi flagrante que l’a fait l’Iran en Irak. Vlahos a mentionné une chose que j’ai pu constater par moi-même en 2003, à savoir que « les jeunes soldats américains qualifiaient les Irakiens ‘d’Indiens’, comme si la Mésopotamie était le Far West ». La Mésopotamie est l’un des principaux berceaux de la civilisation telle que nous la connaissons. Eh bien, en fin de compte, les 2 000 milliards de dollars dépensés pour bombarder l’Irak en vue d’y apporter la démocratie n’ont pas joué en faveur de la vision civilisationnelle du « leader du système ».

Les sirènes et La dolce vita

Ajoutons maintenant de l’esthétique à notre politique « civilisationnelle ». Chaque fois que je visite Venise – qui est en elle-même un reflet vivant de la fragilité des empires et du déclin de l’Occident – je choisis certaines étapes des Cantos, le chef-d’œuvre d’Ezra Pound.

En décembre dernier, après de nombreuses années, je suis retourné à l’église Santa Maria dei Miracoli, également connue sous le nom de « La boîte à bijoux », qui joue un rôle de premier plan dans les Cantos. En arrivant, j’ai dit à la signora gardienne que j’étais venu pour voir « Les sirènes ». Avec un sourire complice, elle a éclairé mon chemin le long de la nef jusqu’à l’escalier central. Et elles étaient là, sculptées sur des piliers des deux côtés d’un balcon : « des colonnes de cristal, des acanthes, des sirènes sur les chapiteaux », comme on peut le lire dans le Canto 20.

Ces sirènes ont été sculptées par Tullio et Antonio Lombardo, fils de Pietro Lombardo, maîtres vénitiens de la fin du XVe et du début du XVIe siècle – « et Tullio Romano a sculpté les sirènes, comme le dit l’ancienne gardienne : de sorte que depuis lors, personne n’a pu en sculpter d’autres pour la boîte à bijoux, Santa Maria dei Miracoli », comme on peut le lire dans le Canto 76.

Pound s’est trompé sur les noms des créateurs des sirènes, mais là n’est pas la question. La question est la façon dont Pound voyait les sirènes comme l’incarnation d’une culture forte – « la perception de tout un âge, d’une accumulation de savoirs et d’une séquence de causes, est entrée dans un assemblage de détails dont il serait impossible de parler en termes de portée », comme l’écrit Pound dans Guide to Kulchur.

Autant que ses chefs-d’œuvre chéris de Giovanni Bellini et Piero della Francesca, Pound a bien compris que ces sirènes étaient l’antithèse de l’usura – « l’art » de prêter de l’argent à des taux d’intérêt exorbitants, qui non seulement prive une culture du meilleur de l’art, comme le décrit Pound, mais qui est aussi l’un des piliers de la financiarisation et de la marchandisation totales de la vie elle-même, un processus que Pound avait brillamment prévu lorsqu’il a écrit dans Hugh Selwyn Mauberley que, « toutes les choses sont en perpétuel changement, a dit le Sage Héraclite ; mais une vulgarité bon marché régnera tout au long de nos jours.” [5]

La dolce vita aura 60 ans en 2020. Tout comme les sirènes de Pound, le tour de force aujourd’hui légendaire de Fellini à Rome est comme un palimpseste en celluloïd noir et blanc d’une époque révolue, la naissance des Swingin’ Sixties. Marcello (Marcello Mastroianni) et Maddalena (Anouk Aimée), impossiblement cool et chic, apparaissent comme la dernière femme et le dernier homme avant le déluge de « vulgarité bon marché ». À la fin, Fellini nous montre Marcello désespéré par la laideur et, oui, la vulgarité qui s’immiscent dans son magnifique mini-univers – l’esquisse de la culture trash fabriquée et vendue par le ‘leader du système’ qui allait rapidement nous engloutir tous.

Pound était un non-conformiste américain humain, trop humain, au génie classique débridé. Le ‘leader du système’ l’a mal interprété, l’a traité en traître, l’a mis en cage à Pise et l’a envoyé dans un hôpital psychiatrique aux États-Unis. Je me demande encore s’il a pu voir et apprécier La dolce vita dans les années 1960, avant de mourir à Venise en 1972. Après tout, il y avait un petit cinéma à quelques pas de la maison de la rue Querini, où il vivait avec Olga Rudge.

« Marcello ! » Nous sommes encore hantés par le chant de sirène d’Anita Ekberg, debout dans la Fontana di Trevi. Aujourd’hui, toujours otages de la vision civilisationnelle du ‘leader du système’ en déliquescence, nous réussissons à peine à jeter, comme l’a mémorablement écrit TS Eliot, « un demi-regard en arrière, par-dessus notre épaule, vers la terreur primitive ».

Pepe Escobar 

 

Article original en anglais :

The Siren Call of a ‘System Leader’

L’article en anglais a été publié initialement par Asia Times

Traduction et introduction Entelekheia

Photo en vedette : Marcello (Marcello Mastroianni) et Maddalena (Anouk Aimee) dans La Dolce Vita, incroyablement cool et chic, sont comme la dernière femme et le dernier homme avant le déluge de « bon marché ».

 

Note de la traduction.

[1] Sur la « Destinée manifeste », doctrine fondatrice des USA, voir l’article : Aux origines de l’exceptionnalisme des USA : la « Destinée manifeste »[2] « les valeurs du judéo-christianisme » : en fait, les valeurs protestantes. Voir à ce sujet Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904-1905), en libre téléchargement ici. [3] L’entreprise commerciale historique des « Routes de la soie » (IIe siècle av.J.C. – XIVe siècle après J.C.) s’appelait encore récemment la Route de la soie, au singulier. Mais sa réouverture par Xi Jinping a fait émerger un problème : le public la voyait comme une route unique, de Chine jusqu’au cœur de l’Europe, et non comme ce qu’elle était en réalité, un réseau dense de routes, de relais, de carrefours et de pistes caravanières étendues à partir de Chine sur toute l’Asie centrale, l’Europe centrale et le Moyen-Orient. De sorte que le pluriel a été adopté pour mieux la définir.[4] Le chaudron à la russe est une tactique militaire qui consiste à prendre l’adversaire en tenaille, puis à l’encercler. Elle a été notamment illustrée par la bataille de Debaltsevo, dans le Donbass ukrainien en 2015, où les armées des Républiques populaires de Donetsk et de Lougansk avaient piégé des centaines de soldats de l’armée de Porochenko dans un chaudron de ce type.[5] Selon le pré-socratique Héraclite (fin du VIe siècle av. J.-C.), rien n’était immuable, toutes choses étant soumises à des changements continuels. Pour Pound donc, dans le monde à venir qu’il prévoyait au début du XXe siècle, seule la vulgarité bon marché allait être immuable.

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Le Dr Lissa Johnson, psychologue clinicienne, a rédigé la déclaration suivante. Elle fera partie des intervenants du rassemblement organisé par le Parti socialiste pour l’égalité à l’hôtel de ville de Parramatta, dans l’ouest de Sydney, le samedi 22 février à 12 heures. Il aura lieu parallèlement aux rassemblements de Melbourne, Brisbane et Wellington, en Nouvelle-Zélande. L’ensemble des manifestations lutteront pour la mobilisation de la classe ouvrière en faveur de l’éditeur de WikiLeaks, Julian Assange, et de la leveuse d’alerte, Chelsea Manning — tous deux emprisonnés.

L’Administration Trump a accusé Assange d’espionnage pour avoir publié des documents divulgués par Manning qui exposaient les crimes de guerre et les conspirations diplomatiques du gouvernement américain. Il risque une peine de prison à vie qui peut atteindre jusqu’à 175 ans pour le courageux journaliste de WikiLeaks. L’audience d’extradition au Royaume-Uni commence le 24 février à Londres. Des manifestations sont organisées dans le monde entier pour demander au gouvernement britannique de rejeter l’extradition et d’accorder la liberté immédiate et inconditionnelle à Assange et Manning.

En 2018, le Dr Johnson a écrit une série de cinq articles intitulée The Psychology of Getting Julian Assange, publiée par New Matilda, qui mettait en cause la persécution prolongée du fondateur de WikiLeaks. En novembre 2019, elle a été l’une des signataires de la lettre ouverte, publiée par des médecins et des professionnels de la santé du monde entier. La lettre documentait la menace médicale qui pèse sur la vie de Julian Assange en raison des mauvais traitements qu’il avait subis. La lettre ouverte demandait au gouvernement britannique de transférer le courageux journaliste de la prison de Belmarsh vers un hôpital universitaire bien équipé et doté d’un personnel qualifié. Dans une lettre ultérieure, Doctors4Assange a demandé que le gouvernement australien intervienne en faveur d’Assange.

Le Dr Johnson sera également l’un des intervenants lors d’un rassemblement organisé par PeopleForAssange le lundi 24 février à 12 heures à la Martin Place de Sydney.

Rassemblement contre la fausse incarcération, les fausses accusations et des abus!

Déclaration du Dr Lissa Johnson, docteur en psychologie clinique.


Johnson s’adressant à une manifestation à Sydney organisée par la coalition Support Assange et WikiLeaks

La prochaine audience d’extradition de Julian Assange est un test politique décisif pour nous tous.

La question qui se pose avant l’audience d’extradition de Julian Assange, le 24 février à Londres, est la suivante. Allons-nous rester silencieux, à nos risques et périls, pendant qu’un journaliste et éditeur se fait persécuter, peut-être à mort, pour avoir révélé des crimes de guerre? Allons-nous rester silencieux et obéissants alors qu’une centaine de médecins nous avertissent que Julian Assange pourrait mourir en prison, des suites de tortures motivées par des raisons politiques?

Allons-nous protester contre ces abus de la loi, des droits de l’homme et du pouvoir institutionnel, sachant que si nous ne le faisons pas, d’autres abus viendront? Ou, sommes-nous trop aveuglés pour voir que nos propres droits et libertés, et ceux de nos enfants seront les prochains à être enfreints?

Tous ceux qui reconnaissent que le moment est venu à prendre position contre l’injustice flagrante et pour les droits démocratiques fondamentaux devraient assister aux rassemblements de Sydney, Melbourne, Brisbane et Wellington, en Nouvelle-Zélande. Et soutenir, de surcroît, les manifestations et les protestations organisées dans le monde entier.

 

 

Article paru d’abord en anglais, WSWS, 11 février 2020

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Dans un article paru dans le Asahi Shimbun, l’expert militaire japonais Jun Kitamura met en garde les Japonais face au Traité de sécurité américano-japonais et rappelle que le Japon est un pays toujours occupé par les Etats-Unis.

Les conséquences sont graves car la force occupante utilise ce pays comme base militaire et les Japonais ont une mauvaise compréhension de ce «parapluie» américain.

«Le Japon, guidé par un Traité de sécurité avec les États-Unis, estime qu’il devrait être défendu par «l’armée américaine la plus puissante du monde». Mais en fait, une telle interprétation du contrat peut être très dangereuse», explique Jun Kitamura. Cette année, 60 ans se sont écoulés depuis la signature du Traité de sécurité américano-japonais réalisé en 1960. En vertu de cet accord, le Japon fournit des bases militaires situées sur son territoire aux troupes américaines et engage également diverses dépenses pour leur entretien. Ce contrat, relayé par des média japonais  trop nombreux  à la  solde des Etats-Unis – comme cela peut se voir ailleurs – stipule que «l’armée américaine la plus forte du monde» doit protéger le Japon en cas d’attaque militaire contre celui-ci. «Un tel engagement américain est extrêmement dangereux pour le Japon» continue l’expert militaire.

Comme tout contrat, le traité de sécurité américano-japonais contient donc certaines «concessions» et «acquisitions». Les droits japonais (et, par conséquent, les obligations américaines) sont énoncés à l’article 5 du traité. Et les obligations du Japon (et, par conséquent, les droits américains) sont énoncées à l’article 6. Les détails figurent dans un accord supplémentaire sur la procédure d’utilisation du territoire japonais par les Américains. L’article 5 – en Amérique, cela s’appelle une «obligation de sécurité» – stipule que les Etats-Unis doivent aider le Japon en cas d’attaque militaire ce qui est aussi considéré comme une menace commune contre le Japon et les Etats-Unis. Le Japon a l’obligation de fournir aux États-Unis le territoire pour la construction de diverses installations militaires et d’entraînement, principalement des bases militaires et des aérodromes, incluant aussi les droits et privilèges nécessaires aux forces armées américaines stationnées au Japon. Cependant, dans la compréhension des côtés japonais et américain de leur signification, en particulier d’un point de vue militaire, il existe de grandes différences.

Nous devons faire une distinction claire entre la définition japonaise et américaine de cette «obligation de sécurité». Au Japon, les Japonais comprennent qu’en cas d’attaque contre leur pays, les Etats-Unis devront venir le protéger ce qui rend acceptable pour les Japonais cette présence militaire américaine sur son sol avec les obligations financières qui en découlent. Mais la réalité est bien différente car ce contrat entraîne d’autres formes en soutien militaire. En fait, l’engagement américain peut tout aussi bien seulement se traduire par l’envoi, d’informations par des satellites espions, d’armes et de munitions, de carburant, de médicaments ou par une assistance en conseillers militaires à l’armée japonaise et non pas par le projet d’un affrontement direct contre l’ennemi du Japon. En bref, l’assistance militaire fournie au Japon ne peut être déterminée que par la volonté du président des Etats-Unis et par l’administration américaine dans son ensemble, agissant sur la base des recommandations des conseillers militaires. Les décisions finales ne peuvent être prises que par le Congrès. Cela signifie que, par conséquent, le principal facteur pour prendre de telles décisions est l’opinion publique du pays. Et l’opinion américaine trouve tout à fait naturel que le Japon, avec son statut de troisième économie mondiale ayant inondé l’Amérique de ses voitures et d’autres biens exportés, ait ses propres capacités de défense. Le Traité de sécurité nippo-américain se heurte dans les faits à une opinion publique américaine hostile à une intervention militaire pour sauver les intérêts du Japon. Pour faire simple, les Américains se moquent de la destiné du Japon et des Japonais et jamais le pouvoir politique américain risquerait de s’engager dans un conflit pouvant lui coûter sa tête ou dans une guerre qui engagerait les Etats-Unis contre la Chine en pouvant évoluer vers la Troisième Guerre mondiale.

Les Etats-Unis justifient d’un contrat «protecteur» pour le Japon pour avoir des bases militaires aux frais payés par le contribuable japonais en lui faisant croire qu’ils sont là pour leur sécurité et défense. L’expert militaire, Jun Kitamura, explique ni plus ni moins que les Etats-Unis, après 60 ans de signature du Traité de sécurité américano-japonais se comportent en une troupe d’occupation qui ordonne son diktat au Japon tout en sachant que jamais ils n’oseront intervenir totalement pour protéger le pays et que ce contrat de sécurité et de défense n’est qu’encore un mensonge de plus vendu à un peuple converti au bien fondé de la présence américaine sur son sol. «Il n’y a aucune obligation américaine de protéger le Japon, comme les Japonais l’imaginent» conclue Jun Kitamura: «Obligations de protection» ne veut pas dire «obligation de protéger le Japon».

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Braderie de bases militaires aux USA…

février 12th, 2020 by Mondialisation.ca

Sélection d’articles :

Algérie. Le retour du scénario 2014-2015 et le risque du déclenchement d’un conflit armé 

Par Cherif Aissat, 09 février 2020

Avec une nouvelle et majeure variable passée d’exogène à endogène qu’est l’apparition d’un mouvement de manifestations qui a engendré un équilibre instable, c’est le scénario qui a prévalu en 2014-2015 en Algérie qui est de retour et à l’identique en 2020. Marqué par la raideur des détenteurs de la décision de cooptation, l’occultation d’un débat sur le régime politique idoine pour la patrie et ses populations qui inclura ses trois composantes principales…

 

L’idéal des Gilets Jaunes

Par Jean-Yves Jézéquel, 10 février 2020

Il est plus que temps de comprendre que l’État ne donnera absolument aucune autre réponse aux Gilets jaunes et à ceux qui se sont joints à eux, que celle de la répression absolue. L’annonce du déblocage financier faite par Macron, le 10 décembre 2018, est restée bien entendu lettre morte dans la réalité, puisque la pauvreté a augmenté depuis le début des Gilets jaunes. En 2020, il y a 400.000 pauvres de plus qu’en 2018, en France, selon les statistiques récentes publiées par l’INSEE.

 

Grèce, braderie de bases militaires aux États-Unis

Par Manlio Dinucci, 11 février 2020

Le Parlement grec a ratifié l’ ”Accord de coopération pour la défense réciproque”, qui concède aux États-Unis l’usage de toutes les bases militaires grecques. Elle serviront aux forces armées USA non seulement pour stocker des armements, s’approvisionner et s’entraîner, mais aussi pour des opérations de “réponse à l’urgence”, c’est-à-dire pour des missions d’attaque.

 

La Syrie impose l’accord d’Astana par la force alors que la tension monte entre la Turquie et la Russie

Par Elijah J. Magnier, 12 février 2020

Depuis 2012, la route M5 reliant Damas à Alep était sous le contrôle des forces djihadistes. L’armée syrienne vient maintenant de la libérer, tout comme plus de 140 villes, villages et hauteurs stratégiques. La Turquie et les Ouzbeks, Ouïgours et combattants de Hayat Tahrir al-Sham (l’ancien front al-Nosra) n’ont pu tenir leurs positions fortifiées, qu’ils ont abandonnées en se repliant dans la zone qui entoure Idlib.

 

Le budget de Trump accorde une priorité absolue à la nouvelle génération d’armes nucléaires

Par Patrick Martin, 12 février 2020

L’élément le plus inquiétant du nouveau document budgétaire publié lundi par l’administration Trump est la place prépondérante accordée au développement d’une nouvelle génération d’armes nucléaires, y compris des armes dites à faible rendement, plus petites que les bombes qui ont détruit Hiroshima et Nagasaki, qui sont largement considérées comme plus susceptibles d’être effectivement utilisées au combat.

 

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Tous les cinq ou six ans environ, les États-Unis présentent une « nouvelle » stratégie pour l’Asie Centrale. L’industrie automobile indienne pourrait la qualifier de « lifting » – de changements cosmétiques pour créer un air de nouveauté, tels qu’une nouvelle calandre, une modification du pare-chocs arrière, des options de couleurs attractives, etc.

Le document intitulé « Stratégie des États-Unis pour l’Asie Centrale 2019-2025 », publié par le Département d’État américain le 5 février, perpétue la tradition.

Dans son avant-propos, le document indique que « le principal intérêt stratégique des États-Unis dans cette région est de construire une Asie Centrale plus stable et plus prospère, libre de poursuivre ses intérêts politiques, économiques et de sécurité avec divers partenaires selon ses propres conditions, connectée aux marchés mondiaux et ouverte aux investissements internationaux, et dotée d’institutions démocratiques solides, de l’État de droit et du respect des droits de l’homme ». N’avons-nous pas déjà entendu cela avant, en commençant par un célèbre essai rédigé vers 1995 par Strobe Talbott, la personne de référence de Bill Clinton pour les anciennes Républiques Soviétiques ?

La nouvelle stratégie identifie six objectifs :

  1. le renforcement de la souveraineté et de l’indépendance des États d’Asie Centrale, individuellement et en tant que région ;
  2. la réduction des menaces terroristes en Asie Centrale ;
  3. la stabilisation de l’Afghanistan ;
  4. la promotion de la connectivité entre l’Asie Centrale et l’Afghanistan ;
  5. la réforme démocratique, l’État de droit et les droits de l’homme ;
  6. le commerce et les investissements.

Le transporteur national est la plate-forme diplomatique C5+1 des ministres des affaires étrangères des cinq Stans et des États-Unis. Mais n’est-ce pas là aussi un héritage de 2015 laissé par l’ancien Secrétaire d’État John Kerry ?

La caractéristique fascinante du C5+1 est que la plate-forme exclut la Russie et la Chine. Dans la perspective immédiate de la publication de la stratégie américaine pour l’Asie Centrale la semaine dernière, le Secrétaire d’État Mike Pompeo s’est rendu au Kazakhstan et en Ouzbékistan.

Il est concevable que le regain d’intérêt des États-Unis puisse être vu dans le contexte de certains « changements importants » qui se sont produits dans la région, comme l’a fait remarquer Lisa Curtis, adjointe du Président et Directrice du Conseil de Sécurité Nationale pour l’Asie du Sud et l’Asie Centrale, lors d’une réunion d’information à la Fondation du Patrimoine des Chevaux de Guerre de l’époque de la Guerre Froide à Washington la semaine dernière.

Curtis a énuméré les « changements dans la dynamique du leadership » au Kazakhstan et en Ouzbékistan, l’approfondissement de l’influence chinoise dans la région et « la poursuite de la forte influence russe ». Le Kazakhstan et l’Ouzbékistan sont tous deux en transition et leur politique étrangère « multi-vectorielle » évolue.

Le Président kazakh nouvellement élu, Kassym-Jomart Tokayev, s’oriente progressivement vers une coopération prioritaire avec Moscou et Pékin. Il est clair que le Kazakhstan ne s’empêtrera pas dans la stratégie indo-pacifique des États-Unis contre la Chine, même si des éléments pro-américains qui se font entendre continuent à attiser la sinophobie sur des questions comme les mauvais traitements présumés infligés aux Kazakhs de souche en Chine ou au Xinjiang.

Tokayev, diplomate de carrière de profession, aspire à faire du Kazakhstan un pont entre la Russie et la Chine et à créer une synergie à partir de ce pays. Le Kremlin est réceptif, comme en témoigne l’accord conclu par Tokayev avec le Président Vladimir Poutine pour moderniser les infrastructures de transport à leurs frontières, qui pourraient renforcer « l’Initiative la Ceinture et la Route » et le Corridor de Transport Nord-Sud.

Tokayev est un défenseur du yuan comme monnaie mondiale et encourage vivement les liens commerciaux et d’investissement avec la Russie et la Chine. Dans l’ensemble, Washington est inquiet de voir que le « vecteur occidental » de la politique étrangère kazakhe est devenu apathique. Le principal point de discussion de Pompeo avec les dirigeants kazakhs était qu’ils avaient plus à gagner en travaillant avec les États-Unis qu’avec la Russie ou la Chine.

En comparaison, le niveau de confort de Washington avec le nouvel homme fort ouzbek qui a succédé à Karimov à la présidence, Shavkat Mirziyoyev, est nettement plus élevé. Les perspectives réformistes et progressistes de Mirziyoyev (tout en présidant un régime autoritaire) plaisent à Washington, et les ambitions ouzbèkes de rallier d’autres Stans pourraient aussi avoir leurs utilités géopolitiques. L’initiative C5+1 en est un excellent exemple.

L’Ouzbékistan a une attitude positive à l’égard de la mise en place d’une voie de transport alternative pour le transport des fournitures militaires américaines vers l’Afghanistan. Washington apprécie que Tachkent marque une certaine distance par rapport à Moscou – ni trop proche, ni trop loin – et opte pour un engagement sélectif. L’Ouzbékistan – contrairement au Kazakhstan – maintient l’OTSC dirigée par Moscou à distance et a une attitude ambivalente vis-à-vis de l’Union Économique Eurasiatique.

Cela étant dit, Mirziyoyev a montré un certain intérêt pour les projets d’intégration menés par la Russie, ce qui est inquiétant pour Washington. Curtis avait une formulation intéressante : « La Russie a toujours eu une influence considérable dans cette région. Nous ne nous attendons pas à ce que cela change. Nous n’essayons pas d’égaler cela. Nous voulons simplement être présents. Nous voulons offrir des alternatives aux pays ».

Cela semble bénin, mais en réalité, le grand jeu dans les steppes post-soviétiques peut devenir rude. Les analystes américains ont mené une campagne soutenue dans les années 90 en évoquant un éventuel conflit d’intérêts entre la Russie et la Chine en Asie Centrale, allant même jusqu’à proposer timidement qu’une alliance américano-chinoise pourrait être « gagnant-gagnant » pour faire reculer l’influence russe dans les steppes.

Mais ni Moscou ni Pékin ne se sont laissées faire ; au contraire, elles ont commencé à harmoniser leurs stratégies en Asie Centrale, la Russie appréciant le rôle clé de la Chine dans le développement de la région et la Chine étant consciente des intérêts historiques de la Russie dans la région et de son rôle prééminent en tant que fournisseur de sécurité.

Aujourd’hui, les États-Unis s’insèrent dans un nouveau paradigme où la Russie reste l’archétype du rival tout en ayant à faire face au « facteur chinois ».

Curtis n’a pas su expliquer comment les États-Unis espèrent s’y retrouver : « Regardez, la Chine fournit des infrastructures, de l’aide, une aide au développement bien nécessaire. Mais la seule chose qui nous préoccupe, c’est que ce financement des infrastructures reste transparent. Nous ne voulons pas que les pays s’endettent trop et perdent ainsi leur souveraineté. C’est donc le genre de choses qui nous préoccupent ».

Les chances que le Kazakhstan ou l’Ouzbékistan suivent la stratégie indo-pacifique des États-Unis sont nulles. Aucune des deux puissances régionales ne sera encline à devenir un partenaire des États-Unis au détriment des relations avec la Russie et la Chine. Pour elles, une relation constructive avec la Russie et/ou la Chine n’est pas une option mais une nécessité. Les États-Unis répugnent à admettre cette réalité géopolitique.

Les dirigeants d’Asie Centrale sont habitués à ce que le Professeur Nikolas Gvosdev, célèbre spécialiste de l’Eurasie à l’US Navy War College et ancien rédacteur en chef du magazine National Interest, appelle le « fossé entre le dire et le faire » dans les politiques régionales des États-Unis – « le gouffre qui se creuse entre les déclarations rhétoriques de soutien et ce que Washington est réellement prêt à fournir concrètement ».

Dans une critique incisive, ici, des politiques américaines inefficaces dans l’espace post-soviétique, le Professeur Gvosdev soutient que les stratégies régionales américaines en Eurasie sont plus « aspirationnelles et symboliques » et n’ont plus le soutien d’un « effort euro-atlantique concerté et uni ».

Gvosdev a écrit « qu’il n’y a pas de soutien public particulier aux États-Unis pour faire de l’espace eurasien le point central de la « compétition des grandes puissances ». Surtout, « Même au sein du gouvernement américain, nous sommes prêts à assister à des batailles bureaucratiques et budgétaires majeures pour savoir où doivent se concentrer les efforts américains ».

Gvosdev conclut que Pékin et Moscou ont « beaucoup plus de poids dans le jeu », comme le montre la quantité de ressources qu’ils apportent à la table. Il s’agit d’une évaluation réaliste de l’évolution de la nouvelle stratégie américaine jusqu’en 2025.

M.K. Bhadrakumar

 

 

Article original en anglais : US rolls out new Central Asia strategy, Indian Punchline, le 10 février 2020.

Texte traduit par Réseau International

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La Russie a refusé de continuer à accorder au Bélarus des livraisons de pétrole subventionnées sans que le Bélarus soutienne un plan d’intégration économique et politique plus rapide. Cela comprendrait la création d’instances supranationales et d’une monnaie unique. L’économie biélorusse est fortement tributaire des subventions de la Russie et des expéditions de pétrole en franchise de droits. Sur la base du contrat maintenant expiré, la Russie a livré 24 millions de tonnes de pétrole au Bélarus chaque année, soit 2 millions de tonnes par mois, mais en janvier, elle n’a livré que 500.000 tonnes.

En janvier, Loukachenko a annoncé qu’il souhaitait réduire la dépendance du Bélarus à l’égard des approvisionnements énergétiques russes, qui représentent actuellement 80 pour cent des importations du pays, pour les ramener à 40 pour cent. La Biélorussie essaie maintenant d’organiser des livraisons depuis les États-Unis, la Pologne, le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan ainsi que la Norvège.

Vendredi, lors de la réunion, la Russie et la Biélorussie ont convenu de poursuivre les livraisons de gaz en 2020 au même prix qu’en 2019. Cependant, Poutine aurait insisté sur le fait que la Russie n’accorderait au Bélarus des prix commerciaux que pour les livraisons de pétrole et que les livraisons seraient liées à la mise en œuvre d’un plan d’intégration des économies russe et biélorusse. Dimanche, il a été signalé que le Bélarus était prêt à payer les prix du marché mondial pour les livraisons de pétrole russe.

La récente recrudescence des tensions entre la Russie et le Bélarus a lieu alors que les États-Unis intensifient de manière agressive leurs efforts pour attirer Minsk dans son giron. Juste une semaine avant la rencontre de vendredi entre Poutine et Loukachenko, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo s’est rendu à Minsk et a eu une discussion de plus de deux heures avec le président biélorusse. Il s’agissait de la première visite d’un secrétaire d’État américain au Bélarus depuis 1993, et à la suite de la visite de l’ancien conseiller à la sécurité nationale de Trump, John Bolton, dans le pays en août 2019. Pompeo a promis à Loukachenko que les entreprises américaines «se tiennent prêtes à livrer à 100 pour cent du pétrole dont vous avez besoin à des prix compétitifs.»

Loukachenko a tenté d’exploiter l’amélioration des relations avec les États-Unis pour faire pression sur la Russie dans les négociations énergétiques. Quelques jours avant la rencontre avec Poutine, il a déclaré que la Russie avait été secouée par la visite de Pompeo mais qu’ils devraient cesser de «pleurer», ajoutant: «Si Trump vient demain, que feront-ils [les Russes] alors?»

En décembre, des manifestations de quelques milliers de personnes de l’opposition nationaliste pro-américaine ont eu lieu à Minsk pour s’opposer à une intégration plus étroite entre la Russie et le Bélarus.

Carte de localisation de la Biélorussie ou Bélarus

Le Bélarus est d’une importance géostratégique majeure pour les puissances impérialistes dans leurs préparatifs de guerre contre la Russie. La plupart des exercices militaires de l’OTAN en Europe ont lieu aux frontières du pays, qui partage quelque 1200 kilomètres de sa frontière avec les États membres de l’OTAN. Plusieurs responsables de l’État biélorusse ont également été touchés par les sanctions américaines contre la Russie.

Le Bélarus est généralement considéré comme l’allié le plus proche de la Russie en Europe de l’Est et les deux pays partagent des liens historiques et culturels de longue date.

Cependant, Loukachenko, au pouvoir depuis 1994, peu après la dissolution de l’Union soviétique, a tenu à soutenir le coup d’État de Kiev en février 2014, orchestré par l’impérialisme allemand et américain pour resserrer le nœud coulant politique et militaire autour de la Russie. Loukachenko a dénoncé l’annexion de la Crimée comme un «précédent dangereux» et le Bélarus a été l’un des premiers pays à reconnaître les élections présidentielles ukrainiennes de mai 2014 qui amena Petro Porochenko au pouvoir. Le Bélarus accueillit les négociations sur les «accords de Minsk» avec la participation allemande et française en 2014 et 2015.

Le Bélarus et l’Ukraine ont développé une coopération militaire et industrielle de plus en plus étroite, en particulier dans le secteur de l’armement. Le Bélarus a fourni un soutien militaire et technique à l’armée ukrainienne, qui est engagée dans une guerre par procuration avec la Russie dans l’est de l’Ukraine, avec un financement militaire important et le soutien des États-Unis. Le pays a également aidé les entreprises européennes à contourner les contre-sanctions russes en renommant leurs produits «fabriqués au Bélarus» avant de les réexpédier en Russie.

La Pologne et la Lituanie jouent un rôle clé dans le rapprochement entre le Bélarus et l’OTAN. Le gouvernement polonais d’extrême droite du Parti du droit et de la justice (PiS) travaille à un rapprochement avec Minsk depuis son arrivée au pouvoir en 2016. La Pologne et la Biélorussie ont des liens économiques assez étroits. Pour le gouvernement polonais, la création de liens plus étroits avec le Bélarus sur le plan économique et politique fait partie du plan visant à établir une alliance de régimes de droite en Europe de l’Est qui peut être mobilisée pour une guerre contre la Russie. Cette alliance dite Intermarium (article en anglais) est également approuvée par des sections de l’establishment politique au Bélarus ainsi qu’en Lituanie. Le président américain Donald Trump a exprimé son soutien à ces plans (article en anglais) à Varsovie en 2017.

Le gouvernement lituanien a également systématiquement cherché à améliorer ses relations avec Minsk en étroite consultation avec Washington. Le ministre lituanien des affaires étrangères, Linas Linkevicious, s’est rendu à Minsk peu avant Pompeo pour discuter d’éventuelles futures livraisons de pétrole. En mai, la Lituanie et le Bélarus prévoient un forum économique à Klaipeda pour discuter de leur développement de la coopération économique, y compris dans le secteur de l’énergie.

Le Bélarus a également intensifié ses efforts pour approfondir la coopération avec l’OTAN et les États-Unis à d’autres niveaux. L’automne dernier, le ministère biélorusse de la défense a déclaré qu’il «souhaitait maintenir et développer le dialogue avec l’OTAN» et a demandé «un dialogue régulier entre les représentants du ministère de la défense du pays et les responsables correspondants de la structure militaire de l’alliance» qui était actuellement «absent».

Ces derniers mois, Loukachenko et le chef de la défense du pays, Oleg Belokonev, ont explicitement proposé que Minsk participe aux exercices et à l’entraînement militaires de l’OTAN. Les exercices militaires conjoints sont, en fait, interdits au Bélarus dans le cadre de l’OTSC [Organisation du Traité de sécurité collective] dirigée par Moscou, et une telle mesure signifierait de facto une rupture des relations Minsk-Moscou. Belokonev a déclaré aux médias locaux que le Bélarus envisage une coopération militaire avec l’OTAN sur le modèle de la Serbie, qui a des liens étroits avec la Russie mais a également des liens pour l’entraînement militaire avec l’OTAN.

Le Bélarus a déjà commencé à développer une coopération militaire bilatérale avec l’OTAN, les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Pologne, la Lituanie et la Lettonie.

Le 30 janvier, le vice-ministre des affaires étrangères Oleg Kravchenko était à Washington pour prendre la parole au Conseil de l’Atlantique, un groupe de réflexion parmi les plus agressifs dans son plaidoyer pour les préparatifs de guerre contre la Russie. Kravchenko a proposé que Minsk puisse jouer le rôle d’un pont entre Moscou et l’Occident, en particulier dans la crise ukrainienne. Il a déclaré que «les alliés reconnaissent qu’une adhésion trop étroite avec l’OTAN pourrait être contre-productive», mais que «le Bélarus peut jouer un rôle utile s’il n’est pas poussée trop fort».

Foreign Affairs, le journal officiel du Conseil de sécurité nationale des États-Unis a publié la semaine dernière un article intitulé «Le Bélarus sera-t-il la prochaine Ukraine?». Il a noté que le Bélarus était au moins aussi important que l’Ukraine en termes d’importance géostratégique pour la Russie et que Moscou ne tolérerait pas que le Bélarus soit entraînée trop étroitement dans l’orbite des États-Unis et de l’OTAN, déclarant: «… si le Bélarus basculait vers l’ouest, Moscou perdrait un terrain militaire potentiel et risquerait de voir l’influence politique et économique occidentale s’étendre sur une population que de nombreux Russes considèrent comme faisant partie de leur propre nation. […] Moscou réagirait à toute effondrement de l’autorité de l’État au Bélarus de la même manière qu’il l’a fait après le renversement du président ukrainien Viktor Ianoukovitch en 2014. » L’article a conclu en exhortant les gouvernements occidentaux à soutenir plus fermement Loukachenko, déclarant que «bien que l’autoritarisme de Loukachenko a souvent été pénible, sa capacité à garder l’influence russe à distance a été un cadeau sous-estimé pour la stabilité régionale.»

Clara Weiss

 

 

Article paru en anglais, WSWS, le 11 février 2020

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L’élément le plus inquiétant du nouveau document budgétaire publié lundi par l’administration Trump est la place prépondérante accordée au développement d’une nouvelle génération d’armes nucléaires, y compris des armes dites à faible rendement, plus petites que les bombes qui ont détruit Hiroshima et Nagasaki, qui sont largement considérées comme plus susceptibles d’être effectivement utilisées au combat.

Le document demande que près de 50 milliards de dollars soient consacrés à la modernisation nucléaire, dont 29 milliards de dollars provenant du budget du Pentagone, et 19,8 milliards de dollars pour l’Administration nationale de la sécurité nucléaire (NNSA), une unité du ministère de l’énergie qui gère la production proprement dite des ogives nucléaires, ainsi que certaines des recherches primaires.

Le budget de Trump réduirait les dépenses de diplomatie et d’aide étrangère tout en augmentant fortement le financement des armes nucléaires, une indication claire de l’orientation politique donnée par la Maison Blanche à la suite de l’acquittement de Trump la semaine dernière dans le procès de destitution devant le Sénat. La débâcle de l’effort des démocrates pour mettre en accusation Trump pour des raisons de politique étrangère – tout en ignorant ses crimes réels et continus contre la classe ouvrière et les droits démocratiques – n’a fait qu’encourager la Maison Blanche à poursuivre son programme de militarisme, d’austérité et d’attaques contre les immigrants.

Le budget prévoit le montant le plus important pour le budget de recherche et développement du Pentagone en 70 ans, depuis la période où l’impérialisme américain s’est engagé dans les premières recherches sur la bombe à hydrogène et les missiles balistiques intercontinentaux (ICBM). Les fonds destinés à la modernisation des armes nucléaires ont augmenté de 18 % par rapport au budget de l’année dernière.

Le programme de modernisation, qui a reçu l’approbation initiale sous l’administration Obama, durera 30 ans et coûtera plus de mille milliards de dollars, répartis entre les trois composantes de la triade nucléaire américaine: les missiles basés au sol, les missiles lancés par des sous-marins et les bombes nucléaires lancées par des bombardiers à longue distance.

Un aspect important du programme de modernisation est l’amélioration des systèmes de lancement, y compris une nouvelle génération de sous-marins à propulsion nucléaire (la classe Columbia) et la fabrication du chasseur à réaction furtif F-35, le système d’armes le plus coûteux jamais construit, capable de transporter des bombes nucléaires. Cette configuration serait idéale pour une éventuelle attaque nucléaire furtive type «Pearl Harbor» contre la Russie ou la Chine, puisque les avions de combat sont pratiquement invisibles aux radars.

Premier lancement d’un missile Trident le 18 janvier 1977 à Cap Canaveral, Floride (Crédit: photo du dossier de la US Navy)

Selon une publication de l’industrie de la défense, il y a eu de sérieuses luttes internes entre la NNSA et le Bureau de la gestion et du budget de la Maison Blanche au sujet du chiffre énorme de la modernisation nucléaire, un conflit gagné par la NNSA après l’intervention du président de la Commission des services armés du Sénat, James Imhofe (républicain de l’Oklahoma), en sa faveur.

Les démocrates du Sénat comme Jack Reed de Rhode Island ont perdu la bataille sur les priorités de financement, la marine ayant annulé la construction d’un sous-marin nucléaire qui devait se faire à Groton, Connecticut, et à Quonset Point, Rhode Island, afin de «payer» les dépenses supplémentaires pour les têtes nucléaires.

La cheffe de la NNSA, Lisa Gordon-Hagerty, a déclaré que cinq grands programmes de modernisation des ogives étaient financés: le programme de prolongation de la vie des B61-12, le programme de prolongation de la vie des W80-4, le programme de modification numéro 370 des W88, le programme de modification des W87-1 et le programme des ogives W93. Elle a cité la nécessité d’augmenter la production de «charges» de plutonium, l’élément clé d’un dispositif explosif nucléaire, à 80 par an d’ici 2030.

L’annonce du budget fait suite à la confirmation par le Pentagone qu’il a déployé une nouvelle variante à faible rendement de la tête nucléaire W76-1 utilisée sur le missile Trident. Le déploiement du W76-2 a eu lieu sur le sous-marin USS Tennessee, opérant depuis la base sous-marine de Kings Bay en Géorgie. L’escalade des préparatifs américains en vue d’une guerre nucléaire a été signalée pour la première fois par la Federation of American Scientists, qui a averti que cette action ferait apparaître le danger d’une utilisation réelle d’une arme nucléaire.

La construction du W76-2 a été une conséquence directe de la Nuclear Posture Review de 2018, qui a accompagné la révision plus générale de la doctrine militaire du Pentagone, élevant le conflit des «grandes puissances» avec la Russie et la Chine au premier rang des préparatifs de guerre des États-Unis, déplaçant la prétendue «guerre contre le terrorisme».

En ce qui concerne le budget militaire global, alors que le Pentagone reçoit une augmentation annuelle de 0,3 %, ce chiffre est trompeur à deux égards au moins. Avec 740,5 milliards de dollars, le budget proposé pour l’année fiscale 2021 du ministère de la défense serait le montant le plus important jamais dépensé par le gouvernement américain pour l’intensification de la guerre et éclipse les dépenses de tous les rivaux de l’impérialisme américain réunis.

En outre, le fonds pour les Opérations de contingence à l’étranger (OCO), une composante du budget qui paie les opérations de combat en cours en Irak, en Syrie, en Afghanistan et dans d’autres endroits où les troupes, les navires et les drones américains sont engagés dans des combats, est illimité.

Alors que la Maison Blanche cherche à obtenir 69 milliards de dollars pour les OCO, ce chiffre suppose une réduction importante des effectifs des troupes américaines en Afghanistan. Si ces troupes restent en Afghanistan, ou sont redéployées dans une autre zone de guerre, le Pentagone demandera un crédit supplémentaire qui serait rapidement approuvé par la Chambre des représentants contrôlée par les démocrates et le Sénat contrôlé par les républicains.

La publication du budget de l’année fiscale 2021 a été accompagnée de commentaires dans les médias et de déclarations des principaux démocrates du Congrès selon lesquelles le budget n’est qu’une «liste de souhaits» conçue à des fins politiques pour faire appel à la base de droite de Trump et que, dans la pratique, il est «mort à l’arrivée».

Cela peut être vrai pour les coupes massives dans les programmes nationaux comme Medicare, Medicaid et les bons d’alimentation, qui s’élèvent à quelque 2000 milliards de dollars sur dix ans. Aucun des deux partis capitalistes n’est susceptible de procéder à de telles coupes dans les neuf mois précédant les élections du 3 novembre. Mais le document est néanmoins significatif en tant que plan pour la contre-révolution sociale que Trump propose de mener s’il est réélu – et à laquelle les démocrates n’ont aucune objection de principe, malgré leur prétendue consternation.

Parmi les coupes proposées – toutes sur une période de dix ans – figurent 465 milliards de dollars de remboursements de l’assurance maladie aux hôpitaux et aux médecins, ce qui sapera la capacité des personnes âgées à obtenir des soins; 292 milliards de dollars de Medicaid, qui paie les soins de santé pour les pauvres et les handicapés, et des bons d’alimentation; et 70 milliards de dollars de paiements de la sécurité sociale pour les personnes handicapées.

Le président de la commission du budget de la Chambre des représentants, John Yarmuth (démocrate du Kentucky), a publié une déclaration dénonçant le budget de Trump comme «destructeur et irrationnel», soulignant qu’il «comprend des changements destructeurs à Medicaid, au Supplemental Nutrition Assistance Program (SNAP – Programme d’aide supplémentaire d’alimentation) à la sécurité sociale et à d’autres programmes d’aide qui aident les Américains à joindre les deux bouts – tout en étendant ses réductions d’impôts pour les millionnaires et les entreprises qui se portent bien.»

Le fait est, cependant, que les démocrates n’ont jamais annulé les réductions d’impôts ou les coupes budgétaires des républicains, malgré leur posture contraire. Il existe une division du travail de longue date dans le système capitaliste bipartite, dans lequel les Républicains proposent des réductions gigantesques des dépenses sociales que les Démocrates «combattent» férocement, pour finalement parvenir à un accord bipartite qui intègre des réductions substantielles et prépare le terrain pour le prochain cycle d’un assaut sans fin sur ce qui reste de l’État-providence.

Alors que ce faux semblant de conflit se situe au niveau des dépenses sociales intérieures, les deux parties coopèrent généralement ouvertement pour augmenter les dépenses de l’appareil militaire et de renseignements. Cela signifie que si les réductions nationales proposées par M. Trump peuvent être reportées après les élections, le renforcement de l’appareil militaire bénéficiera d’un soutien bipartite massif, et les plans élaborés dans le document budgétaire méritent un examen minutieux.

Un élément important est le renforcement des troupes terrestres disponibles pour l’invasion et l’occupation d’un territoire étranger ou pour la répression de troubles intérieurs. L’armée de terre cherche à augmenter de manière significative ses effectifs, pour atteindre 485.900 soldats réguliers, renforcés par 336.500 dans la Garde nationale et 189.800 dans les Réserves de l’armée. Cela porterait la force terrestre totale à plus d’un million de soldats, soit 1.012.200 en tout.

Les nouveaux armements de ces soldats comprendront des armes hypersoniques, des armes antiaériennes à laser (le Système de défense aérienne mobile à énergie dirigée et à courte portée), et la capacité de protection contre les tirs indirects, décrite comme «une capacité mobile de défense contre les systèmes d’avions sans pilote, les missiles de croisière, les roquettes, l’artillerie et les mortiers.»

Il y a au moins 6 milliards de dollars pour moderniser les principaux systèmes d’armement, dont le véhicule de combat d’infanterie Bradley, le véhicule blindé Stryker, le char M1 Abrams et l’obusier Paladin, et 3,5 milliards de dollars pour l’acquisition de matériel aéronautique, dont 36 hélicoptères UH-60M Black Hawk et 50 hélicoptères d’attaque AH-64E Apache.

Il convient également de noter, par rapport aux chiffres globaux du budget, que le déficit du budget fédéral atteindra 1000 milliards de dollars cette année et devrait s’envoler bien au-delà de ce chiffre l’année prochaine. Alors que le bureau du budget de la Maison Blanche prévoit un déficit légèrement inférieur à 1000 milliards de dollars pour l’année fiscale 2021, cela suppose des succès économiques totalement irréalistes: Le produit intérieur brut augmentant de plus de 3 % et les taux d’intérêt restent proches de zéro, de sorte que la dette fédérale puisse être refinancée à bon marché.
Lorsque ces chiffres se révéleront inévitablement trop optimistes et que le déficit s’envolera, l’establishment politique et les médias clameront alors que les dépenses sociales doivent être encore plus réduites parce qu’«il n’y a pas d’argent». En attendant, les revenus et la richesse de l’aristocratie financière continueront à augmenter de manière exponentielle.

Patricl Martin

 

 

 

Article paru en anglais, WSWS,  le 11 février 2020

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Depuis 2012, la route M5 reliant Damas à Alep était sous le contrôle des forces djihadistes. L’armée syrienne vient maintenant de la libérer, tout comme plus de 140 villes, villages et hauteurs stratégiques. La Turquie et les Ouzbeks, Ouïgours et combattants de Hayat Tahrir al-Sham (l’ancien front al-Nosra) n’ont pu tenir leurs positions fortifiées, qu’ils ont abandonnées en se repliant dans la zone qui entoure Idlib.

Pour première fois, l’armée turque a essuyé des tirs d’artillerie de l’armée syrienne. Cinq officiers turcs ont été tués à l’aéroport militaire de Taftanaz, une base utilisée par la Turquie et ses alliés djihadistes. Ankara a été forcé de déployer sa propre armée sur le champ de bataille pour compenser la faiblesse de ses alliés djihadistes sur le terrain.

Libérer les 432 km de la route M5 des djihadistes était une obligation précisée dans l’accord d’Astana signé en octobre 2018, que la Turquie n’a pas honorée jusqu’ici. Le gouvernement syrien a fait trois avancées majeures vers la route M5 depuis, mais cette fois-ci, la décision de la récupérer était définitive. Il s’agit là d’un message de la Syrie et de la Russie au président Erdogan pour l’informer que le temps commence à manquer à Idlib. Le bras de fer entre la Turquie et la Russie dépasse aussi la frontière syrienne, comme on peut le voir en Ukraine et en Libye, où la Turquie cherche à jouer un rôle majeur.

Les Russes fournissent du matériel militaire perfectionné et des dizaines de T-90 à l’armée syrienne, qui l’aident à poursuivre ses offensives militaires la nuit. Cette assistance, de pair avec les centaines de frappes aériennes par l’armée de l’air russe, a permis de libérer tout le secteur à l’est de la route et bien d’autres secteurs du côté ouest, où l’opération militaire se poursuit. De plus, la Russie a fourni des renseignements militaires et du soutien à la planification sans précédent à l’armée syrienne pour assurer le succès des opérations, en plus de bombarder les lignes de front des djihadistes ainsi que leurs arrières.

Ce qui a causé toute une surprise, c’est la découverte de tunnels s’étendant sur des kilomètres où se trouvaient des hôpitaux de campagne, des munitions et du matériel de survie permettant de tenir un très long siège dans toutes les zones libérées des deux côtés de la route M5 et dans les principales villes comme Saraqeb et El-Eiss. Ces tunnels étaient reliés ensemble et liaient des villages par voie souterraine. Certains tunnels faisaient 20 mètres de profondeur, ce qui suffisait à les protéger des bombardements aériens. Les djihadistes se sont empressés d’abandonner toutes leurs positions en laissant tout derrière.

La tactique de l’armée syrienne des dernières années consiste à laisser une voie ouverte pour laisser le temps aux djihadistes de s’y replier avant de la fermer. Depuis la libération d’Alep, l’armée syrienne évite d’encercler les villes en raison de la propagande dont bénéficient les djihadistes de la part des médias institutionnels et des interventionnistes étrangers qui ne veulent pas que la Syrie se relève et s’unifie. C’est ce qui explique pourquoi des routes sont toujours laissées ouvertes pour que les djihadistes s’y replient avant tout assaut final.

La Turquie est incapable de protéger ses alliés djihadistes et ne peut leur offrir un soutien aérien. La Russie contrôle l’espace aérien syrien et Damas a averti la Turquie qu’il abattrait tout avion turc violant son espace aérien.

La libération récente de Maarrat al-Nu’man, Saraqeb, Tel el-Eiss et Rashedeen4 marque un nouveau virage stratégique dans la guerre syrienne. Cela indique que la Turquie aura de la difficulté à protéger ses djihadistes à long terme. La stabilité de la Syrie exige la libération de l’ensemble de son territoire. La stabilité de la Syrie est dans l’intérêt de la Russie et de ses objectifs de sécurité nationale. La Russie est allée au Levant pour mettre fin à la guerre. Sa crédibilité est en jeu. Elle y possède une base navale importante lui offrant un accès unique à la Méditerranée. C’est également dans l’intérêt de la Russie d’éliminer al-Qaeda et tous les groupes qui adhèrent à son idéologie takfirie, quels que soient leurs noms et leurs priorités divergentes. Les djihadistes ouzbeks et ouïgours n’ont nulle part où aller et devraient combattre jusqu’au dernier homme.

La Turquie montre les dents à la Russie en refusant de reconnaître la souveraineté russe en Crimée et en offrant à l’Ukraine 33 milliards de dollars pour soutenir son armée. La Turquie cherche à jouer un rôle plus efficace et reconnu en Libye, où le gouvernement central demande officiellement le soutien d’Ankara. La situation en Syrie est cependant différente. La Turquie sait que sa présence en Syrie ne peut durer bien longtemps et que la libération d’Idlib, même si elle n’est pas encore au programme, ne saurait tarder. Ce n’est qu’une question de temps.

Les forces d’occupation américaines se sont mises elles-mêmes au pied du mur dans une zone limitée au nord-est de la Syrie, où elles peuvent voler le pétrole syrien, comme l’a déclaré le président Donald Trump. Cette présence limitée des USA n’est pas une priorité pour l’armée syrienne. Idlib sera libéré en premier lieu, puis Afrin. Voilà pourquoi la Turquie tente de renforcer et de stabiliser son influence en Syrie. Quatre réunions ont eu lieu entre des officiers du renseignement syrien et leurs homologues turcs au plus haut niveau pour discuter de nouveaux accords. La Turquie veut modifier l’accord d’Adana de 1998 conclu avec la Syrie, qui régit la poursuite d’éléments du PKK par l’armée turque en territoire syrien.

La Russie et l’Iran jouent un rôle important pour apaiser les tensions entre la Turquie et la Syrie, mais l’essentiel demeure que la Turquie se retire de la Syrie.

La Turquie a acheté ses S-400 de la Russie et le gazoduc Turkstream a été officiellement inauguré le mois dernier afin de réduire les livraisons russes passant par l’Ukraine. Par ailleurs, la Turquie est également alliée de l’OTAN et une base militaire américaine importante se trouve à sa frontière. La Turquie aura du mal à maintenir un équilibre entre les deux superpuissances tout en protégeant ses djihadistes en Syrie. L’heure sera bientôt venue pour la Turquie de peser le mérite de ses options.

Elijah J. Magnier (à Alep)

 

Traduction de l’anglais : Daniel G.

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L’infection du coronavirus chinois a engendré une telle avalanche de commentaires et de pronostics qu’il est difficile de s’y retrouver. Le coronavirus chinois pourrait davantage affecter l’économie mondiale que la crise financière de 2008-2010, prédisent les experts de l’agence de notation Moody’s.

Selon certains experts, le principal problème du coronavirus pour les producteurs chinois et mondiaux réside dans l’incertitude de la situation. Bien que l’organisation mondiale de la santé (OMS) ait déjà attribué à l’épidémie le statut de situation d’urgence internationale, les pronostics du ralentissement de l’économie chinoise restent très retenus pour l’instant. Il n’y a aucune raison à l’heure actuelle de s’attendre à une grave crise, qui plus est à l’échelle mondiale.

Mais il est indéniable que l’épidémie (d’ailleurs, l’OMS a refusé de lui attribuer le statut de pandémie) a infligé de sérieux dégâts à l’économie chinoise, notamment le secteur du tourisme et des services, car le point culminant de sa propagation a eu lieu pendant le fêtes de Noël. Le nouvel an du calendrier lunaire est la principale fête des Chinois. Alors que le secteur des services représente plus de la moitié du PIB chinois (53,9% en 2019, ce qui signifie en soi la réalisation réussie de la ligne stratégique de réorientation des exportations vers la consommation intérieure).

Le nouveau coronavirus n’est pas terrible en soi – il se propage plus rapidement qu’une souche similaire de pneumonie atypique, sachant que 65% des sujets traversent une forme de maladie légère, alors que sa mortalité est presque 10 fois inférieure. Mais c’est la panique qu’il engendre, notamment à cause de sa couverture par les médias. Le quotidien américain The New York Times écrit que la propagation du nouveau coronavirus chinois a engendré une vague de panique à travers le monde, « et dans certains cas des sentiments antichinois notoires ». Les craintes se multiplient et provoquent même la xénophobie et, selon le quotidien, dans certains cas l’anxiété des gens « sort loin du cadre des notions pratiques ». Certaines mesures préventives ne sont rien d’autre qu’une « discrimination raciale et ethnique », écrit le NYT.

Par ailleurs, les autorités chinoises estiment que les autres pays n’ont aucune raison de décréter des restrictions contre la Chine dans le secteur du tourisme et du commerce à cause de l’épidémie d’un nouveau type de pneumonie, a déclaré la porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois. Selon cette dernière, ces restrictions pourraient gêner excessivement le commerce et les voyages internationaux, sachant que l’OMS est persuadée de la capacité de la Chine de maîtriser l’infection, et le gouvernement chinois a pris des mesures encore plus sévères que ne l’exigent les règles sanitaires internationales.

Mais cela reste un fait: la Chine étroitement intégrée dans l’industrie et le commerce mondial était rarement confrontée à un isolement aussi sévère avec des délais incertains, écrit le Wall Street Journal. Et d’ajouter que « les pays cherchent, au fond, à placer la Chine en quarantaine ». C’est la raison pour laquelle de nombreux producteurs dépendant de fournitures en provenance de Chine ont déjà été touchés.

Le communiqué du ministère des Affaires étrangères chinois stipule que les Etats-Unis attisent délibérément la panique et évacuent leurs citoyens de Chine au lieu de proposer à Pékin de l’aide pour combattre la propagation de l’infection provoquant la pneumonie. Les Etats-Unis ont été les premiers à lancer l’évacuation, à émettre un avertissement concernant les voyages des Américains en Chine et à interdire l’entrée dans le pays aux étrangers qui ont récemment visité la Chine. D’autres pays ont suivi leur exemple, notamment la France.

La menace principale dans cette situation c’est la panique mondiale et l’incertitude. Il faut apprendre à trouver un équilibre entre la peur rationnelle et les conséquences irrationnelles qu’elle engendre.

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La privatisation de l’eau est criminelle

février 11th, 2020 by Peter Koenig

L’économiste suisse Peter König a travaillé 30 ans à la Banque mondiale et dans d’autres banques d’aide aux pays en voie de développement. Il a réalisé surtout des projets dédiés à l’eau dans plusieurs pays sur différents continents. Plein d’idéalisme, il voulait contribuer au combat contre la pauvreté. Au début, ça semblait possible. Mais depuis les années 80, la Banque mondiale montre de plus en plus son vrai visage. La Banque mondiale a toujours été un instrument aux mains d’un petit nombre de familles de banquiers appartenant à ce qu’on appelle l’oligarchie financière américaine. La Banque mondiale a établi alors le soi-disant « Washington Consensus », ce qui implique qu’un pays ne reçoit un prêt que s’il privatise des services publics comme la santé publique, le système éducatif et l’approvisionnement en eau. Mais par la privatisation, l’eau devient inabordable pour les pauvres. Peter König qualifie cette procédure de criminelle, car l’accès à l’eau est un droit humain.

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Le secteur financier n’est plus seulement au service des besoins économiques concrets des multinationales. Il les aide et les encourage à s’étendre et à devenir toujours plus grosses, à accorder une place de plus en plus importante à la finance en leur sein, privilégiant la rémunération des actionnaires et des autres acteurs des marchés. Avec pour conséquence de changer la nature même des entreprises. Contribution de Myriam van der Stichele à « State of Power 2020 ».

Un nombre croissant de multinationales sont devenues des symboles d’abus voire de criminalité économique – Bayer pour les produits agrochimiques toxiques, Exxon pour son obstructionnisme sur les questions de changement climatique, Uber pour les conditions de travail de ses chauffeurs, et ainsi de suite. Un certain type de grande entreprise, cependant, n’attire que rarement l’attention du public, et encore moins sa colère. Sans elles, cependant, les multinationales notoires pour leurs pratiques abusives ne pourraient pas opérer comme elles le font. Ces acteurs sont les cabinets d’avocats qui plaident pour leur impunité, les firmes de marketing qui font la promotion de leurs produits malsains, les entreprises technologiques qui les aident à cibler secrètement des clients, les sociétés de lobbying qui corrompent les espaces démocratiques et manipulent l’opinion publique, les auditeurs et les consultants qui les conseillent sur l’évitement fiscal…

Ces serviteurs des multinationales se déchargent de toute responsabilité quant aux méfaits sociaux et environnementaux de leurs clients – et il n’y a pas moyen de les sanctionner, ce qui contribue à créer une chaîne d’impunité. Pourtant, où en serait Bayer sans Bank of America/Merrill Lynch et Crédit Suisse, qui ont contribué à financer son acquisition de Monsanto ? Uber serait-il aussi disposé à contourner les législations nationales sans le soutien de cabinets d’avocats comme Covington & Burling ? À l’instar des multinationales auxquelles ils fournissent leurs services, nombre de ces acteurs sont désormais des conglomérats mondialisés et transnationaux, qui dégagent d’énormes profits.

Cet article se concentre sur un secteur qui a contribué davantage que tout autre à encourager et faciliter les abus des multinationales et leur impunité : l’industrie financière. Ses différents représentants ne se contentent pas de fournir des services ; ils permettent également aux multinationales d’ignorer leur responsabilité sociale et environnementale, et ils remodèlent en profondeur leurs activités et leurs priorités, avec pour conséquence une financiarisation de l’économie dans son ensemble.

Ces prêts qui encouragent les abus

Le service le plus élémentaire que le secteur financier offre aux multinationales, est le prêt, que ce soit pour leur financement général ou pour celui d’activités particulières. Les banques qui prêtent aux grandes entreprises ont tendance à se spécialiser dans des secteurs spécifiques afin d’optimiser leurs services et leur évaluation des risques et d’offrir ainsi des taux d’intérêt attractifs à leurs clients. Les systèmes de crédit renouvelable permettent aux multinationales d’emprunter sur une certaine période de temps sans avoir à se soumettre à une nouvelle évaluation. Les grandes multinationales peuvent obtenir des centaines de millions ou de milliards de dollars grâce à des prêts syndiqués par un consortium ad hoc de grandes banques, chacune apportant une tranche du prêt après qu’un ou plusieurs « arrangeurs principaux » aient évalué l’entreprise ou son projet.

Dans le cas de l’oléoduc Dakota Access Pipeline, par exemple, Citibank était à la tête d’un consortium de 17 banques internationales pour fournir un prêt syndiqué de 2,5 milliards de dollars. Ce n’est que l’un des nombreux exemples de la manière dont les évaluations de risques des banques ne prennent pas correctement en compte le climat, l’environnement et les droits humains.

Le groupe de recherche et de plaidoyer BankTrack identifie et dénonce les banques qui prêtent à de grandes multinationales polluantes et à leurs projets à forte intensité de carbone. Les banques ont répondu en annonçant des politiques et des lignes directrices, mais sans apporter de changements significatifs à leurs pratiques. Depuis l’Accord de Paris sur le climat de 2015, par exemple, les prêts des grandes banques mondiales à l’industrie des énergies fossiles ont augmenté année après année, injectant un total de 1900 milliards de dollars dans le développement de ces sources d’énergie très polluantes, y compris les plus sales d’entre elles.

De la même manière, des années de campagne des Amis de la Terre aux Pays-Bas ont poussé les banques néerlandaises à développer une « politique de prêt » pour l’huile de palme, mais non à arrêter de prêter aux entreprises du secteur, malgré la destruction qu’elles occasionnent. Ces banques ont même revendu leurs prêts risqués en les « repackageant » à des investisseurs, minimisant les risques pour elles-mêmes banque mais créant davantage de risques pour le système financier dans son ensemble (à travers la « titrisation », cause de la crise financière de 2008).

Les banques se sont mondialisées afin de fournir des services à leurs multinationales clientes qui se développaient à l’étranger. Maintenant, elles les conseillent sur l’identification de partenaires commerciaux dans des pays tiers, ou sur leurs exportations et importations. Elles fournissent aux importateurs des crédits commerciaux et aux exportateurs des garanties de paiement, sans lesquels le commerce international, tout simplement, s’arrêterait – comme quand les banques ont cessé de financer le commerce suite à la crise financière de 2008. Les banques élaborent un ensemble complexe d’instruments financiers pour aider à financer d’importants contrats commerciaux, notamment en utilisant les produits échangés comme garantie.

Au service de l’accroissement du pouvoir des multinationales

Les grandes banques ne se contentent pas de « servir » leurs multinationales clientes, mais elles recherchent activement des opportunités pour ces dernières de fusionner avec ou d’en acquérir d’autres – parce que plus l’entreprise sera grande, plus elle aura besoin de prêts et de services financiers. Ce n’est un secret pour personne que les banques préfèrent prêter aux supermarchés plutôt qu’aux épiceries du coin, les opportunités commerciales étant bien plus intéressantes.

Les banquiers d’investissement sont des acteurs cruciaux de la création de multinationales géantes et de la concentration extrême de la plupart des secteurs de l’économie. Leurs plans financiers de fusions-acquisitions (M&A) sont construits à grands coups de prêts et d’actions, de bonus pour les dirigeants et de réductions de coûts – et, avant tout, d’honoraires astronomiques pour la banque d’investissement elle-même.

Les objectifs de réduction des coûts se traduisent souvent par des licenciements dans les activités « redondantes » et par diverses manières d’utiliser (ou abuser de) leur pouvoir d’achat accru pour pousser à la baisse les prix des fournisseurs, créant une spirale réductionniste sur toute la chaîne d’approvisionnement. Les banquiers d’investissement, cependant, encaissent toujours des primes élevées et restent très fiers de leurs opérations de fusions-acquisitions, même lorsque celles-ci débouchent sur des échecs retentissants.

De grosses affaires pour une industrie pharmaceutique toujours plus grosse
Alors que de nombreuses personnes dans le monde ne peuvent pas acheter des médicaments trop coûteux et n’ont pas accès à une assurance maladie, les grandes firmes pharmaceutiques n’ont aucun problème de financement, y compris pour leurs onéreuses opérations de fusion-acquisition.
Celgene, par exemple, a obtenu 74 milliards de dollars pour acquérir Bristol-Myers Squibb. Les cinq banques d’investissement qui lui ont fourni leurs conseils (dont Morgan Stanley, JP Morgan Chase et Citigroup) ont reçu 304 millions de dollars d’honoraires. Les banques qui lui ont accordé un prêt de 33,5 milliards de dollars ont reçu 547 millions de dollars en intérêts. Autant de coûts qui seront recouverts à travers l’augmentation du prix des médicaments, quel que soient les conséquences sur la santé publique.
Ce genre de « deals » ont permis aux cinq plus grandes banques américaines de réaliser des bénéfices de 111 milliards de dollars en 2018, soit 24% de plus qu’en 2017.
La hausse du prix des médicaments va à l’encontre de l’objectif de développement durable 3 des Nations unies, cible 8, d’assurer « l’accès à des médicaments et vaccins essentiels sûrs, efficaces, de qualité et abordables pour tous ». Mais les banques qui contribuent à saper cet engagement international ne sont jamais tenues pour responsables.

Le financement d’énormes opérations de fusions-acquisitions crée un cercle vicieux de banques toujours plus grosses au service de multinationales toujours plus grosses. L’indignation générale contre les banques « trop grosses pour faire faillite » (« too big to fail ») qui ont dues être renflouées avec l’argent des contribuables n’a pas entraîné de séparation de leurs activités. Une proposition législative européenne en ce sens a été abandonnée. Cet abandon n’était pas seulement le fait du lobby bancaire. Les grosses multinationales ont également fait pression contre la restructuration des grandes banques, arguant qu’elles en avaient besoin pour financer leurs transactions complexes.

Un nombre toujours plus restreint d’entreprises toujours plus géantes signifie plus de profits pour les riches investisseurs, qui exigent en retour des profits toujours plus importants. La concentration économique, dans un contexte d’affaiblissement des lois sur la concurrence – grâce au lobbying –, déséquilibre encore le rapport de forces au détriment des travailleurs et des fournisseurs, et mène à des prix plus élevés pour les consommateurs. Même le Fonds monétaire international (FMI) avertit qu’« avec un pouvoir de marché plus élevé, la part des revenus des entreprises allant aux travailleurs diminue, tandis que la part des revenus allant aux profits augmente ».

Manne pour les actionnaires et restructuration de l’investissement

Outre les prêts, le rôle peut-être le plus crucial que jouent les banques est de créer des structures de financement parallèles. Les banques d’investissement fournissent divers services qui permettent aux multinationales de se financer par l’émission d’actions ou d’obligations d’entreprises, appelés souscription.

Premièrement, elles conseillent la multinationale sur les moyens de devenir plus rentable et attractive pour les actionnaires et les acquéreurs d’obligations, par exemple en leur conseillant des stratégies d’évitement fiscal via des filiales ou succursales offshore des banques conseil.

Celles-ci analysent ensuite les perspectives et les risques de rentabilité des firmes – ou, dans le cas de firmes spécialisées dans les nouvelles technologies, comment les investisseurs pourraient être intéressés à l’achat et l’échange d’actions même sans bénéfices pendant des années, comme ce fut le cas pour Amazon et Uber. Ils obtiennent des agences de notation de crédit (voir ci-dessous) de leur attribuer des notes d’investissement. Les banques rassemblent leur analyse dans un prospectus, sans obligation légale d’évaluer les impacts sociaux ou environnementaux de la firme en question, à moins que ceux-ci ne menacent sa rentabilité. Par exemple, le prospectus d’Uber mentionnait le risque que ses chauffeurs indépendants puissent être légalement rémunérés en tant que salariés, mais ne mentionnait pas comment ses activités pourraient augmenter la pollution dans les villes en se substituant aux transports publics.

Deuxièmement, les banques assurent la cotation des actions et obligations en bourse ou hors bourse.

Troisièmement, une fois que les banques ont évalué les nouvelles actions, elles en achètent elles-mêmes, prenant un risque de non-vente, et organisent des « road shows » pour promouvoir ces actions auprès des investisseurs.

Cette souscription de risques est généralement partagée entre plusieurs grandes banques. Par exemple, 29 banques étaient impliquées dans l’émission initiale d’actions et la souscription initiale d’Uber, dont 11 avaient également été impliquées dans l’émission d’actions antérieure de Lyft, le concurrent d’Uber. Parmi les principales d’entre elles, Morgan Stanley et Goldman Sachs, ou encore Barclays Capital, Bank of America Merrill Lynch, Citigroup Global Markets Corporations and Deutsche Bank Securities.

L’émission d’actions permet aux multinationales de diversifier leur financement au-delà des prêts ou des obligations qui doivent être remboursés. Les banques qui souscrivent ces émissions perçoivent d’énormes commissions, et n’ont pas à mettre de côté les réserves de capital coûteuses obligatoires pour garantir des les prêts. Les souscripteurs de l’émission d’actions d’Uber ont par exemple reçu des honoraires de 106,2 millions de dollars.

Certains activistes commencent à dénoncer les banques impliquées dans des émissions d’actions controversées. L’annonce en 2019 que la firme pétrolière saoudienne Saudi Aramco se lançait dans une offre publique d’actions a conduit une coalition de groupes environnementalistes à alerter les investisseurs sur les risques de faciliter l’augmentation de capital du plus grand émetteur de CO2 au monde, et à soutenir ainsi un régime au bilan effroyable en termes de droits humains. Mais lorsque les investisseurs occidentaux ont perdu leur enthousiasme, les banques d’investissement ont décidé de se concentrer sur la vente des actions à des investisseurs de la région du Golfe, eux-mêmes producteurs de pétrole, plutôt que de se retirer complètement de l’émission. Mi-janvier 2020, Saudi Aramco avait pu engranger la somme record de 29,4 milliards de dollars en prétendant s’être diversifiée au-delà du pétrole.

Les banques d’investissement se mettent au service des investisseurs en actions en analysant la rentabilité des sociétés cotées et en les aidant à négocier en bourse. Ils soutiennent le cours élevé des actions, et ce même en cas de ventes massives, en répartissant les ventes en blocs d’actions sur leurs plateformes de négoce non publiques, appelées « dark pools ». On estime que les transactions sur les « dark pools » représentaient environ 40% de toutes les transactions boursières américaines au début de 2017, contre 16% en 2010xvi. Le cours élevé de leurs actions permet aux multinationales un accès continu au financement, ainsi que d’entreprendre des fusions et acquisitions, le tout étant soutenu par l’habitude croissante des multinationales de racheter leurs propres actions.

De fait, la rémunération des cadres dirigeants en options d’actions sont une incitation supplémentaire à privilégier le cours en bourse et racheter des actions propres plutôt qu’investir de manière innovante et créer des emplois.

La pression incessante pour des rendements élevés pour les actionnaires – les investisseurs institutionnels, les super-riches et les cadres dirigeants – est l’une des principales causes de la croissance des inégalités salariales. Aux États-Unis, près de 7000 milliards de dollars ont été versés aux actionnaires sous forme de dividendes et de rachats d’actions, tandis que les revenus des travailleurs ont à peine augmenté, alimentant les inégalités et réduisant le pouvoir d’achat des travailleurs.

Cette primauté de la valeur actionnariale a eu un impact significatif sur la stratégie des multinationales. Dans les années 1980, 50% des bénéfices étaient réinvestis dans les entreprises, mais en 2018, ce chiffre était tombé à 7%.

La concentration du pouvoir dans le secteur financier

La croissance des actions et des obligations émises par des multinationales de plus en plus grosses a été soutenue par la concentration du secteur financier lui-même, entre les mains d’une industrie de fonds d’investissement dotés de billions de dollars. De nouveaux géants financiers sont apparus, comme BlackRock (la plus firme société mondiale de gestion d’investissements avec 6800 milliards de dollars d’actifs gérés), Pimco (spécialisée dans la gestion d’investissements obligataires avec 1,9 billion de dollars gérés), Vanguard (le deuxième plus grand gestionnaire d’investissements au monde avec 5,2 billions de dollars d’actifs gérés) ou Amundi (un des principaux gestionnaires d’actifs européens avec 1,48 billion d’euros d’actifs gérés). Ils détiennent désormais des actions et/ou des obligations dans presque toutes les multinationales du monde.

Un examen des multinationales américaines a montré que les trois principaux gestionnaires de fonds d’investissement – BlackRock, Vanguard et State Street – sont le premier actionnaire unique de près de 90% des 500 plus grandes entreprises du monde répertoriées dans l’indice S&P, parmi lesquelles Apple, Coca-Cola, ExxonMobil, General Electric et Microsoft.

Réseau de l’actionnariat des firmes américaines. Source : Fichtner, Heemskerk & Garcia-Bernardo (2017)

Comme la plupart des autres investisseurs limitent leurs risques en détenant moins de 1% des actions d’une même entreprise, les trois principaux gestionnaires de fonds d’investissement, qui détiennent chacun jusqu’à 3% à 8% et ensemble jusqu’à 17,6% des actions de ces grandes entreprises, ont désormais une influence prépondérante à travers leurs droits de vote lors des assemblées générales annuelles ou par leurs échanges directs avec les dirigeants. Cette influence ne se traduit pas pour autant par une pression pour que les firmes adoptent d’autres objectifs que la maximisation des profits.

La consolidation du pouvoir des principaux fonds d’investissement sape aussi la concurrence entre entreprises du même secteur, car ces fonds sont les actionnaires dominants de conglomérats en compétition, ce qui les incite à soutenir des stratégies d’entreprise similaires. En outre, ces fonds se basent de plus en plus sur un indice évalué selon le cours en bourse, calculé sur l’achat et la vente d’actions et la rentabilité, sans réelle évaluation du comportement des entreprises sur le terrain.

La croissance considérable de l’industrie des fonds d’investissement, qui a besoin de toujours plus d’obligations d’entreprises pour générer des fonds, est à l’origine d’une nouvelle bulle obligataire qui a toutes chances d’éclater un jour, atteignant 10,17 billions de dollars en 2018.

Trop de capital des investisseurs (institutionnels) est à la recherche de rendements élevés, et les entreprises en profitent, y compris celles à la rentabilité nulle ou faible (« junk bonds »). Plus l’activité est risquée, plus les taux d’intérêt sont élevés pour attirer les investisseurs. Une fois que l’économie ralentira et que ces « sociétés zombies » commenceront à faire défaut sur leurs prêts ou obligations, les investisseurs pourraient vendre massivement. L’interdépendance et l’effet d’entraînement, avec l’augmentation des créances douteuses, pourraient facilement déboucher sur une nouvelle crise financière, encore plus importante que la dernière.

La société et l’environnement marginalisés

L’industrie hyperconcentrée de l’investissement a créé une distance toujours plus grande entre le financier ultime, c’est-à-dire l’investisseur qui place son argent à travers des fonds d’investissement, et l’impact des activités des entreprises sur la société et l’environnement.

Les gestionnaires de fonds d’investissement achètent des actions et/ou des obligations de centaines de multinationales pour constituer un « fonds », et suivent le même processus pour créer des centaines de fonds, qui sont ensuite proposés aux investisseurs. Le nombre considérable des firmes incluses dans ces fonds rend trop coûteux pour les gestionnaires d’examiner minutieusement l’impact sur le terrain de chacune des entreprises détenues. Les gestionnaires ne rendent d’ailleurs publics que le nom de quelques-unes des entreprises incluses dans leurs fonds.

De plus, les grands gestionnaires de fonds d’investissement sous-traitent leurs droits de vote à des sociétés mandataires, telles que ISSet Glass Lewis, qui votent généralement en faveur des dirigeants et de leur stratégie de maximisation des profits pour les actionnaires, et contre les résolutions en assemblée générale promouvant un comportement plus responsable. Ils permettent ainsi aux entreprises d’ignorer les intérêts des travailleurs et des communautés, de même que les craintes liées au changement climatique.

Le patron de BlackRock a écrit une lettre ouverte en 2018 pour dire aux multinationales qu’elles doivent apporter une « contribution positive à la société », et en janvier 2020 une autre, très commentée, annonçant des initiatives pour mieux évaluer les risques climatiques et environnementaux des multinationales dans lesquelles BlackRock investit. Mais en coulisses, BlackRock a fait pression contre les règles européennes l’obligeant à divulguer les risques ou impacts sociaux et environnementaux de ses fonds et à en assumer la responsabilité.

Une banque néerlandaise, ING, qui vend ce type de fonds d’investissement à des clients individuels, utilise même comme argument publicitaire qu’ils peuvent dormir pendant que la banque gère leur argent. L’information fournie porte uniquement sur les bénéfices réalisés par leurs fonds. Pourtant, des études montrent les fonds d’investissement offerts par les banques néerlandaises à leurs clients financent des entreprises d’huile de palme aux pratiques douteuses.

Récemment, les militants écologistes ont commencé à interpeller les fonds d’investissement sur leur responsabilité dans le financement de projets destructeurs. Les Amis de la Terre (États-Unis), par exemple, ont attaqué BlackRock pour avoir investi des milliards dans des entreprises qui alimentent le changement climatique, la destruction de l’environnement et les violations des droits humains, comme les multinationales pétrolières et gazières, minières et d’huile de palme.

Encadré :

Autres acteurs financiers qui fournissent des services aux multinationales

  • Le coût du financement des multinationales dépend fortement des agences de notation de crédit, qui évaluent leur rentabilité. Leurs notes sont déterminantes pour les décisions de prêt et d’investissement et sont aussi recherchées que redoutées à l’échelle mondiale. Ces agences sont payées par l’entreprise qu’elles analysent – un conflit d’intérêts dont peut découler une certaine pression à en exagérer la valeur. Les notations des agences ne sont pas légalement tenues aujourd’hui de tenir compte des impacts sociaux et environnementaux, à moins que ceux-ci ne menacent la rentabilité de l’entreprise.
  • Les bourses permettent la négociation des actions d’une entreprise et sont elles-mêmes des firmes à but lucratif. Elles fixent les règles sur la manière dont les entreprises cotées doivent publier leurs prospectus et rapports annuels.
  • L’essor des fonds de pension privatisés a contribué à faire de la valeur actionnariale la priorité absolue : lorsqu’ils investissent dans des actions d’une entreprise, ils attendent des rendements allant jusqu’à 7%, sans prendre aucunement leurs responsabilités quant aux conséquences. BlackRock a fait pression avec succès pour que l’UE introduise un régime paneuropéen de fonds de pension, ce qui augmentera la demande d’actions et d’obligations d’entreprises.
  • Les compagnies d’assurance non seulement protègent les multinationales contre les dommages et les vols, mais elles fournissent également une assurance à leurs dirigeants pour tout acte répréhensible et pour les frais juridiques qui pourraient en découler. Sans sociétés d’assurance et de réassurance, aucun projet d’infrastructure ne pourrait voir le jour. Afin de limiter le prix des primes d’assurance, les compagnies d’assurance investissent dans des obligations, dans l’immobilier, dans des hypothèques titrisées, et dans une moindre mesure dans des actions et dans certains instruments financiers complexes, alimentant ainsi la financiarisation du logement et des entreprises.
  • Les acteurs les plus prédateurs de l’industrie financière sont sans doute les fonds spéculatifs ou hedge funds et les fonds de capital-investissement (private equity), qui attirent peu l’attention des militants ou des salariés des entreprises parce qu’ils ne divulguent presque aucune information, et qu’ils sont basés dans des juridictions opaques et des paradis fiscaux, et à peine soumis à la réglementation européenne ou américaine.
    Les fonds de private equity se défendent en faisant valoir leur rôle de financement et d’amélioration de la gestion des entreprises, mais ils ne rachètent que des entreprises qui peuvent offrir des rendements financiers élevés à court terme, tout en transférant la dette liée au rachat sur l’entreprise elle-même. Il en résulte des suppressions d’emplois et une diminution de l’investissement industriel. Aux Pays-Bas, des fonds de capital-investissement ont racheté des jardins d’enfants subventionnés et des foyers pour personnes âgées, ce qui a entraîné des pertes d’emplois et une dégradation des soins.
    Les hedge funds sont pilotés par des gestionnaires d’actifs privés qui touchent de juteux honoraires pour générer des rendements élevés à court terme avec l’argent d’investisseurs fortunés, y compris des fonds de pension privés, démultipliés au moyen de prêts risqués. Ils utilisent des superordinateurs et des algorithmes pour développer des stratégies spéculatives risquées sur des actions, des obligations, des produits dérivés, de l’immobilier, etc. Ils représentent souvent la majorité de ceux qui négocient au quotidien en bourse, et peuvent même spéculer pour réduire les cours des actions et en tirer un profit (« vente à découvert » ou short selling).

Spéculation sur l’énergie et l’alimentation

Le secteur financier a également encouragé les multinationales à adopter des instruments financiers de plus en plus complexes afin de préserver leur rentabilité, mais avec à la clé un effet d’entraînement sur l’économie et la société en général. Par exemple, pour aider les grandes entreprises à éviter les risques de pertes financières ou de variations de prix (« couverture » ou hedging), les banques d’investissement ont développé des produits financiers dérivés (également appelés swaps, futures/forwards, options), qui sont des contrats fixant les prix en fonction d’un pari sur leur évolution. Les contrats sur instruments dérivés sont pour la plupart négociés hors bourse (over the counter, OTC) à l’abri des regards du public, et ils ont doublé de valeur depuis la crise financière, avec jusqu’à 640 000 milliards de dollars de montants notionnels en circulation. Ces instruments financiers peuvent se révéler extrêmement dangereux, comme l’ont montré les dernières crises financières, et ont pour cette raison été qualifiées d’« armes financières de destruction massive ».

Le dérivé le plus négocié est lié aux taux d’intérêt. Il est vendu comme une assurance contre la hausse des taux. Les banques ont été accusées de ne pas avoir expliqué que ces « swaps » pouvaient également avoir pour effet d’obliger des entreprises, des municipalités et même des agriculteurs à payer les banques lorsque les taux d’intérêt n’augmentent pas mais baissent – ce qu’ils ont fait de façon spectaculaire après la crise financière. Aux Pays-Bas, les banques ont même imposé ces swaps à des petites et moyennes entreprises (PME) qui avaient contracté des prêts : pas de swap, pas de crédit, même si ces PME étaient peu conscientes des risques potentiels et finissaient par payer un prix très élevé. En d’autres termes, les « services » bancaires peuvent finir par servir bien davantage la banque que ses entreprises clientes.

Dans le cas des dérivés sur les matières premières, les bourses spécialisées jouent un rôle crucial dans la fixation du prix de marchandises comme le pétrole, le gaz, les minerais, le blé, ainsi que des produits comme le café et le cacao. Ces marchés accueillent de nombreux acteurs financiers, qui mettent en place l’infrastructure pour les échanges, conçoivent les contrats dérivés, fournissent des analyses et facilitent le négoce de couverture et de spéculation.

En théorie, les dérivés sur les matières premières garantissent un certain prix et une certaine date de livraison pour les producteurs qui vendent et les transformateurs qui achètent des produits énergétiques ou alimentaires. Pourtant, l’offre et la demande de contrats sur les bourses de matières premières fixent le prix en partie sur la base de paris quant à la production future, et en partie en fonction de stratégies de spéculation qui ne sont pas liées aux coûts de production. Ceux qui négocient des dérivés n’ont pas non plus l’obligation de prendre en compte la façon dont ces matières premières sont produites et consommées. Il n’est donc pas étonnant que l’augmentation des émissions de CO2 n’ait pas mis fin au négoce de produits dérivés sur les énergies fossiles, ni que ce système n’ait jamais assuré que les agriculteurs soient correctement rémunérés. En juillet 2019, 16 ONG ont écrit au London Metal Exchange pour mettre en lumière la vacuité de sa politique d’ « approvisionnement responsable ».

Après 2008, une campagne européenne a dénoncé la spéculation sur les prix des produits de base après d’énormes pics entre 2006 et 2008, et a remporté une victoire législative partielle en 2014. Fin 2019, cependant, ces règles européennes étaient remises en cause. Les grandes multinationales de production et de négoce de pétrole et de gaz, comme Shell, se livrent de plus en plus à des échanges spéculatifs. La question est de savoir si cela leur permet de manipuler les prix des énergies fossiles afin que les énergies renouvelables restent moins attrayantes financièrement.

La financiarisation des entreprises

La pression à la rentabilité n’a pas seulement conduit à ignorer les problèmes environnementaux et sociaux, mais elle a également changé de manière fondamentale les modèles commerciaux des multinationales. Elle a encouragé les entreprises à investir leurs bénéfices, ou même l’argent issu des émissions d’actions et d’obligations ou de prêts, sur les marchés financiers et dans des juridictions offshore, plutôt que dans leur propre avenir à long terme – par exemple la recherche et l’innovation pour une transition juste, ou le paiement de leurs impôts, ou l’augmentation des salaires du personnel le moins bien rémunéré, ce qui pourrait contribuer à limiter la croissance des inégalités. Les grandes entreprises technologiques, par exemple, ont placé [environ 1000 milliards de dollars offshore, dont la moitié dans des obligations d’entreprises, tout en empruntant près de 110 milliards de dollars à des taux d’intérêt plus bas.

Certaines multinationales ont même décidé de fournir leurs propres services financiers et d’investissement. Des supermarchés comme Tesco et Carrefour, par exemple, offrent divers services de banque et d’assurance, des négociants en matières premières comme Cargill fournissent des services de crédit et de produits dérivés aux agriculteurs, et les filiales financières des constructeurs automobilesfournissent des services de crédit, d’assurance et de crédit-bail. Bien sûr, ces services financiers visent à faciliter l’achat de nouveaux produits ou services, parfois avec des coûts non anticipés pour les consommateurs. Certaines multinationales tirent une partie de plus en plus importante de leurs profits de ce type d’activités financières.

Les géants de la technologie ont également lancé leurs propres services financiers et investi dans la fintech. Amazon a entre autres investi dans Greenlight Financial, qui permet aux enfants d’avoir des cartes de paiement, les parents contrôlant leurs dépenses en ligne via une application. La dernière initiative en date de financiarisation est le projet de Facebook d’émettre sa propre monnaie numérique, Libra, gérée par une entité distincte, et utilisant la technologie blockchain. La cible de ces firmes technologiques n’est sans doute pas les services financiers en tant que tels, mais les données qu’ils pourront ainsi obtenir sur les achats et les transactions de leurs clients.

Le scénario catastrophe

Des multinationales qui peuvent obtenir facilement des financements – soutenues par et dépendantes de prêts, de leur valeur boursière, de notations de crédit favorables, et protégées par des compagnies d’assurance et des produits dérivés – sont peu incitées à engager une transition rapide et à mettre fin à leurs pratiques sociales et environnementales abusives, même lorsqu’elles sont ciblées par la société civile. Au contraire, l’augmentation des actifs en d’actions et obligations accentue la pression sur les entreprises pour qu’elles génèrent des profits à court terme en exploitant leurs chaînes de valeur.

Cette pression insatiable a pu être observée dans le cas d’Unilever, dont l’ancien patron Paul Polman avait lancé des initiatives pour une production plus soutenable et a même supprimé les rapports financiers trimestriels destinés aux marchés. Cependant, dès que Kraft Heinz a lancé une offre publique d’achat hostile, Unilever a rapidement redonné la priorité à ses actionnaires, notamment en empruntant de l’argent pour racheter ses propres actions et en se lançant dans un programme de réduction de coûts.

Les dangers de l’irresponsabilité de l’industrie financière en matière d’évaluation des impacts sociaux et environnementaux et de ses pressions court-termistes sur les entreprises sont fortement mis en relief par la crise climatique. Depuis 2015, un groupe de banquiers centraux au sein « Réseau pour le verdissement du système financier » alerte sur le fait qu’un prix du carbone inadéquat et le changement climatique pourraient entraîner une instabilité financière ou des crises.

Les catastrophes climatiques entraîneront, par exemple, des sécheresses qui réduiront la production agricole ou des tempêtes qui détruiront des bâtiments commerciaux et des maisons ; en même temps, la nécessité d’une réduction rapide de l’utilisation des énergies fossiles et d’autres régulations associées affectera de nombreuses industries. Il en résultera des défauts sur les emprunts, une baisse des cours des actions et des obligations, un retrait massif des fonds d’investissement détenant des actions dans les industries basées sur les énergies fossiles et une volatilité extrême du prix des dérivés mal évalués. Ce qui affecterait tout le monde, y compris les petits épargnants ou les fonds de pension.

Certains superviseurs intègrent ce scénario pessimiste dans leurs « tests de résistance au carbone ». Le lobby financier, cependant, a bloqué les changements nécessaires – et s’est même opposé à des lois européennes obligeant les acteurs concernés à révéler s’ils évaluent ou non les impacts climatiques, environnementaux et sociaux négatifs des entreprises dans lesquelles ils investissent.

L’industrie préfère adhérer à des initiatives volontaires telles que les Principes sur la banque responsable du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) ou le groupe de travail sur la divulgation financière liée au climat (Task Force on Climate-related Financial Disclosure, ou TCFD). Mais, comme BankTrack l’a noté, les banques qui ont signé les principes de l’Équateur en 2003 refusent toujours de divulguer les projets problématiques qu’elles financent – au nom de la protection de la confidentialité de leurs clients.

Petit à petit, certains investisseurs en actions anticipent une future dévaluation des actifs liés aux énergies fossiles et poussent les entreprises à prendre des mesures contre le changement climatique. Une nouvelle législation européenne les incite d’ailleurs à le faire.

De nouvelles options pour des campagnes efficaces

L’industrie financière a utilisé avec succès des structures complexes et des lobbyistes bien nantis pour ne pas avoir à rendre de comptes sur son impact pour les gens et la planète. Les réformes entreprises à la suite de la crise financière ne l’ont pas empêché de se mettre au service de multinationales aux pratiques contestables et de financiariser davantage l’économie et la société.

Les organisations de la société civile ont obtenu quelques succès dans leurs campagnes contre le soutien du secteur financier à ces multinationales et à leurs projets douteux. Cependant, la vaste gamme d’instruments à disposition de la finance a permis aux multinationales de passer outre ces campagnes et de saper une myriade d’initiatives volontaires.

Cela montre la nécessité de faire pression en faveur de mesures juridiquement contraignantes, allant jusqu’à l’interdiction, sur de nombreux acteurs et instruments financiers dans la chaîne de valeur de financement et d’actionnariat. La colère du public contre les inégalités croissantes et le changement climatique pourrait pousser les législateurs et les régulateurs à prendre des mesures plus audacieuses ou à élire des dirigeants plus radicaux, capables de mettre en œuvre des systèmes de financement alternatifs.

L’une des principales priorités serait de s’attaquer à des problèmes structurels comme les banques « trop grandes pour faire faillite » et une industrie de l’investissement en pleine expansion mais sous-réglementée. Pourquoi devraient-ils être autorisés à être si gros et à engranger des bénéfices cumulés de centaines de milliards sans aucune obligation de financer une transition juste ? La faiblesse des réglementations en matière de concurrence ainsi que les accords de commerce et d’investissement permettent à ces géants de la finance de se développer et d’aider les entreprises à devenir elles-mêmes toujours plus grosses et plus concentrées, sans assumer leur responsabilité sociale.

Le secteur financier doit être radicalement réformé pour servir la société par le biais de petites banques et de services financiers démocratiquement responsables. Il y a au moins six réformes urgentes :

1) Changer les lois afin que le secteur bancaire soit réduit et diversifié, et que les fonds d’investissement soient strictement réglementés ou éliminés.

2) Créer une agence de notation publique ou exiger des agences de notation privées qu’elles analysent les pratiques abusives et les impacts environnementaux ou sociaux des entreprises qu’elles notent.

3) Imposer des sanctions aux banques d’investissement qui émettent des actions ou des obligations pour des multinationales destructrices.

4) Réglementer les bourses pour exiger des prospectus ou des rapports divulguant les impacts sociaux et environnementaux des entreprises cotées, et interdire la cotation de firmes ayant un lourd passif dans ce domaine.

5) Mettre fin à la fixation des prix de l’énergie et des produits alimentaires par le négoce des produits dérivés et la spéculation, en les fondant plutôt sur des coûts de production soutenables.

6) Interdire les activités « socialement inutiles » telles que le trading à haute fréquence et le trading basé sur des algorithmes, le prêt/emprunt de titres pour spéculer, le dépouillement d’actifs d’entreprises par les fonds de capital-investissement, ou encore le prêt à des hedge funds qui recourent à des instruments financiers extractifs et spéculatifs.

L’expérience montre qu’on ne peut obtenir de lois significatives et contraignantes sans une lutte prolongée et déterminée contre un lobby financier extrêmement puissant. Même après avoir remporté une victoire législative, la société civile doit empêcher le lobby financier de manipuler les normes techniques élaborées par le régulateur et de retirer ce faisant leurs dents aux lois. Surtout, elle devrait exiger que les superviseurs et les régulateurs disposent du mandat légal et des ressources nécessaires pour faire appliquer des réglementations financières de manière stricte, soutenir les alternatives et rendre des comptes au public.

Il n’y aura pas de changement réglementaire sans mettre fin aux efforts du secteur financier pour affaiblir ou tuer dans l’oeuf législations et régulations. La campagne #ChangeFinance a réussi à obtenir l’engagement de 576 candidats au Parlement européen en 2019 de garder leurs distances avec le lobby financier. Il y a eu des actions de suivi, mais il faut mettre davantage l’accent sur les dangers si le secteur financier parvenait à ses fins. Cela impliquerait de laisser plus de place aux voix des citoyens et de promouvoir les nombreuses alternatives existantes ou proposées.

Parmi les réformes réglementaires proposées, celle du développement d’un secteur financier diversifié pour financer une transition juste est cruciale. Les coopératives responsables, les banques éthiques et les banques publiques démocratiquement gouvernées devraient devenir des alternatives crédibles pour les citoyens comme pour les entreprises.

L’industrie financière est devenue un maître plus qu’un serviteur, qui extrait la richesse des entreprises sans se soucier des conséquences. S’attaquer à ce bastion sera une étape clé pour mettre fin aux activités abusives et destructrices des multinationales, dans le cadre d’un démantèlement d’industries de services irresponsables afin d’accélérer la transition vers des sociétés justes et soutenables.

Myriam van der Stichele

 

 

Traduit de l’anglais par Olivier Petitjean

Cet article est tiré de la publication annuelle du Transnational Institute ’State of Power 2020’, dont le thème est cette année « La multinationale ».

En partenariat avec le Transnational Institute, nous traduisons progressivement une sélection d’articles de chercheurs, d’experts et de militants sur la réalité et l’avenir des grandes entreprises dans le monde d’aujourd’hui.

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Selon l’armée, « un détachement de l’Armée nationale populaire a été la cible, ce jour 9 février 2020 à 10 h 50, dans la zone frontalière de Timiaouine, à Bordj Badji Mokhtar, en 6e région Militaire, d’un kamikaze à bord d’un véhicule tout-terrain piégé ». « Aussitôt identifié, le militaire chargé du contrôle de l’accès est parvenu à mettre en échec la tentative d’entrée en force du véhicule suspect. Cependant, le kamikaze a fait exploser son véhicule, causant le décès du militaire en faction. »

Le jeune soldat en faction, Benadda Brahim, la vingtaine, issu de Relizane, dans l’ouest du pays, a été tué dans l’attaque. Le président Abdelmadjid Tebboune a exprimé ses condoléances à ses proches sur les réseaux sociaux. Le soldat, salué comme un « martyr » sur les réseaux sociaux, « a criblé de balles le véhicule qui fonçait sur la caserne pour l’arrêter avant que le kamikaze ne se fasse exploser avec son 4×4 », expliquent nos sources. Le patron de l’armée, le général major Saïd Chengriha, a également présenté ses condoléances aux proches du soldat, saluant « les éléments du détachement qui ont pu déjouer et mettre en échec cette tentative désespérée en quête d’impact médiatique ».

« L’assaillant voulait profiter de l’effet de surprise en opérant en milieu de matinée (10 h 50) : la plupart des attentats dans la région sahélienne se produisent ou à la tombée du jour ou très tôt le matin, à l’aube, pour profiter de l’obscurité », affirme une source. Vingt minutes après l’attaque kamikaze, des hélicoptères de combat des forces aériennes algériennes ont ratissé les environs et la bande frontalière algéro-malienne, alors que le niveau d’alerte des forces de combat a été élevé avec augmentation des rotations des avions de surveillance de toutes les frontières avec le Mali, le Niger et la Libye.

« Des règles d’engagement très strictes ont été communiquées aux unités de combat dans toutes les régions frontalières », assurent nos sources, qui craignent le remake de l’attaque de Tiguentourine, en janvier 2013, quand des terroristes d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) ont pris en otage les employés d’un site gazier. Les assaillants étaient venus du nord du Mali, passés en Libye, puis ont frappé dans cette zone du Sud-Ouest algérien. « Des attaques provenant au-delà de nos frontières sont toujours une menace », explique notre source à Alger.

Si aucune revendication n’a été rendue publique jusqu’à maintenant, tous les regards se portent sur le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) de Iyad Ag Ghali, proche d’Al-Qaïda. « Cet attentat prouve que les groupes armés terroristes restent bien implantés dans le Nord-Mali, particulièrement dans l’Adrar des Ifoghas (massif montagneux) », détaille un expert.

Il rappelle que « le GSIM a mené plusieurs attaques similaires au Mali et au Niger ». Au Mali, le 24 février, un véhicule piégé explose avec ses deux occupants à l’entrée du camp militaire de Koulikoro (deux militaires et civil maliens blessés), une attaque revendiquée par le GSIM ; le 22 juillet, deux soldats français et cinq soldats estoniens sont blessés par l’explosion d’un véhicule à l’entrée d’une base française à Gao. Le GSIM a également revendiqué l’attaque du camp de l’armée nigérienne à Inates avec deux véhicules kamikazes en juillet 2019.

Selon nos sources, le poste avancé ciblé dans la région de Timiaouine fait partie d’un réseau de défense et de surveillance maillant les très longues frontières terrestres du pays (6 511 km en tout). La guerre en Libye et l’instabilité sécuritaire au nord du Mali ont poussé le commandement militaire algérien à opter pour une stratégie de projection de force massive, installant des casernes et des secteurs opérationnels dans plusieurs localités dans les confins de l’immense Sahara. Plusieurs dizaines de milliers de militaires, de gendarmes et de gardes-frontières surveillent la frontière avec la Libye, le Mali et le Niger, appuyés par des unités blindées, l’aviation de reconnaissance et de combat et la surveillance électronique. Selon le bilan officiel de l’armée, 15 terroristes ont été éliminés à travers le territoire alors que 25 autres ont été arrêtés et 44 se sont rendus. Ces derniers sont majoritairement des éléments algériens activant dans les groupes armés du nord du Mali et qui se retrouvent coincés par les opérations françaises au Mali et l’étau de l’ANP à la frontière algérienne.

 

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Le bilan de l’épidémie de coronavirus 2019-nCoV a dépassé le nombre de décès causés par l’épidémie de syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) de 2002-2003. On craint de plus en plus que l’infection se propage de personne à personne plus facilement qu’on ne le soupçonnait au départ.

Le coronavirus du SRAS a infecté un peu plus de 8.000 personnes et a fait 774 victimes à l’international entre novembre 2002 et juillet 2003, avant qu’on ait pu l’endiguer. Depuis son apparition au début de décembre 2019, il a infecté au moins 40.350 personnes et causé 908 décès, tous, sauf deux, en Chine continentale. En outre, on a signalé 89 décès dimanche et l’on a recensé 2656 nouveaux cas. Le samedi, on a signalé 3399 cas. En dehors de la Chine continentale, 368 cas sont confirmés.

La grande majorité des cas et des décès surviennent dans la province du Hubei, l’épicentre de l’épidémie. Le virus se serait propagé à partir de chauves-souris ou de serpents infectés à des personnes qui travaillaient dans les champs. Ou bien qui faisaient des achats dans un marché d’alimentation vivante à Wuhan, la capitale du Hubei, et la plus grande ville de Chine centrale, avec une population de 11 millions d’habitants. On pensait au départ que la transmission ne se faisait que par contact étroit avec une personne infectée. Mais aujourd’hui, les chercheurs pensent que des cas existent où le virus s’est fait transmettre par une exposition passagère. Si cela s’avère exact, le virus a plus de chances de continuer à se propager, tant en Chine que dans le monde entier.

Hier, l’Australian Financial Review a cité l’opinion de Neil Ferguson, expert en maladies infectieuses au Collège Impérial de Londres. Il a dit: «on a détecté seulement 10 pour cent ou moins de toutes les infections en Chine et un quart dans d’autres pays». a déclaré Ferguson: «Nous pensons que la taille de l’épidémie double environ tous les cinq jours. Les preuves d’un ralentissement en Chine ne sont pas concluantes.»

Des personnes portant des masques, marchant dans une station de métro, à Hong Kong [Crédit: AP Photo/Kin Cheung]

Les autorités chinoises espèrent néanmoins que les mesures prises pour endiguer la propagation de 2019-nCoV ont été suffisantes, car les semaines de réduction des transports et l’arrêt virtuel de la plupart des industries doivent prendre fin aujourd’hui. Dans tout le pays, des dizaines de millions de personnes vont commencer à reprendre le travail après les vacances du Nouvel An lunaire qui ont été prolongées de 10 jours.

Depuis le 22 janvier, le gouvernement a tenté d’empêcher les déplacements à l’intérieur ou à l’extérieur de Wuhan. Ensuite, on a étendu les mesures de quarantaine à toute la province du Hubei, touchant près de 60 millions de personnes. Dans toute la Chine, on a réduit les services de transport et on a annulé pratiquement tous les événements et rassemblements publics, ou les gens sont restés à l’écart.

L’effet social et économique a déjà été énorme. Le Global Times, journal public en langue anglaise, a rapporté que le nombre de passagers sur le réseau ferroviaire chinois avait diminué de 85,4 pour cent samedi par rapport à la même période l’année dernière. Le Guardian a qualifié les principaux centres urbains de Chine de «villes fantômes». Des millions de personnes sont restées chez elles autant que possible pour éviter l’infection.

Le Conseil d’État, dirigé par le Premier ministre Li Keqiang, a demandé aux employeurs de réintégrer leur main-d’œuvre par «lots» et de surveiller tout signe de pic d’infection. De nombreuses entreprises choisissent de ne pas rouvrir aujourd’hui, et d’attendre de voir ce qui se passe ailleurs. Toute région où une recrudescence des cas se produit est susceptible d’être confrontée à des fermetures d’entreprises dirigées par l’État et à des restrictions strictes en matière de voyages et de rassemblements publics.

Le gouvernement du Parti communiste chinois et ses médias d’État cherchent anxieusement à apaiser l’immense colère du public face aux tentatives initiales du gouvernement à Wuhan et au niveau national de dissimuler qu’une nouvelle épidémie de coronavirus était en cours.

La police a menacé le docteur Li Wenliang de Wuhan, ainsi que sept de ses collègues, pour avoir fait de «faux commentaires». Ils avaient discuté sur un blog le 30 décembre de l’émergence d’un nouveau virus semblable au SRAS. Cet incident est devenu un symbole de l’incompétence répressive du régime et de son indifférence à l’égard de la vie de la population. Pendant des semaines, les autorités provinciales et nationales savaient qu’elles faisaient face à une pandémie potentielle. Mais ils n’ont émis aucun avertissement de santé publique, alors que des millions de personnes se déplaçaient à Wuhan pour les vacances du Nouvel An.

Li Wenliang a été lui-même infecté alors qu’il soignait des patients et est décédé des suites de complications causées par le virus le 6 février. Sa mort tragique a provoqué un déferlement de chagrin et d’indignation sur les plateformes de médias sociaux. Une déclaration qu’il aurait faite, «une société saine ne peut pas avoir une seule voix», a été largement interprétée comme une condamnation de la censure et de la répression de l’État. Un hashtag #WeWantFreedomofSpeech a été repris sur Weibo, l’équivalent chinois de Twitter.

Les commentaires faits avant que le hashtag et la discussion soient enlevés par les censeurs, comprenaient: «L’article 35 de la Constitution — les citoyens ont la liberté de parler, de publier, de défiler et de protester»; «Vous m’avez dit que la liberté d’expression est un droit légitime des citoyens, mais vous ne m’avez jamais donné la liberté»; et «Nous voulons la liberté d’expression». Je veux la liberté d’expression. Nous voulons la liberté de manifester. Rendez-nous nos droits naturels.»

La revendication de la liberté d’expression et l’invocation de la constitution de la République populaire de Chine ont été reprises par un groupe de dix universitaires à Wuhan. Le 7 février, ils ont publié une lettre ouverte condamnant le traitement de Li Wenliang et des autres médecins. Selon le Financial Times (FT), la lettre disait :

«Ce que les huit médecins ont fait et dit est pleinement conforme à l’esprit [de la constitution]. La punition […] est donc inconstitutionnelle et contraire à la volonté du public». La lettre se termine par un appel au gouvernement à s’abstenir de «toute mesure qui limiterait la liberté d’expression.»

Le 7 février, le FT a rapporté qu’on a publié aussi une lettre séparée, adressée au Congrès national du peuple, le parlement chinois (qui n’est qu’un cache-sexe). Les auteurs — un groupe de «grands intellectuels publics» selon le journal — ont fait une déclaration. Ils ont dit:

«Nous affirmons, à partir d’aujourd’hui, qu’aucun citoyen chinois ne doit se faire menacer par un quelconque appareil d’État ou groupe politique pour ses paroles […] L’État doit immédiatement cesser de censurer les médias sociaux et de supprimer ou bloquer les comptes.»

Les médias contrôlés par l’État autorisent la publication de certaines critiques sur la gestion du virus et le traitement de Li Wenliang. Mais c’est principalement pour détourner la colère du public du président Xi Jinping et du régime central et la diriger vers la ville de Wuhan et les gouvernements provinciaux de Hubei.

C’est ce qu’affirme une chronique du Global Times d’aujourd’hui: «C’est en effet regrettable qu’on a réduit au silence son avertissement [celui de Li Wenliang] et qu’il n’ait pas réussi à motiver les différentes autorités à agir. Cet avertissement a partiellement conduit à la lutte nationale actuelle contre le virus mortel. Les autorités de Wuhan doivent présenter des excuses à Li, et les fonctionnaires de Wuhan et de la province de Hubei doivent présenter des excuses aux habitants de Wuhan et à l’ensemble du pays.»

Si les fonctionnaires de Wuhan et du Hubei semblent susceptibles de devenir les boucs émissaires, il est loin d’être clair si cela suffira à apaiser le mécontentement.

James Cogan

 

 

Article paru d’abord en anglais, WSWS, 10 février 2020

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Kirk Douglas, acteur important du cinéma américain de la fin des années 1940 au début des années 1970, est mort de causes naturelles chez lui à Beverly Hills, en Californie, le 5 février à l’âge de 103 ans. L’un des principaux acteurs de l’après-guerre, il a également contribué à mettre fin à la liste noire anticommuniste en engageant et en ajoutant au générique le scénariste Dalton Trumbo pour le film Spartacus (1960).

Douglas a apporté son dynamisme reconnu à des dizaines de films, dont beaucoup de qualité, parmi lesquels Out of the Past (Jacques Tourneur, 1947), Champion (Mark Robson, 1949), Ace in the Hole (Billy Wilder, 1951), The Bad and the Beautiful (Vincente Minnelli, 1952), Paths of Glory (Stanley Kubrick, 1957), Spartacus (Kubrick, 1960), Two Weeks in Another Town (Minnelli, 1962) et Seven Days in May (John Frankenheimer, 1964).

Kirk Douglas et Lana Turner dans «The Bad and the Beautiful»

La carrière de l’acteur exprime certaines des forces résilientes du cinéma américain émergent suite aux purges anticommunistes maccartistes, et des limites imposées et acceptées par Hollywood suite à ce qui était essentiellement la criminalisation des idées de gauche au début des années 1950.

Douglas est né Issur Danielovitch en décembre 1916 – quatre mois avant l’entrée des États-Unis dans la Première Guerre mondiale et 11 mois avant la révolution menée par les bolcheviks en Russie – à Amsterdam, New York, une petite ville industrielle de la vallée de Mohawk connue pour sa fabrication de tapis.

Dans son autobiographie, The Ragman’s Son (1988), Douglas a raconté son enfance dans le «East End» d’Amsterdam, à l’opposé du quartier des riches de Market Hill. Lui, ses parents et ses six soeurs vivaient dans une «maison en bois grise délabrée, la dernière maison au bas d’une rue en pente, à côté des usines, de la voie ferrée et de la rivière Mohawk».

Dans cette même autobiographie, Douglas a écrit qu’il était «né dans une pauvreté abjecte. Mes parents sont venus ici de Russie, des immigrants illettrés». Les parents de Douglas étaient des Juifs qui ont émigré, son père en premier, aux États-Unis en 1908-1910 pour échapper à l’oppression et à la misère de la société tsariste.

Douglas décrivait son père, Herschel, né vers 1884, comme l’un de ces «paysans ignorants» qui, lorsqu’ils étaient enrôlés dans l’armée, «avaient du foin attaché sur une manche et de la paille sur l’autre, afin de pouvoir distinguer leur main droite de leur main gauche». Son père était ramasseur de chiffons et brocanteur à Amsterdam, travaillant à partir d’une charrette à chevaux.

Sa mère, née Byrna Sanglel, écrit Douglas, est «issue d’une famille de fermiers ukrainiens… Elle voulait que tous ses enfants naissent dans cette merveilleuse nouvelle terre, où elle pensait que les rues étaient littéralement pavées d’or». En Russie, la mère de Douglas avait vu un frère tué dans la rue par un de ces cosaques, «exalté par la vodka», qui «considérait comme un sport de galoper dans le ghetto et de fendre quelques têtes de Juifs».

Douglas a occupé divers emplois dès son plus jeune âge, bien qu’il ait réussi à aller à l’université, à St-Lawrence University, également dans le nord de l’État de New York.

Il a d’abord été encouragé par un professeur de lycée d’Amsterdam à poursuivre sa carrière d’acteur. Après avoir obtenu son diplôme universitaire, Douglas, comme beaucoup d’autres avant et après lui, s’est installé à Greenwich Village à New York. Il entre à l’American Academy of Dramatic Arts, qui lui offre une bourse d’études. L’une de ses camarades de classe, qui l’aidera plus tard à lancer sa carrière cinématographique, est l’actrice Lauren Bacall. Après avoir servi dans la marine pendant la Seconde Guerre mondiale, Douglas retourne à New York et commence à trouver du travail dans la radio et le théâtre.

Douglas apparaît dans son premier film en 1946, The Strange Love of Martha Ivers (réalisé par Lewis Milestone, d’après un scénario du scénariste de gauche, Robert Rossen). Il commence une carrière à Hollywood à une époque intéressante, au plus fort de l’ère du film noir, alors que le cinéma américain est à l’un de ses moments les plus réalistes et les plus critiques. Comme d’autres de sa génération (dont Burt Lancaster, William Holden et Robert Mitchum), Douglas – à 30 ans ou presque – apporte déjà à ses premiers rôles une certaine connaissance de la vie et de ses difficultés.

Kirk Douglas et Robert Mitchum dans «Out of the Past» (1947)

Après une autre œuvre «sombre» et troublante, I Walk Alone (Byron Haskin, 1948), le premier des sept films dans lesquels il a joué avec Lancaster, Douglas a joué dans le film Out of the Past de Tourneur, basé sur un roman de l’écrivain américain de gauche Daniel Mainwaring. Douglas joue le rôle d’un gangster, Whit Sterling, déterminé à retrouver son ancienne amante (Jane Greer), qui lui a tiré dessus et lui a volé 40.000 dollars. Le personnage de Douglas est inhabituellement menaçant, mais il est suave et bien articulé, ses tendances meurtrières étant cachées autant que possible.

La WSWS a commenté en 2015 que Out of the Past était une œuvre «moralement et psychologiquement forte». «Compte tenu de son sujet, il y a très peu de violence manifeste dans le film… Pour sa part, Whit sourit et plaisante, et n’élève presque jamais la voix. Il n’a pas à le faire, son argent et son pouvoir commandent automatiquement le respect».

Champion, de Robson, dans lequel Douglas joue le rôle principal d’un boxeur luttant impitoyablement pour atteindre le sommet, a permis à l’acteur de se faire connaître. Le personnage de Midge Kelly qu’interprète Douglas trahit sans vergogne ses amis, associés et femmes au cours de cette «histoire d’un homme qui,» comme le proclame l’ouverture du film, «partant de la pauvreté la plus sordide, est devenu champion du monde».

Arthur Kennedy, Kirk Douglas et Paul Stewart dans «Champion» (1949)

Ace in the Hole est l’un des films les plus acerbes de Wilder (et l’un de ses rares échecs commerciaux), influencé, on pourrait le supposer, par le rôle infâme des médias dans la propagation de l’hystérie maccartiste de la fin des années 1940 et du début des années 1950, bien qu’il n’aborde la question de la manipulation trompeuse de l’opinion publique qu’au moyen d’une allégorie.

Douglas, désormais une véritable «star de cinéma», incarne un journaliste cynique et malchanceux, Chuck Tatum, qui tombe sur le cas d’un homme piégé dans l’effondrement d’une grotte au Nouveau-Mexique. Tatum («Je suis un assez bon menteur. J’ai beaucoup menti en mon temps») fait tout ce qui est en son pouvoir pour manipuler un public crédule, trop désireux de se laisser mener par le bout du nez. Il conspire avec un shérif local corrompu et ambitieux pour faire en sorte que la malheureuse victime ne soit pas secourue immédiatement («Si seulement j’avais une semaine de ça…»), afin que l’histoire reste à la une des journaux du pays.

Kirk Douglas dans «Ace in the Hole» (1951)

Dans The Bad and the Beautiful, l’un des nombreux films de Douglas réalisé par Minnelli, l’acteur incarne, une fois de plus, un personnage relativement impitoyable, un producteur hollywoodien non conformiste, Jonathan Shields, «cynique, rusé et démoniaque», selon les termes d’un commentateur, basé sur plusieurs personnages célèbres d’Hollywood. Le mélodrame se déroule en flashbacks. Trois personnages, un réalisateur, un scénariste et une actrice, réunis dans un bureau d’Hollywood, expliquent essentiellement pourquoi ils refusent d’avoir quoi que ce soit à voir avec Shields, en se basant sur des expériences passées amères.

Un thème commun émerge clairement dans plusieurs de ces films, associé à la critique générale de l’après-guerre du «rêve américain» et de la poursuite de la réussite «à tout prix». (Bien qu’en fait, dans le cas de The Bad and the Beautiful, le personnage de Douglas sacrifie les autres et lui-même dans l’effort, au moins en partie, de libérer «le potentiel créatif de son réalisateur, de son scénariste et de son actrice principale», comme l’observe le critique et historien du cinéma Thomas Elsaesser).

Kirk Douglas dans The Bad and the Beautiful (1952)

Il convient de noter que Douglas, dont la vie à la Horatio Alger, de la misère à la richesse, était, selon ses propres termes, si clichée «qu’elle en était incroyable», a su reconnaître la nature problématique du cadre dans lequel sa propre vie était souvent présentée comme la preuve des possibilités illimitées de l’Amérique.

L’historien du cinéma et spécialiste Joseph McBride, dans sa courte biographie de Douglas en 1976, affirme avec éloquence que «le filon vital qui traverse pratiquement tous ses films est une critique fougueuse et angoissée de l’éthique du succès américain».

Deux processus semblent agir simultanément, et parfois à contre-courant, dans un certain nombre de films de Douglas: d’une part, la capacité (et la détermination) indéniable de certaines personnes en Amérique, y compris issues de l’immigration ou de milieux pauvres, à s’élever, économiquement et culturellement, en s’appuyant sur la position et les ressources puissantes du capitalisme américain; d’autre part, le caractère discutable et instable du succès obtenu, qui conduit souvent à l’angoisse, à la culpabilité ou au doute intense du personnage central.

On se souvient du commentaire du réalisateur Rainer Fassbinder sur les perspectives du romancier allemand Theodor Fontane (1819-1898): «Il vivait dans une société dont il reconnaissait les défauts et pouvait décrire très précisément, mais tout de même une société dont il avait besoin, à laquelle il voulait vraiment appartenir. Il rejetait tout le monde et trouvait tout étranger et pourtant il a lutté toute sa vie pour être reconnu au sein de cette société».

Dans une interview de 1960, citée par McBride, Douglas commentait: «Toute notre vie, on rêve de vouloir jouer, d’incarner des rôles. Puis, si on y parvient, on devient une grande entreprise. Une multitude de choses qu’on n’a jamais demandées nous arrivent. Tout d’un coup, on est balloté de toutes parts et on a de la chance si on a les bons conseils».

Bien sûr, il est assez facile d’affirmer que tout cela s’est déroulé dans le cadre de l’acceptation générale par l’acteur et le libéralisme hollywoodien de la «démocratie américaine», au service de laquelle Douglas s’est souvent illustré officiellement, notamment lors des tournées du département d’État et d’autres opérations politiques. (Lancaster, qui a travaillé avec des réalisateurs européens tels que Luchino Visconti [The Leopard, Conversation Piece] et Bernardo Bertolucci [1900] dans les années 1960 et 1970, et qui est également apparu dans des œuvres oppositionnelles comme Executive Actionde David Miller-Dalton Trumbo, Last Gleaming de Robert Aldrich et Go Tell the Spartans de Ted Post, a adopté une ligne de conduite un peu plus ouvertement anti-establishment).

Mais là aussi, il faut distinguer l’artiste de l’acteur-public, avec sa carrière, ses succès financiers, ses conquêtes sexuelles sans fin et tout le reste. Douglas a eu l’honnêteté, en tant qu’artiste, de peindre et de laisser derrière lui des images peu flatteuses de la société américaine par ses interprétations et la vérité, en particulier, de ses émotions et de son «angoisse», quelle que soit la fonction qu’il ait pu exercer en tant que l’un de ses fidèles porte-parole pendant la guerre froide.

Les contradictions objectives qu’implique la réalisation d’un travail artistique sérieux dans des conditions où des pans entiers de la vie sociale étaient rendus inaccessibles par l’anticommunisme et l’autocensure de l’industrie cinématographique trouvent peut-être une expression particulière dans la qualité parfois excessive des performances de Douglas (dans Lust for Life[1956] de Minnelli par exemple), comme s’il fallait en faire trop avec si peu. Le critique Manny Farber, qui a fait la critique de Detective Story, a fait référence au «style de jeu de chien enragé» de Douglas et son «esprit de gymnaste».

Kirk Douglas dans «Lonely Are the Brave» (1962)

Dans son livre de 1976, McBride a noté que pour certains segments du public cinématographique, Douglas était «synonyme des personnages à la mâchoire en saillie, à la voix stridente et infatigablement pugnace qu’il joue habituellement à l’écran», des personnages dont les «gesticulations» et les «divagations» (selon l’expression de Farber) pouvaient être à la fois irritantes et gênantes. Dans le meilleur des cas, cependant, son «énergie et son intensité phénoménales» (McBride) ont donné vie à des conditions et des dilemmes contradictoires et dérangeants.

Douglas a eu la chance de travailler avec de nombreux réalisateurs de studio parmi les plus sérieux dans les années 1940, 1950 et 1960, en plus de ceux déjà mentionnés, dont John M. Stahl (The Walls of Jericho, 1948), Joseph L. Mankiewicz (A Letter to Three Wives, 1949), Michael Curtiz (Young Man with a Horn, 1950), Raoul Walsh (Along the Great Divide, 1951), William Wyler (Detective Story, 1951), Howard Hawks (The Big Sky, 1952), Richard Fleischer (20.000 lieues sous les mers, 1954, et The Vikings, 1958), Henry Hathaway (The Racers, 1955), King Vidor (Man Without a Star, 1955), André de Toth (The Indian Fighter, 1955), Robert Aldrich (The Last Sunset, 1961), Otto Preminger (In Harm’s Way) et Anthony Mann (The Heroes of Telemark, 1965)

Les années les plus marquantes de Douglas s’étendent de 1957 à 1963, où il fait partie des 25 vedettes de cinéma les plus populaires chaque année.

Paths of Glory, qui se déroule pendant le massacre de la Première Guerre mondiale, est l’une des œuvres les plus importantes de Douglas. Il y incarne un officier français, le colonel Dax, obligé de mener une mission suicide contre les lignes allemandes planifiée par l’état-major français, qui sait qu’elle ne peut aboutir. La hiérarchie militaire est tout à fait prête à voir le massacre de ses propres hommes. Après qu’une unité ait refusé d’avancer sur la voie du feu meurtrier allemand, le général Mireau (George Macready), pour détourner l’attention de son propre rôle dans le fiasco, décide de faire passer en cour martiale 100 hommes pour lâcheté. Ce seront finalement trois hommes qui écoperont.

Paths of Glory (1957)

Dax, avocat dans la vie civile, défend les trois soldats dans une procédure qui est une farce d’un point de vue juridique. La condamnation est prédéterminée. Dans son résumé, Dax dit au tribunal: «L’accusation n’a présenté aucun témoin. Il n’y a jamais eu d’acte d’accusation écrit contre les accusés. Et enfin, je proteste contre le fait qu’aucune sténographie de ce procès n’a été conservée. L’attaque d’hier matin n’a pas entaché l’honneur de la France… et n’a certainement pas fait la honte des combattants de cette nation. Mais cette cour martiale est une telle souillure et une telle honte. Les accusations portées contre ces hommes sont une moquerie de la justice humaine. Messieurs de la cour, déclarer ces hommes coupables serait un crime, qui vous hantera tous jusqu’à votre mort.» Mais c’est précisément ce que fait le tribunal, et trois hommes sont exécutés.

Dans l’une des dernières scènes, le général Broulard (Adolphe Menjou), membre de l’état-major, informe Mireau qu’il sera le bouc émissaire de toute l’affaire et offre ensuite le commandement de Mireau à Dax. Dax-Douglas répond: «Monsieur, voulez-vous que je vous suggère ce que vous pouvez faire de cette promotion?»

Lorsque Broulard exige des excuses, Dax répond avec fureur, dans l’une des meilleures scènes de Douglas: «Je m’excuse de ne pas avoir été tout à fait honnête avec vous. Je m’excuse de ne pas avoir révélé mes véritables sentiments. Je m’excuse de ne pas vous avoir dit plus tôt que vous êtes un vieil homme dégénéré et sadique. Et vous pouvez aller en enfer avant que je ne vous présente mes excuses maintenant ou à jamais!»

Kirk Douglas et Woody Strode dans «Spartacus» (1960)

Stanley Kubrick (après le licenciement d’Anthony Mann 10 jours après le début du film) a réalisé Spartacus, l’histoire épique de la révolte des esclaves dans la Rome antique, au premier siècle avant Jésus-Christ. Le film a été réalisé par la société de Douglas, Byrna Productions, qui porte le nom de sa mère. Le scénario, comme indiqué, a été écrit par Dalton Trumbo, figurant sur la liste noire, adapté du roman de 1951 de l’auteur de gauche Howard Fast, commencé en prison où Fast purgeait une peine de trois mois pour avoir refusé de fournir des noms au Comité des activités antiaméricaines de la Chambre des représentants.

Il y a des séquences intrigantes et puissantes dans Spartacus. Pour les créateurs, la révolte des esclaves dans le monde antique a clairement des parallèles avec la révolte des opprimés dans les temps modernes, y compris le mouvement des droits civiques en cours. Selon McBride, Douglas a souligné que son personnage principal «était un mélange complexe de l’animal et du spirituel, commençant comme un sous-homme brutal et brutalisé pour finalement trouver une conscience et devenir une figure de légende héroïque».

Kirk Douglas dans «Spartacus» (1960)

Dans une scène célèbre, après la défaite de la révolte des esclaves, les officiels romains tentent de localiser le chef des rebelles en promettant aux survivants qu’ils éviteront «la terrible punition de la crucifixion à la seule condition que vous identifiez le corps ou la personne vivante de l’esclave appelé Spartacus». Dans une scène désormais célèbre, chacun des survivants s’écrie: «Je suis Spartacus!»

Two Weeks in Another Town, basé sur un roman d’Irwin Shaw, est un examen plus approfondi de l’industrie cinématographique réalisé par Vincente Minnelli. Douglas est une ancienne vedette, Jack Andrus, frappé d’alcoolisme, qui se rend à Rome pour jouer un petit rôle dans un film qui sera réalisé par son ancien mentor, Kruger (Edward G. Robinson), et qui met en scène une jeune vedette du cinéma (jouée par George Hamilton). À la fin, après que Kruger ait subi une crise cardiaque débilitante, Andrus prend en charge la réalisation du film et le termine avec succès. Au lieu de la gratitude, il est confronté à la jalousie et à l’accusation qu’il a tenté de miner Kruger. Une atmosphère d’amertume et de désillusion imprègne les événements quasi décadents qui se déroulent.

Dans Seven days in May, fixé dans le futur, en 1974, un général de l’armée de l’air malhonnête décide d’organiser un coup d’État en opposition à la signature par le président américain d’un traité de désarmement avec l’Union soviétique. Lancaster incarne le général semi-fasciste James Mattoon Scott et Douglas, un colonel des Marines «Jiggs» Casey, tandis que Fredric March joue le rôle du président plutôt inapte Jordan Lyman.

Kirk Douglas et Burt Lancaster dans «Seven days in May» (1964)

Le roman à succès de Charles W. Bailey II et Fletcher Knebel a été inspiré par les activités du général Edwin Walker, une figure fasciste qui a démissionné en 1961 après qu’il ait été révélé qu’il endoctrinait les troupes sous son commandement avec ses opinions politiques d’extrême droite et avait décrit l’ancien président Harry Truman, l’ancien secrétaire d’État Dean Acheson et l’ancienne première dame Eleanor Roosevelt comme des sympathisants communistes. Bailey et Knebel ont également interviewé un autre réactionnaire extrême du haut commandement militaire américain, le général Curtis LeMay, l’une des inspirations des personnages du Dr. Strangelove de Kubrick (1964).

Dans le film de Frankenheimer, Casey apprend que Scott et le reste de l’état-major interarmées prévoient de mettre en scène une prise de contrôle militaire du gouvernement américain, en destituant Lyman et son cabinet. Selon ce plan, une unité secrète prendra le contrôle des réseaux de radio, de téléphone et de télévision du pays. Lyman et Casey s’efforcent de contrecarrer les plans de Scott, sans toutefois révéler leur existence au public américain. Le film comporte de nombreux aspects effrayants et visionnaires, et met en évidence la croissance cancéreuse et sinistre du «complexe militaro-industriel» au début des années 1960 et la fragilité de la démocratie américaine au plus fort de la prospérité d’après-guerre. Et que reste-t-il de cette démocratie six décennies plus tard?

La confrontation finale entre Lancaster-Scott et Douglas-Casey se déroule ainsi, où Scott lance:

– Vous êtes un propagateur, colonel. Vous vendez des informations. Connaissez-vous suffisamment votre Bible pour savoir qui était Judas? … Je vous ai posé une question.

– Êtes-vous en train de m’ordonner de répondre, monsieur ?

– Oui.

– Oui, je sais qui était Judas. C’était un homme pour qui je travaillais et que j’admirais… jusqu’à ce qu’il déshonore les quatre étoiles de son uniforme.

Bon nombre des films de Douglas vont durer. Il avait l’énergie, l’intelligence et le talent nécessaires pour éclairer la vie américaine d’une manière qui encourage la critique et la pensée indépendante.

David Walsh

 

Article paru en anglais, WSWS, le 10 février 2020

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Grèce, braderie de bases militaires aux États-Unis

février 11th, 2020 by Manlio Dinucci

Le Parlement grec a ratifié l’ ”Accord de coopération pour la défense réciproque”, qui concède aux États-Unis l’usage de toutes les bases militaires grecques. Elle serviront aux forces armées USA non seulement pour stocker des armements, s’approvisionner et s’entraîner, mais aussi pour des opérations de “réponse à l’urgence”, c’est-à-dire pour des missions d’attaque.

Particulièrement importante la base de Larissa, où l’US Air Force a déjà stocké des drones MQ-9 Reaper et celle de Stefanovikio, où l’US Army a déjà déployé des hélicoptères Apache et Black Hawk.

L’Accord a été défini par le ministre grec de la Défense, Nikos Panagiotopoulos, comme “avantageux pour nos intérêts nationaux, parce qu’il accroît l’importance de la Grèce dans la planification USA”. Importance que la Grèce a depuis longtemps : il suffit de se rappeler du sanglant coup d’état des colonels, organisé en 1967 dans le cadre de l’opération Stay-Behind dirigée par la Cia, auquel succéda en Italie la période des massacres commencée avec celle de Piazza Fontana en 1969.

  Lors de cette même année s’installa en Grèce, à Souda Bay dans l’île de Crète, un Détachement naval USA provenant de la base de Sigonella en Sicile, sous les ordres du Commandement USA de Naples. Aujourd’hui Souda Bay est une des plus importantes bases aéronavales USA/OTAN en Méditerranée, employée dans les guerres au Moyen-Orient et Afrique du Nord. À Souda Bay le Pentagone investira 6 nouveaux millions d’euros, qui s’ajouteront aux 12 qu’il investira à Larissa, annonce Panagiotopoulos, en le présentant comme une grande affaire pour la Grèce.

Le premier ministre Kyriakos Mitsotakis précise cependant qu’Athènes a déjà signé avec le Pentagone un accord pour la potentialisation de sa flotte de F-16, qui coûtera à la Grèce 1,5 milliards de dollars, et qu’elle est intéressée aussi par l’achat aux USA de drones et chasseurs F-35.

La Grèce se distingue en outre pour être dans l’OTAN, après la Bulgarie, l’allié européen qui consacre depuis longtemps à la dépense militaire le plus haut pourcentage du PIB (2,3%). 

L’Accord garantit aussi aux États-Unis “l’usage illimité du port d’Alexandroupoli”. Celui-ci est situé sur la Mer Égée au bord du Détroit des Dardanelles qui, reliant en territoire turc la Méditerranée et la Mer Noire, constitue une fondamentale voie de transit maritime surtout pour la Russie. De plus la Thrace Orientale limitrophe (la petite partie européenne de la Turquie) est le point où arrive de Russie, à travers la Mer Noire, le gazoduc TurkStream.

L’”investissement stratégique”, que Washington est déjà en train d’effectuer dans les infrastructures portuaires, vise à faire d’Alexandroupoli une des plus importantes bases militaires USA dans la région, en mesure de bloquer l’accès des navires russes à la Méditerranée et, en même temps, de contrecarrer la Chine qui souhaite faire du Pirée une importante escale de la Nouvelle Route de la Soie.

“Nous sommes en train de travailler avec d’autres partenaires démocratiques dans la région pour repousser des acteurs maléfiques comme la Russie et la Chine, avant tout la Russie qui utilise l’énergie comme instrument de son influence maléfique”, déclare l’ambassadeur USA à Athènes Geoffrey Pyatt, en soulignant qu’ ”Alexandroupoli a un rôle crucial pour la sécurité énergétique et la stabilité de l’Europe”. 

C’est dans ce cadre que s’insère l’”Accord de coopération pour la défense réciproque” avec les USA, que le Parlement grec a ratifié avec 175 voix pour, du centre-droit au gouvernement (Nouvelle Démocratie et autres) et 33 contre (Parti Communiste et autres), tandis que 80 ont déclaré “présent” selon la formule du Congrès USA, équivalent à l’abstention, en usage au Parlement grec. C’est Syriza qui s’est abstenu, la “Coalition de la Gauche Radicale” conduite par Alex Tsipras. D’abord parti de gouvernement, maintenant dans l’opposition, dans un pays qui, après avoir été obligé de brader sa propre économie, maintenant brade non seulement ses bases militaires mais le peu qui lui reste de sa souveraineté.

Manlio Dinucci

 

Article original en italien :

Grecia, svendita di basi militari agli Stati uniti

Édition de mardi 11 février 2020 de il manifesto

https://ilmanifesto.it/grecia-svendita-di-basi-militari-agli-stati-uniti/ 

Traduction : Marie-Ange Patrizio

 

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In Memoriam : L’auteur dédie ce papier au Général Qassem Souleimany, chef de la «brigade Jérusalem» des Gardiens de la Révolution iranienne, un des grand stratèges contemporains, le Giap du Moyen Orient, un des grands artisans de l’accession de l‘Iran au rang de puissance régionale majeure.

1- 1979-2019: 40 ANS D’UN GRAND BOULEVERSEMENT GÉOSTRATÉGIQUE.

L’année 1979 marque tout à la fois la signature du traité de paix entre Israël et l’Egypte (mars 1979), le renversement de la dynastie Pahlévi en Iran (février 1979), le déclenchement de la guerre irako-iranienne (septembre 1979) enfin l’assaut contre le sanctuaire de la Mecque en Novembre 1979, enfin pour clore cette année charnière, le début l’intervention soviétique en Afghanistan, le 25 decembre 1979.

Sur le plan économique, 1979 marque en outre l’arrivée au pouvoir le 4 Mai 1979, pour une décennie, de Margaret Thatcher au Royaume Uni, doublée, l’année suivante, par celle de son partenaire idéologique américain Ronald Reagan, avec, en corollaire, la montée en puissance du néo conservatisme et de l’ultralibéralisme, le triomphe de l’Ecole de Chicago avec son consensus de Washington et son équivalent européen le consensus de Bruxelles.

Le début d’une décennie de mondialisaiton heureuse avec les privatisations, la déréglementation, les délocalisations.Retour sur cette séquence à l’occasion du 41 me anniversaire de l’avénement de la République Islamique d’Iran, le 9 février 1979.

Le terrible consensus de Washington

Les Etats Unis vont imposer à l’Amérique latine le terrible «Consensus de Washington», – un corpus de mesures d’inspiration libérale concernant les moyens de relancer la croissance économique, notamment dans les économies en difficulté du fait de leur endettement comme en Amérique latine.

Bénéficiant du contexte de crise idéologique globale lié à l’effondrement du communisme soviétique, à la fin de la décennie 1989, ils vont généraliser ce consensus en l’imposant à l’Union Européenne par le biais du «Consensus de Bruxelles», son cortège de privatisation, de déréglementation et de délocalisation, avec, à la clé, une considérable destruction d’emploi en Europe, l’émergence des «tigres asiatiques» (Inde, Chine, Corée du Sud, Philippines etc..) et le bouleversement corrélatif de la géo-économie mondiale.

Autant d’événements dont les conséquences se font encore sentir de nos jours.

Si le traité de Washington, en Mars 1979, a restitué la Péninsule du Sinaï à l’Egypte, il a soustrait du même coup le plus grand état arabe du champ de bataille, privant ainsi le Monde arabe de toute possibilité de déclencher une guerre contre Israël, tant pour récupérer leurs droits (le plateau syrien du Golan, les fermes de Cheba’a du Liban), mais aussi et surtout les droits nationaux palestiniens et les territoires y afférents (Jérusalem Est, Cisjordanie, Gaza).

Depuis cette date, plus aucune guerre conventionnelle n’a opposé les états arabes et Israël. La guerre d’octobre 1973 aura été la dernière guerre livrée par les Etats arabes avec leurs armées régulières contre l’état Hébreu.

Sauf que la défection de l’Egypte du champ de bataille a été compensée par la chute de la dynastie Pahlévi en Iran, -le gendarme du Golfe et le ravitailleur énergétique d’Israël.

En conférant une profondeur stratégique aux contestataires à l‘ordre hégémonique israélo-américain dans la zone, l’avènement de la République Islamique Iranienne a induit un nouveau rapport de force au niveau régional.

Et, paradoxalement, depuis la signature du traité de paix égypto-israélien, et malgré la défection de l’Egypte, Israël n’a plus jamais remporté une victoire militaire décisive.

En 2000, l’état hébreu s’est retiré militairement du Liban, sous l’effet des coups de boutoir du Hezbollah, sans négociations directes, ni traité de paix. Le Liban avait déjà anticipé cet évènement en abrogeant sept ans auparavant, sous la pression populaire, le traité de paix libano-israélien conclu en A1983, sous la mandature du président phalangiste Amine Gemayel.

Un double standard dans l’histoire du conflit israélo-arabe, propulsant le Liban au rang de curseur diplomatique régional.

En 2006, Israël a même été contraint d’accepter un cessez le feu faute d’avoir vaincu le Hezbollah au terme d’une guerre de soixante jours, l’appui massif américain et les encouragements du chef du clan Hariri, le premier ministre Fouad Siniora, dont l’accolade à la secrétaire d’état Condoleeza Rice à Beyrouth sous les bombardements israéliens, constituera la marque suprême de l’infamie.

Sur le front sud d’Israël,  en dépit de quatre guerres successives contre l’enclave palestinienne, l’état hébreu n’a toujours pas réussi à terrasser le Hamas à Gaza, qui le nargue désormais avec ses missiles jusqu’à Tel Aviv.

Depuis lors, toutes les confrontations ultérieures au Moyen orient ont pris la forme de guerres asymétriques, marquées par la mise en échec de l’unique puissance atomique du Moyen Orient face à ces contestataires furtifs pratiquant une guerre hybride, combinant guerre conventionnelle et guerre de guérilla.

Ainsi au fur et à mesure que les contestataires de l’ordre hégémonique israélo-américain gagnaient en efficacité, la Palestine, jadis la cause principale des Arabes, était progressivement bradée par ceux-là même qui étaient supposés en avoir la charge, notamment l’Arabie saoudite, en sa qualité de gardien des lieux saints de l’Islam et qui avaient fait de l’islamisme politique sa rente de situation.

Rétrospectivement, le terrorisme islamique a permis aux pétromonarchies de se débarrasser à bon compte de leurs trublions, sous couvert d’exaltation religieuse, tout en détruisant leurs rivaux potentiels. Au bénéfice exclusif des Etats Unis, le protecteur d’Israël.

Mais la prolifération des groupements dégénératifs de l’islam radical a provoqué une islamophobie d’une rare violence en Occident, plaçant sur la défensive ses parrains, et à l’index leurs soldats perdus en tête desquels la confrérie des Frères Musulmans, la matrice des groupements takiristes, sectaires.

II – DE LA GUERRE D’AFGHANISTAN.

Du «Grand Jeu Afghan» au «Grand Moyen Orient».

L’Afghanistan et l’Irak ont été le point de percussion de l’alliance régionale saoudo américaine au plus fort de la guerre froide soviéto-américaine.

Les deux, pourtant, seront victimes d’un jeu de billards à trois bandes initié par Georges Bush jr pour épargner à son allié saoudien les représailles qu’impliquaient la participation de quinze de ses nationaux au raid du 11 septembre 2001 contre les symboles de l’hyperpuissance américaine.

La guerre anti soviétique d’Afghanistan a été une guerre dérivative au combat pour la libération de la Palestine, en déportant le bellicisme des paumés de l’islam, à cinq mille km du champ de bataille, contre un pays qui n’avait aucun passif colonial avec les Arabes.

Pire, la guerre d’Afghanistan a grandement contribué à l’implosion de l’Union soviétique, c’est à dire le principal ravitailleur en armes des pays du champs de bataille contre Israël, (Egypte, Israël, L’OLP) et les pays du soutien (Irak, Algérie, Libye, Somalie et Soudan), soit au total huit pays arabes, et contribué au triomphe des Etats Unis, le principal protecteur d’Israël. Plus niais que cela tu meurs.

Mais la Russie, sous l’autorité de Vladimir Poutine a opéré vingt ans plus tard,  à la faveur de la guerre de Syrie (2011) et de l’annexion de la Crimée, un retour remarqué sur la scène diplomatique internationale. En tandem avec la Chine, elle s’emploie désormais à créer un nouvel ordre monétaire international dont l’objectif est de mettre fin à l’hégémonie occidentale dans la gestion des affaires du Monde et à la primauté du dollar dans les échanges internationaux.

III – LE DÉGAGEMENT DES HOMMES LIGES DE L’OCCIDENT.

Irak et Afghanistan seront de ce fait les fossoyeurs de la puissance américaine. Le « Grand Jeu Afghan» et le «Grand Moyen Orient», les mots clés de cette séquence se retourneront contre leurs promoteurs néo- conservateurs en un chaos non constructeur mais destructeur.

Au terme d’une furieuse «guerre contre le terrorisme» de dix ans (2001-2010), à l’arrière-plan d’une crise systémique des économies occidentales, l’alliance contre nature entre le néo conservatisme américain et le fondamentalisme wahhabite, débouchera sur le dégagement simultané des hommes liges de l’Amérique, le tunisien Zine el Abidine Ben Ali, «le rempart contre l’intégrisme en Afrique du Nord», l’égyptien Hosni Moubarak, le «fer de lance du combat contre l’arc chiite au Moyen Orient», le complice d’Israël dans le blocus de Gaza, voire même Rafic Hariri et Benazir Bhutto, les «martyrs de l’Occident».

Symptomatique d’ailleurs et le cas du tandem de Rafic Hariri et de Benazir Bhutto en situation de parfaite similitude pour un traitement différencié.

Rafic Hariri (Liban) et Benazir Bhutto (Pakistan) se situaient aux extrémités d’un axe politique ayant vocation à servir de levier de transformation de l’Asie occidentale en «Grand Moyen Orient».

Les deux anciens premiers ministres, le sunnite libanais et la chiite pakistanaise, tous deux assassinés à deux ans d’intervalles, présentaient un cas de similitude absolu dans leurs fonctions, les deux d’ailleurs en connexion étroite avec l’Arabie saoudite dans la mesure ou Rafic Hariri était le co garant avec le Prince Bandar Ben Sultan, le président du Conseil national de sécurité, de l’accord régissant le retour d’exil de l’ancien premier ministre pakistanais Nawaz Charif, rival de Benazir.

En dépit de cette similitude, les deux «martyrs pro occidentaux» bénéficieront, curieusement, d’un traitement différencié. Le sunnite libanais aura droit à un tribunal international ad hoc, la chiite pakistanaise, pas. Du fait du prince américain.

Affligés d’alliés impotents et encombrants,-l’Arabie saoudite et les Emirats Arabes Unis-, subissant de surcroît de plein fouet le terrorisme islamique de la part de leurs anciens alliés arabo-afghans, les Etats Unis ont enregistré depuis lors, revers sur revers, depuis le lancement de la «guerre contre le terrorisme» contre leurs anciens partenaires de la guerre anti soviétique d’Afghanistan, négociant avec les Taliban, à Doha, une sortie de crise qui leur sauverait la face, tentant de reconquérir en Irak le terrain perdu par un retraite sans gloire, de même qu’en Syrie avec les Kurdes les traditionnels supplétifs des occidentaux dans les équipées anti-arabes.

Cf a ce propos la déclaration de Hamid Karzai, l’homme-lige des Américains en Afghanistan: «Les Américains nous dupent depuis longtemps». https://www.liberation.fr/planete/2019/08/06/hamid-karzai-les-americains-nous-dupent-depuis-tres-longtemps_1744000

IV -LES OBJECTIFS MASQUÉS DE LA GUERRE IRAKO-IRANIENNE

La guerre contre l’Iran avait un triple objectif visant à fixer au sol:

  • Une révolution contre une monarchie pro occidentale
  • Une révolution dans une zone pétro monarchique,
  • Une révolution chiite dans une zone dominée par les pétromonarchies sunnites.

Au terme de cette séquence d’un quart de siècle (1979-2003), qui aura précipité l’Irak dans la fournaise et réduit en lambeaux un pays jadis à l’avant-garde du Monde arabe, l’ancien mandataire des pétromonarchies, Saddam Hussein, qui professait une idéologie laïque et nationaliste, sera pendu par ses anciens alliés, en signe de reconnaissance pour services rendus à la survie de l’ordre pétro monarchique.

Son parti et son armée éradiqués, ont sapé les fondements sunnites du pouvoir irakien au profit des chiites, offrant à l’Iran, par effet d’aubaine, une position prépondérante en Irak, qui fera office pendant toute la durée de l‘occupation américaine (2003-2010), le point de fixation des abcès du Moyen orient, un dérivatif au conflit israélo-palestinien, en substitution à l‘Afghanistan.

Mais trente ans après la première guerre de la coalition occidentale anti irakienne (1990-1991), consécutive à l’invasion du Koweït, l’Irak, grand vainqueur de Daech sur le territoire de son émirat fondateur, Mossoul, s’offre le luxe de boycotter le sommet économique de Manama, en juin 2019, chargé de brader l’affaire palestinienne. Au même titre que le Liban et la Syrie, les deux ultimes pays du champ de bataille à n’avoir pas pactisé avec Israël.

L’attaque de la Mecque par des islamistes saoudiens si elle a incité les wahhabites à lancer la jeunesse du royaume dans le déversoir de l’Afghanistan, en 1980, pour la détourner des revendications contre le royaume wahhabite, elle a en même temps détourné la jeunesse saoudienne de la Palestine, et sous couvert de djihad afghan, elle a marqué le début de la normalisation feutrée entre les pétromonarchies du Golfe et Israël.

Sur ce lien, l’intervention halale des super-gendarmes français sous le commandement du capitaine Paul Barril https://www.youtube.com/watch?v=Nixz_RspxY8

Sous couvert du «péril chiite», la révolution islamique iranienne a servi, en fait, à se doter d’un « nouvel ennemi héréditaire», l’Iran, en lieu et place de «l’usurpateur de la Palestine».

Le prétexte pour Abou Dhabi de confier la protection de ses champs pétroliers à une entreprise israélienne et à Bahreïn d’amorcer ses contacts avec l’Etat hébreu avec la rencontre au sommet de Shimon Pères, à l’époque président d’Israël, et le Roi du Bahreïn, en marge de la session annuelle de l’Assemblée générale des Nations-Unies, en 1979.

Pour aller plus loin sur ce thème, cf: L’équation chiite dans la problématique du jeu des puissances régionales et internationales.

V – INFLÉCHISSEMENT SÉMANTIQUE ET INFLEXION STRATÉGIQUE.

Le mot d’ordre d’ «Unité Arabe», moteur du combat nationaliste dans la décennie post indépendance (1950-1960) cède alors la place au mot d’ordre de «solidarité islamique» à la faveur de l’usage de l’arme du pétrole par les pétromonarchies dans la guerre d’octobre 1973.

Mais cet infléchissement sémantique masquait en fait une inflexion stratégique le basculement du centre de gravité du Monde arabe de la Méditerranée vers le Golfe, des pays du champ de bataille de la Palestine aux pétromonarchies sous tutelle militaire américaine, dont le terme ultime sera matérialisé par le partenariat militaire islamo atlantiste contre les pays séculiers arabes à la faveur de la séquence dite du «printemps arabe».

The «Muslim Belt», la ceinture verte de l’espace musulman, aura vocation à encercler le «Heartland» eurasiatique (la Chine et la Russie) qui détient les clés de la maîtrise du monde; une stratégie décidée par les Occidentaux pour contenir leurs rivaux, avec les Musulmans comme mercenaires combustibles.

A l’entame du XXI me siècle, l’ordre domestique arabe est sous la coupe des pétromonarchies, majoritaires au sein de la Ligue arabe, et le Monde musulman, otage du wahhabisme, la forme la plus rigoriste de l’Islam.

En parallèle, la France procédait à un infléchissement de sa politique, passant en cinquante ans de la politique arabe, à la politique sunnite pour déboucher sur une politique wahhabite.

VI – L’ARABIE SAOUDITE: PRINCIPAL INCUBATEUR DU TERRORISME ISLAMISTE.

Principal incubateur du terrorisme islamique, un des grands incendiaires de la planète, le royaume wahhabite subit à son tour un violent retour de bâtons.

La guerre du Yémen, lancé par le royaume en 2015, a révélé la vulnérabilité de l’Arabie saoudite avec la revendication du raid aérien contre les centres pétroliers de l’ARAMCO, en septembre 2019, l’occupation dans le secteur de Najrane,- une province jadis yéménite annexée par l’Arabie saoudite dans la décennie 1930 d‘une superficie de 370 km, soit l’équivalent de la superficie de la bande de Gaza.

Un fait d’armes doublé de la capture d’un bataillon de 3.000 soldats saoudiens et leurs mercenaires, de même que la neutralisation des principaux aéroports du sud pays (Khamis-Machiit, Jizane, Najrane et surtout Abha, le 3eme aéroport du pays par ordre d’importance après ceux de Riyad et de Djeddah; un centre de villégiature important qui a privé les Saoudiens de leur saison estivale, ainsi que Dammam, le siège du trust pétrolier Aramco, le socle du pouvoir économique de la dynastie wahhabite.

Jamais depuis sa fondation, en 1929, le Royaume wahhabite n’a fait l’objet de tirs hostiles. Jamais depuis la bataille d’Ouhod, dans les premiers temps de l’Islam, la péninsule arabique n’a été autant menacée. Du fait de la résistance opiniâtre des Houthistes, malgré la considérable disproportion des forces.

La bataille d’Ouhod, un combat entre les musulmans yathribines et la tribu mecquoise des Qoraichites sur le mont Ouhod près de Médine en 625, a été remportée par les Mecquois. Mahomet avait vaincu les Mecquois, un an auparavant, lors de la bataille de Badr en 624. Ce succès fit beaucoup pour la réputation de Mahomet grâce au butin qu’elle rapporta.

VII – DE L’INSTRUMENTALISATION DE LA RELIGION À DES FINS POLITIQUES.

Pour surprenant que cela puisse paraître, l’Occident est l’artisan de l’instrumentalisation de la religion comme arme politique à l’époque contemporaine.

1948 constitue à cet égard une date charnière avec le démembrement de l’Inde et la création du Pakistan, selon un critère religieux, corrélativement à la création d’Israël, selon le même critère religieux.

Israël: En guise de solde de tout compte de l’Occident du génocide hitlérien, par la sous-traitance aux pays arabes de l’antisémitisme récurrent de la société occidentale. Une compensation sur bien d’autrui, génératrice d’une perversion triangulaire dont les effets se font sentir encore de nous jours.

Pour le sionisme la colonisation de la Palestine a théorisé, par ricochet, une idéologie de la discrimination, justifiant a posteriori l’antisémitisme en ce qu’elle établit dans les faits une ségrégation entre Juifs et non Juifs.

Le Pakistan: dividende des États Unis à l’Arabie saoudite pour sa conclusion du Pacte de Quincy (1945) fondant le partenariat stratégique entre la grande démocratie américaine et le régime le plus obscurantisme de la planète.

VIII- LE PAKISTAN, UN RÔLE MAJEUR DANS L’INFLÉCHISSEMENT DE L’ISLAM VERS UN TOTALITARISME ET BASE ARRIÈRE DU DJIHADISME.

A –Inclination vers le totalitarisme

Le Pakistan, à tout le moins des penseurs pakistanais, a joué un rôle majeur dans l’infléchissement de l’islam politique vers un totalitarisme dogmatique.

L’inclination au totalitarisme au sein des mouvements relevant de l’Islam politique revient, en premier lieu à un pakistanais, Abu Al Ala’ Al Maududi, premier islamiste du XX me siècle à prôner le retour au Jihad.

Ce théologien fondamentaliste nourrissait un objectif masqué, repris d’ailleurs des Anglais, qui se résumait par ce mot d’ordre: diviser pour régner.

Fondateur du parti pakistanais Jamaat-e-islami, il a envisagé la création d’un État Islamique Uni, fondé sur l’application rigoureuse de la loi religieuse (Charia). Dans sa conception, un tel état devait être hégémonique, totalitaire sur les divers aspects de la vie. La Gouvernance d’Allah (Al Hakimiya) au Pakistan relevait de Dieu, le gouvernement se devait d’être fidèle à la Charia.

B- Une transposition du schéma soviétique à l’Islam.

S’inspirant du modèle stalinien en vigueur en Union Soviétique, Maududi a substitué l’idéologie islamique à l’idéologie marxiste, érigeant, le premier, un «parti de Dieu» (Hezbollah) équivalent au parti communiste, de même que le Califat en guise de substitut au Secrétaire général du PC. Les Frères Musulmans lui emboiteront le pas, adoptant la conception totalitaire du stalinisme pour l’appliquer à la religion musulmane.

Les racines confrériques de l’extrémisme trouvent d’ailleurs leur origine dans la transposition du schéma soviétique à l’Islam, sur le modèle pakistanais. Terme général, jamais utilisé par le prophète ni par ses premiers successeurs, le concept de la Charia fera son apparition au début du II me siècle de l’hégire. Il ne saurait être comparé au Talmud des Juifs, ni à la Constitution de l’époque contemporaine. Il reste sujet à débat.

Première République islamique au Monde, l’accession du Pakistan à l’indépendance a été vécue par les Pakistanais et de nombreux musulmans de par le Monde comme la fin d’une longue période de sujétion tant vis à vis du Royaume Uni que de l’Inde.

Une victoire sur le colonialisme britannique, leur bourreau pluriséculaire, l’artisan de la promesse Balfour, portant démembrement de la Palestine. Une victoire sur l’Inde et la fin du joug indien et de l’hindouisme sur la minorité musulmane de l’Union Indienne.

Produit de la dislocation de l’Empire colonial britannique en Inde et sa partition en deux états, en 1947, le Pakistan se vivait alors comme le plus important pays musulman de l’époque, avant d’être supplanté par l’Indonésie après l’indépendance des anciennes Indes néerlandaises.

Un tel absolutisme a débouché sur un sectarisme cocntre productif pour la réputation du pays: La décapitation de la dynastie Bhutto  du fait de leur appartenance au chiisme. Zulficar Ali Bhutto, issu de la grande bourgeoise terrienne du Sind, au nationalisme fougueux, a été pendu par les militaires, en 1979. Sa fille, première femme musulmane à diriger une puissance atomique au Monde, tuée par un attentat en 2007.

Leur grand tort: Les Bhutto relevait du courant chiite de l’Islam, la branche rivale du sunnisme, et, circonstance aggravante pour Zulficar, il avait épousé une iranienne, un pays qui constitue la bête noire de l’Arabie saoudite, l’allié privilégié du Pakistan.

Accessoirement l’Islamisme politique a permis à la junte militaire d’Islamabad de faire diversion sur le douloureux cas du Cachemire, la province que les Pakistanais estiment en avoir été spoliés.

Comme base arrière du djihadisme, le Pakistan a joué un rôle majeur dans l’implosion de l’Union soviétique, et partant, dans la propulsion du terrorisme islamique à l‘échelle planétaire en tandem avec l’Arabie saoudite.

Nonobstant sa coopération avec l’Occident, un contentieux lourd de sous-entendus oppose les Etats Unis et le Pakistan. Lorsque Donal Trump a décidé de supprimer une subvention de 20 milliards de dollars au Pakistan en raison de sa duplicité présumée dans la traque d‘Oussama Ben Laden «Nous aurions dû capturer le chef d’Al Qaïda plutôt, alors que le Pakistan lui offrait l’asile à notre insu» a assuré le président américain sur Fox News le 18 novembre 2018.

Imrane Khan n’a pas tardé à lui répliquer: «La guerre contre le terrorisme a couté la vie à 70.000 Pakistanais et infligé 123 milliards de pertes à l’économie pakistanaise ; deux faits ayant eu des conséquences tragique sur la vie des Pakistanais», a répliqué le chef du gouvernement d’Islamabad.

IX – LA SIGNIFICATION DE LA PROPULSION AU POUVOIR D’IMRANE KHAN NIAZI.

Dans ce contexte, la propulsion d’Imrane Khan Niazi aux commandes du Pakistan n’est pas le fruit du hasard. L’homme est missionné pour être le maître d’œuvre de la révision déchirante du partenariat du Pakistan avec ses alliés de la guerre anti soviétique d’Afghanistan, alors que le «pays des purs» se hisse au rang de partenaire privilégié de la Chine, la puissance planétaire en devenir, dans le projet OBOR.

Le Pakistan, le pompier pyromane du djihadisme planétaire pendant des décennies, est en passe de renoncer à son ancien rôle de body guard de la dynastie wahhabite comme en témoignent l’incarcération de l’ancien protégé des Saoudiens, l’ancien premier ministre Nawaz Sharif, le rival de la chiite Benazir Bhutto, ainsi que son refus de participer à la coalition pétro-monarchique contre le Yémen et la fin de non-recevoir qu’il a opposée au tandem saoudo américain de rééditer le schéma afghan depuis le Pakistan contre l’Iran.

L’Iran et le Pakistan sont d’ailleurs convenus de la mise sur pied d’une force de redéploiement rapide dans la zone frontalière irano pakistanaise afin de neutraliser toute tentative de déstabilisation de l’un ou l’autre pays.

La décision a été prise le 22 avril 2019 à l’occasion de la visite d’Imrane Khan à Téhéran, à la suite de plusieurs attentats dans la zone frontalière de Balouchistan.

Outrés du revirement du Pakistan, le journal Oukaze, paraissant à La Mecque, n’a pas hésité à qualifier Imrane Khan de «représentant de Qom à Islamabad». Devant ses revers successifs tant face à l’Iran qu’au Yémen, l’Arabie saoudite fera traire ses critiques et sollicitera les « bons offices» d’Imrane Khan pour une médiation auprès de Téhéran

Le Pakistan n’est d’ailleurs pas le seul dans ce cas:

Deux autres pays musulmans, jadis alliés de l’Occident, lui ont emboité le pas: la Malaisie, et sans doute la Turquie, à moyen terme, engagée dans une concertation poussée sur la Syrie avec la Russie et l’Iran, via le groupe d’Astana, le groupe contestataire à la stratégie atlantiste dans la zone et qui vient de surcroît de conclure une transaction militaire avec la Russie pour la fourniture d’un système balistique russe (S.400) à la défense anti aérienne turque.

Le ravalement cosmétique du Pakistan, un pays à la réputation sulfureuse, semble avoir été confié à cet être paré des vertus du modernisme, séducteur et grand sportif, parfaitement à l’aise dans les cénacles internationaux. En somme un personnage à l’opposé des Barbus, imprécateurs: Imran Khan Niazi, ancien champion du Monde de Cricket, par ailleurs ancienne coqueluche des nuits londoniennes, diplômés d’Oxford, issue d’une grande lignée pakistanaise et philanthrope.

X – L’ISLAMISME POLITIQUE, EN GUISE DE THÉOLOGIE DE LIBÉRATION, UNE VASTE SUPERCHERIE.

La fable selon laquelle l’islamisme est la version musulmane de la théologie de libération du Monde occidentale est une imposture. Une vaste supercherie.

La théologie de la Libération en Occident, notamment en Amérique latine, a été une «alliance de classe». Une «alliance horizontale», c’est à dire une alliance des paysans, ouvriers, croyants ou non croyants, chrétiens ou non chrétiens, des femmes et des hommes, des civils et des prêtres contre la hiérarchie religieuse, la hiérarchie militaire, la junte au pouvoir en Amérique Latine, de même que contre les capitalistes.

Quiconque ne participait pas à au combat de libération était contourné, mis de côté. Pas de viols, ni de profanation encore moins la  destruction des symboles religieux à l’instar des Bouddhas de Bamyan ou des stèles de Tombouctou de l’Islam noir. L’objectif était la Libération du peuple de toute forme d’oppression.

L’Islamisme, présentée comme étant la théologie de libération dans l’Islam, est une «alliance sectaire». Une « alliance verticale»  regroupant EXCLUSIVEMENT BIEN EXCLUSIVEMENT des musulmans sunnites de la mouvance salafistes takfiristes.

L’objectif est le primat sunnite de rite wahhabite et sa soumission à l’imperium américain, le principal protecteur d’Israël, et non le renversement de l’ordre social.  Quiconque ne relevait de l’Islam sunnite wahhabite subissait le contrecoup, décapitation ou conversion forcée au wahhabisme

La théologie de Libération en Amérique s’est appuyée sur le peuple pour lutter à la libération du peuple

L’Islamisme s’est appuyé sur les ennemis du peuple arabe et musulman pour faire triompher  leurs anciens colonisateurs. Youssef Al Qaradawi, le mufti du Qatar,  qui supplie l’Otan de bombarder la Syrie, -un pays qui a mené 4 guerres contre Israël- demeurera une souillure morale  indélébile.

Ce milliardaire polygame avait lancé son appel depuis Doha où il était à l’abri d’une attaque israélienne, protégé par l’importante base du CentCom située à 30 km de Doha, dont la zone de compétence s’étend d’Afghanistan au Maroc.

Quarante ans de bruits et de fureurs, de guerres dérivatives et dégénératives, de connivence et de servitude ont débouché sur une désarticulation majeure de la sphère arabo-musulmane et l’accentuation de sa dépendance.

Le premier ministre de Malaisie a d’ailleurs lancé un appel à la Turquie et au Pakistan, de se joindre à la Malaisie, trois grands pays musulmans non arabes, de conjuguer leurs efforts en vue d’œuvrer au redressement du Monde musulman.

Le prurit belligène pétro monarchique au service de la pérennisation de l’hégémonie israélo-américaine a occulté un péril majeur dont risque d‘en pâtir les pays arabes, particulièrement les monarchies du Golfe, d’abord

Sur les 17 pays vivant en pénurie hydrique figurent neuf pays arabes, la totalité des six pétromonarchies (Arabie saoudite, Bahreïn, Emirats Arabes Unis, Koweït, Qatar, Sultanat d‘Oman), trois autres pays arabes (Jordanie, Liban, Libye) ainsi que l‘Iran, l’Erythrée, Saint Marin, le Pakistan, le Turkménistan, le Botswana, Israël et l’Inde, deuxième pays le plus peuplé du monde, selon la carte établie par l’institut World resources qui mesure les risques de pénurie en eau, de sécheresse et d’inondations fluviales.

EPILOGUE : LE MONDE MUSULMAN, DINDON DE LA FARCE

Le Monde musulman a été le dindon de la farce de la stratégie occidentale et la Palestine, le cadet des soucis des groupements terroristes islamiques.

Partenaire majeur de l’Alliance atlantique durant la guerre froide soviéto-américaine, le Monde musulman dispose d’une dette d’honneur à l’égard de l’Occident, avec la Turquie en sentinelle avancée de l’Otan sur le flanc sud de l’URSS, amplifiée par la participation de 50.000 arabo-afghans à la guerre contre l’armée rouge en Afghanistan, avec en surplus la participation de près de 2 millions d’arabo africains aux deux guerres mondiales contre l’Allemagne.

Au plus fort du siège de Beyrouth, en juin 1982, Oussama Ben Laden, chef d’Al Qaida, revendiquait fièrement depuis l’Afghanistan la destruction d‘une colonne de blindés soviétiques dans la passe de Khaybar, sans la moindre allusion au combat des Fedayines pour leur survie dans le réduit libanais.

Tout comme l’irakien Saddam Hussein, le saoudien Oussama Ben Laden, banni de sa nationalité, sera tué lors d’un raid commando de ses anciens frères d’armes américains pour solde de tout compte des services rendus à l’asservissement du Monde arabe au joug israélo-américain.

Mais, paradoxalement, en dépit de cette contribution, unique dans l’histoire, l’Islam et les Musulmans constituent une thématique majeure de la polémologie contemporaine, désormais promus au rôle d’épouvantail dans la production intellectuelle occidentale, alors que les pays musulmans sont les grands perdants de la coopération islamo-occidentale.

La Turquie ne dispose même pas d’un strapontin au sein de l’Union Européenne et pas une parcelle de la Palestine n’a été restituée aux Palestiniens, alors que parallèlement, l’opération française Serval au Mali, en janvier 2013, pour neutraliser le groupement Ansar Eddine du Qatar, de même que l’opération Sangaris en RCA, ont affranchi la France de sa dette à l’égard des troupes d’outremer.

En phase de reflux au Moyen orient, la transaction du siècle propulsée par les Etats Unis vise tout à la fois à liquider la question palestinienne, point d’achoppement d’une franche coopération entre Israël et les pétromonarchies, d’une part, et, à reconfigurer, d’autre part, la zone de manière à y pérenniser l’hégémonie israélo-américaine.

Une obole de 2.750 dollars a été réservée à chaque palestinien pour solde de tout compte de ses droits nationaux, indice patent de la déconnexion mentale des dirigeants américains, symptomatique du probable déclassement des Etats Unis dans la hiérarchie des puissances.

La  baisse d’influence militaire et politique des Etats-Unis a débouché sur une démultiplication de «guerres asymétriques», localisées, hybrides et polymorphes; des «guerres fluides», impliquant la multiplication des acteurs étatiques et non-étatiques. L’ensemble des séquences ramènent toutes à l’épicentre du conflit israélo-palestinien, qui le demeure, quoi qu’en disent les théoriciens néo-conservateurs et les communicants. Tout ça pour ça ?

Depuis la proclamation de la République Islamique, en 1979,

  • L’Iran a eu deux guides: l’Ayatollah Ruhollah Khomeiny et l’Ayatollah Ali Khaménéï.
  • La Syrie, 2 présidents: Hafez et Bachar Al Assad
  • L’Egypte: Quatre présidents: Anouar el Sadate, le signataire du traité de paix fauché par la mitraille de ses soldats, Hosni Moubarak, l’homme qui rêvait d’instaurer une république héréditaire au profit de son fils Gamal, destitué par le peuple, l’islamiste Mohamad Morsi, qui avait décrété le djihad contre la Syrie, lui aussi destitué au terme d’un an de pouvoir, enfin Abdel Fattah Al Sissi.
  • L’Arabie saoudite: principal bailleur de fonds des équipées anti iraniennes, trois monarques, tous à lucidité et mobilité réduites dans cette phase charnière du basculement du Monde: le Roi Fahd, hémiplégique, le Roi Abdallah (lourde cardiopathie) et le Roi Salmane (Alzheimer précoce).

Du côté occidental:

  • Les Etats Unis, fer de lance du confinement de l’Iran à l’encontre duquel il a décrété un blocus depuis 40 ans, 7 présidents: Jimmy Carter, Ronald Reagan, Georges Bush, Bill Clinton, Georges Bush jr, Barack Obama et Donald Trump.
  • La France, cobelligérante de l’Irak dans sa guerre contre l’Iran (1979-1989): six présidents: Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron.
  • Le Royaume Uni, cobelligérant des Etats Unis dans l’invasion de l’Irak, en 2003: sept premiers ministres: Margareth Tchatcher, John Major, Tony Blair, épinglé par une commission parlementaire pour son rôle de «caniche de George Bush jr dans l’affaire irakienne», Gordon Brown, David Cameron, démissionné pour cause de Brexit, Theresa May, elle aussi démissionné pour cause de Brexit, enfin Boris Johnson.

Pays frontalier de l’Irak et de l’Afghanistan, les deux plus importants abcès de fixation de l’armée américaine de l’époque contemporaine, bordant tout aussi bien le golfe arabo-persique que l’Océan indien, l’Iran représente la plus forte concentration industrielle de la zone intermédiaire qui va du sud de l’Europe aux confins de l’Inde.

La réussite de sa stratégie valoriserait sa politique d’autosuffisance technologie et militaire, de la même manière qu’un succès politique ou militaire du Hezbollah chiite libanais réhabiliterait l’esprit de résistance face à la finlandisation des esprits en cours dans le monde arabe, à l’effet de réhabiliter la guérilla criminalisée sous l’ère Bush au prétexte de la «guerre contre le terrorisme».  Un succès durable de l’Iran pourrait faire perdre à Israël son statut de relais stratégique majeur de l’Occident dans la zone et frapperait de caducité l’option arabe de vassalisation à l’ordre israélo américain, déterminant du coup la nouvelle hiérarchie des puissances dans l’ordre régional. Tel est le véritable enjeu, sans doute le plus important par sa force d’attraction symbolique, de la confrontation irano israélienne, via la Syrie, et la nouvelle opération de police internationale menée par les parrains originels du djihadisme planétaire contre leurs anciens supplétifs.

Affaire à suivre alors qu’une nouvelle épreuve de force est engagée entre l’Iran et le «grand Satan américain», à la suite de l’assassinat extra-judiciaire du général Qassem Souleymani, chef de la «Jerusalem brigade» des Pasdarans, le 3 janvier 2020, dans le secteur de l’aéroport de Bagdad, avec, en toile de fond, fait nouveau, un pacte de non-agression conclu entre Israël et les pétromonarchies, une marque d’infamie pour la survie de leur trône décrié.

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Le gouvernement de Jair Messias Bolsonaro a lancé une guerre culturelle aux proportions inédites dans l’histoire du Brésil, avec un potentiel de destruction qu’il ne faudrait surtout pas prendre à la légère.

La comparaison avec la Kulturkampf allemande [1] du XIXè sicècle ou les cultural wars [2] nord-américaines des dernières décennies n’est pas inutile pour saisir ce qui distingue l’offensive bolsonariste, car pour l’actuel gouvernement brésilien, il ne s’agit pas tant de remporter le débat culturel que de « détruire », « d’éliminer » l’autre, « l’ennemi interne ». Tels sont les termes subtils employés par les idéologues du bolsonarisme.

Il convient donc de comprendre la dynamique particulière de la guerre culturelle bolsonariste et d’identifier ses fondements théoriques. C’est la stratégie la plus efficace pour révéler le fond paranoïaque qui anime l’actuel gouvernement. Le Brésil se trouve réellement face à un risque de destruction des conditions les plus élémentaires pour la recherche universitaire et sicentifique.

Qu’on ne croie pas qu’il s’agisse d’une exagération : peu d’exemples suffisent pour caractériser le paysage national, si désolant.


Le 16 janvier, Roberto Alvim, aujourd’hui ex-Secrétaire à la Culture du gouvernement Bolsonaro, annonça la création du Prix National des Arts, afin de soutenir diverses manifestations artistiques avec une enveloppe de 20,5 millions de reais. A priori, rien à objecter, au contraire.

Cependant, dans son discours incendiaire, cet ancien directeur de théâtre, non content de paraphraser un texte de Joseph Goebbels, développa une esthétique clairement associable à la propagande nazie : musique de Richard Wagner en fond sonore, ton de voix qu’on aurait dit tout droit sorti d’un numéro comique, regards et contractions du visage dignes d’un cabotin imitant Jack Nicholson dans Shining, de Stanley Kubrick.

Mieux vaut ne pas trop s’attarder sur le contenu affligeant des idées de l’ancien sbire de Bolsonaro. On ne donnera qu’une seule illustration : « l’art brésilien de la prochaine décennie sera héroïque et sera national (…) ou il ne sera pas ». Ironiquement, l’ultrantionalisme tropical puise dans un discours sur le théâtre proféré par Goebbels en 1933.

En moins de 24 heures, faisant face à la répercussion de ce verbiage, le président, à contrecœur, dût congédier l’un de ses plus loyaux serviteurs. Tout indiquait qu’il aurait souhaité le maintenir à son poste, comme de nombreux commentateurs ont pu le remarquer.

Il y a quelques jours, la Secrétaire spéciale de communication sociale de la Présidence de la Répoublique (SECOM) diffusa une vidéo acide pour déconsidérer une entrevue de la cinéaste Petra Costa, dont le documentaire La démocratie en danger a été nominé aux Oscars. C’est une occasion pour être célébrée et non méprisé !

À l’avenant, en décembre dernier, l’Agence nationale de cinéma (ANCINE) retira de son siège et de son site internet des affiches de films brésiliens, au prétexte qu’il y aurait là des productions « gauchistes ». A priori, la mission de l’ANCINE est de promouvoir et non de reléguer dans les ombres le cinéma national. [3]

La présidence de la Fondation Casa de Rui Barbosa, un haut-lieu de la recherche et de la mémoire, au prestige international, fut il y a peu attribuée à une personne sans aucune des qualifications académiques requises par la loi. La nouvelle présidente n’assuma se fonctions que parce qu’elle avait été recommandée par un pasteur évangélique, toujours prompt à montrer des dents, avec une fidélité canine envers le gouvernement. La Casa de Rui Barbosa non seulenent promeut la recherche de pointe, mais aussi abrite les fonds de noms consacrés de la littérature brésilienne. Non content de démettre de leurs responsabilités institutionnelles des chercheurs consacrés, la présidente de la Casa de Rui Barbosa annonça également l’organisation d’un séminaire pour rendre homme à l’héritage de Margaret Thatcher et Ronald Reagan.

En à peine 13 mois de gouvernement, le ministère de l’Éducation a déjà été dirigé par deux ministres et est devenu le bunker de la guerre culturelle. De la sorte, le plus important ministère de la République se trouve virtuellement au bord d’un gouffre administratif qui menace les fondements de l’éducation, de la recherche et de la science dans l’ensemble du pays. L’actuel ministre fréquente les réseaux sociaux de façon compulsive et s’est rendu tristement célèbre par ses inévitables errements orthographiques et fautes de conjugaison, sans compter des attributions « érudites » d’une grande créativité. Dans l’esprit du ministre, Franz Kafta aurait relevé en épices Le procès. C’est cela même : Kaf-Ta… Comme on peut le constater, le ministre est un non-lecteur vorace.

Laissons de côté l’aspect surréel du gouvernement. Il importe davantage d’éclairer l’origine de ses délires dans le champ de la culture.

Voici l’hyptohèse que je propose : la guerre culturelle bolsonariste s’alimente d’un mélange indigeste de Doctrine de la sécurité nationale (DSN), développée par l’École supérieure de guerre (ESG) dans le contexte de la guerre froide, et d’une interprétation historique délirante qui dérive d’un projet révisionniste mené par la ligne dure de l’armée brésilienne.

La Doctrine de sécurité nationale est draconienne : une fois identifié « l’ennemi interne », il faut l’éliminer promptement. Évidemment, le communisme, traqué de toutes parts, est le grand épouvantail, l’obsession de cette conception. Le transfert de cette Doctrine de guerre vers le champ culturel s’est accompli dans l’orbite d’une initiative secrète de l’armée brésilienne : le projet ORVIL.

Envers du mot livre, l’ORVIL fut conçu comme une réponse à la publication, en 1985, de Brasil : jamais plus [Brasil : nunca mais]. Ce dernier est un livre de grande importance qui offrit à la société un bilan-dénonciation des violences de la dictature militaire (1964-1985), celle-ci ayant institué comme politique d’État l’usage de la torture, de l’assassinat et des disparitions soudaines, entre autres pratiques arbitraires.

Un travail exceptionnel mené par Lucas Figueido, journaliste d’investigation, mit en lumière le labeur souterrain de compilation de documents accompli pendant trois ans sous la tutelle du général Leônidas Pires Gonçalves, Ministre de l’Armée durant la présidence de José Sarney, tête dirigeante du premier gouvernement civil après le coup d’État de 1964. Un groupe d’officiels prépara un rapport de presque un millier de pages où était proposé un récit alternatif du régime militaire, mettant l’accent sur des actes que les forces armées considéraient comme des crimes perpétrés par les groupuscules armés de la gauche brésilienne, en particulier au sein des grandes villes dans la période entre 1968 et 1974. Le président Sarney mit finalement son véto à la publication du livre. Seuls quelques exemplaires furent préservés et commencèrent à circuler en sous-main dans un cercle restreint de militaires et de militants de l’extrême-droite.

Le reportage de Lucas Figueiredo, publié en 2007 et salué par de nombreux prix, mit fin au mystère et il est aujourd’hui possible de lire intégralement l’ORVIL, disponible sur internet.

Outre la compilation de documents des services secrets et des organes de répression, l’ORVIL offre une théorie de la conspiration bien construite, prétendant dénoncer l’effort international qui aurait visé à imposer au Brésil un gouvernement communiste. L’ORVIL identifie quatre phases dans cette tentative. Les trois premières échouèrent, militairement vaincues. Mais la quatrième, la plus « dangereuse », aurait commencé en 1974, l’année qui correspond précisément à l’élimination physique de la résistance armée contre la dictature. L’ORVIL explique avec un sérieux plein d’aplomb que le mouvement communiste changea de stratégie en 1974 et que, terrassé par la confrontation armée, il décida de poursuivre le combat sur le champ de la culture, « s’infiltrant » dans tous les secteurs de la société. Mal préparées sur ce terrain, les forces armées ne surent réagir à temps et ainsi la redémocratisation s’imposa-t-elle, en 1985. Le processus de « gauchisation », dès lors, n’aurait cessé de progresser.

Telle serait la raison du transfert de pouvoir aux civils – assurent les officiels qui préparèrent l’ORVIL –, plutôt que l’échec du modèle économique de la dictature qui laissa en héritage une inflation galopante, un endettement externe endémique, tout en ayant favorisé une très forte concentration des revenus, en parallèle à une augmentation considérable des indices d’inégalité sociale. Sans même parler des scandales de corruption, des manigances arbitraires dans le champ politique et de la pratique d’une rigoureuse censure dans tous les arts et domaines de la pensée.

On a beau avoir peine à y croire, mais telle est la petite musique des idéologues du bolsonarisme : « l’infiltration » de la gauche dans le champ de la culture doit être combattue par des instruments de guerre ; en l’occurrence, pourquoi ne pas récupérer la Doctrine de la sécurité nationale et « éliminer » les « ennemis internes » ? Pour le bolsonarisme, est un ennemi interne toute personne qui pense d’une façon différente. En une ère de démocratie, encore que fragilisé, « l’élimination » ne peut cependant consister en l’usage de la torture et de l’assassinat. D’ailleurs, Bolsonaro avait affirmé que, s’il le pouvait, il confinerait les militants écologiques en Amazonie…

Dans le contexte d’une démocratie, comment entreprendre une nauséabonde guerre culturelle ?

  1. D’une part, et avec effets immédiats, le bolsonarisme a recours à une milice digitale très aguerrie qui se charge d’éliminer symboliquement « l’ennemi ».
  2. D’autre part, comme il ne peut suivre à la lettre la Doctrine de sécurité nationale, qui permettrait l’élimination physique des adversaires, le bolsonarisme a dirigé le feu de ses mitrailles destructrices contre les institutions de la culture, de l’éducation et de la science.

Mais pourquoi la guerre culturelle bolsonariste est-elle importante pour un public étranger ?

C’est très simple : un des axes de la guerre culturelle est la croisade anti-écologique, qui s’est intensifiée ces dernières semaines. À la fin du mois de janvier, Bolsonaro affirma, sans la moindre forme d’embarras : « Chaque fois davantage, l’indien est un être humain semblable à nous ». Dans la foulée, il signa un projet de loi pour permettre des activités de minération dans les réserves des peuples indigènes. Des chefs indiens ont été assassinés dans les derniers mois et la réaction du gouvernement pour protéger les populations indigènes est quasiment inexistante. De la même façon, la déforestation de l’Amazonie atteint actuellement des niveaux très alarmants, sans que le gouvernement paraisse préoccupé par l’urgence d’un contôle de la situation.

Ces attitudes insensées se développent sous le couvert idéologique de la guerre culturelle en cours. La dénoncer, autrement dit exposer ses fondements théoriques délirants, tel est le premier pas pour éviter que la destruction ne devienne irréversible.

João Cezar de Castro Rocha

Texte de João Cezar de Castro Rocha pour Autres Brésils
Traduction de François Weigel, UFRN
Notes
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La bourse de Wall Street est retombée de ses records historiques hier dans un contexte d’incertitude persistante quant aux pleins effets économiques du coronavirus sur l’économie chinoise et mondiale.

Les prévisions initiales avaient été que la croissance chinoise au premier trimestre de cette année passerait d’environ 6 pour cent à 4,5 pour cent, voire 4 pour cent. Mais maintenant, il y a des avertissements que ceci pourrait être beaucoup plus bas.

Le président de la société de conseil financier Evercore ISI, Ed Hyman, a déclaré à la chaîne d’affaires CNBC: «Notre équipe estime que la croissance du PIB sera à zéro pour le premier trimestre. La Chine ralentit sérieusement.»

Dans son rapport sur la politique monétaire au Congrès américain, publié hier, la Réserve fédérale a averti que «les retombées possibles des effets du coronavirus en Chine ont présenté un nouveau risque pour les perspectives».

L’agence de notation S&P a déclaré qu’elle prévoyait que la croissance chinoise pour l’ensemble de 2020 tomberait à 5 pour cent, après un taux de croissance de 6,1 pour cent en 2019, ce qui était le résultat le plus bas depuis 1990.

S&P a déclaré que l’impact mondial du ralentissement en Chine se ferait sentir à travers quatre secteurs: une forte baisse des revenus touristiques; baisse des exportations de biens d’équipement et de consommation; baisse des prix de matières premières et perturbations de la chaîne d’approvisionnement industrielle. «Ces retombées pourraient devenir plus importantes si les marchés commençaient à évaluer le risque d’un ralentissement mondial important et que les conditions financières se resserraient», a-t-il déclaré.

L’aggravation des perspectives pour la Chine, et par extension l’économie mondiale, a été le principal facteur à l’origine de la liquidation de Wall Street hier, qui a vu l’indice Dow Jones baisser de 227 points, soit 0,9 pour cent. L’indice S&P 500 a reculé de 0,5 pour cent par rapport au pic qu’il avait atteint jeudi, et le Nasdaq a chuté de 0,5 pour cent.

La semaine dernière a vu d’importantes fluctuations du marché. Il y a eu un «bras de fer» entre les inquiétudes concernant les effets économiques d’un ralentissement majeur de la Chine et le sentiment que quoi qu’il arrive dans l’économie réelle, la Fed américaine et d’autres banques centrales sont prêtes à injecter de l’argent dans le système financier et à soutenir les marchés boursiers.

Les preuves de la chute de l’activité économique en Chine et de ses effets sur l’économie mondiale ont continué de s’accumuler au cours de la semaine dernière.

Hier, le Financial Times a rapporté que le marché mondial du gaz avait été plongé dans une «tourmente» alors que les importateurs chinois menaçaient «d’annuler jusqu’à 70 pour cent des importations par voie maritime en février alors que la demande s’effondre et que les entreprises ont du mal à pourvoir des effectifs au fonctionnement des ports».

Cette décision de la Chine, qui est le deuxième plus grand importateur mondial de gaz naturel liquéfié, a fait chuter les prix à leur plus bas niveau historique.

Les négociants en cuivre en Chine ont déclaré la force majeure – une clause qui désigne les catastrophes naturelles ou d’autres événements inévitables comme raison de ne pas respecter les engagements contractuels – car ils ont annulé ou reporté les commandes du métal industriel, dont la Chine est le plus grand acheteur au monde.

Les effets de la fermeture de la Chine s’étendent également aux industries de haute technologie. La société taïwanaise ASE Technology, qui teste et conditionne les semi-conducteurs, a averti qu’elle ne pouvait pas dire quand elle pourrait reprendre la production et que cela était entièrement entre les mains des autorités chinoises. Le chef des relations avec les investisseurs de la société, Ken Hsiang, a déclaré que l’effet sur son entreprise était imprévisible et que la propagation du virus était une «loterie négative».

L’industrie automobile est également durement touchée. Le constructeur automobile japonais Toyota, qui possède 12 usines en Chine et est le deuxième plus grand constructeur automobile au monde, a prolongé l’arrêt de ses opérations en Chine jusqu’au 16 février au moins.

Honda a déclaré qu’il pouvait éviter des problèmes «majeurs» s’il pouvait rouvrir ses trois usines à Wuhan le 14 février, mais «ce sera une autre affaire» si l’arrêt est prolongé.

Fiat Chrysler a déclaré que l’une de ses usines européennes pourrait être contrainte d’arrêter la production dans quelques semaines en raison d’un manque de pièces.

Ford a annoncé qu’il s’apprêtait à transporter par avion des pièces de Chine afin d’assurer ses opérations. Le Financial Times a cité Jim Farley, directeur des opérations de l’entreprise, qui déclarait que Ford chercherait à contourner le problème d’approvisionnement. Le principal risque à plus long terme était la fermeture du marché automobile chinois, le plus important du monde, a-t-il déclaré.

Les effets internationaux de la fermeture de la Chine sont désormais indiqués dans les données financières, ainsi que dans les estimations de croissance. Les devises des marchés émergents sont en baisse, l’indice des devises JP Morgan ayant baissé de 0,7 pour cent, sa plus forte baisse depuis août de l’année dernière.

Citigroup a lancé un avertissement selon lequel l’effet du virus sera pire que l’épidémie de SRAS en 2002-2003, car la Chine représente désormais un tiers de la croissance mondiale, contre 10 pour cent il y a 17 ans.

La firme financière ING a revu à la baisse ses prévisions de croissance à Taiwan pour 2020 de 1,6 pour cent à 0,8 pour cent. Même avant le coronavirus, l’économie taïwanaise montrait des signes de ralentissement, les exportations diminuant de 7,6 pour cent en janvier, tandis que les importations diminuaient de 17,7 pour cent.

Il n’est pas possible, à ce stade, de mesurer tous les effets du coronavirus sur l’économie mondiale. Son influence est exacerbée par le ralentissement international sous-jacent. Hier, une nouvelle preuve de la récession est parue avec la publication de données montrant, de manière inattendue, que la production industrielle de décembre avait chuté de 3,5 pour cent en Allemagne par rapport au mois précédent. La production industrielle est également en baisse en France et en Espagne.

Et malgré la vantardise de Trump à propos du «boom» en Amérique, les dernières données sur le produit intérieur brut (PIB) montrent une croissance économique américaine à peine supérieure à 2 pour cent.

Nick Beams

 

Article paru en anglais, WSWS, le 8 février 2020

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L’idéal des Gilets Jaunes

février 10th, 2020 by Jean-Yves Jézéquel

Il est plus que temps de comprendre que l’État ne donnera absolument aucune autre réponse aux Gilets jaunes et à ceux qui se sont joints à eux, que celle de la répression absolue. L’annonce du déblocage financier faite par Macron, le 10 décembre 2018, est restée bien entendu lettre morte dans la réalité, puisque la pauvreté a augmenté depuis le début des Gilets jaunes. En 2020, il y a 400.000 pauvres de plus qu’en 2018, en France, selon les statistiques récentes publiées par l’INSEE. L’Institut national des statistiques a également publié récemment le chiffre de 9 millions 300.000 pauvres sur l’ensemble du pays.

Ce qui reste donc de cette belle annonce, c’est un magnifique enfumage ayant pour but de donner aux médias collabos, le combustible bon marché pour une critique exacerbée des Gilets jaunes et associés de la convergence des luttes. Pourquoi l’État ne donnera aucune autre réponse aux revendications légitimes des Français que celle de la répression?

Parce que, normalement, la politique c’est le souci du bien commun et notamment, un chef d’État c’est quelqu’un qui est là pour veiller sur les intérêts du bien commun. Il y a bien longtemps que la politique a été prise en otage par les flibustiers du monde de la finance et la logique destructrice du capitalisme.

Il est utile de rappeler que les Gilets jaunes ont été une fabuleuse opportunité politique pour le pays. Pourtant ce signal fort n’a pas utilement interpellé la macronie et il n’a rigoureusement rien obtenu de l’État. Il a redécouvert autre chose qui concerne les personnes elles-mêmes: des retrouvailles citoyennes avec la fraternité. Il reste encore à conquérir la solidarité (égalité) réduite à néant par des réformes qui ne pensent pas « bien commun » et la liberté devenue symbolique avec  le saccage systématique des libertés publiques acquises tout au long des aléas de notre histoire. 

Les Gilets jaunes ont été considérés comme des moins que rien et traités comme des terroristes. Dans la tête de ce pouvoir actuel, il s’agit « d’éradiquer cette vermine inutile » au bien-être des profiteurs d’en haut. « Cette vermine de Gilets jaunes doit être maltraitée à outrance; il est indispensable de tout exagérer les concernant et afficher une tolérance zéro pour tout ce qui peut provenir de leurs rangs! » disent en substance les commentaires de certains membres LREM et des valets de l’État à leur dévotion…

Si les Gilets jaunes persistent, il faudra bien logiquement que le pouvoir en vienne à une méthode de dressage plus radicale encore que celle appliquée depuis novembre 2018…

Les Gilets jaunes ont toujours été le synonyme d’une demande de politique, un retour de la politique. Le pouvoir en place, celui qui est entré par « effraction à l’Élysée », dixit Macron, ne veut justement pas de politique mais de profit, de rentabilité, d’assainissement de la « dette ». Les hommes politiques ont été remplacés par les banquiers. La demande de politique, c’est la demande de reconnaissance, de respect des personnes et du bien commun, d’aide aux plus défavorisés et aux plus modestes, d’une solidarité de la Nation… Avec Macron c’est tout le contraire qui se voit et qui se fait, allant jusqu’à brader le meilleur du patrimoine français! Ces derniers jours c’était le tour de la puissance nucléaire militaire française qu’il est actuellement question de mettre entre d’autres mains que celles des Français! 

La demande des Gilets jaunes était donc irrecevable de la part de gens qui sont des serviteurs de la caste des financiers.  La volonté démocratique est quelque chose d’anachronique pour Macron, puisque la démocratie implique l’horizontalité. Macron avait déclaré qu’il mettait en avant la verticalité puisqu’il affirmait son caractère « jupitérien ». Il signifiait d’emblée qu’il serait autoritaire, totalitaire, confisquant le pouvoir pour lui et son parti, contournant tous les droits constitutionnels et autres pour arriver à ses fins!

Pour cet homme entré par « effraction » à l’Élysée, comme il s’en est lui-même amusé, le peuple est fait de « gens qui ne sont rien », « de gens qui coûtent un pognon dingue », « de fainéants qui devraient traverser la rue et trouver un boulot », « de Gaulois réfractaires », « d’illettrés », « d’abrutis qui mangent avec les doigts, boivent de la bière à la bouteille et pratiquent le barbecue »…! Puisqu’ils ne « sont rien », il est hors de question de leur donner quelque chose.

La violence est dans les mots, dans le mépris et dans l’arrogance avant d’être dans les injustices sociales, fiscales, judiciaires et policières…

Ces profiteurs d’en haut forment le 1% des déconnectés de la réalité du grand nombre. Ils n’en ont que faire de l’intérêt du bien commun, de l’intérêt général, des autres. Les 99% restant, ne sont pas nécessaires au bien être indécent de ce 1% des ultra riches. Cette caste peut vivre sans le « commun » dont elle a fait sécession.  Ce ne sont pas les pauvres, les défavorisés, les modestes, les déshérités de la vie qui ont fait sécession d’avec « l’État de droit », ce sont les super riches qui se sont radicalisés et qui ont fait sécession d’avec le commun. Les profiteurs d’en haut n’ont pas besoin de l’Éducation Nationale, ils mettent leurs enfants dans les écoles privées depuis la maternelle. Ces écoles privées, comme l’école alsacienne à Paris, recrutent leurs élèves par une hyper cooptation. Ces 1% d’ultra riches n’ont pas besoin non plus du système de santé, ils ont leurs médecins privés, leurs cliniques privées, leurs assurances santé privées… Pourquoi devraient-ils se battre pour maintenir un système qu’ils n’utilisent pas eux-mêmes? Avec les infrastructures routières c’est la même chose: pourquoi ne les auraient-ils pas placées entre leurs mains privées pour les exploiter? Où est le problème? Puisque les péages ça rapporte gros, c’est donc la chose à faire de toute évidence! Mais les autres, le peuple, les impôts de tous qui ont créé ces routes et les ont entretenues depuis si longtemps, comment peut-on oublier si facilement que ces biens font partie du patrimoine national? Il faut rembourser la dette, vendre et renflouer les banques: les intérêts du bien commun, ça n’existe plus; les 1% s’en moquent éperdument, c’est pas leur problème! D’ailleurs, pour ces gens-là, le « bien commun » est quelque chose d’indécent, d’anachronique, d’ubuesque: tout cela est contraire et incompatible avec ce monde déconnecté des ultra riches.

Il faut dire également que c’est le monde des travailleurs jusqu’aux cadres supérieurs eux-mêmes qui sont exclus de ce monde des ultra riches, car même les cadres supérieurs dépendent de leur travail et des infrastructures de l’État; ils mettent leurs enfants à l’Éducation Nationale, à l’université, dans les grandes écoles publiques, ils ont la sécurité sociale et le système des retraites… 

C’est cela qui explique la violence actuelle et la résistance de l’immense majorité des Français contre les OPA d’initiés du gouvernement Philippe, aux dépens de ceux dont la vie est tributaire de leur travail.

L’idéal des Gilets jaunes c’est le retour du politique, le besoin d’inclusion dans la vie commune, le besoin d’écoute, de respect et le droit de vivre dignement grâce à la redistribution opérée par la solidarité. L’idéal des Gilets jaunes c’est le « vivre ensemble » et le « vivre bien », c’est l’idéal démocratique qui n’a encore jamais existé en France, comme on l’a vu en détail dans des articles précédents. Et tout cela est irrecevable par la caste au pouvoir, car contraire à sa réalité déconnectée de la condition du grand nombre.

Je recherchais une figure historique emblématique qui pourrait représenter adéquatement les Gilets jaunes et leur implication exceptionnelle dans notre histoire. S’il y a bien une figure emblématique qui représente à merveille l’idéal des Gilets jaunes, c’est Louise Michel, l’héroïne de la Commune de Paris: je n’ai pas trouvé mieux!

La deuxième Révolution française, voire la troisième, dite de la Commune, qui a été une révolution contre les injustices sociales, s’était déclenchée en 1871 et elle avait pris fin du 22 au 28 mai 1871 dans une répression sanglante dirigée par le président de la Troisième République: Adolphe Thiers. La grande Révolution n’avait pas créé les conditions d’une démocratie s’inspirant des principes de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen: liberté, égalité, fraternité! Le peuple français devait recommencer une « nouvelle » révolution! Avant la Commune il y avait déjà eu deux épisodes extrêmement forts de la révolte pour plus de justice sociale: c’était la Révolution de Juillet 1830 et la Révolution Française de 1848. 

Aujourd’hui, depuis novembre 2018, le peuple Français a recommencé une troisième ou en réalité une cinquième révolution, afin d’accomplir le projet de la Déclaration des Droits de l’Homme, en créant des Assemblées constituantes fondamentalement consacrées à la réécriture d’une Constitution en accord avec la volonté du peuple devenu enfin « souverain »! La France a connu des libertés publiques importantes – ce qui n’est plus le cas aujourd’hui – mais jamais la démocratie au sens vrai de ce mot. Depuis l’adoption de la « Constitution européenne », imposée aux Français par Sarkozy en 2008, les citoyens ont découvert une forêt de sens interdits dressée devant eux se rajoutant à la perte exceptionnelle des libertés publiques. La France est devenue une entreprise dans laquelle règnent le fascisme ultra libéral et des patrons complètement fermés à tout objectif et projet politique…

En 1870, Louise Michel était élue présidente du Comité de vigilance des citoyennes du XVIIIe arrondissement de Paris. Très active pendant la Commune de Paris, Louise Michel faisait partie de la frange révolutionnaire la plus radicale et se portait même volontaire pour aller seule à Versailles s’occuper du cas d’Adolphe Thiers. Sa mère ayant été arrêtée et menacée d’être exécutée pour faire pression sur elle, Louise Michel se livrait à la police pour la faire libérer. Surnommée la Vierge Rouge, elle était condamnée à la déportation à vie et envoyée en Nouvelle Calédonie où elle restera jusqu’en 1880. 

Accueillie par la foule à Paris, Louise Michel reprenait son activité militante. Elle donnait des conférences, intervenait dans des meetings, défendait l’abolition de la peine de mort, les ouvriers et les chômeurs. En 1888, Pierre Lucas, un extrémiste, attentait à sa vie en la blessant à la tête, mais elle témoignait au procès de celui-ci pour qu’il n’aille pas en prison.
Lassée par les calomnies et le manque de liberté d’expression, Louise Michel allait s’installer à Londres en 1890 où elle gérait une école libertaire. Mais, à la demande de Sébastien Faure, elle allait revenir en France en 1895. Arrêtée à plusieurs reprises lors de manifestations, elle serait à nouveau emprisonnée pendant trois ans avant d’être libérée sur l’intervention de Clémenceau.

Louise Michel mourait d’une pneumonie à Marseille au cours d’une tournée de conférences dans le sud de la France. Sa santé était usée par la déportation, les conditions climatiques, la mauvaise nourriture et les incarcérations successives. Une foule de 120 000 personnes l’accompagnait lors de ses funérailles jusqu’au cimetière de Levallois. 

Cette histoire de Louise Michel résonne en nous en évoquant bien des figures des Gilets jaunes qui ont été maltraitées, mutilées, humiliées, arrêtées, abusées, condamnées…

En me penchant sur l’Histoire et en regardant de plus près la mémoire, j’ai été surpris  par un retournement étrange des choses.

En soi, il n’était pas surprenant d’apprendre que Louise Michel appartenait à un atelier maçonnique,  ni qu’elle fut franc maçonne du « Droit Humain », car son engagement de révolutionnaire en première ligne de la Commune de Paris, était cohérent avec l’idéal humaniste de la maçonnerie spéculative! 

Ce qui devenait en soi beaucoup plus surprenant, c’était de savoir que de nombreux magistrats ayant condamné arbitrairement des centaines de Gilets jaunes, depuis novembre 2018, étaient des Francs Maçons! Il était beaucoup plus surprenant de savoir qu’un préfet, Michel Lallement, symbole du « camp » de la violence policière, hors la loi, anticonstitutionnelle, organisant et cautionnant la répression pour la répression, fut un Franc Maçon! Il était beaucoup plus surprenant en soi de savoir que le Directeur Général de la Police française, pratiquant la répression acharnée des Gilets jaunes, et non pas garantissant un droit constitutionnel à manifester, fut un Franc Maçon! Il était beaucoup plus surprenant en soi de savoir que ce même Directeur Général de la police fut, avec Castaner, le vrai responsable couvrant les fins de non recevoir de l’IGPN, ainsi que l’impunité de tous ces policiers qui ont largement violé le code de déontologie de la police nationale française…

On peut se poser cette question: comment l’idéal humaniste de la maçonnerie, qui a poussé Louise Michel à son engagement révolutionnaire dans la Commune de Paris, a-t-il pu avoir l’effet contraire sur ces Francs Maçons placés dans les instances du pouvoir et devenus les représentants et défenseurs les plus acharnés de la caste des profiteurs d’en haut? 

La réponse qui m’est venue est la suivante: parce que ce monde maçonnique, ayant oublié son idéal humaniste, a compulsivement recruté son personnel dans le milieu des privilégiés et des « élites » fréquentant les secteurs décisionnels ou verrouillant les commandes du pouvoir dans les hautes administrations. Résultat: tous ces Francs Maçons installés dans les structures de l’État et qui oppriment abusivement le peuple aujourd’hui, sont, dans un premier temps, des traitres à l’idéal humaniste de la véritable maçonnerie, puis dans un second temps, des traitres à la Nation, en violant le droit constitutionnel sans états d’âme, puisque pour justifier leurs actes, ils sont obligés de s’en référer à la constitution européenne, écrite et inspirée par l’idéologie du fascisme ultra libérale, qui prévaut!

Cet étrange retournement des choses, entre la figure emblématique de Louise Michel  associée au combat des Gilets jaunes et la figure de quelques maçons au service de sa répression, nous indique à quel point la société a dérivé vers l’égocentrisme exacerbé des profiteurs d’en haut, entraînant une maltraitance pour ceux d’en bas qui subissent cette violence depuis 40 ans! 

L’idéal des Gilets jaunes tel que nous l’avons définit, est celui du plus grand nombre. C’est donc lui qui prévaudra, même s’il y a auparavant un probable et nouvel épisode du « 22 au 28 mai 1871 », sous une forme sans doute déguisée de terrorisme, pour faire passer cette violence ultime dans les cerveaux anesthésiés de propagande et justifier la mobilisation de l’armée. Aucune dictature ni aucun empire, fut-il tout puissant, n’a jamais prévalu sur les peuples qui, chaque fois, ont été amenés à secouer le joug de l’injustice et du dressage pour restaurer leur droit à la dignité…

Jean-Yves Jézéquel

Photo en vedette : 23/03/2019, Montmartre, acte XIX du mouvement des gilets jaunes. Photo par Olivier Ortelpa. Source : Wikimedia Commons.

Début février 2020 : le nouveau coronavirus se propage rapidement. 11 221 cas ont déjà été enregistrés en Chine. Pour éviter que la maladie ne se propage davantage, la Chine a isolé plus de 45 millions de personnes du monde extérieur dans différentes villes. L’OMS a déclaré une urgence sanitaire internationale. Mais d’où vient ce virus, est-il d’origine naturelle ? L’analyste Peter König explique ses doutes…

Début janvier, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a annoncé qu’une maladie pulmonaire accompagnée de fièvre et de toux était causée, en Chine centrale dans la métropole de Wuhan, par un nouveau coronavirus appelé 2019-nCoV. Le nombre total de cas de maladie confirmés en Chine au début du mois de février est actuellement de 11 221. Pour éviter que la maladie ne se propage davantage, la Chine a isolé du monde extérieur plus de 45 millions de personnes dans différentes villes. Par crainte de la propagation du virus, de nombreux États se ferment actuellement à la Chine et ferment leurs postes frontières.

Jerome Powell, le directeur de la Réserve fédérale américaine, a déclaré le 29 janvier que le coronavirus était un problème sérieux et qu’il était susceptible d’affecter, en Chine et au Japon, les activités économiques mondiales. Le 30 janvier 2020, l’OMS a déclaré une urgence sanitaire internationale. L’économiste et analyste en géostratégie Peter König a écrit le 28 janvier un commentaire sur l’épidémie de coronavirus et établi une comparaison avec d’autres maladies à coronavirus telles que le SRAS, qui a été découvert pour la première fois en Chine en 2002. Selon M. König, le nouveau virus 2019-nCoV et le SRAS ont la particularité de toucher principalement les personnes d’origine chinoise. Selon lui, il est tout à fait possible que le nouveau coronavirus ait été produit artificiellement et de manière ciblée. Voyez vous-mêmes dans un extrait du commentaire de Peter König comment il est arrivé à cette hypothèse :

« Il convient également de noter dans ce contexte, que l’apparition du virus 2019-nCoV est curieusement similaire à d’autres maladies à coronavirus, telles que le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS), qui a été identifié en Arabie Saoudite en 2012 puis s’est propagé à d’autres pays du Moyen-Orient et d’Afrique subsaharienne ; et donc aussi le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), découvert pour la première fois en Chine en 2002. Le SRAS s’est ensuite répandu dans le monde entier, mais a ensuite rapidement pu être maîtrisé. Aucune autre infection n’a été signalée depuis 2004.

Il s’agit dans les deux cas de coronavirus dont on soupçonne qu’ils ont été produits lors d’expériences en laboratoire sur des animaux, et la transmission des virus à l’homme n’a été possible qu’avec l’aide de l’homme. Les virus ont ensuite muté pour permettre l’infection d’un humain à l’autre. Le SRAS tout comme le nouveau virus 2019-nCoV ont de plus la particularité de toucher principalement les personnes d’origine chinoise.

Il y a, réparti dans le monde entier, plus de 100 laboratoires secrets et peu connus, sponsorisés par la CIA ou le Pentagone. Laboratoires dont la mission est de fabriquer et de tester des agents pour la guerre biologique. Il y a quelques années, un tel laboratoire a été découvert en Ukraine et cela a été relaté. On travaillait sur un virus qui devait infecter les personnes d’origine russe. Cependant, comme il n’y a pas de population russe homogène, les premières tentatives auraient échoué.

Comme l’empire ne renonce jamais à ses tentatives malveillantes de dominer le monde, nous pouvons supposer que la recherche sur les bio-agents [substances produites en laboratoire] développés pour des populations spécifiques se poursuivra. Ce projet occidental, et surtout américain (de la CIA, du Pentagone et de l’OTAN), qui vise à développer des armes biochimiques, qui tuent les gens par la maladie plutôt que par des balles et des bombes, revient beaucoup moins cher ! Et bien que cela soit difficile à croire : ça existe. Tirez vous-mêmes vos propres conclusions pour savoir si le SRAS et le nouveau NCOV 2019 s’inscrivent dans ce schéma.

Le moment de son apparition était particulièrement étrange. Le virus a été signalé pour la première fois à Wuhan le 31 décembre 2019, et s’est ensuite propagé si rapidement qu’il a complètement éclipsé la plus importante fête de la Chine, le Nouvel An lunaire. Bien sûr, cela pourrait aussi être une pure coïncidence …

L’un des modèles de guerre malveillant de Washington est la déstabilisation de la Chine (et de la Russie) par tous les moyens. Dans un but de déstabilisation, la Chine est constamment harcelée et attaquée (comme Hong Kong, Taïwan, la région Ouïgour du Xinjiang, le Tibet, les guerres tarifaires) ; pourquoi cette fois ne pas essayer une potentielle tentative de pandémie avec un virus contagieux ?

Cependant, il reste à constater – et même l’Occident, à son grand dam et à sa frustration, doit le constater – que la Chine dispose de pouvoirs de résistance extrêmes et fait preuve d’une capacité d’adaptation et de résistance – avec un esprit puissant et de l’ingéniosité pour sauver son peuple. »

Peter Koenig

 

 

Liens :

The Coronavirus Epidemic: Chinese Resilience and Silent, Simple and Steady Resistance – A Model for Mankind

https://www.nzz.ch/wissenschaft/swiss-lufthansa-und-british-airways-streichen-alle-fluege-nach-china-notfall-ausschuss-der-who-beraet-erneut-das-wichtigste-ueber-das-coronavirus-ld.1534367#subtitle-wo-nahm-das-virus-seinen-anfang-second

https://www.cash.ch/news/boersenticker-konjunktur/us-notenbank-haelt-leitzins-konstant-coronavirus-eine-gefahr-1470683

https://www.spiegel.de/wissenschaft/medizin/who-ruft-internationalen-gesundheitsnotstand-wegen-coronavirus-aus-a-16505dcd-2af6-4edb-a042-4e4e7d70e384

https://gisanddata.maps.arcgis.com/apps/opsdashboard/index.html?fbclid=IwAR0EA4t77tl-Yrr_W66RF97yp22Y0rKveAgbsjOAZa0ki4j9XaUFEwu5SEY#/bda7594740fd40299423467b48e9ecf6

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Pourquoi le Venezuela?

février 9th, 2020 by Oscar Fortin

Cette question s’adresse tout autant aux États qui s’acharnent contre le Venezuela que pour ceux qui s’acharnent à soutenir et à défendre, si nécessaire, l’actuel gouvernement du Venezuela.  Encore tout récemment, le président Trump, lors de son discours sur l’État d’Union, s’en est pris au Venezuela, tout particulièrement à son Président, Nicolas Maduro, de l’écraser s’il s’obstinait à demeurer au pouvoir.  Il faut rappeler que son mandat prendra fin en 2025.

Légitimement élu par son peuple, le 20 mai 2018, comme Président de l’État vénézuélien, et reconnu comme tel par les Nations Unies et la majorité des peuples qui siègent à l’Assemblée générale de cette même institution. Le Venezuela est un pays souverain et indépendant et c’est le peuple, dit Maduro, qui élit ses présidents et non  Donald Trump.

Aujourd’hui, 7 février, le Secrétaire des relations extérieures de Russie, Sergueï  Lavrov, termine sa tournée en Amérique latine avec le gouvernement légitime du Venezuela. Il s’agit d’une rencontre de très grande importance, sachant que la Russie apporte tout son appui au Peuple vénézuélien et à son gouvernement.

Les menaces répétées d’interventions militaires de la part de l’administration Trump sont prises au sérieux. En dépit du fait que le Conseil de sécurité des Nations Unies se soit prononcé, depuis longtemps, contre toutes formes d’intervention qui ne sont mutuellement consenties, les menaces persistent et les interventions  agressives, comme les sanctions, blocus et guerres se multiplient.  Pour les Nations Unies, les différends doivent se régler par la voie du dialogue respectueux et non par la confrontation sous ses diverses formes.

Déjà, nous savons depuis 1998, année de l’élection d’Hugo Chavez, que le peuple vénézuélien et son gouvernement, assumeraient le plein contrôle des pouvoirs de l’État qui étaient, depuis longtemps, entre les mains des oligarchies nationales et des États-Unis, ce dernier leur assurant de bons pourboires. Il faut dire que les richesses en pétrole, en or et en diamants étaient là pour compenser amplement  toutes ces contributions généreuses de l’Oncle Sam.

Pour l’opposition, il n’était pas question que ces prétentieux révolutionnaires viennent mettre le désordre dans un État pris en charge par son oligarchie nationale en harmonie étroite avec le grand-frère étasunien, plein d’attention pour chacun d’eux. La démocratie de ces nouveaux venus devra s’ajuster à l’ordre établi par ces derniers.

On se souviendra que la première décision d’Hugo Chavez, comme Président élu, fut de convoquer à une Constituante du peuple pour l’élaboration d’une nouvelle constitution, émergeant de ce peuple. Une fois rédigée, elle fut soumise par référendum national au peuple, ayant le pouvoir démocratique d’en découdre ou de l’adopter. Elle fut adoptée par une grande majorité de la population. Venezuela fut l’un des premiers États à se donner une constitution, rédigée et voulue par le peuple.

Devant une telle situation, les adversaires, plutôt que d’y reconnaître la volonté du peuple, ont commencé à développer un langage de nature à minimiser le peuple, le réduisant à du populisme, facilement manipulable par les nouveaux arrivés au pouvoir. Pas surprenant que l’opposition, tout au long des années qui allaient suivre,  s’applique à développer un langage récupérateur. La nouvelle démocratie devient une dictature, les nouveaux dirigeants deviennent des Tyrans, les programmes sociaux se transforment en communisme et la Révolution en marche vers une société plus juste, plus équitable avec un gouvernement soucieux avant tout des intérêts du peuple et, à l’intérieur de celui-ci, des plus pauvres et laissés pour compte se transforment en État marxiste. Tout est là pour alimenter les médias de l’empire, mettant en évidence la présence,  sur le Continent, de ces marxistes et communistes qui ne savent rien de la démocratie, qui emprisonnent et torturent les honnêtes gens, ne respectant aucun droit des personnes.

Même, si en dépit de toutes ces manipulations, le peuple poursuit avec enthousiasme son soutien à cette révolution, de portée socialiste, humaniste, chrétienne et anti-impérialiste, les opposants, grassement financés par Washington, n’en continuent pas moins à maintenir le même langage. C’est le cas, entre autres,  de l’épiscopat vénézuélien qui n’en démord pas du langage utilisé à l’époque de Staline pour disqualifier la révolution vénézuélienne.

Ce qu’ils ont dit, en 2015, les évêques du Venezuela et ce qu’ils continuent de dire

«Le plus gros problème et la cause de cette crise générale, comme nous l’avons indiqué à d’autres occasions, sont la décision du gouvernement national et des autres organes du pouvoir public d’imposer un système politico-économique de portée socialiste- marxiste ou communiste. Ce système est totalitaire et centraliste, il établit un contrôle étatique sur tous les aspects de la vie des citoyens et des institutions publiques et privées …

Encore une fois, nous affirmons: le socialisme marxiste est une mauvaise voie, et c’est pourquoi il ne devrait pas être établi au Venezuela. »

Cette modification de la réalité pour l’ajuster à leurs idées me rappelle cette phrase de pape François dans sa première Exhortation apostolique Evangelii gaudium.

« 231. Il existe aussi une tension bipolaire entre l’idée et la réalité. La réalité est, tout simplement ; l’idée s’élabore. Entre les deux il faut instaurer un dialogue permanent, en évitant que l’idée finisse par être séparée de la réalité. Il est dangereux de vivre dans le règne de la seule parole, de l’image, du sophisme. À partir de là se déduit qu’il faut postuler un troisième principe : la réalité est supérieure à l’idée. Cela suppose d’éviter diverses manières d’occulter la réalité : les purismes angéliques, les totalitarismes du relativisme, les nominalismes déclaratifs, les projets plus formels que réels, les fondamentalismes antihistoriques, les éthiques sans bonté, les intellectualismes sans sagesse. »

J’en déduis qu’il est parfois plus commode pour certains d’ajuster la réalité à leurs idées plutôt que d’ajuster leurs idées à la réalité. Selon les politiques éditoriales des médias, cet ajustement de la réalité au message qu’ils ont à livrer  les accommode même si la réalité y est sacrifiée.

Quelques autres citations du pape François, avant même que la machine vaticane n’ait pu l’encadrer dans ses nouvelles fonctions de pape :

« 202. La nécessité de résoudre les causes structurelles de la pauvreté ne peut attendre, non seulement en raison d’une exigence pragmatique d’obtenir des résultats et de mettre en ordre la société, mais pour la guérir d’une maladie qui la rend fragile et indigne, et qui ne fera que la conduire à de nouvelles crises. Les plans d’assistance qui font face à certaines urgences devraient être considérés seulement comme des réponses provisoires. Tant que ne seront pas résolus radicalement les problèmes des pauvres, en renonçant à l’autonomie absolue des marchés et de la spéculation financière, et en attaquant les causes structurelles de la disparité sociale[173] les problèmes du monde ne seront pas résolus, ni, en définitive, aucun problème. La disparité sociale est la racine des maux de la société.

204. Nous ne pouvons plus avoir confiance dans les forces aveugles et dans la main invisible du marché. La croissance dans l’équité exige quelque chose de plus que la croissance économique, bien qu’elle la suppose ; elle demande des décisions, des programmes, des mécanismes et des processus spécifiquement orientés vers une meilleure distribution des revenus, la création d’opportunités d’emplois, une promotion intégrale des pauvres qui dépasse le simple assistanat. Loin de moi la proposition d’un populisme irresponsable, mais l’économie ne peut plus recourir à des remèdes qui sont un nouveau venin, comme lorsqu’on prétend augmenter la rentabilité en réduisant le marché du travail, mais en créant de cette façon de nouveaux exclus.

205. Je demande à Dieu que s’accroisse le nombre d’hommes politiques capables d’entrer dans un authentique dialogue qui s’oriente efficacement pour soigner les racines profondes et non l’apparence des maux de notre monde ! La politique tant dénigrée est une vocation très noble, elle est une des formes les plus précieuses de la charité, parce qu’elle cherche le bien commun.»

Des considérations qui ont de quoi encourager les dirigeants et les peuples des pays émergents de l’Amérique latine  dont les objectifs sont ceux-là mêmes dont parle le pape François. Malheureusement, ce qui fut la joie de nombreux chefs d’États y dirigeants sociaux est devenu pour de nombreux autres dirigeants, y incluant la majorité des épiscopats, un langage à garder sous silence.

Le 13 mars prochain, le pape François célèbrera ses sept années comme Papa et chef du Vatican. Faudra voir, à ce moment, ce qui en sera advenu de cette Exhortation apostolique  du 26 novembre 2013.

D’ici là, nous verrons ce qui adviendra du Venezuela, de ses opposants.

Oscar Fortin

7 de février 2020

 

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Avec une nouvelle et majeure variable passée d’exogène à endogène qu’est l’apparition d’un mouvement de manifestations qui a engendré un équilibre instable, c’est le scénario qui a prévalu en 2014-2015 en Algérie qui est de retour et à l’identique en 2020. Marqué par la raideur des détenteurs de la décision de cooptation, l’occultation d’un débat sur le régime politique idoine pour la patrie et ses populations qui inclura ses trois composantes principales que sont l’anthropologie de la nation algérienne, les droits humains et de la nature et la nature de l’économie de défi, c’est l’Algérie qui accélère sa descente aux enfers. 

Comme en 2014, dans l’ensemble des vulnérabilités du pays, celui qui incarne actuellement la décision régalienne a choisi de mettre sur le marché de la diversion, instrumentalisation, polémique et surenchère exactement les mêmes. Il s’agit de l’enseignement des mathématiques et de la révision de la constitution. 

De sont de très solides signaux sur ce qui se tramait en Algérie liés à la mathématique ont été tournés en dérision dans les djornanes nationaux et certaines publications sur le Web. Ils ont été l’objet de déclarations ministérielles. Nous nous interdisons de les reprendre. 

La logique dans la première diversion : l’enseignement des mathématiques

Comme dans toutes les religions monothéistes, la mathématique a ses connus inconnus. L’infini représenté par la lemniscate en est un, il est sans valeur tangible. Avec le zéro (0), ils forment son couple infernal. Dans notre monde, aucune valeur de zéro divisé sur zéro, l’infini divisé sur l’infini, l’infini moins l’infini et zéro multiplié par l’infini n’est connue. Dans une divine justice, la mathématique a la magie de donner des parts égales à tous les vivants sur terre dans la répartition d’un grain de blé ou d’une goutte de miel. 

C’est grâce aux brillants en mathématique qu’un peu d’ordre a été mis dans l’économie de la production de biens consomptibles mais c’est aussi à cause d’elle que les magistrats et les avocats sont envoyés dans les ténèbres dans les procès et contrats liés à la finance des produits dérivés (Derivatives), ces produits toxiques qui vendent l’indice des prix à la consommation et la température qu’il fera le 13 février 2026 en Algérie. 

La mathématique de l’économie capitaliste impose la rationalité c’est-à-dire la maximisation du profit et suppose que l’hypothèse (du théorème) de la connaissance commune est vérifiée. Les deux conditions précédentes satisfaites alors les maitres des marchés diront à l’Algérien : ‘Tu es capable de calculer la valeur additionnelle (incrémentale) et jamais différentielle de ton gain quand tu dépenseras (consommeras) une unité supplémentaire de ton moyen principal de négociation qui est en général ta monnaie’. Ils éviteront de lui dire que toute erreur de calcul est à ses risques et périls. Et si l’Algérien en question est le chef de l’État ou le chef d’État-major qui prennent des décisions dont la seule rationalité est la peur imposée par les puissants et non émanant des choix et volonté de la nation ? 

Donc : le forcing imposé par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale pour l’enseignement des mathématiques en Algérie vise l’introduction du raisonnement marginaliste dans un esprit supposé rationaliste qui aura pour finalité la sacralisation de l’individualisme égoïste peu importe sa base, qu’elle soit celle des préférences ou qu’elle soit celle des utilités ; collectivement au détriment de la patrie. 

La mathématique est si passionnante et repoussante à la fois qu’elle constitue un cheval de Troie. Son coté diversion réside dans la quête d’un objectif certainement noble mais marqué par la rareté des ressources indispensables à son enseignement. Ensuite, viendra la polémique sur la langue de formation : arabe, français, anglais ou tamazight. 

L’aveu dans cette diversion est la reconnaissance que le système éducatif national a produit un désastre contraire aux exigences du développement. De plus et loin de toute rationalité, il a consommé des quantités conséquentes en monnaie. 

Un regard plus pragmatique sur la mathématique appliquée et l’Algérie. Depuis l’indépendance du pays, aucun centre de décision ne s’est soucié de la maitrise du calcul du produit intérieur brut. En pire, l’État algérien et ses démembrements sont incapables de fournir des chiffres précis et exacts sur les variables les plus aisément quantifiables comme le taux de croissance réel de la population, un mois après la naissance de la nouvelle année ou de fournir des études statistiques sur la qualité du système de freinage des véhicules et leurs équilibres sur la chaussée à différentes vitesses. Cette problématique de la mathématique est encore plus aggravée par l’impuissance de la banque d’Algérie qui attend la fin du mois pour publier avec un grand différé le taux de change nominal moyen du dinar pour le positionner à un niveau légèrement plus favorable que celui du New-York Stock Exchange plus connu sous le nom de Wall Street. 

En 2020, Les Algérienne et Algériens attendent des organisations internationales l’annonce dans des termes sophistiqués leurs résultats qui généralement sont contraires aux prédictions et prévisions qu’elles avaient annoncées et vantées par le chef de l’État, le chef de l’état-major, les ministres, les députés et les serviles. 

La logique dans la deuxième diversion : la révision de la constitution. 

Les manifestations en cours en Algérie ont bouclé l’année. Depuis leur début, en augmentant la répression, la justice algérienne a montré l’étendue de ses limites. Pour donner des gages au monde occidental, des procès de businessmen, mercantiles et compradores ont eu lieu. Dans une reconnaissance de sa soumission, l’État algérien a ordonné en milliards de centimes des dédommagements financiers pour certains accusés et condamnés. Les suspects qui sont actuellement libres auront la pareille si leurs procès sont enrôlés. Le paiement de dédommagements est l’irréfutable preuve que l’État algérien exécute l’ordre d’être juste avec les ‘marchés’ et en plus profond, c’est la mise en œuvre des règles de marché dans l’exercice de la justice. 

Après la précédente révision constitution, sa prétendue avancée, Tamazighth a fait l’objet d’une énorme publicité de manipulation et d’intoxication. En plus d’une injustice criarde, non dénoncée par les puissants du monde, des compatriotes qui ont porté l’emblème amazigh, ont été envoyés dans les geôles du pays. 

Dans l’une de nos adresses aux décideurs algériens, en plus d’être libérés, nous avons demandé à ce qu’ils soient dédommagés à raison de dix millions de dinars (10.000.000) par mois de détention. Ces derniers jours, des voix se sont élevées pour demander la même sanction. L’histoire récente de l’Algérie a enregistré le déshonneur que contient une telle procédure. Il a été dans le paiement de montants pour les familles des assassinés en 2001. Le déshonneur aurait été moindre si l’État a reconnu son entière responsabilité dans ces meurtres en érigeant des souvenirs et décrétant un jour de mémoire. 

Ignorant tout des intentions et incitations des initiateurs de cet appel ; avec notre propre demande, les dédommagements pécuniaires dans la privation de liberté sont philosophiquement dangereux car la liberté est un bien irréfragable. Notre demande de dédommagement vise la sanction de l’État qui pourrait être accompagnée de la suspension ou du licenciement des magistrats. L’analyse mathématique de cette combinaison de sanctions montrerait les avantages et les inconvénients.  

Slide extrait dans notre présentation des impacts économiques de Tamazight faite en 2014.

L’aspect caché dans la révision de la constitution

Nous avons qualifié la précédente constitution de bâtarde parce que notre insistance pour la révélation de ses concepteurs et rédacteurs a été vaine. Pour celle en cours, une liste composée uniquement d’Algériens juristes a été rendue publique. Il est aisé de comprendre que c’est juste une petite manœuvre de posture. Les amendements, changements et ajouts pour rendre l’actuelle conforme aux lois du capitalisme ont été exigés de Paris, Washington et Londres. L’équipe nationale qui produira la nouvelle loi fondamentale sera ‘conseillée’ dans la discrétion des bureaux, des appels téléphoniques, des notes anonymes et la correction des drafts qui seront soumis aux donneurs d’ordre. Ainsi, les faiseurs de la décision en Algérie diront qu’ils ont agi souverainement alors que l’Algérie l’a perdue depuis belle lurette. 

En 2014, le Centre de la recherche sur la mondialisation a publié notre papier : ‘Algérie. Révision de la constitution : soumission à l’ultralibéralisme et au club Bilderberg’ dans lequel figure le tableau ci-dessous. 

Une lecture rapide de ce tableau dit que la prochaine révision inclura des précisions sur les richesses naturelles, leur propriété et mode d’exploitation. Le signal pour cette déduction est l’exploitation des gaz de schiste et de l’exploration du pétrole offshore ainsi que les terres rares, élément fondamental des richesses cachées sous terre. 

Cette révision renforcera au profit du marché la liste et la nature des comportements délictueux en particulier dans les transferts de dividendes et bénéfices des multinationales installées en Algérie. La preuve : aucune entreprise étrangère surtout les banques à laquelle sont liés des nationaux n’a fait l’objet d’un audit, contrôle comptable et d’un procès dans le sillage des Algériens qui ont des sociétés dans les paradis fiscaux. 

Sans oser aller dans la dotation de l’Algérie d’un hymne national bilingue et de l’enseignement de tamazight dans les cycles du supérieur à travers tout le territoire national, le bloc Identité sera un peu plus décoré et maquillé. 

Nous arrêtons à ces exemples, notre vue de la prochaine constitution. La mesure réelle de la souveraineté sera déduite dans les changements dans les autres blocs. Satisfaire les ordres des parrains nationaux et étrangers, l’État algérien s’interdit de dissoudre le Congrès dont il a besoin pour la voter à main levée et c’est pour cette raison aussi que le peuple est maintenue à l’écart. 

Le futur proche de l’Algérie. 

Notre représentation rapide de la mathématique de l’ophélimité de Pareto qui remonte à Juin 2014 dans les politiques internes de l’Algérie influencées par tous les événements qui se sont montrés dans toute leur horreur ces deux dernières années se confirme. 

Actuellement l’Algérie est dans la Zone 2 (Troubles sociaux permanents). Au train de la cécité de l’état-major algérien et l’absence de lucidité chez les manifestants algériens qui crient des revendications légitimes, la Zone 1 (Crise sanglante en Algérie) est la destination prochaine de l’Algérie.

L’Algérie est telle une jarre fragile qui ne demande que le bonheur issu d’une sagesse amazighe et qui veut être aimée ; nous, nous adorons cette Jarre d’un amour pur que l’exil a rendu violent. 

Question : Est-il arrivé le moment de gratifier de grade de maréchal tous les révolutionnaires algériens qui ont libéré notre patrie de l’extermination française ?

Cherif Aissat

 

 

Note 

Avec une petite hésitation pour la poésie, la justice et la mathématique sont les religions dont la mise en œuvre sur terre a été confiée par Dieu à des humains. Lwenes Matoub (1956, 1996) est le mathématicien de l’art. Parmi les immortels prophètes de la mathématique pure, citons : l’indien Srinivasa Ramanujan (1887, 1920). Pauvre, malade et très amoureux de sa femme ; s’il est admis que la somme des n nombres d’une suite arithmétique est égale à n*(premier terme + dernier terme)/2 et est positive ; Ramanujan a démontré qu’une telle suite infinie de termes positifs est égale à une constante qui est par-dessus le marché négative et vaut -1/12. John Von Neumann, John Forbes Nash, Leonhard Euler en sont d’autres. Parmi ceux qui sont montés un cran au-dessus : Alexandre Grothendieck (1928, 2014), Grigori Perelman (1966, -), Henri Poincaré (1854, 1912) et il y a ceux qui ont approché l’existence de Dieu comme René Descartes (1596, 1650), Gottfried Wilhelm Leibniz (1646, 1716) et Kurt Godel (1906, 1978).    

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Montée du néonazisme au Brésil

février 8th, 2020 by Adriana Dias

C’est par hasard que l’anthropologue Adriana Dias est devenue la plus grande spécialiste des mouvements néo-nazis au Brésil. Élève de licence en sciences sociales à l’Université d’État de Campinas (Unicamp), pendant un cours, elle est tombée sur ce sujet. Elle a décidé de faire des recherches sur internet.

“ J’ai trouvé un site, en portugais, avec quatre hommes qui faisaient une croix gammée à l’aide de leur corps et un drapeau national-socialiste”, se rappelle-t-elle. “Tout d’abord, je l’ai attribué à des jeunes, comme presque tout le monde. Mais rapidement j’ai découvert qu’il existait une structure par derrière.”

Elle a transformé ce sujet en travail de conclusion de licence, en 2005, puis plus tard un master et finalement en thèse de doctorat. À présent, elle prépare un livre qui concernera précisément les groupes néo-nazis brésiliens.

“J’observe une croissance très forte depuis que j’ai commencé à étudier ce sujet”, dit-elle. Dias a identifié 334 cellules néo-nazies actives dans le pays. Ces groupes réunissent 3 à 25 adeptes. Ils suivent des lignes diverses – hitlériens en majorité, avec 187 groupes, mais aussi suprémacistes blancs, séparatistes, négationnistes de l’Holocauste, Klu Klux Klan, entre autres.

D’après le sondage de l’anthropologue, la plus grande partie du mouvement néo-nazi brésilien se concentre dans les régions sud et sud-est du pays. À São Paulo il existe 99 cellules. Santa Catarina en compte 69 ; le Paraná, 66 ; Rio Grande do Sul, 47 ; et Rio de Janeiro, 22. Cependant, il existe aussi des cellules en activité dans les états du nord-est et du centre-ouest.

Au total, ces cellules réunissent 4 à 5 mille personnes, selon la chercheuse. À titre de comparaison, le service intérieur de renseignements de l’Allemagne, l’Office fédéral pour la protection de la Constitution (BfV, selon le sigle allemand), estime qu’il y a au moins 24 mille extrémistes actifs dans les pays européens.

L’interview a été réalisée par Edison Veiga et publiée dans le journal Deutsche Welle, le 21/11/2019.


Observez-vous une montée des néonazistes au Brésil ?

Oui, depuis que j’ai commencé à étudier le sujet, je note une augmentation dans la quantité et la diversité des groupes. Par exemple, il y a dix ans je ne localisais pas de groupes dans le centre-ouest. Maintenant il y en a six à Goiás, trois au Mato Grosso et un au Mato Grosso du sud.

Vous identifiez 334 cellules dans votre sondage. Est-il possible d’estimer le nombre d’adhérents ?

Environ 500 mille personnes lisent la documentation nazie au Brésil. De quatre à cinq mille personnes agissent au sein des cellules – cependant beaucoup de gens tournent autour pour les aider. Aujourd’hui, s’il y avait une grande conspiration néo-nazie au Brésil, 600 mille personnes au moins seraient disposées à commettre des crimes graves. Mais les cellules ne pensent pas que le Brésil actuel soit dans une conjoncture pour cela. Elles ne croient pas que nous nous trouvions à un moment de l’histoire propice à l’ascension d’un État néo-nazi.

Ces chiffres ne peuvent-ils pas être considérés comme alarmistes ? Comment aborder ce sujet sans donner de la visibilité à de tels discours ?

Il ne s’agit pas d’alarmisme. Il s’agit d’alarme. La société brésilienne se nazifie. Les personnes qui conservaient en elles l’idée de suprémacisme, ont vu la recrudescence de la droite et peuvent à présent en parler avec une certaine tranquillité. Il nous faut aborder ce thème pour activer le signal d’alarme. Justement pour ne pas donner la vedette à ces idées, il faut que nous parlions de la criminalisation des mouvements de haine et que nous nous emparions de la question essentielle : le partage des valeurs humaines.
À la limite, ce que font ces mouvements, c’est hiérarchiser la valeur des êtres humains, à savoir, croire que le blanc vaut mieux que la femme, mieux que le noir, mieux que l’indien, que le gay, etc. L’empathie consiste à penser que nous partageons une même humanité, que nous partageons notre humanité avec les autres. Nous devons construire l’aptitude psycho-cognitive de l’empathie – ce qui ne se construit qu’au moyen de la diversité.

Remarquez-vous des idées du mouvement néo-nazi déjà intégrées par la société ?

Il s’agit de propagande dite de troisième phase. Tandis que lors de la première phase ces militants désirent se doter d’une élite néo-nazie, en parlant de blanchitude au niveau de la spiritualité, en s’adressant à des personnes qui s’intéressent déjà à ce thème et en s’organisant en cellules, lors de la troisième phase, le public cible est l’homme moyen de la société.

Sont alors amenées des questions comme la peur des migrants et d’autres questions qui font craindre à ceux qui se sentent la majorité que les minorités les chassent de leur place, la place qu’ils croient leur être naturelle, a priori, comme si c’était un droit naturel. Ce sont les obsessions que Sigmund Freud nommait angoisse de persécution de l’incomplétude.

Par exemple, l’idée qu’il existe un racisme inversé. L’expression a été créée en 1974 par un membre du Klu Klux Klan (organisme raciste américain) du Colorado, aux États-Unis. Elle s’est répandue en peu de temps. Si bien qu’actuellement c’est un terme répandu du sens commun. C’est ce que désire le mouvement : que les masses absorbent de plus en plus les termes racistes, de sorte que la moyenne de la société les adopte de façon plus aisée.

Internet catalyse-t-il ces discours ?

Je dirais qu’il en permet la diffusion. Cependant, les groupes sont l’eau du bain et internet le bébé. On ne peut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Internet et les réseaux sociaux fournissent des conditions favorables pour que ces groupes soient en relation. Internet n’est pas seulement un espace de communication, c’est un espace de socialisation.
D’un autre côté, internet donne des conditions pour l’avancée de groupes démocratiques. Notre problème c’est qu’il faut consolider les espaces démocratiques sur internet et qu’il est nécessaire d’avoir des règles plus solides pour limiter les crimes de haine, la diffusion de discours de

Voir l’article original en portugais en ligne : Revista ihu on-line, le 22 novembre 2020

Traduit par Pascale Vigier pour Autres Brésils, Relecture : Marie Moussey

Image en vedette : capture partielle d’écran d’une photo (source : Istoé)

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Après les inondations de janvier 2020, les pertes humaines et les dommages physiques causés ne semblent pas pour autant être l’unique résultat d’événements climatiques extraordinaires. Autres Brésils a discuté avec le Mouvement des personnes atteintes par les barrages (MAB) pour mieux comprendre le lien entre les crimes de Mariana et Brumadinho et la gravité des innodations.

Depuis le 15 janvier, il pleut abondamment dans tout l’État de Minas Gerais et du Espírito Santo. Près de 200 municipalités sont en état d’urgence. Dans le Minas Gerais, plus de 50 000 personnes ont dû quitter leur maison [1] et on en dénombre près de 15 000 dans l’État du Espírito Santo. [Dernier bulletin de la protection civile de l’État]. Ce sont au moins 65 personnes qui ont été déclarées décédées dans les deux états.

Une coulée de boue à Vila Bernadete, un quartier de Belo Horizonte, le 26 janvier 2020.
AFP – DOUGLAS MAGNO

En 2017, le bureau du Procureur de l’État de Minas Gerais a ordonné la mobilisation de 26 expertises techniques (ATI en portugais) indépendantes pour la contamination des bassins du Rio Doce et du Paraopeba. En 2020, les entreprises minières Samarco, BHP Billiton et Vale n’ont rendu que trois d’entre elles opérationnelles. Durant une conférence de presse, convoquée le 30 janvier 2020 à l’Assemblée legislative de l’État du Minas Gerais, le MAB a ainsi mobilisé les différentes expertises disponibles et l’expérience des populations pour dénoncer la responsabilité des entreprises minières.

  • Plusieurs études menées par Ambios, Lactec, l’Université fédérale de Ouro Preto et ses partenaires attestent de la contamination des eaux fluviales par les métaux lourds (fer et de manganèse) et de nickel et de cadmium dans l’air à travers la poussière.
  • L’étude de Ambios Engenharia a été rendue publique en novembre 2019 lors d’un reportage d’Alice Maciel et Rute Pina pour Agencia Pública. Conduite tout au long de l’année 2018 dans huit districts des municipalités de Mariana – Bento Rodrigues, Camargos, Ponte do Gama, Paracatu de Baixo, Paracatu de Cima, Pedras, Borba et Campinas ; et dans quatre districts de Barra Longa – Barretos, Mandioca, Gesteira, Volta da Capela- en plus du centre-ville. L’enquête, achevée le 22 mars 2019, a été envoyée à Renova et transmise au Secrétaire à la santé de l’État du Minas le 17 mai. Elle est disponible en portugais ici.
  • Les populations lancent l’alerte de leur côté au sujet d’une nouvelle contamination du Fleuve São Francisco.

Luc Duffles Aldon


Interviews avec Thiago, membre de la Coordination nationale du MAB

Thiago, peux-tu expliquer brièvement ce qui se passe en ce moment dans l’Etat de Minas Gerais ?

Pour mieux comprendre, il faut savoir que les inondations en période de pluies, de novembre à février, sont fréquentes dans la région. Mais il y a de nombreux aggravants qui s’accumulent.

Les changements climatiques empirent la situation. Ces pluies sont liées aux événements planétaires provoqués par le déforestation en Amazonie et aux incendies en Australie. Dans ce cas précis, ce sont des variations importantes, certaines années, entre période de sécheresse et période d’énormes concentrations de pluies sur un temps court. Elles sont de plus en plus inattendues et c’était notamment le cas cette fois-ci.

Le cycle des pluies a donc changé ?

Ce sont des épisodes de plus en plus extrêmes. Du 15 au 31 janvier, on a enregistré le taux de pluviométrie le plus fort de l’histoire de l’Etat du Minas Gerais. Entre les 24 et 25 janvier, dans la région métropolitaine de Belo Horizonte, la capitale de l’Etat où vivent 3 millions d’habitants (troisième métropole du pays), il y a eu la plus grosse pluie de l’histoire de la ville soit depuis les 112 ans de sa fondation. C’est un mois complètement atypique.

“Au mois de janvier 2020, il est tombé la même quantité de pluie que durant oute l’année 2019.”

Les journaux locaux se penchent également sur l’urbanisation de la métropole.

En effet, les événements climatiques extrêmes, qui sont dans une certaines mesure incontrôlables, viennent frapper un territoire soumis à l’irresponsabilité historique de gestions municipales qui n’ont jamais considéré dans leurs planifications urbaines les cours d’eau et les volumes d’eau qui circulent sur le territoire. En plus, il y a une absence de politique du logement qui provoque l’expulsion de milliers d’habitants vers les périphéries ou vers des aires à risques dans les grandes villes voire de la région métropolitaine de Belo Horizonte. À cela, il faut ajouter la spéculation immobilière qui vient aggraver le contexte.

C’est donc une catastrophe sociale qui a lieu. Plus de 60 personnes sont déclarées décédées dans les états de Minas Gerais et Espirito Santo en raison, principalement d’éboulements de terrains où des gens habitaient en situation de risque. Parmi ces terrains, certains qui n’étaient d’ailleurs pas considérés « en zone à risque » n’ont cependant pas supporté la pression des eaux.

Et cela n’est pas limité à la région métropolitaine. Cela touche aussi d’autres bassins, par exemple ceux du Rio Paraopeba et, surtout, celui du Rio Doce ainsi que celui de ses affluents (Rio Manhuaçu, Rio Matipó et Rio Santo Antonio).

Le MAB dénonce surtout le lien avec les crimes de Brumadino (janvier 2019) et Mariana (novembre 2015) [2]

Car dans le lit de ces fleuves et de leurs affluents, il y a d’énormes quantités de résidus miniers : les conséquences des crimes de Mariana et Brumadinho. De la même manière, et par mécanique des barrages, il y a des résidus qui s’accumulent dans toutes les hydroélectriques construites sur des deux fleuves. Avec la montée des eaux, tous les barrages ont ouvert leurs vannes prolongeant les contaminations dues aux ruptures des barrages de Brumadinho et Mariana

Dans le lit du Rio Paraopeba, suite à la rupture du Barrage de Brumadinho, en janvier 2019, ce sont entre 11 et 14 millions de mètres cubes de rejets de minerais qui se sont déversés dans l’affluent Córrego do Feijão. Une bonne partie sont encore “retenus” dans les premiers 10 km du fleuve où une grande structure de contention et de flitrage a été construite. Mais ce sont déjà 1 million de mètres cubes de ces résidus qui ont été déversés dans le Rio Paraopeba jusqu’au barrage de Retiro Baixo. Le fleuve et le barrage sont envasés. Mécaniquement, la montée des eaux, provoquée par les pluies, a obligé l’ouverture des vannes du barrage hydroélectrique de Retiro Baixo et le lâchage des eaux souillées de résidus a provoqué à son tour l’envasement en aval du barrage. Le nouveau barrage atteint est au niveau de l’hydorélectrique de Três Marias : l’embouchure du Fleuve São Francisco.

Nous dénonçons cet envasement des rivières, visible à l’oeil nu, notamment celui du Rio Doce.

Dans le Rio Doce, la rupture du Barrage du Fundão en novembre 2015 a entraîné le déversement de 60 millions de mètres cubes de résidus de minerais qui se sont mélangés à l’eau. C’est ce que l’on appelle “la boue” alors que cela n’en est pas, à proprement parler. Cet envasement est observé au long des premiers 100 km retenus entre le Barrage du Fundao et l’usine hydroélectrique de Candonga dans la ville de Rio Doce. Dans cette usine, près de 10 millions de mètres cubes ont été déposés. Avec le lâchage des eaux, les résidus sont charriés tout au long des 600km de fleuve, en quantité moindre, jusqu’à leur embouchure dans l ’État du Espirito Santo.

Et maintenant, quelles sont vos principales inquiétudes pour les populations ?

Maintenant, c’est principalement la santé de la popualtion qui nous inquiète. Plusieurs études menées par l’Université fédérale de Ouro Preto et par d’autres centres de recherche montrent que les inondations ont charrié l’empoisonnement des rivières jusqu’en zone urbaine comme celles de Colatina, Linhares et la plus grande, Governador Valadares. C’est un cas emblématique dû à la proximité des quartiers périphériques et du fleuve. D’ailleurs, la mairie de Governador Valadares, la plus grande ville de cette région atteinte par les innodations, va porter plainte contre Samarco. Elle dénonce l’aggravation des dommages provoqués par les inondations suite aux résidus déposés par les « boues » lors de la rupture de barrages en amont.

Le deuxième enjeux est celui de l’accès à l’eau potable, en urgence, pour les communautés qui sont sans aucune possibilité. Puis, sur le long terme, celui de l’assainissement pour tout le système urbain. Toutes les eaux sont contaminées par des métaux. Or, à ce stade, les entreprises, soit ignorent la question, soit produisent de la contre-information pour se dédouaner. Mais dans les faits, rien n’est mis en place pour les communautés. Ce ne sont que des maquillages, d’ailleurs coûteux [3]. Vale, en particulier, ne reconnait pas sa responsabilite et c’est notre rôle de la dénoncer auprès des pouvoir publics et de la forcer à prendre en charge les réparations pour les dommages provoqués.

Luc Duffles Aldon avec le MAB- Mouvement des personnes atteintes par les barrages

 

 

Notes

[1Selon les informations du 30 janvier, 44 929 personnes avaient quitté leur logement pour aller chez des parents et 8 529 étaient accueillis dans des lieux publics improvisés.

[2Le crime de Mariana s’est produit il y a trois ans, et ce n’est pas que le « désastre environnemental » décrit : la rupture du barrage a fait qu’une vague parcourt jusqu’à 850 kilomètres jusqu’à la mer et contamine le fleuve et la mer. Personne n’a été condamné à ce jour. C’est d’autant plus un crime que Vale a adopté une stratégie visant à se démarquer du crime, à éviter la culpabilité, en mettant Samarco sur le devant de la scène. Et Samarco a ensuite créé Renova … mais c’est Vale qui est propriétaire de l’entreprise qui a tué des millions de vies. De vies car ce n’étaient pas seulement des personnes qui sont mortes ou gravement intoxiquées, ce sont des millions de vies d’animaux, des plantes. Ce n’était pas une tragédie, une catastrophe ou autre chose. C’est un crime !

[3Selon le MAB, dans un communiqué de presse du 22 janvier 2020, « il est étonnant de savoir que Vale, après la récidive du crime de Brumadinho en 2019, a distribué plus de R$7 milliards de bénéfices à ses actionnaires en 2019. Ce montant est supérieur à ce qui a été dépensé jusqu’à présent dans les actions de réparation pour les deux crimes dans le Minas Gerais. Les informations selon lesquelles les compagnies minières veulent réduire de 14 fois la valeur globale des services de conseil montrent que ce retard est une décision politique. En 2018, par exemple, la Fondation Renova a dépensé R$ 120 millions pour maintenir l’institution, dépense faite au mépris des décisions prises sur la réparation intégrale.

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Palestine, le «Deal» du siècle…

février 8th, 2020 by Mondialisation.ca

Sélection d’articles :

Venezuela – Déclaration finale de la Rencontre mondiale contre l’impérialisme

Par Encuentro Mundial contra el Imperialismo, 06 février

Les délégations des Parties Politiques et des Mouvements Sociaux, réunies à Caracas, capitale de la République bolivarienne du Venezuela, a l’occasion de la « Rencontre mondiale contre l’impérialisme », après les délibérations effectuées nous sommes arrivés aux conclusions suivantes: L’avenir de l’humanité est en grave danger…

 

Chine-Myanmar – De deux choses l’une: le CMEC va ou bien fluidifier, ou bien durcir les relations économiques sino-indiennes

Par Andrew Korybko, 06 février 2020

La réalisation finale du Couloir Économique Chine-Myanmar (China-Myanmar Economic Corridor – CMEC) va soit fluidifier, soit apporter des tensions supplémentaires dans la rivalité économique sino-indienne déjà observée au cours des dernières années ; tout dépendra de la manière dont New Delhi va répondre au dernier projet d’intégration trans-régional porté par Pékin. Quelles que soient les décisions de New Delhi en la matière, une chose est certaine : le CMEC est voué à rebattre les cartes.

 

Palestine: « Deal » du siècle ou confirmation du fait accompli

Par Prof. Yakov M. Rabkin et Robin Philpot, 06 février

Trump et Netanyahou ont beau annoncer un plan de paix qu’ils qualifient de « deal » du siècle, il s’agit plutôt d’une confirmation et d’une consolidation de ce qui se passe sur le terrain depuis bien des années et qu’on qualifie de plus en plus d’apartheid, dit Yakov Rabkin, professeur émérite d’Histoire à l’Université de Montréal et auteur de Comprendre l’État d’Israël (Écosociété en 2014). C’est la politique de « fait accompli » si cher à Ariel Sharon.

 

Le plan de paix au Moyen-Orient de Donald Trump n’apportera pas la paix – Tel était le plan

Par Jonathan Cook, 07 février 2020

Une grande partie de « l’Accord du siècle » concocté de longue date par Donald Trump était déjà connue de tous. Au cours des 18 derniers mois, des responsables israéliens ont divulgué bon nombre de ses détails. La soi-disant « Vision pour la paix » dévoilée mardi a simplement confirmé que le gouvernement américain a publiquement adopté le consensus de longue date en Israël : l’Etat hébreu a le droit de conserver en permanence les étendues de territoire qu’il a saisies par la force et illégalement au cours du dernier demi-siècle, ce qui prive les Palestiniens de tout espoir d’obtenir un État.

 

Mexique : Le président Lopez Obrador face au défi de la violence

Par Luis Reygada, 07 février 2020

Le premier président progressiste de l’histoire moderne du Mexique a hérité d’une situation désastreuse du point de vue sécuritaire. Après 12 ans d’une stratégie de « guerre contre les cartels » qui a enlisé le pays dans un drame humanitaire sans précédent, il peine à freiner la courbe de la violence.

 

Les multinationales, des pouvoirs souverains privés. Le cas de Total

Par Alain Deneault, 08 février 2020

Total se présente comme « une société pétrolière française », mais cette description occulte la réalité de ce que sont devenues les multinationales aujourd’hui : des pouvoirs souverains privés. Contribution du philosophe Alain Deneault à « State of Power 2020 ».

 

Expansion du corridor économique Chine-Pakistan (CPEC). Téhéran veut construire « l’anneau d’or ».

Par Andrew Korybko, 08 février 2020

Les processus d’intégration eurasienne menés par l’Initiative la Ceinture et la Route (BRI) sont l’une des caractéristiques des relations internationales contemporaines, et l’Anneau d’Or pourrait éventuellement devenir la pièce maîtresse de ces efforts si la proposition du O-CPEC+ de l’Ambassadeur Hosseini aboutit, surtout si elle est menée en parallèle avec le N-CPEC+.

 

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La Russie rejette le récit turc sur la Syrie

février 8th, 2020 by M. K. Bhadrakumar

La réaction russe aux derniers mouvements militaires de la Turquie dans la province d’Idlib, au nord-ouest de la Syrie, a pris la forme d’une longue interview du Ministre des Affaires Étrangères Sergueï Lavrov au quotidien gouvernemental Rossiyskaïa Gazeta le 4 février, suivie depuis par une déclaration officielle du Ministère des Affaires Étrangères jeudi.

Moscou a souligné que l’opération syrienne actuelle à Idlib vise à vaincre les affiliés d’Al-Qaïda soutenus par la Turquie et les pays occidentaux.

Lavrov s’est attardé sur le cadre du « format Astana », qui résulte de l’effondrement du projet de changement de régime de « nos partenaires occidentaux et autres partenaires étrangers » en Syrie suite à l’intervention russe en 2015.

Il a expliqué comment le processus d’Astana a conduit à la « zone de désescalade » à Idlib où « les groupes terroristes se sont rassemblés ». La Russie et la Turquie ont conclu des accords écrits spécifiques précisant leurs engagements à superviser Idlib. Cependant, pour citer Lavrov :

« Malheureusement, jusqu’à présent, la Turquie n’a pas respecté certains de ses engagements clés qui étaient destinés à résoudre le cœur du problème à Idlib. Il était nécessaire de séparer l’opposition armée qui coopère avec la Turquie et qui est prête à dialoguer avec le gouvernement dans le cadre du processus politique, des terroristes de Jabhat al-Nusra, devenu Hayat Tahrir al-Sham. Tous deux sont inscrits sur la liste noire des groupes terroristes par le Conseil de Sécurité des Nations Unies, de sorte que ni Jabhat al-Nusra ni la dernière version, Hayat Tahrir al-Sham, n’ont rien à faire à Idlib ».

Même après des rappels répétés de la Russie, la Turquie n’a pas agi. De même, Lavrov a répété que les récents déploiements militaires turcs à Idlib ont été entrepris sans que la Russie en soit informée à l’avance. Il a déclaré : « Nous les exhortons (la Turquie) à se conformer strictement aux accords de Sotchi de 2018 et 2019 sur Idlib ».

La déclaration du Ministère russe des Affaires Étrangères du 6 février, telle que rapportée par l’agence de presse Tass, a révélé qu’il y a eu des victimes russes en raison de « l’augmentation des activités terroristes ». Elle justifiait les opérations des forces gouvernementales syriennes comme une réaction à « l’augmentation inacceptable des activités terroristes ».

Au cours du mois de décembre, « plus de 1 400 attaques de militants impliquant des chars, des mitrailleuses, des véhicules de combat d’infanterie, des mortiers et de l’artillerie ont eu lieu ». Rien qu’au cours de la dernière quinzaine, « plus de 1 000 attaques ont été enregistrées » et des centaines de soldats et de civils syriens ont été tués et blessés, et la base russe de Hmeymim a été attaquée à plusieurs reprises.

La déclaration du Ministère des Affaires Étrangères indique que « tout cela indique une augmentation inacceptable de la force terroriste à Idlib, où les militants jouissent d’une totale impunité et ont les mains libres », ce qui ne laisse au gouvernement syrien aucune autre alternative que de « réagir à ces développements ».

Dans un rejet de la demande du Président turc Recep Erdogan, qui souhaitait que le gouvernement syrien mette fin aux opérations militaires à Idlib et se retire, la déclaration russe a souligné : « Une chose à noter est que l’Armée Syrienne combat sur son propre sol contre ceux qui sont désignés comme terroristes par le Conseil de Sécurité des Nations Unies. Il ne peut y avoir aucune interprétation. C’est le droit et la responsabilité du gouvernement syrien de combattre les terroristes dans le pays ».

Curieusement, tant l’interview de Lavrov que la déclaration du Ministère des Affaires Étrangères ont attiré l’attention sur le transfert de groupes terroristes d’Idlib vers le nord-est de la Syrie et de là vers la Libye au cours des dernières semaines. L’implication est claire – Ankara continue de déployer des groupes terroristes comme outils de stratégies régionales en Syrie (et en Libye).

La Russie a des contacts avec toutes les parties en Libye, y compris Khalifa Haftar. L’avertissement implicite ici est qu’Erdogan aura un prix élevé à payer en Libye où il ne peut pas compter sur l’empathie russe. La Turquie fait déjà l’objet de critiques sévères de la part de l’UE, de la France, de l’Italie, de la Grèce, de Chypre, d’Israël, des Émirats Arabes Unis et de l’Arabie Saoudite pour son intervention militaire en Libye, notamment en déployant ses groupes de substitution depuis la Syrie. L’isolement régional de la Turquie en Libye est désormais complet.

La déclaration du Ministère russe des Affaires Étrangères a conclu en disant :

« Nous réaffirmons notre engagement envers les accords conclus lors des pourparlers d’Astana, qui prévoient de lutter contre les groupes terroristes en Syrie à condition de respecter la souveraineté et l’intégrité territoriale du pays. Nous maintiendrons une coordination étroite avec nos partenaires turcs et iraniens afin de parvenir à une stabilité et une sécurité durables sur le terrain ».

Il est très significatif que la déclaration du Ministère des Affaires Étrangères ait choisi de faire référence aux « partenaires iraniens ». Le 5 février, alors qu’il recevait le nouvel Ambassadeur iranien à Moscou, le Président Poutine a également déclaré que la Russie et l’Iran étaient des « acteurs clés puissants » dans la lutte contre le terrorisme mondial et qu’ils poursuivraient leur coopération. Poutine a ajouté : « La coopération de la Russie avec l’Iran dans le cadre d’Astana a joué un rôle efficace dans le règlement du conflit syrien ».

Ce qui ressort, c’est que Moscou sent que derrière le comportement mercenaire du Président turc Erdogan, il y a le vieux schéma de la Turquie qui utilise des groupes terroristes comme mandataires, avec le soutien caché des puissances occidentales. Moscou ne peut qu’être conscient que les États-Unis font des ouvertures à Erdogan en vue de modifier l’équilibre militaire contre la Russie et l’Iran sur l’échiquier syro-irakien en aval de l’assassinat du Général Qassem Soleimani.

Curieusement, lundi, une cour d’appel américaine a accepté de « mettre en pause » une affaire alléguant que la banque d’État turque HalkBank avait contourné les sanctions américaines contre l’Iran. Le membre démocrate de la commission des finances du Sénat américain, Ron Wyden, a depuis adressé une lettre au Procureur Général américain William Barr, lui demandant si le Président Trump avait tenté d’intervenir en faveur de Halkbank !

Selon un rapport de Reuters, le Sénateur Wyden a demandé à Barr de détailler ses interactions avec Trump, le Président Tayyip Erdogan et le Ministre turc des Finances Berat Albayrak (qui est également le gendre d’Erdogan).

Le scandale de la HalkBank implique Erdogan et des membres de sa famille et un verdict défavorable du tribunal peut être très dommageable politiquement pour le Président et son gendre qui est préparé comme successeur potentiel. (Un commentaire sur le scandale présenté dans la Fondation pour la Défense des Démocraties, rédigé par un ancien membre du Parlement turc, se trouve ici). L’affaire HalkBank pend comme l’épée de Damoclès au-dessus de la tête d’Erdogan. Washington est habile à utiliser ce genre de moyens de pression contre des interlocuteurs récalcitrants à l’étranger.

D’un autre côté, si Trump a rendu service à Erdogan (ou à qui que ce soit d’ailleurs), il s’attend à une contrepartie. Et il faut s’attendre à ce que l’administration Trump visualise que la coopération d’Erdogan peut changer la donne dans la géopolitique de la Syrie et de l’Irak. Cependant, Moscou a gardé la ligne ouverte vers Ankara.

Bien sûr, c’est délibérément que Moscou a mis en évidence l’importance de l’alliance russo-iranienne en Syrie, où Washington a récemment intensifié les tensions dans le cadre de son approche de « pression maximale », menaçant Téhéran d’une guerre à l’échelle régionale.

M.K. Bhadrakumar

 

 

Article original en anglais : Russia rejects Turkish narrative on Syria, Indian Punchline, le 7 février 2020,

Texte traduit par Réseau International

Photo : Convoi militaire turc entrant dans la ville de Sarmada, dans la province d’Idlib, au nord-ouest de la Syrie

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Les processus d’intégration eurasienne menés par l’Initiative la Ceinture et la Route (BRI) sont l’une des caractéristiques des relations internationales contemporaines, et l’Anneau d’Or pourrait éventuellement devenir la pièce maîtresse de ces efforts si la proposition du O-CPEC+ de l’Ambassadeur Hosseini aboutit, surtout si elle est menée en parallèle avec le N-CPEC+.

L’Ambassadeur iranien au Pakistan a partagé ses plans visionnaires pour le CECP+, le néologisme devenu populaire au Pakistan ces temps-ci pour désigner l’expansion du Corridor Économique Chine-Pakistan le long de différents axes géographiques tels que ceux du nord (N-CECP+), de l’ouest (O-CECP+) et du sud (S-CECP+). L’Agence Anadolou de Turquie a fait état de la conférence de l’Ambassadeur Seyyed Mohammad Ali Hosseini à l’Institut d’Études Stratégiques d’Islamabad (IESI) en début de semaine, qui mérite d’être analysée plus en profondeur.

Selon l’Ambassadeur Hosseini, « la mise en place d’un réseau ferroviaire entre Gwadar et Chabahar et sa liaison avec l’Europe et l’Asie Centrale via l’Iran, va entraîner un développement économique majeur dans la région. D’autre part, la construction d’une voie ferrée sur le territoire pakistanais vers la Chine, reliant les deux ports, conduira au développement économique de cette région ». En pratique, cela répondrait à ce que j’ai écrit sur le O-CECP+ dans mon analyse sur CGTN en avril dernier intitulée « Le CECP+ est la clé pour atteindre les objectifs d’intégration régionale ».

Dans cet article, j’ai écrit que « la récente visite du Premier Ministre pakistanais Khan en Iran a vu les deux pays voisins s’entendre pour approfondir leur coopération, qui pourrait vraisemblablement évoluer vers une route commerciale terrestre du O-CECP+ passant par la République Islamique pour rejoindre Islamabad et les partenaires de Pékin en Turquie, qui pourrait être associée à un corridor maritime parallèle reliant le point terminal du CECP de Gwadar aux royaumes du Golfe ».

C’est exactement ce que l’Ambassadeur Hosseini a proposé lors de sa conférence à l’IESI (moins la partie concernant les royaumes du Golfe), qui pourrait révolutionner le rôle géostratégique de l’Iran dans l’ordre mondial multipolaire émergent et, par conséquent, en faire l’un des pays les plus importants de la BRI si elle est mise en œuvre avec succès dans le temps. Cela pourrait avoir des implications économiques importantes, mais aussi politiques.

Le corridor économique entre la Chine et le Pakistan relie la Chine au port de Gwadar, au sud du Pakistan, qui offre des routes maritimes vers le golfe Persique /CGTN Photo

L’ambassadeur est également cité par l’Agence Anadolou comme ayant déclaré que « des pays comme l’Iran, le Pakistan, la Turquie, la Russie et la Chine ont le potentiel de former une nouvelle alliance pour un meilleur avenir de la région ». Si la Chine et la Russie évitent le terme « alliance » pour décrire leurs relations étroites avec d’autres pays, l’intention de ses propos est suffisamment claire dans la mesure où il appelle à un partenariat stratégique renforcé entre ces cinq pays. Cela devient une possibilité réaliste entre la Chine, le Pakistan, l’Iran et la Turquie si le O-CECP+ est mené à bien.

Quant à la Russie, elle pourrait être associée à cette proposition ambitieuse de connectivité si le O-CECP+ est élargi pour l’inclure via l’Azerbaïdjan en suivant la voie proposée par le Corridor de Transport International Nord-Sud que ces deux pays, l’Iran et l’Inde, tentent de construire. En outre, la création d’un corridor commercial entre la Russie et le Pakistan via l’Afghanistan et l’Asie Centrale de l’après-guerre (N-CECP+) pourrait grandement contribuer à faire de Moscou une plus grande partie prenante de ce quintet stratégique centré sur le CECP que certains ont appelé « l’Anneau d’Or ».

Les processus d’intégration eurasienne menés par la BRI sont l’une des caractéristiques des relations internationales contemporaines, et l’Anneau d’Or pourrait éventuellement devenir la pièce maîtresse de ces efforts si la proposition de l’Ambassadeur Hosseini du O-CECP+ aboutit, surtout si elle est réalisée en parallèle avec le N-CECP+. Les cinq États piliers de cette vision de la connectivité pourraient être reliés entre eux et aux États qui se trouvent entre eux (Afghanistan, Azerbaïdjan et Républiques d’Asie Centrale) par une multitude de corridors ferroviaires et de transport construits par la Chine.

Par ces moyens, la Chine fonctionnerait comme le moteur de l’intégration eurasienne et lierait plus étroitement tous les pays concernés dans une Communauté de destin partagé. L’interdépendance complexe qui résulterait de cette vision ferait de chaque partie une plus grande partie prenante du succès de l’autre, avec la construction de mégaprojets multilatéraux offrant à leurs citoyens des opportunités économiques sans précédent. L’Anneau d’Or centré sur le CECP renforcerait donc la stabilité du cœur géostratégique de l’Eurasie.

Andrew Korybko

 

 

Article original en anglais :

Expansion of the China-Pakistan Economic Corridor (CPEC). Tehran Wants to Build “the Golden Ring”, le 7 février 2020.

L’article en anglais a été publié initialement par OneWorld.

Texte traduit par Réseau International

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Dans son ouvrage intitulé L’Accumulation du Capital [1], publié en 1913, Rosa Luxembourg [2] a consacré tout un chapitre à la question de l’emprunt international [3] pour montrer comment les grandes puissances capitalistes de l’époque utilisaient les crédits octroyés par leurs banquiers aux pays de la périphérie pour exercer une domination économique, militaire et politique. Elle s’est particulièrement attachée à analyser l’endettement des nouveaux États indépendants d’Amérique latine suite aux guerres d’indépendance des années 1820, ainsi que l’endettement de l’Égypte et de la Turquie au cours du 19e siècle sans oublier la Chine.

Elle rédige son travail dans une période d’expansion du système capitaliste sur le plan international, tant en termes de croissance économique que d’expansion géographique. À cette époque, dans la social-démocratie dont elle faisait partie (Parti social-démocrate allemand et Parti social-démocrate de Pologne et de Lituanie – territoires partagés entre l’Empire allemand et l’Empire russe), un nombre important de dirigeants et de théoriciens socialistes soutenaient l’expansion coloniale. C’était le cas notamment en Allemagne, en France, en Grande-Bretagne et en Belgique. Toutes ces puissances avaient développé leurs empires coloniaux en Afrique, principalement à la fin du 19e et au début du 20e siècle. Rosa Luxembourg s’opposait totalement à cette orientation et dénonçait le pillage colonial et la destruction des structures traditionnelles (souvent communautaires) des sociétés pré-capitalistes par le capitalisme en expansion.

Source http://etudescoloniales.canalblog.com/archives/2010/10/23/19409935.html

Rosa Luxembourg exprimait son opposition à ces mêmes dirigeants socialistes lorsqu’ils affirmaient que cette phase expansionniste de forte croissance du capitalisme démontrait que celui-ci avait surmonté les crises périodiques dont la dernière en date remontait au début des années 1890. Rosa Luxembourg dénonçait cette vision qui donnait une interprétation fausse du fonctionnement du système capitaliste. Rosa s’y opposait d’autant plus farouchement que cette vison d’une partie influente des dirigeants sociaux-démocrates servait de fondement et de justification à une attitude de plus en plus collaboratrice avec les gouvernements capitalistes de l’époque [4].

En rédigeant l’Accumulation du Capital, Rosa Luxembourg visait à construire une argumentation de fond pour contrer les orientations pro-colonialistes et de collaboration de classe au sein de la social-démocratie qu’elle combattait depuis la fin des années 1890. Elle poursuivait également un autre objectif dont l’origine remontait à 1906-1907, quand elle donnait un cours d’économie marxiste à l’école de cadres du SPD, le parti social-démocrate d’Allemagne à Berlin. En effet, à cette occasion, pour préparer ses cours, elle s’était replongée dans la lecture du Capital et en avait déduit qu’il y avait une erreur dans la démonstration de Karl Marx concernant le schéma de reproduction élargie du capital [5]. C’est notamment pour trouver la solution à ce problème qu’elle accomplit un énorme effort d’analyse de l’évolution du capitalisme au cours du 19e siècle. Il faut préciser que Marx, dans Le Capital, développe sa démonstration théorique en faisant comme si la société capitaliste était arrivée à un stade où existeraient uniquement des relations capitalistes dans la société. Il analyse le capitalisme à l’état pur.

Rosa Luxembourg part de la constatation, faite y compris par Marx dans une série d’écrits comme les Grundrisse [6] (qu’elle n’avait pas eu l’occasion de lire car cette partie de l’œuvre de Marx n’avait pas encore été publiée) ou le chapitre 31 du livre 1 du Capital [7], selon laquelle le capitalisme, dans son expansion, détruit les structures traditionnelles des sociétés non-capitalistes qui sont conquises au cours de la phase coloniale.

Concernant le rôle du pillage colonial, il vaut la peine de citer le Marx du Capital :

“La découverte des contrées aurifères et argentifères de l’Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l’Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques d’accumulation primitive qui signalent l’ère capitaliste à son aurore.”

C’est aussi dans ce chapitre que Karl Marx place une formule qui indique le lien dialectique entre les opprimés des métropoles et ceux des colonies :

“Il fallait pour piédestal à l’esclavage dissimulé des salariés en Europe l’esclavage sans phrase dans le Nouveau Monde.” Il termine ce chapitre en affirmant que “le capital y arrive suant le sang et la boue par tous les pores”.

Marx décrit la destruction des manufactures textiles traditionnelles en Inde au cours de l’expansion coloniale britannique. Il analyse également la destruction des relations non capitalistes qui existaient en Europe avant l’extension massive du salariat. Mais lorsqu’il en vient à la mise en évidence des lois de fonctionnement du système capitaliste, il pose comme hypothèse que le capitalisme domine totalement l’ensemble des rapports de production et a donc déjà entièrement détruit ou/et absorbé les secteurs pré-capitalistes [8].

Ce qui est très enrichissant dans la démarche de Rosa Luxembourg est son énorme capacité d’esprit critique et sa volonté de confronter la théorie à la pratique. Elle s’inspire de Karl Marx en exprimant un accord fondamental avec lui mais cela ne l’empêche pas de remettre en cause à tort ou à raison certaines conclusions de celui-ci.

Un point sur lequel Rosa Luxembourg rejoint tout à fait Karl Marx est la question des relations inégales entre les puissances capitalistes et les autres pays où sont encore largement présents des rapports de production pré-capitalistes. Ces pays sont soumis aux premiers qui les exploitent pour poursuivre leur expansion. Rosa Luxembourg, comme Marx, montre notamment que les puissances capitalistes trouvent un débouché à leurs produits manufacturés en les imposant aux sociétés pré-capitalistes, notamment à travers la signature de traités de libre-commerce.

Les pays d’Amérique latine ayant conquis
leur indépendance, dans les années 1820, contre l’empire espagnol

Si l’on prend l’exemple des pays latino-américains qui ont conquis leur indépendance, dans les années 1820, contre l’empire espagnol, on observe qu’ils importèrent massivement des produits manufacturés, principalement de Grande-Bretagne, puissance auprès de laquelle ils avaient contracté des emprunts internationaux pour procéder à ces achats. Les gouvernements des pays latino-américains qui contractaient des emprunts auprès des banquiers de Londres dépensaient la majeure partie des sommes empruntées sur le marché britannique en y achetant toutes sortes de marchandises (équipements militaires allant des armes jusqu’aux uniformes, biens d’équipement pour les industries extractives ou pour l’agriculture, matières premières). Ensuite, pour rembourser leurs emprunts internationaux, les États endettés recouraient à de nouveaux emprunts qui servaient à la fois au remboursement des emprunts antérieurs et à importer encore plus de biens manufacturés provenant de Grande-Bretagne ou d’autres puissances créancières [9].

Rosa Luxembourg affirme dans son ouvrage de 1913, que les emprunts « constituent le moyen le plus sûr pour les vieux pays capitalistes de tenir les jeunes pays en tutelle, de contrôler leurs finances et d’exercer une pression sur leur politique étrangère, douanière et commerciale  » [10].

George Canning

Comme illustration de la pénétration des produits manufacturés des vieux pays capitalistes européens comme la Grande Bretagne dans les nouveaux pays indépendants d’Amérique latine on peut citer George Canning, un des principaux hommes politiques britanniques des années 1820 [11]. Il écrit en 1824 : « L’affaire est dans le sac : l’Amérique hispanique est libre ; et si nous ne menons pas trop tristement nos affaires, elle est anglaise ». Treize ans plus tard, le consul anglais à La Plata en Argentine, Woodbine Parish, pouvait écrire en parlant d’un gaucho (gardien de troupeaux) de la pampa argentine :

« Prenez toutes les pièces de son habillement, examinez tout ce qui l’entoure et, à l’exception des objets de cuir, qu’y aura-t-il qui ne soit anglais ? Si sa femme porte une jupe, il y a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent qu’elle ait été fabriquée à Manchester. Le chaudron ou la marmite dans lesquels elle cuisine, l’assiette en faïence dans laquelle il mange, son couteau, ses éperons, le mors de son cheval, le poncho qui le couvre, tout vient d’Angleterre » [12].

Pour arriver à ce résultat, la Grande-Bretagne n’a pas eu besoin de recourir à la conquête militaire (même si, quand elle l’estimait nécessaire, elle n’hésitait pas à user de la force comme cela a été le cas en Inde, en Égypte ou en Chine). Elle a utilisé deux armes économiques très efficaces : le crédit international et l’imposition de l’abandon du protectionnisme.

Rosa Luxembourg insiste sur le rôle des prêts internationaux aux pays coloniaux ou aux États « indépendants » (comme les jeunes républiques d’Amérique latine ou l’Égypte et la Chine) pour financer de grands travaux d’infrastructures (construction des chemins de fer, construction du canal de Suez…) ou des achats de coûteux équipements militaires dans l’intérêt des grandes puissances impérialistes. C’est ainsi qu’elle écrit : « L’emprunt international lié à la construction des voies ferrées et à l’augmentation des armements accompagne toutes les phases de l’accumulation capitaliste ».

Elle affirme également que « Les contradictions de la phase impérialiste se manifestent très nettement dans les contradictions du système des emprunts internationaux. »

Rosa Luxembourg, comme Marx l’avait fait quelques décennies plus tôt, insiste sur le rôle du financement des voies ferrées tout autour de la planète et notamment dans des pays périphériques soumis à la domination économique des puissances impérialiste. Elle parle de la frénésie des prêts servant à la construction des chemins de fer :

« Malgré toutes les crises périodiques, le capital européen tirait un tel profit de cette folie que, vers 1875, la Bourse de Londres fut saisie d’une fièvre de prêts à l’étranger. Entre 1870 et 1875, les emprunts furent contractés à Londres pour une valeur de 260 millions de livres sterling – ce qui entraîna immédiatement une croissance rapide des exportations de marchandises anglaises dans les pays d’outre-mer. »

À la fin du 19e siècle, après les banquiers de Londres
viennent ceux d’Allemagne, de France et de Belgique

Dans le sillage de la Grande Bretagne apparaissent les impérialismes allemands, français et belges qui commencent à prêter massivement aux pays de la périphérie.

Rosa Luxembourg décrit cette évolution :

« Depuis vingt ans, il s’est produit un seul phénomène nouveau : les capitaux allemands, français et belges participèrent à côté du capital anglais aux investissements à l’étranger, et notamment aux prêts. Entre les années 1850 et la fin des années 1880, la construction ferroviaire en Asie Mineure fut financée par le capital anglais. Ensuite le capital allemand envahit l’Asie Mineure et entreprit d’exécuter l’énorme projet de construction du chemin de fer d’Anatolie et de Bagdad. Les investissements des capitaux allemands en Turquie entraînent un accroissement des exportations allemandes dans ce pays. Celles-ci s’élevaient en 1896 à 28 millions de marks, en 1911 à 113 millions de marks ; en 1901, pour la seule Turquie d’Asie, elles comprenaient 12 millions et en 1911, 37 millions de marks  »

Rosa Luxembourg montre que l’expansion coloniale et impérialiste permet aux vieux pays capitalistes européens comme la Grande Bretagne, la France, l’Allemagne, la Belgique (on peut y ajouter l’Italie et les Pays Bas), là où il y a une situation de surplus de capitaux, d’utiliser ces capitaux non utilisés pour les prêter ou les investir dans les pays périphériques qui constituent dès lors un débouché rentable. Elle écrit :

« Le capital sans emploi n’avait pas la possibilité d’accumuler dans son pays d’origine faute de demande de produits additionnels. Mais à l’étranger, où la production capitaliste n’est pas encore développée, une demande additionnelle a surgi de gré ou de force dans des milieux non capitalistes. »

C’est qu’en détruisant la petite production traditionnelle locale, les produits manufacturés européens prennent la place de la production domestique pré-capitaliste. Des communautés paysannes ou des artisans appauvris des pays africains, d’Asie ou des Amériques sont obligés de commencer à acheter des produits européens, par exemples des textiles britanniques, hollandais ou belges. Les responsables de cette situation ne sont pas seulement les capitalistes européens, ce sont aussi, les classes dominantes locales des pays périphériques qui préfèrent se spécialiser dans le commerce d’import-export plutôt que d’investir dans des industries manufacturières locales (comme je l’ai montré en ce qui concerne l’Amérique latine dans le Système dette au chapitre 2 et au chapitre 3). Elles préfèrent investir les capitaux qu’elles ont accumulés pour extraire des matières premières (minières par exemple) ou pour cultiver du coton et vendre ces produits à l’état brut sur le marché mondial, plutôt que de les transformer localement. Elles préfèrent importer des produits manufacturés de la vielle Europe plutôt que d’investir dans des industries locales de transformation et de produire pour le marché intérieur.

Attaque du château de Pékin durant la Révolte des Boxers.

L’Égypte victime des emprunts internationaux

Dans le cas de l’Égypte que Marx n’avait pas étudié en profondeur, Rosa Luxembourg met le doigt sur un autre phénomène. Pour rembourser la dette extérieure contractée auprès des banquiers de Londres et de Paris, le gouvernement égyptien endetté soumet la paysannerie égyptienne à une surexploitation, soit en la forçant à travailler gratuitement pour la construction du canal de Suez, soit en prélevant des taxes dégradant très fortement les conditions de vie des paysans. Rosa Luxembourg montre ainsi comment la surexploitation de la paysannerie par des méthodes non purement capitalistes (c’est-à-dire non basées sur des rapports de travail salarié) profitent à l’accumulation du capital.

Rosa Luxembourg décrit le processus résumé ci-avant. Elle explique que la main-d’œuvre égyptienne « était encore constituée par les paysans astreints à la corvée, et l’État s’arrogeait le droit d’en disposer sans réserve. Les fellahs étaient déjà employés de force par milliers à la construction du barrage de Kalioub et du canal de Suez ; à présent ils étaient occupés à la construction de digues et de canaux, et à des travaux de culture dans les propriétés du vice-roi. Le Khédive (= le souverain égyptien, note d’Éric Toussaint) avait maintenant besoin pour lui-même des 20 000 serfs qu’il avait mis à la disposition de la Compagnie de Suez, d’où le premier conflit avec le capital français. Une sentence d’arbitrage de Napoléon III attribua à la Compagnie de Suez un dédommagement de 67 millions de marks ; le Khédive accepta cette sentence d’autant plus volontiers qu’il pouvait extorquer la somme à ces mêmes fellahs qui étaient l’objet du conflit. On entreprit donc les travaux de canalisation. On commanda en Angleterre et en France un grand nombre de machines à vapeur, de pompes centrifuges et de locomotives. Par centaines, ces machines étaient expédiées d’Angleterre à Alexandrie, ensuite elles étaient transportées par bateau sur les canaux et le Nil, puis à dos de chameau dans l’intérieur du pays. Pour travailler le sol, on avait besoin de charrues à vapeur d’autant plus qu’en 1864 une épidémie avait décimé le cheptel. Ces machines provenaient aussi la plupart du temps d’Angleterre. »

Rosa Luxembourg décrit les nombreux achats d’équipements et d’entreprises entières réalisés par le souverain égyptien auprès des capitalistes britanniques et français. Elle pose la question : « Qui fournit le capital pour ces entreprises ? » et répond : « Les emprunts internationaux. » Tous ces équipements et entreprises servaient à exporter des matières brutes principalement agricoles (coton, canne à sucre, indigo,…) et à terminer la construction du Canal de Suez pour favoriser le commerce mondial dominé par la Grande Bretagne.

Construction du canal de Suez

Rosa Luxembourg décrit dans le détail la succession d’emprunts internationaux qui entraînent progressivement l’Égypte et son peuple dans un gouffre sans fin. Elle montre que les conditions imposées par les banquiers rendent impossible le remboursement du capital car il faut constamment emprunter pour payer les intérêts. Laissons la plume à Rosa Luxembourg qui énumère une série impressionnante d’emprunts octroyés dans des termes abusifs au profit des prêteurs :

« En 1863, un an avant sa mort, Saïd Pacha [13] contracte le premier emprunt d’une valeur nominale de 68 millions de marks, mais qui, déduction faite des commissions, de l’escompte, etc., se montait à 50 millions de marks nets. Il légua cette dette à Ismaïl, ainsi que le traité de Suez qui imposait à l’Égypte une contribution de 340 millions de marks. En 1864, Ismaïl contracta un premier emprunt d’une valeur nominale de 114 millions à 7 %, et d’une valeur réelle de 97 millions à 8,25 %. Cet emprunt fut dépensé en un an, 67 millions servirent à dédommager la Compagnie de Suez (…). En 1865, la Banque anglo-égyptienne accorda le premier « prêt de Daira », comme on l’appelle. Les propriétés privées du Khédive servaient de caution à ce prêt, qui était d’une valeur nominale de 68 millions à 9 % et d’une valeur réelle de 50 millions à 12 %. En 1866, Frühling et Göschen accordèrent un nouveau prêt d’une valeur nominale de 60 millions et d’une valeur réelle de 52 millions ; en 1867, la Banque Ottomane accorda un prêt d’une valeur nominale de 40 millions, d’une valeur réelle de 34 millions. La dette en suspens se montait alors à 600 millions. Pour en consolider une partie, on contracta auprès de la banque Oppenheim et Neffen un emprunt d’une valeur de 238 millions à 4 %, en réalité Ismaïl [14] ne reçut que 162 millions à 13,5 %. Cette somme permit d’organiser la grande fête d’inauguration du canal de Suez, qui fut célébrée devant toutes les personnalités du monde de la finance, des cours et du demi-monde européen. Une prodigalité insensée fut déployée à cette occasion ; en outre, une nouvelle commission de 20 millions fut offerte au chef turc, le sultan. En 1870, un prêt fut accordé par la maison Bischoffshein et Goldschmidt pour une valeur nominale de 242 millions à 7 %, et pour une valeur réelle de 100 millions à 13 %. Puis, en 1872 et 1873, Oppenheim accorda deux prêts, l’un, modeste, de 80 millions à 14 %, et l’autre très important, d’une valeur nominale de 640 millions à 8 % ; ce dernier réussit à réduire de moitié la dette en suspens, mais comme il fut utilisé à racheter les lettres de change qui étaient aux mains des banquiers européens, il ne rapporta en fait que 220 millions.

En 1874, on tenta encore un emprunt de 1 000 millions de marks en échange d’une rente annuelle de 9 % ; mais il ne rapporta que 68 millions. Les papiers égyptiens étaient de 54 % au-dessous de leur valeur nominale. En treize ans, depuis la mort de Saïd Pacha, la dette publique était passée de 3 293 000 livres sterling à 94 110 000 livres sterling, c’est-à-dire environ 2 milliards de marks. La faillite était à la porte.  »

Rosa Luxembourg affirme avec raison que cette suite d’emprunts apparemment absurde a rapporté très gros aux banquiers :

« Au premier regard ces opérations financières semblent le comble de l’absurdité. Un emprunt chasse l’autre, les intérêts des emprunts anciens sont couverts par des emprunts nouveaux. On paie les énormes commandes industrielles faites au capital anglais et français avec l’argent emprunté au capital anglais et français.

Mais en réalité, bien que tout le monde en Europe soupirât et déplorât la gestion insensée d’Ismaïl, le capital européen réalisa en Égypte des bénéfices sans précédent – nouvelle version de la parabole biblique des vaches grasses, unique dans l’histoire mondiale du capital. Et surtout chaque emprunt était l’occasion d’une opération usuraire qui rapportait aux banquiers européens 1/5 et même 1/3 ou davantage de la somme prétendument prêtée.  »

Ensuite elle montre que c’est le peuple égyptien, en particulier la masse des paysans pauvres, les fellahs, qui rembourse la dette :

« Ces bénéfices usuraires devaient cependant être payés d’une manière ou d’une autre. Où en puiser les moyens ? C’est l’Égypte qui devait les livrer, et la source en était le fellah égyptien. C’est l’économie paysanne qui livrait en dernier ressort tous les éléments des grandioses entreprises capitalistes. Elle fournissait la terre, puisque les soi-disant propriétés du khédive, acquises aux dépens des villages grâce au pillage et au chantage, avaient pris des proportions immenses depuis quelque temps ; elles étaient la base des plans de canalisation, des plantations de coton et de sucre. L’économie paysanne fournissait également une main-d’œuvre gratuite, qui devait en outre pourvoir à ses propres frais d’entretien pendant tout le temps de son exploitation. Les miracles techniques créés par les ingénieurs européens et les machines européennes dans le secteur des canalisations, des transports, de l’agriculture et de l’industrie égyptiennes étaient réalisés grâce au travail forcé des paysans. Des masses énormes de paysans travaillaient au barrage de Kalioub et au canal de Suez, à la construction de chemins de fer et de digues, dans les plantations de coton et dans les sucreries ; ils étaient exploités sans bornes selon les besoins du moment et passaient d’un travail à l’autre. Bien que les limites techniques de l’utilisation du travail forcé pour les buts du capital moderne fussent à chaque instant manifestes, cette insuffisance était compensée par la domination absolue exercée sur la main-d’œuvre : la quantité des forces de travail, la durée de l’exploitation, les conditions de vie et de travail de la main-d’œuvre dépendaient entièrement du bon vouloir du capital.

En outre l’économie paysanne ne fournissait pas seulement la terre et la main-d’œuvre, mais aussi l’argent, par l’intermédiaire du système fiscal. Sous l’influence de l’économie capitaliste, les impôts extorqués aux petits paysans devenaient de plus en plus lourds. L’impôt foncier augmentait sans cesse : à la fin des années 1860, il s’élevait à 55 marks par hectare, tandis que les grandes propriétés n’étaient imposées que de 18 marks par hectare, et que la famille royale ne payait aucun impôt sur ses immenses domaines. A cela s’ajoutaient encore des taxes spéciales, par exemple celles destinées à l’entretien des travaux de canalisation qui servaient presque uniquement aux propriétés du vice-roi ; elles se montaient à 2,50 marks par hectare. Le fellah devait payer, pour chaque dattier qu’il possédait, une taxe de 1,35 mark, pour la case où il habitait, 75 pfennigs. En outre il y avait un impôt personnel de 6,50 marks pour chaque individu masculin âgé de plus de dix ans. »

Plus la dette envers le capital européen s’accroissait, plus il fallait extorquer d’argent à l’économie paysanne. En 1869, tous les impôts furent augmentés de 10 % et perçus d’avance pour l’année 1870. En 1870, l’impôt foncier fut augmenté de 10 marks par hectare. Les villages de Haute Égypte commencèrent à se dépeupler, on démolissait les cases, on laissait le sol en friche pour éviter de payer des impôts. En 1876, l’impôt sur les dattiers fut augmenté de 50 pfennigs. Les hommes sortirent des villages pour abattre leurs dattiers, et on dut les en empêcher par des feux de salve. On raconte qu’en 1879, 10 000 fellahs moururent de faim au nord de Siut faute de se procurer l’argent nécessaire pour payer la taxe sur l’irrigation de leurs champs et qu’ils avaient tué leur bétail pour éviter de payer l’impôt.

Rosa Luxembourg conclut cette partie en écrivant :

« On avait maintenant saigné à blanc le fellah. L’État égyptien avait rempli sa fonction de collecteur d’argent au service du capital européen, on n’avait plus besoin de lui. Le Khédive Ismaïl (Pacha) fut congédié. Le capital pouvait maintenant liquider les opérations. »

Rosa Luxembourg montre comment le capital britannique s’empare à des prix bradés de ce qui appartenait encore à l’État, et une fois cela réalisé, comment il obtient que le gouvernement britannique trouve un prétexte afin d’envahir militairement l’Égypte et y installer sa domination qui pour rappel a duré jusque 1952.

Rosa Luxembourg explique qu’ « On n’attendait plus qu’un prétexte pour le coup final : il fut fourni par la rébellion de l’armée égyptienne, affamée par le contrôle financier européen, tandis que les fonctionnaires européens touchaient des salaires énormes, et par une révolte, machinée de l’extérieur, de la population d’Alexandrie qui était saignée à blanc. En 1882, l’armée anglaise occupa l’Égypte pour ne plus en sortir. La soumission du pays était l’aboutissement des opérations grandioses du capital en Égypte depuis vingt ans, et la dernière étape de la liquidation de l’économie paysanne égyptienne par le capital européen. On se rend compte ici que la transaction apparemment absurde entre le capital prêté par les banques européennes et le capital industriel européen se fondait sur un rapport très rationnel et très sain du point de vue de l’accumulation capitaliste, bien que les commandes égyptiennes fussent payées par le capital emprunté et que les intérêts d’un emprunt fussent couverts par le capital de l’autre emprunt. Si l’on fait abstraction de tous les échelons intermédiaires qui masquent la réalité, on peut ramener ce rapport au fait que l’économie égyptienne a été engloutie dans une très large mesure par le capital européen. D’immenses étendues de terres, des forces de travail considérables et une masse de produits transférés à l’État sous forme d’impôts, ont été finalement transformés en capital européen et accumulés.  »

Comme je l’ai écrit dans le Système dette à propos de l’Egypte :

« Il faudra le renversement de la monarchie égyptienne en 1952 par de jeunes militaires progressistes dirigés par Gamel Abdel Nasser et la nationalisation du Canal de Suez le 26 juillet 1956 pour que, pendant une période d’une quinzaine d’années, l’Égypte tente à nouveau un développement partiellement autonome. »

Conclusion

L’analyse de Rosa Luxembourg concernant le rôle des emprunts internationaux comme mécanisme d’exploitation des peuples et comme instrument de soumission des pays périphériques aux intérêts des puissances capitalistes dominantes est d’une grande actualité au 21e siècle. Fondamentalement les mécanismes que Rosa Luxembourg a mis à nu continuent d’opérer aujourd’hui sous des formes qu’il convient d’analyser avec rigueur et ils doivent être combattus.

Je précise que c’est une invitation pour participer en septembre 2019 à une conférence à Moscou sur Rosa Luxembourg qui m’a donné l’occasion de me pencher à nouveau sur son œuvre et de préparer la matière qu’on trouve dans cet article. La conférence était organisée par de jeunes professeurs d’université tout à fait indépendants du gouvernement et a bénéficié du soutien de la Fondation Rosa Luxembourg.

Eric Toussaint

 

Notes :

[1Le livre L’Accumulation du Capital est téléchargeable gratuitement ici

[2Rosa Luxembourg, née le 5 mars 1871 à Zamość dans l’Empire russe (actuelle Pologne), a été assassinée pendant la révolution allemande par des soldats le 15 janvier 1919 à Berlin sur ordre de membres du gouvernement social-démocrate présidé par Friedrich Ebert. Rosa Luxembourg était une militante socialiste, communiste, internationaliste et une théoricienne marxiste. Il est recommandé de lire la biographie de Rosa Luxembourg écrite par un de ses compagnons de combat, Paul Frölich, parue pour la première fois en 1939 et rééditée aux éditions L’Harmattan en français en 1999, ISBN : 2-7384-0755-2, mai 1999, 384 pages.

[3Le chapitre 30 intitulé « L’emprunt international » est téléchargeable gratuitement.

[4Rosa Luxembourg, comme d’autres, combattait ce qui était appelé le « ministérialisme » qui avait fait l’objet de grands débats au sein de la Deuxième Internationale, notamment au Congrès de 1907. Une résolution y condamnait notamment le ministérialisme suite à l’expérience de la participation d’Alexandre Millerand, dirigeant socialiste français, dans le gouvernement Waldeck-Rousseau de 1899 à 1902. Jugé trop modéré, il a été exclu du Parti socialiste français en 1904. Malgré la résolution du Congrès de 1907 de la Deuxième Internationale, de nombreux dirigeants sociaux-démocrates qui l’avaient votée de manière hypocrite n’hésiteront pas à entrer dans des gouvernements au cours de la Première Guerre mondiale.

[5Pour une présentation du problème des schémas de reproduction du capital et des contributions de Rosa Luxembourg, de Nicolas Boukharine, de Rudolf Hilferding et d’autres, lire Ernest Mandel, Le Troisième âge du capitalisme, 1972, chapitre 1. En français, il existe deux éditions du livre d’Ernest Mandel, la première a été publiée aux éditions 10/18 à Paris en 1976 et la deuxième est parue en 1997 aux Éditions de la Passion à Paris. ISBN 2-906229-31-8

[6Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858, dits « Grundrisse », LES ÉDITIONS SOCIALES, Paris, 2011. Autre édition en français : Karl Marx, Gundrisse der Kritik der politischen ökonomie, 6 vol, éditions 10/18, Paris, 1972.

[7Karl Marx. 1867. Le Capital, livre I, Œuvres I, Gallimard, La Pléiade, 1963, 1818 p. Voir en particulier la huitième section intitulée : L’accumulation primitive (chapitres XXVI à XXXII)

[8Rosa Luxembourg écrit à ce propos : « Le schéma marxien de la reproduction élargie ne réussit donc pas à nous expliquer le processus de l’accumulation tel qu’il a lieu dans la réalité historique. A quoi cela tient-il ? Tout simplement aux prémisses du schéma lui-même. Le schéma entreprend de décrire le processus de l’accumulation en partant de l’hypothèse que les capitalistes et les salariés sont les seuls représentants de la consommation sociale. Marx, nous l’avons vu, prend pour hypothèse théorique de son analyse la domination générale et absolue de la production capitaliste, et il s’y tient avec conséquence tout au long des trois livres du Capital. A partir de cette hypothèse, il est évident qu’il n’existe – conformément au schéma – pas d’autres classes sociales que les capitalistes et les ouvriers (…). Cette hypothèse est une abstraction théorique commode ; en réalité il n’a jamais existé et il n’existe nulle part de société capitaliste se suffisant à elle-même et entièrement régie par le mode de production capitaliste.  » (L’Accumulation du Capital, début du chapitre 26 ). Marx serait certainement d’accord avec Rosa Luxembourg quand elle affirme : « et il n’existe nulle part de société capitaliste se suffisant à elle-même et entièrement régie par le mode de production capitaliste », mais cela ne l’a pas empêché d’émettre une hypothèse théorique impliquant que les relations capitalistes sont les seules réellement existantes.

[9J’ai analysé cela dans Le système dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les Liens qui Libèrent, Paris, 2017, chapitres 1 et 2.

[10Rosa Luxembourg, chapitre 30 intitulé « L’emprunt international » de L’Accumulation du Capital. Toutes les citations de Rosa Luxembourg présentes dans cet article proviennent, sauf indication contraire, du chapitre 30 qui rappelons-le est téléchargeable

[11George Canning, haut fonctionnaire du Ministère des Affaires étrangères du Royaume-Uni, est devenu Premier ministre du pays en 1827.

[12Woodbine Parish, Buenos Aires y las provincias del Rio de la Plata, Buenos Aires, 1852. Cité par Eduardo Galeano, Les veines ouvertes de l’Amérique latine, Pocket, 2001, pp. 245-246.

[13Saïd Pacha, né en 1822 et mort en 1863, fut le souverain (khédive) de l’Égypte de 1854 à 1863.

[14Ismaïl Pacha, né en 1830 et mort en 1895, fut le souverain de l’Égypte du 18 janvier 1863 au 8 août 1879.

 

Eric Toussaint docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.Il est l’auteur des livres Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation,Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.

Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015. Suite à sa dissolution annoncée le 12 novembre 2015 par le nouveau président du parlement grec, l’ex-Commission poursuit ses travaux et s’est dotée d’un statut légal d’association sans but lucratif.

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La Libye après Berlin

février 8th, 2020 by Moncef Djaziri

Une semaine après, que reste-t-il de la conférence de Berlin du 19 janvier 2020 ? Alors que les tous les participants s’étaient entendus pour faire respecter l’embargo sur les armes, celui-ci a déjà été violé par plusieurs pays, selon l’ONU. Le cessez-le-feu, autre point qui a fait l’unanimité lors de cette réunion n’a pas, non plus, été respecté. A quoi cette conférence internationale, fortement médiatisée, a-t-elle servi ? Afin d’en comprendre les véritables enjeux, l’IVERIS a réalisé un entretien avec un spécialiste de la Libye, Moncef Djaziri, professeur à l’Institut d’Études politiques de l’université de Lausanne.

Avant d’analyser les décisions prises à Berlin et leurs conséquences, il paraît important de revenir sur la manière dont cette conférence a été préparée. En effet, de nombreux points laissent, a minima, perplexe. Pourquoi l’Allemagne a-t-elle décidé de tenir cette réunion dans la précipitation et comment a-t-elle pu accumuler autant de fautes diplomatiques en n’invitant l’Algérie que tardivement et en ne conviant ni la Tunisie, ni le Maroc ni les pays du G5 Sahel qui vivent pourtant quotidiennement les effets du chaos qui a suivi la guerre de 2011 ?

Moncef Djaziri : Dès le départ et conformément à la vision du représentant de l’ONU en Libye, Ghassan Salamé qui a, en quelque sorte « vendu » le concept à l’Allemagne compte tenu de son incapacité avouée à l’organiser, il s’agissait d’une conférence internationale qui devait réunir les cinq membres permanents du Conseil de sécurité. Le but était de les amener à adopter sinon un consensus, au moins une position cohérente. Ghassan Salamé espérait ainsi pouvoir s’appuyer sur cette convergence pour mener à bien son plan d’action de 2017, lequel a évolué dans sa conception et ses objectifs.

La précipitation de l’Allemagne s’explique par l’Accord signé entre le Président Erdogan et le Premier ministre Sarraj dont le volet sécuritaire permet au dirigeant turc d’envoyer des mercenaires extrémistes syriens pour soutenir le gouvernement de Tripoli. Initialement prévue pour mars 2020, la date de cette conférence a été avancée au 19 janvier afin de tenter de modérer les velléités turques, ce dont s’est chargé le président français Emmanuel Macron en critiquant l’intervention de la Turquie en Libye.

Crédit photo : Nations Unies

Il y avait deux autres grands absents à ce sommet : le Qatar, qui joue un rôle important dans le soutien aux milices affiliées aux Frères musulmans et les Kadhafistes qui comptent encore dans le pays. Comment interpréter ces absences ?

Dès novembre 2019, l’Allemagne, sous la pression de la France, de la Grande Bretagne et de l’Italie, a décidé d’élargir la conférence à l’Egypte et la Turquie. Cette dernière exigeait la présence de l’Algérie, du Qatar et de la Tunisie. Cet élargissement souhaité à la fois par le président Erdogan et l’Italie aurait déséquilibré les forces et compromis cette conférence, raison pour laquelle l’Algérie y fut conviée tardivement. Ni l’Egypte ni les Emirats Arabes Unies ni probablement la Russie et la France n’auraient accepté d’inviter le Qatar, pays considéré comme soutenant diplomatiquement et financièrement le gouvernement Sarraj et les milices islamistes. Pour ce qui est des forces kadhafistes, puissantes en Libye, sans l’accord de leurs représentants rien ne peut réussir, ni aboutir. Il faut ajouter également l’absence des leaders des tribus qui pèsent aussi dans la crise.

Autre point, pour le moins étonnant, pourquoi inviter Haftar et Sarraj et ensuite leur interdire d’assister à la conférence ?

Au départ et pour les raisons déjà évoquées, il n’était question ni de la participation du Premier ministre Sarraj ni de celle du Maréchal Haftar. Cependant, ils devaient être présents à Berlin pour signer le communiqué final et entériner les conclusions et les recommandations. Dans la position extrêmement fragile du premier ministre Sarraj, celui-ci n’avait pas d’autres options que de parapher ce document alors que le Maréchal Haftar, resté dans sa chambre d’hôtel, n’a même pas répondu à l’appel téléphonique d’Angela Merkel qui l’invitait à signer le document.

Enfin, pourquoi, alors que ce point paraît central actuellement, l’Allemagne a-t-elle exclu toute discussion sur l’Accord passé en novembre dernier entre les présidents Erdogan et Sarraj ?

En effet, la chancelière a décidé d’emblée que l’Accord économique et sécuritaire signé entre le président Erdogan et le premier ministre Sarraj ne serait pas à l’ordre du jour. C’était une condition posée par la Turquie, c’était aussi une exigence italienne et un souhait de l’Allemagne. L’Italie soutient en effet, sans le dire clairement, l’interventionnisme turc en Libye car cela permet de renforcer les islamistes à Tripoli comme à Misrata. En outre et pour des motifs économiques, l’Italie partage les mêmes vues que le Qatar, lequel est favorable à l’Accord signé entre Erdogan et Sarraj.

En fait, cette précipitation, ces fautes, ces non-dits, ne sont-ils pas aussi le signe que l’Allemagne a tenté de jouer sa propre carte pour avoir un plus grand rôle politique, économique et géostratégique en Libye et plus largement en Afrique ? 

Dès le 11 septembre 2019, Angela Merkel s’est proposé d’accueillir cette conférence que le représentant de l’ONU en Libye tentait, en vain, d’organiser. Cela correspond aussi aux ambitions de l’Allemagne qui cherche à exercer un leadership mondial et souhaite apporter sa contribution à la solution des problèmes internationaux.

Mais on peut se demander si ces ambitions ne sont pas démesurées et si sa volonté de vouloir partager ce leadership avec la France, la Russie, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, ne lui fait pas courir des risques inhérents à sa surexposition internationale. On peut se demander aussi si l’Allemagne a vraiment les moyens de ses ambitions. Sa méconnaissance des pays où elle cherche à exercer une influence, comme en Libye, mais aussi dans d’autres pays africains, pourrait produire des effets contreproductifs nuisant à ses intérêts.

Après cinq heures de réunion, les participants sont sortis avec un communiqué final proposant des objectifs très ambitieux, mais sont-ils réalistes ? Par exemple, les participants ont décidé de faire respecter la résolution des Nations Unis de 2011, concernant l’embargo sur les armes. Pourquoi cela n’a-t-il pas été fait avant ? Qu’est-ce que Berlin a changé qui aurait pu permettre à cette résolution d’être enfin appliquée ?

La lecture très attentive des neuf pages du communiqué final montre qu’il s’agit d’un « inventaire à la Prévert », on y trouve tout, sans cohérence ni logique y compris le rappel maintes fois réitéré de respecter la résolution 1970 (2011) imposant l’embargo. A Berlin, non seulement ce nouveau rappel n’a rien changé, mais il a mis en évidence l’impuissance de la communauté internationale et surtout celle de l’ONU à faire respecter des résolutions pourtant contraignantes.

Dans le communiqué final il est demandé à toutes les parties au conflit de redoubler d’efforts afin d’obtenir un cessez-le-feu permanent. Les participants ont unanimement déclaré qu’il n’y avait pas de solution militaire à la crise libyenne, cette prise de position et l’appel à faire taire les armes, pourraient être interprétée d’une manière extrêmement positive, mais là encore n’était-ce pas irréaliste ?

Le communiqué appelle « toutes les parties concernées » à suspendre les hostilités et à s’orienter vers un « cessez-le-feu permanent ». L’appel à cesser les hostilités et à faire taire les armes est louable, mais c’est un vœu pieux car il n’est accompagné d’aucune mesure réaliste. Le communiqué se limite à appeler les Nations Unies à « faciliter les négociations entre les parties y compris à travers la création d’un comité militaire 5+5 pour contrôler et vérifier l’application du cessez-le-feu ainsi que le désarmement des milices. »

Une fois encore, comment peut-on demander aux belligérants de contrôler leurs propres opérations militaires ? Si on avait été cohérent et que les dirigeants aient eu une volonté politique ferme, ils auraient dû envisager une force d’interposition tierce. Par faiblesse, on est allé dans le sens souhaité par le représentant de l’ONU en Libye qui s’oppose à toute force internationale d’interposition, préférant confier cette mission au comité militaire en question. Ce qui, en clair, signifie se condamner à l’impuissance et à la continuation de la guerre. D’ailleurs, à l’heure où nous écrivons ces lignes les opérations militaires se sont intensifiées.

Comment résoudre le problème des milices qui pèsent de tout leur poids depuis 2011, qui sont l’obstacle majeur à toute résolution du conflit, elles viennent en prime d’être renforcées par l’arrivée de djihadistes syriens soutenus par la Turquie ?

Le désarmement des milices est un point crucial dans le processus de reconstruction de l’Etat libyen. Il en est fait mention dans la partie du communiqué consacrée au cessez-le-feu, tout en confiant la mission au comité militaire.

Tous les efforts butent et buteront sur ce point car il y a de profondes divergences sur le rôle et la place de ces milices. Pour le Maréchal Haftar et maintenant pour la communauté internationale, tel que cela apparaît de manière explicite dans le communiqué de Berlin, les milices armées sont un obstacle à toute reconstruction de l’Etat d’où la nécessité de les désarmer et les dissoudre. Pour le Premier ministre Sarraj qui en est militairement et politiquement dépendant, ces milices sont des « forces révolutionnaires » qui défendent la révolution de février 2011. C’est également la perception qu’ont ces milices d’elles-mêmes mais c’est aussi leur fonds de commerce…

Mais ce qu’il manque dans le communiqué final, ce sont les précisions et l’autorité qui devrait être chargée de désarmer les milices et de démobiliser certains de leurs membres en fonction de critères précis. Or nous ne savons pas qui remplira cette mission et quels seront les critères d’intégration des milices dans l’appareil sécuritaire ou militaire ?

Plus largement, et dans la mesure où le pouvoir du premier ministre Sarraj dépend à Tripoli des milices islamistes armées, la communauté internationale et l’ONU doivent clairement se déterminer : soit opter pour le désarmement des milices et pour cela soutenir Sarraj par une force d’intervention ou alors considérer qu’il n’est plus légitime et désigner un nouveau Chef de gouvernement qui soit déterminé à dissoudre les milices et le cas échéant, les combattre. La communauté internationale et l’ONU doivent clairement en décider. Dans tous les cas, cela signifie qu’avant de tenter de résoudre le problème des milices, il faut préalablement régler la question de l’Exécutif. De cela dépend également l’attitude à adopter à l’égard de la Turquie qui alimente les milices par l’envoi de djihadistes et de mercenaires syriens.

Tous ont également condamné les ingérences extérieures en Libye, que vous dénonciez depuis fort longtemps, ce qui est tout à fait surréaliste puisque tous s’ingèrent dans ce conflit d’une manière ou d’une autre (1). Pensez-vous qu’après avoir affirmé cela, l’Arabie Saoudite, les EAU, la France, les USA, la Russie, l’Italie, la Turquie, cesseront leurs soutiens à l’un ou l’autre protagoniste du conflit ?

En effet, j’ai dénoncé à plusieurs reprises depuis 2011 les ingérences extérieures en Libye qui ont détruit ce pays et l’ont ramené des dizaines d’années en arrière. D’une conférence à une autre, on n’a pas cessé de « condamner les ingérences » par ceux-là même qui s’ingèrent dans les affaires libyennes. Et d’une conférence à l’autre, ces ingérences augmentent ! La conférence de Berlin entérine en quelque sorte une nouvelle ingérence, encore plus pernicieuse, celle de la Turquie d’Erdogan en Libye.

Sur les ingérences, le cessez-le-feu et le respect de l’embargo, les Européens ont semblé montrer une unité, mais quid des divergences entre pays membres de l’UE et alliés de l’OTAN ?

Malheureusement, l’unité n’est que de façade. Concernant le cessez-le-feu ou le respect de l’embargo, il n’y a pas vraiment d’unité ni d’accord. S’agissant du cessez-le-feu, les divergences existent quant aux modalités de son application. Les uns pensent que le comité 5+5 est capable de remplir la mission, tandis que d’autres pensent qu’il faut une force d’interposition onusienne, africaine ou européenne. Pour ce qui est de l’embargo, tous les pays appellent à le respecter, mais dans les faits certains veulent des mesures concrètes d’observation et des sanctions alors que d’autres s’en tiennent au comité d’experts de l’ONU pour continuer à rédiger des rapports comme cela est fait depuis 2011.

Pour quelles raisons, le maréchal Haftar a-t-il décidé de bloquer les terminaux pétroliers, à la veille de cette conférence ? Au fond, est-ce que tous ces grands raouts, réunions, sommets, n’attisent pas plus le feu qu’elles n’apportent de solutions ?

L’enjeu de la répartition équitable des ressources pétrolières est capital dans la crise que traverse la Libye et rien ne pourra réussir si l’on ne se décide pas de se confronter sérieusement à ce problème. A cet égard, il est pour le moins surprenant que ce problème épineux ne soit pas mentionné dans le communiqué final.

Le contrôle des champs pétrolifères et des terminaux pétroliers à l’Est, au Sud et en partie à l’Ouest instauré le 18 janvier par le Maréchal Haftar et la plupart des tribus est, selon leur point de vue, l’ultime moyen de rappeler à la communauté internationale l’urgence d’une solution à ce problème. Les principales tribus viennent de rappeler les cinq conditions de déblocage des terminaux : la destitution de Sarraj, le remplacement du directeur de la Banque Centrale Libyenne, du président de la Compagnie Nationale du Pétrole, la formation d’un gouvernement d’union nationale et la répartition équitable des revenus pétroliers.

On est donc bien obligé de constater qu’à force de nier ou d’occulter les vrais problèmes parmi lesquels l’enjeu pétrolier, les multiples réunions et conférences ne font qu’aggraver la crise. En invitant la Turquie à Berlin sans mettre à l’ordre du jour son intervention militaire en Libye, cette conférence l’a objectivement légitimé creusant ainsi la défiance des Libyens à l’égard de la communauté internationale.

Quelles seront les conséquences de l’après Berlin ?

Berlin aura été une conférence de plus dans la série, avec de nouveaux problèmes mais sans aucune solution réaliste et réalisable. Les recommandations sont trop générales, manquent de cohérence et de hiérarchisation ; trop d’objectifs simultanés à atteindre sans aucune spécification ni différenciation. En agissant ainsi la communauté internationale se condamne à l’impuissance et à l’inaction.

Les grandes puissances continuent de penser que la solution réside dans l’Accord de Skhirat de 2015 qui non seulement n’a rien résolu mais, pire encore, a aggravé la crise et conduit à la guerre civile que la Libye vit aujourd’hui. En 2016 et 2018, nous l’avons écrit dans des revues internationales : il est urgent de sortir de l’Accord de Skhirat, repenser l’ensemble du processus politique et repartir sur de nouvelles bases (2-3).

La force d’inertie de la communauté internationale et de l’ONU aggrave la crise libyenne, qu’on ne peut réduire à simple problème technique de « fabrication de l’Etat » (State-building engineering), comme le pensent Ghassan Salamé et les responsables allemands. Ces derniers sont par ailleurs convaincus que la mission qu’ils se sont attribuée de participer aux opérations de paix et de state-building leur permettra d’obtenir un siège permanent au Conseil de sécurité que l’Allemagne demande depuis 1993.

Certes, la reconstruction de l’Etat est une urgence, mais ce n’est pas une question d’experts internationaux qui prétendent apprendre aux Libyens comment faire ! Nous savons depuis le 20ème siècle, grâce aux travaux du sociologue allemand, Norbert Elias, que la construction ou la reconstruction des Etats sont de très longs processus. La crise libyenne et l’issue de la guerre civile actuelle font partie de ce processus.

En conclusion, que faut-il attendre du prochain sommet sur la Libye à Brazzaville le 30 janvier ?

Malheureusement, on ne peut rien attendre du prochain sommet de Brazzaville car au sein des pays africains, comme en Europe, les pays sont divisés. La progressive hégémonie turque en Afrique, en particulier au Sénégal et en Gambie, risque d’aggraver les dissensions et rendre impossible un consensus africain. Dans le passé, les positions de l’UA ont été courageuses, elles continuent à l’être. L’organisation panafricaine revendique une place dans le processus international de décision sur la crise libyenne. Elle demande depuis plusieurs mois la nomination conjointe par l’ONU et l’UA d’un nouveau représentant en Libye ; les pays africains considérant que Ghassan Salamé a échoué dans sa mission et qu’il n’a plus la confiance ni des Libyens ni des Africains.

Moncef Djaziri

Propos recueillis par Leslie Varenne

 

(1) https://www.iveris.eu/list/entretiens/362-la-libye-victime-des-ingerences-exterieures-

(2) M. Djaziri, « Libya : the Deadlock in Reaching a Political Agreement and the Problems Posed by the Democratic Transition », in Arturo Varvelli (ed.by), State.Building in Libya. Integration Diversities, Transitions and Citizenship, Publisher Rest Doc, Rome, 2017, pp. 102-125.

(3) M. Djaziri, « Libye : propositions pour sortir de la crise », in revue Politique Internationale, Paris, 2018, N° 159, Printemps, 2018, pp. 313-327.

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Total se présente comme « une société pétrolière française », mais cette description occulte la réalité de ce que sont devenues les multinationales aujourd’hui : des pouvoirs souverains privés. Contribution du philosophe Alain Deneault à « State of Power 2020 ».

À force d’étudier les structures multinationales, d’écrire à leur propos et d’interagir avec le public sur ce sujet, il appert que nous ne sommes pas collectivement outillés pour penser le pouvoir particulier qu’elles représentent, la façon sourde qu’elles ont d’exercer une forme spécifique de souveraineté et les nombreux procédés qui restent à leur disposition pour se jouer du droit, où qu’elles agissent.

Pour tenter de le démontrer, il vaut mieux se concentrer sur un seul exemple, celui de Total, à titre de cas d’école, et rendre compte de tout ce dont elle est globalement capable, plutôt que de bricoler un idéal type à partir de florilège d’exemples qu’on pourrait nous reprocher de l’avoir concocté simplement pour satisfaire les besoins de notre exposé.

Total est un groupe présent dans 130 pays, comptant 100 000 employés et « collaborateurs », produisant 2,8 millions de barils équivalents pétrole par jour, dont le siège social est en France. Il a annoncé pour l’année 2018 13,6 milliards de dollars de bénéfices nets.

Cette major de l’énergie, la cinquième en importance au monde, active depuis près d’un siècle, méritait notre attention du fait d’avoir été peu analysée, malgré un lourd passif en matière de droit de la personne, d’environnement, de santé publique et d’éthique des affaires.

Par exemple, des communautés du Myanmar déclarent avoir été contraintes de travailler sous la menace à la construction d’un gazoduc. Les dictatures du Gabon et du Congo-Brazzaville ont reçu le soutien de la firme pendant des décennies. Les Bermudes ont servi ouvertement à des opérations d’évitement fiscal. Sans parler de l’exploitation polluante du pétrole du nord canadien ou de marchés conquis à la faveur de bombardements en Libye

Pour définir conceptuellement ce qu’est une multinationale, il faut commencer par réfuter l’idée reçue voulant que Total soit, comme on le dit communément, « une société pétrolière française ». Tous les termes de cette assertion portent à confusion : « une », « société », « pétrolière » et « française ».

« Une »

Tout d’abord, les groupes multinationaux ne sont par définition pas « un », et ne constituent pas formellement un seul sujet de droit. Ils se composent d’entités par centaines. Ils n’existent pas comme tels, mais par le biais des filiales, trusts, holdings, fondations, cabinets spécialisés, banques privées qui les composent… Ces structures sont indépendantes les unes des autres du point de vue du droit, et seul leurs réseaux forment dans les faits les multinationales comme telles. Autonomes, elles répondent exclusivement du droit de l’État où elles sont respectivement créées, s’envoient des factures entre elles et peuvent aussi mutuellement se faire des emprunts ‒ c’est informellement seulement qu’elles se montrent solidaires, au sens où elles servent la même communauté d’actionnaires.

Total n’a donc rien de commun avec une boutique de quartier : la constituent 1046 sociétés consolidées que son conseil d’administration contrôle au nom d’un même actionnariat. Les différents États où s’étendent ses tentacules ne légifèrent que sur ce que font ces tentacules-filiales prises isolément, comme si leurs mouvements n’obéissaient juridiquement à aucun cerveau, ni à rien d’autre qu’elles-mêmes. Les filiales de Total au Qatar, Myanmar, en Bolivie, aux États-Unis, Bermudes, en Grande-Bretagne et en Algérie n’entretiennent officiellement aucun lien avec la maison-mère de La Défense, laquelle en coordonne pourtant les opérations de fait.

Tout au plus une loi sur le « devoir de vigilance » votée en 2017 par l’Assemblée nationale française force-t-elle ce lien de solidarité en cas de violation de droits fondamentaux. Pour le reste, Total pèse de tout son poids à travers ses filiales dans chacun des États où elle les crée, tandis qu’aucun de ces États ne sait, en revanche, légiférer à l’échelle mondiale sur laquelle le groupe étend son empire.

Chaque filiale s’ancre dans le territoire où elle agit à la manière d’un acteur local, tout en relevant d’intérêts financiers. Échappant au pouvoir de toute législation comme de toute juridiction, Total trouve donc toute latitude dans l’économie mondiale. C’est à cette échelle, forte d’une maîtrise exclusive de l’accès aux richesses, qu’elle se ligue aux autres multinationales et développe vis-à-vis des États un rapport de domination.

« Française »

Ensuite, « française », Total ne l’est plus qu’à hauteur de 28 %. Des investisseurs institutionnels de par le monde 72 % détiennent de la firme, et la République française n’a plus aucune place directe à son capital.

Par vagues successives de privatisation, décidées par les gouvernements Chirac, Balladur et Jospin entre 1986 et 1998, l’État français s’est départi de ses titres boursiers dans la Compagnie française des pétroles (CFP, titulaire de la marque « Total ») ainsi que dans la Société nationale Elf Aquitaine (dépositaire de la marque « Elf »), lesquelles, au terme de tractations serrées, allaient former avec la PetroFina au tournant du XXIe siècle, la Total telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Les autorités politiques chinoises et le pouvoir qatari en sont devenus depuis actionnaires, sans parler de familles agissant comme des gouverneurs dans leurs pays, les Frère de Belgique ou les Desmarais du Canada par exemple, ces derniers occupant un siège au Conseil d’administration de 2001 à 2017. Aujourd’hui, la firme états-unienne Blackrock s’impose comme la première actionnaire de Total.

Les principaux détenteurs de titres de Total proviennent des États-Unis, du Royaume-Uni et d’ailleurs. La firme a émis à ce jour 2,6 milliards de titres qui ne sont détenus par aucun actionnaire de référence. Elle a versé en 2017 6,1 milliards d’euros de dividendes pour satisfaire la bête et elle s’est donné comme objectif d’en faire augmenter le taux de 5 % à 6 % par an, plutôt qu’à 3 % annuellement comme c’était antérieurement le cas. Elle a engrangé 11,4 milliards d’euros de bénéfices en 2018.

Puisque Total dégagée de tout lien actionnarial avec l’État français, son caractère « français » ressort peu, hormis dans ses stratégies de communication. « En 2012, 65% de ses capitaux dans le raffinage et la pétrochimie étaient concentrés en Europe, mais le pétrolier français souhaite inverser la tendance en portant la part de ces capitaux en Asie et au Moyen-Orient à 70% d’ici 2017 », annonçait déjà le site Énergies & environnement en 2015.

La firme a misé énormément sur des superstructures comme celle de Jubail, en Arabie Saoudite : près de dix milliards de dollars en investissements lui assureront une production de 400 000 barils par jour. Les exigences sociales et fiscales en Arabie saoudite sont moindres qu’en France. De huit raffineries, la firme est passée à cinq sur le territoire français, six si on inclut aussi les sites pétrochimiques. Il s’agit désormais de pôles globalement déficitaires ou d’installations converties en niches.

« Pétrolière »

Total « la pétrolière » se consacre de moins en moins au pétrole et à la pétrochimie, et multiplie les secteurs où elle intervient. Elle diversifie radicalement ses activités afin de se positionner dans les secteurs qui seront en vogue lorsqu’elle et ses semblables épuiseront les derniers gisements accessibles.

Certes, Total compte exploiter ses gisements jusqu’à la moindre goutte. On la voit en 2017 acquérir des actifs en matière d’exploration et d’exploitation ainsi que des parts dans deux usines de la firme nationale brésilienne Petrobras, le tout valant 2,2 milliards de dollars. En plus de celles qu’elle exploite déjà à Gonfreville-l’Orcher (France), Anvers (Belgique), Jubail (Arabie saoudite), Port Arthur (États-Unis) et Ras Laffan (Qatar), Total s’est donné en Corée du Sud en 2017 une plateforme intégrée de raffinage et de pétrochimie. Elle détenait alors des participations dans 19 autres raffineries dans le monde. Et elle continue d’exploiter les polluants sables bitumineux canadiens.

Mais à l’aube des années 2040, la production de Total devrait se constituer de 35% de pétrole, contre 50% de gaz et 15 % d’énergies bas carbone telles que la biomasse, le solaire et le stockage. Si le réchauffement climatique n’a pas eu raison de l’humanité après qu’aura été brûlé tout le carburant fossile qu’il aura bien fallu commercialiser, Total espère avoir su orienter ses distingués clients vers ces nouveaux marchés de l’énergie…

De même que les firmes chimiques BASF, Bayer et Monsanto tentent de s’imposer comme les premières entreprises dans le domaine de l’agriculture biologique, Total cherche à prendre le contrôle des marchés qui font concurrence au pétrole et s’emploie à faire de son épuisement le marché de demain. La filière « Gas, Renewables & Power » (en anglais dans le texte) constitue désormais le quatrième grand secteur d’activité de Total, en plus de ceux de l’Exploration-Production, du Raffinage-Chimie et du Marketing & Services. « Le secteur Gas, Renewables & Power est destiné à porter l’ambition du Groupe dans les énergies bas carbone à travers le développement dans l’aval gaz et dans les énergies renouvelables », déclare-t-elle dans son style inimitable.

S’avouant tactiquement responsable du réchauffement climatique en tant que pétrolière, la voilà donc qui se métamorphose pour faire passer le « gaz naturel » qu’elle exploite aussi comme une solution auprès des esprits faibles. Le PDG du groupe milite même pour l’établissement d’un prix carbone de référence qui intègre les coûts d’émission de CO2, et ce, afin que le prix du charbon serve de repoussoir vers la filière du gaz.

Or, produire moins de pétrole à terme pour favoriser l’extraction de gaz de shale (à tort appelé gaz de schiste), c’est choisir de polluer moins l’atmosphère (si on omet fort opportunément l’épineuse question de la libération du méthane) pour plutôt risquer de saccager les nappes phréatiques.

Total recourt en effet à la technique risquée de la fracturation hydraulique au Danemark, en Grande-Bretagne ou encore en Australie, et la voici aux États-Unis, en Argentine ou en Algérie arriver ou revenir en force pour extraire le gaz enfoui dans des roches en provoquant des remous souterrains qui mettent potentiellement en péril des nappes phréatiques entières, quand il ne s’agit pas de se lancer dans des projets d’exploitation ou d’exploration gazières en eaux profondes, comme à Chypre, en Iran ou en Grèce.

À travers le gaz de shale, c’est aussi le marché de l’électricité et des carburants produits à partir du gaz que vise Total. Elle a un temps compté sur Jean-Louis Borloo, ex-ministre de l’Écologie de Nicolas Sarkozy devenu ensuite « super-lobbyiste de l’électricité en Afrique », selon l’expression du quotidien Le Monde, qui a tenté de jeter les bases, en Afrique, de relations entre des responsables de fonds d’aide au développement, de dirigeants africains et de sociétés françaises telles que Bolloré, Dassault, EDF, Total ou Veolia, favorables au développement d’un vaste marché continental de l’électricité.

En se lançant dans des chantiers pétroliers ou gaziers du même genre en eaux profondes, la firme continue de repousser les limites de l’extractivisme dans tous les coins de la planète.

Cela ne l’empêche pas de jouer les chantres de l’économie propre, car Total produit en outre également des panneaux photovoltaïques. Elle est devenue le numéro 1 mondial du solaire après avoir acquis en 2011 l’états-unienne SunPower, pour ensuite faire de même avec Saft en 2016, et régner dans le secteur du stockage d’énergie.

Cela en ferait une entreprise verte, si on ne tenait pas compte, comme elle tente de le faire, des métaux lourds que requiert cette industrie. Total poursuit également ses recherches dans la filière du captage de l’énergie avec le soutien de l’État norvégien. Cette nouvelle pratique table sur des solvants capables, dans certaines conditions, de convergence avec le CO2, et sur le stockage sous terre de dioxyde de carbone. La démarche est fatalement intéressée ; Total se positionne de manière « précompétitive » en vue d’une demande technique de la Chine, que l’on anticipe à court terme.

Total est également attirée par les agrocarburants, nonobstant leur impact en matière de souveraineté alimentaire pour les peuples du Sud. En direction de son site de La Mède, en France, se trouve massivement importée de l’huile de palme notamment d’Asie du Sud-Est ‒ il en faudra probablement 450 000 tonnes par an pour produire quelque 500 000 tonnes d’agrocarburant par année ‒, quoique cette exploitation soit elle-même coûteuse en termes de production, de transport et de transformation, donc en énergie. Très peu d’huiles recyclées entreront dans leur composition.

(« Tout ceci a un impact carbone bien plus important que si on faisait directement du gazole ! En somme, pour faire de l’énergie dite verte, on va polluer le reste du monde », résume Fabien Cros, délégué CGT sur le site de Total. Les « enveloppes juridiques » qu’ont constituées dans le cadre de la Françafrique les États satellites de Paris, tels que le Gabon, suivent elles aussi la marche et comptent se convertir progressivement à l’économie des agrocarburants, plutôt qu’à toute politique agricole de souveraineté alimentaire.

L’ordre productiviste qui est le nôtre ne doit s’arrêter sous aucun prétexte, et Total poursuit donc sa diversification. En plus de développer oléoducs, lubrifiants et plastique entre autres productions pétrochimiques, on la retrouve dans le secteur des batteries ou des granulés de bois. Elle s’est aussi engagée dans la filière de l’hydrogène ; quoique la réalisation chimique de cette énergie soit coûteuse, un lobby est déjà en place pour la favoriser. À l’essence qu’écoule au détail son vaste réseau mondial de stations-service s’ajoute désormais le gaz naturel carburant, en plus des bornes de recharge pour les voitures électriques le long des routes.

Total ne s’affaire pas seulement à la production de ces sources d’énergie, mais au courtage qui s’ensuit, investissant dans des structures dédiées au développement de modes complexes de commercialisation de ces biens, réalisant des coups fumants aux États-Unis ou au Japon.

Sa filiale Total Marine Fuels Global Solutions s’est aussi positionnée à Singapour en 2017 pour commercialiser massivement du carburant marin développé à partir du gaz naturel liquéfié. Total a acquis la belge Lampiris en 2016, qui achète elle-même 78 % de l’électricité qu’elle revend. Elle a récidivé en France en 2018 avec Direct Energy. Elle entend également investir directement dans les fonds de ses concurrentes, comme au Nigeria au sein de la filiale de Shell ou en Arabie saoudite dans la Saudi Aramco. Elle investit du reste dans l’internet des objets et la recherche informatique de pointe. La firme ne peut plaider le risque zéro alors qu’elle développe un drone censé « évaluer l’ampleur d’une pollution accidentelle ».

« Société »

On peut donc conclure qu’à cette échelle et avec ce degré de diversité, Total, à l’instar de ses semblables, n’est plus seulement une « société » au sens d’une rencontre d’associés d’affaires dûment identifiés, ni même une « entreprise » au sens d’une structure engagée dans une filière d’activité particulière… Elle est bien davantage devenue un pouvoir, une autorité souveraine qui se distingue des États, les domine et les instrumentalise, pour arriver à des fins qui ne regardent qu’elle.

Être un pouvoir plutôt qu’une simple entreprise, c’est savoir tirer parti de toute conjoncture, si ce n’est la déterminer. Cette diversité d’activités et le fait que la firme contrôle une multitude d’aspects du secteur énergétique ‒ exploration, exploitation, transport, raffinage, traitement, stockage, distribution, courtage… ‒ lui permettent de tirer profit de toute conjoncture. Le prix du pétrole peut encore chuter en 2016 de l’ordre de 17 %, la firme n’engrange pas moins des bénéfices de 8,29 milliards de dollars. « Les comptes du groupe continuent à être soutenus par ses activités en aval (raffinage, pétrochimie) et par un plan de réduction de coûts en avance sur les objectifs. Les 2,4 milliards de dollars d’économies visés pour 2016 ont été dépassés de 400 millions de dollars », constate Johann Corric du Revenu.

Total fait aussi de l’économie des coûts de production une priorité, avec pour conséquences la misère salariale, des conditions de travail exigeantes, la disparité des traitements entre artisans locaux et expatriés… ces méthodes ont évidemment tout pour ne plaire qu’aux plus puissantes des parties prenantes de la firme : l’agence de notation financière Fitch a explicitement récompensé Total pour ses politiques de rigueur managériale en stabilisant à « AA- » la note du groupe.

Les nostalgiques de la souveraineté d’État résistent à considérer la portée troublante de ces nouveaux rapports de force. Comme dépositaire théorique de la violence légitime et législateur exclusif, l’État serait seul à même de faire valoir ses prérogatives sur les organisations et sujets soumis à son autorité sur son territoire.

Or, une nouvelle forme de souveraineté se développe. Les représentants de Total, son industrie du marketing et ses services tentaculaires en relations publiques se prononcent désormais sur tout et se mêlent de tout : le dossier des réfugiés syriens, l’embargo commercial imposé à la Russie, la recherche universitaire, la relance des industries locales, le soutien financier ou technique aux petites entreprises, la lutte contre le diabète, les expositions muséales, la restauration de monuments historiques et la dénonciation de tout mouvement social…

C’est de nouveau Total qui, reconnue par les États comme une puissance souveraine à part entière, signe une déclaration de soutien à l’Accord de Paris à l’occasion de la COP21, s’engageant à œuvrer au maintien du réchauffement climatique à 2 degrés Celsius… bien que le PDG Patrick Pouyanné parlait pourtant en privé d’une augmentation autrement significative de 3 à 3,5 degrés.

L’idéologie du pouvoir

Nous nous sommes aussi intéressé à cette firme, à titre de cas d’école, parce que ses représentants sont particulièrement prolixes. Les PDG successifs de Total ainsi que différents représentants n’hésitent pas, à flux tendu, à commenter leurs activités de même que l’actualité politique en général, nous donnant ainsi à comprendre quelle idéologie les anime, et comment ils en viennent à justifier à leurs propres yeux le bien-fondé de leur autorité. C’est eux qui, à terme, se présentent comme résolument souverains.

Notre approche a donc consisté à croiser trois types de sources :

1. La documentation et les déclarations publiques de la firme elle-même, ainsi que les publications de ses historiens et autres intellectuels organiques, qui permettent d’asseoir toute une série de faits.

2. Des documents juridiques qui, selon leur statut, participent à administrer la preuve dans des dossiers précis.

3. Des documents critiques et à charge constituant des allégations pertinentes, auxquels les dirigeants de la firme ont souvent offert une réponse.

Trois constantes se sont dégagées des discours officiels de la firme.

– Première constante : la prétention à la légalité

Sous diverses formes, les représentants de Total insistent en toutes circonstances sur le caractère légal de ses activités. Qu’il s’agisse de sa collaboration historique avec le régime de l’Apartheid en Afrique du Sud, de consultations dont sortent frustrés les représentants des peuples premiers de l’Amérique du Sud, du trafic d’influence observé en Irak ou en Iran à la fin du siècle dernier, de la dévastation de la région du Delta du Niger ou de l’accès aux richesses algériennes rendu possible du fait de dettes odieuses, la rhétorique qui est servie au public tient en ces quelques phrases : nous respectons la loi, nous agissons dans le cadre de la loi, ce que nous faisons est légal et tant que ce n’est pas interdit (ou sanctionné), c’est permis. Ce sont les formules maîtresses des représentants du groupe.

Nous avons pris au sérieux ces prétentions, et notre travail n’a donc pas tant consisté en une critique des actes de Total qu’en une analyse d’un système qui permet à autant d’actes de passer pour légaux. Nous nous sommes donc enquis du sens même – dans ses différents contextes d’usage – du syntagme « c’est légal ». Ce qui implique aussi d’étudier comment la firme elle-même travaille parfois à l’élaboration législative de cadres de référence en droit permettant cette qualification.

– Deuxième constante : le passé appartient au passé

À un journaliste l’interrogeant sur les commissions suspectes que Total a versées au régime iranien en retour de concessions dans les années 1990, l’ex-PDG Christophe de Margerie a répondu : « C’est bien déjà que vous commenciez à poser des questions de dates, parce qu’on peut aussi parler du massacre de la Saint-Barthélemy »… en 1572 [1]. Du passé, faisons table rase, semblent reprendre à leur compte les représentants de la firme, du moins en ce qui concerne les consciences. Il ne sera pas non plus question de la collaboration de Total avec le régime de l’Apartheid, même si celle-ci se vante dans ses documents d’être en Afrique du Sud depuis 1954. La parole de la multinationale tend à minimiser le passé, au profit d’un strict présent ou d’une conscience projective.

Or, le capital d’une firme, a fortiori lorsqu’il s’avère colossal, est aussi sa mémoire. Il représente le fruit conséquent d’actes passés effectués, voire perpétrés, dans des contextes historiques précis. Le capital est bien entendu crucial pour une entreprise. Il est ce par quoi elle contracte des prêts, noue des partenariats, valorise son action en bourse et investit dans de nouveaux projets afin de bonifier toujours davantage ledit capital. Minimiser la question de l’histoire consiste à priver le public d’une compréhension des méthodes par lesquelles un capital s’est trouvé accumulé, le capital qui dote maintenant le groupe des moyens nécessaires pour se lancer dans de multiples initiatives. La chose apparaît d’autant plus sensible qu’on se rappelle l’adage : le passé est garant de l’avenir.

– Troisième constante : ne pas faire de politique

Dans les différents dossiers qui la concernent en France et à l’étranger, les représentants de Total insistent pour dire qu’ils ne font pas de politique, ajoutant parfois, « …mais de la géopolitique ». La firme, de concert avec des organisations privées de même taille, parvient en effet à façonner en grande partie l’ordre industriel et financier mondial, de sorte qu’il devienne difficile pour les États de clairement jouir de leur souveraineté. Que ce soit au chapitre des appels d’offres, de l’établissement des cours, de la diplomatie, des procès intentés dans des tribunaux ad hoc afin de « régler des différends commerciaux avec les États », du lobbying et de l’instauration de rapports de force sur le plan des investissements, tout est fait pour mettre fin au débat sur l’organisation de la mondialisation libérale.

C’est ce qui fera dire à l’actuel PDG de Total, Patrick Pouyanné, que l’axe gauche-droite est suranné : toute élection ne fait que plébisciter l’ordre néolibéral que son groupe, avec plusieurs autres, a contribué à établir.

Conclusion

Un tel ensemble de considérations amène l’actuel PDG de Total à se présenter lui-même tel un souverain. Patrick Pouyanné a, par exemple, été cité dans un communiqué de presse du Kremlin au terme d’un tête-à-tête qu’il a eu avec Vladimir Poutine, avec tout le faste habituellement réservé aux autres chefs d’État, déclarant ceci : « Même si Total est une société privée, c’est la plus grande entreprise française et elle représente d’une certaine manière le pays lui-même ».

Au-delà de cette déclaration, qui ne s’est attiré aucune réplique de la part de la présidence française malgré son caractère sidérant, c’est d’une autorité supranationale et spécifiquement entrepreneuriale que se réclament les chefs d’entreprise. C’est ce pouvoir qu’il faut désormais analyser et dont il faut prendre conscience.

Force est donc de considérer Total non seulement comme une entreprise énergéticienne, mais comme un pouvoir souverain de type privé, multi- et transnational, au service d’un actionnariat résolument diversifié, et agissant sur un nombre insondable de dossiers politiques, culturels, sociaux, financiers, industriels et universitaires.

Alain Deneault

 

 

Images : Edgardo W. Olivera CC BY (une). Stefan Solf CC BY-NC-ND via flickr.

 

Cet article est tiré de la publication annuelle du Transnational Institute ’State of Power 2020’, dont le thème est cette année « La multinationale ».

En partenariat avec le Transnational Institute, Observatoire des multinationales traduist progressivement une sélection d’articles de chercheurs, d’experts et de militants sur la réalité et l’avenir des grandes entreprises dans le monde d’aujourd’hui.

source pour la version française : multinationales.org

Note

[1Entrevue de Christophe de Margerie accordée au « Grand Jury », La Chaîne Info (LCI), Radio Télé Luxembourg (RTL) et Le Figaro, 2 juin 2013.

Pour aller plus loin :

Alain Deneault, De quoi Total est-elle la somme ? Multinationales et perversion du droit, éditions rue de l’Échiquier et Écosociété, 512 pages, 23,90 euros.

Entretien à propos de ce livre : « Une multinationale comme Total n’est pas ‘une société’ au sens traditionnel : c’est un pouvoir »

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Mexique : Le président Lopez Obrador face au défi de la violence

février 7th, 2020 by Luis Alberto Reygada

Le premier président progressiste de l’histoire moderne du Mexique a hérité d’une situation désastreuse du point de vue sécuritaire. Après 12 ans d’une stratégie de « guerre contre les cartels » qui a enlisé le pays dans un drame humanitaire sans précédent, il peine à freiner la courbe de la violence.


L’Amérique latine est la région la plus violente du monde. Alors qu’elle ne réunit que 8 % de la population mondiale, elle concentre à elle seule plus de 30 % des homicides commis à travers la planète. Une « épidémie », selon les termes de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, qui peut s’expliquer par divers facteurs : crime organisé, armes à feu, taux d’impunité, niveaux des inégalités… À ces funestes ingrédients le Mexique en a rajouté un autre qui n’a fait qu’empirer les choses.

Élu en 2006 dans des circonstances plus que douteuses, le président Felipe Calderón (Parti action nationale, droite) s’est empressé d’éclipser son manque de légitimité en endossant l’uniforme de commandant en chef des Forces armées. Afin d’asseoir son autorité, il décide – à peine quelques jours après son investiture – de lancer une offensive contre les puissants cartels de la drogue. La « guerre contre le narcotrafic » est ainsi officiellement déclarée.

https://aristeguinoticias.com/3101/mexico/la-guerra-de-felipe-calderon-solo-aumento-la-violencia-cide/
Le président Calderón a lancé la guerre contre les cartels en 2006, à peine quelques jours après avoir pris le ses fonctions. Photo ©Cuarto/AristeguiNoticias

2006 – 2018 : LA « GUERRE CONTRE LES CARTELS »

Cette décision, qui bouleversera profondément la société mexicaine, se révèlera être totalement contreproductive. Soutenue par les États-Unis avec lesquels Calderón s’empresse de signer un accord de coopération (l’Initiative de Mérida), elle consiste principalement à impliquer l’armée dans les missions de sécurité publique. Les militaires sortent des casernes et l’accord tacite reposant sur la corruption qui liait barons de la drogue et autorités est rompu. Les affrontements se multiplient et les cartels, qui avaient l’habitude de ne se faire la guerre qu’entre eux visent dorénavant aussi l’État.

Mais c’est bien la population civile qui paye le prix fort : elle se retrouve peu à peu prise en étau et plusieurs régions sombrent dans le chaos de la violence. Les indices explosent. Les homicides augmentent de 150 % durant le sexennat de Calderón (2006-2012). Son successeur, Enrique Peña Nieto (Parti révolutionnaire institutionnel, centre droit), poursuivra la même politique mortifère jusqu’à la fin de son mandat.

La militarisation du pays est alors dénoncée de toute part, notamment par la Commission Interaméricaine des droits de l’homme et l’ONU. Le constat est catastrophique : avec pas moins de 250 000 morts, le Mexique se place dans le trio de tête des pays les plus dangereux du monde, devancé seulement par la Syrie. Le taux d’homicides y a en effet été multiplié par 3, passant de 9,85 pour 100 000 habitants en 2006 à 29,27 en 2018. À cela il faut ajouter les centaines de milliers de déplacés, l’existence de plus de 1 500 fosses clandestines, 95 journalistes assassinés… Dans un contexte de recrudescence des cas de torture et d’exécutions extrajudiciaires, la violation des droits de l’homme devient une pratique généralisée impliquant autant les autorités civiles que militaires.

La crise est inédite. Alors qu’à l’époque la plupart des médias dirigent l’attention de la communauté internationale vers d’autres pays comme le Venezuela, le Mexique traverse la pire situation du continent en matière de droits de l’homme. Des ONG locales – soutenues par la Fédération internationale des droits de l’homme – vont jusqu’à dénoncer à la Cour pénale internationale des crimes de lèse humanité perpétrés à l’encontre de la population, commis tant par les cartels que par les forces gouvernementales. On estime à 60 000 le nombre de « desaparecidos », ces personnes victimes de disparition forcée. Un chiffre hallucinant qui évoque l’époque des dictatures militaires d’Amérique du Sud et leur Plan Condor. Le Comité de l’ONU contre les disparitions forcées n’hésite pas à dénoncer une « tragédie humanitaire » un contexte de « disparitions généralisées » tout en pointant du doigt l’implication récurrente d’agents de l’État.

Et pour quels résultats ? Loin d’avoir perdu la guerre, les narcotrafiquants ont conservé toute leur capacité de nuisance. Le nombre de cartels a d’ailleurs augmenté et ceux-ci ont diversifié leurs activités, s’adonnant désormais aussi à l’extorsion, à la traite de personnes ou encore au trafic de combustible. Pire encore, une constellation de plus de 80 organisations criminelles plus ou moins indépendantes a surgi tout autour d’eux, ce qui rend la situation encore plus explosive qu’auparavant. Lorsqu’en juillet 2018 le candidat de la gauche Andrés Manuel Lopez Obrador (Mouvement de régénération nationale) remporte triomphalement les élections présidentielles, la population attend beaucoup de celui qui a promis de mettre un terme à cette guerre pernicieuse et de renvoyer les militaires dans leurs casernes.

https://www.tabascohoy.com/nota/386769/mexico-segundo-pais-mas-violento-del-mundo-iiss
La « guerre contre les cartels de la drogue » a provoqué un niveau de violence inédit et une militarisation du pays.

AMLO : NOUVELLE STRATÉGIE SÉCURITAIRE

« AMLO » prend possession de ses fonctions 5 mois plus tard, le 1er décembre 2018. Après douze ans de descente aux enfers, le pays qu’il reçoit est exsangue. Au sentiment d’insécurité qui touche 75 % de la population viennent s’ajouter corruption endémique, collusion rituelle entre pouvoirs publics et délinquance, délitement des institutions et un état de droit bien trop souvent malmené… Avec un système judiciaire au bord de l’effondrement dans plus de trois-quarts du territoire (manque de personnel et de moyens), rien d’étonnant à ce que l’impunité s’impose (taux de 99.3 %) et à ce que prédomine la défiance envers les autorités (90 % des délits ne sont pas dénoncés). S’il est exagéré de parler d’État défaillant, il est par contre impossible de nier l’existence d’un système amplement gangrené tout comme le grave niveau de décomposition sociale prévalant dans certaines régions. Il faudra moins d’une semaine pour que le nouveau secrétaire d’État chargé des Droits de l’homme, Alejandro Encinas, fasse une annonce sidérante : « Il y a 26 000 corps non identifiés dans les morgues du pays« .

Alors que l’année 2018 s’était terminée sur une moyenne de près de 100 homicides par jour (devenant la plus violente de l’histoire moderne du Mexique), AMLO proclame le mois suivant que la guerre est officiellement finie. Il remplace la stratégie de lutte frontale contre les cartels par une nouvelle approche qui se veut plus humaine. Sa démarche consiste notamment à traiter les facteurs sociétaux qui alimentent la délinquance : chômage, manque d’opportunités, misère dans les campagnes. C’est l’un des objectifs des différentes bourses et programmes sociaux lancés par son gouvernement et dont bénéficient bientôt 20 millions de Mexicains.

Le manque de confiance envers les forces de police régionales et municipales le pousse néanmoins à revenir sur sa promesse de campagne : il s’appuie sur différents corps de police militaire pour créer une nouvelle entité, la Garde nationale. Bien qu’ayant placé le respect des droits de l’homme au cœur du nouveau dispositif – qui compte d’ailleurs sur l’aval du Haut-commissariat aux droits de l’homme des Nations unies – le rétropédalage est fortement critiqué par nombre d’organisations qui dénoncent une perpétuation de la militarisation du pays. Mais les forces armées jouissent du plus haut taux de confiance auprès de la population, sont mieux entraînées et beaucoup moins corrompues : impossible de s’en priver.

https://www.elsoldemexico.com.mx/mexico/politica/sigue-la-agenda-de-amlo-este-9-de-abril-3297137.html
Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a été associé à la création de la Garde nationale. ©Mauricio Huizar, El Sol de México

En revanche, c’est de l’aide des États-Unis dont AMLO compte bien se passer : il projette d’abandonner l’Initiative de Mérida. Devenu la clé de voûte de la collaboration entre les deux gouvernements dans le cadre de la lutte contre la drogue et le crime organisé, l’accord s’est surtout montré bénéfique pour l’industrie de l’armement étatsunienne. Il a aussi permis de justifier une intromission toujours plus accentuée des services de sécurité et de renseignement de Washington en territoire mexicain. C’est pourquoi AMLO compte mettre en place une révision globale de la stratégie de coopération. « Nous voulons des investissements pour la création d’emplois, pas du soutien militaire », déclare-t-il début mai 2019.

DES RÉSULTATS QUI TARDERONT À ARRIVER

Toujours est-il que la nouvelle politique de pacification – résumée dans la formule « des accolades, pas des balles » – tarde à porter ses fruits. Loin de diminuer, les chiffres de la violence maintiennent au contraire leur tendance à la hausse. Tout indique que la première année de mandat d’AMLO verra dépasser les 36 000 homicides comptabilisés en 2018 (les chiffres définitifs pour l’année 2019 n’ont pas encore été publiés). Le manque de résultats rapides est sévèrement pointé du doigt et les critiques pleuvent sur la stratégie sécuritaire du gouvernement. L’opposition, pourtant totalement responsable de la situation actuelle, dénonce un supposé manque de fermeté face aux criminels.

Quant au président Donald Trump, il profite du fait que la Garde nationale essuie plusieurs échecs sanglants face aux cartels pour s’engager dans des déclarations interventionnistes : il propose sans ambages d’envoyer son armée pour « faire le travail rapidement et efficacement. » Et de remettre en cause le changement de stratégie opéré par AMLO : « C’est le moment pour le Mexique, avec l’aide des États-Unis, de mener une guerre contre les cartels de la drogue et de les éliminer de la surface de la terre  ». Une « guerre », soit reprendre le chemin qui a pourtant provoqué le désastre.

De son côté, le ministre des Affaires étrangères mexicain Marcelo Ebrard rappelle que la meilleure contribution que les Etats-Unis puissent faire est « non pas de fournir des hélicoptères mais plutôt de freiner le trafic d’armes de guerre  ». En effet, en vente libre dans de nombreux États voisin, on calcule que plus de 2 millions d’armes auraient traversé illégalement la frontière vers le Sud durant ces 10 dernières années. Mais Trump préfère jeter de l’huile sur le feu au lieu de s’occuper sérieusement de ce problème ou de celui de la demande de produits stupéfiants : il menace désormais de classer les cartels mexicains comme « organisations terroristes ». Un label qui ouvrirait la porte à toujours plus d’ingérence.

Tout porte à croire que les insuccès du gouvernement mexicain en matière sécuritaire sont profitables aux intérêts de Washington. Fin mai 2019, le Mexique s’était vu obligé – face à un chantage aux tarifs douaniers imposé par Trump – d’accepter de dévier 6 000 membres des forces de l’ordre de leur mission principale en les déployant à la frontière sud, afin de freiner le flux des migrants en provenance d’Amérique centrale. Un chantage aux tarifs douaniers imposé par Trump transformait ainsi une partie de la toute nouvelle Garde nationale en sous-traitante de l’US Border Patrol.

Ainsi, après un an au pouvoir, le panorama sécuritaire s’avère très compliqué pour AMLO. Bien qu’ayant réaffirmé le mois dernier que la lutte contre la criminalité demeurait sa priorité absolue, comment répondre aux attentes d’une population à bout et qui exige des résultats rapides au vue de la situation calamiteuse dont il a hérité ? D’autant plus qu’elle nécessitera forcément du temps pour s’assainir. La solution est loin d’être évidente. Le ministre de la Sécurité Alfonso Durazo déclarait il y a quelques jours face aux 2 000 nouvelles recrues de la Garde nationale : « Des mois difficiles nous attendent, et particulièrement pour vous ».

Le Mexique n’est pas encore sorti de son bourbier.

Luis Reygada

 

Photo en vedette : Le président mexicain AMLO ©Cuartoscuro

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Mohsen Abdelmoumen : Dans votre livre Choke Points : Logistics Workers Disrupting the Global Supply Chain(Points d’étranglement : Les travailleurs de la logistique perturbent la chaîne d’approvisionnement mondiale), vous affirmez que le capitalisme mondial est un système précaire. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

Dr. Immanuel Ness (1): L’économie mondiale est de plus en plus intégrée dans l’industrie de production et, à ce titre, les nations individuelles sont fortement impliquées dans les intrants qui contribuent à transformer les ressources naturelles en éléments manufacturés dans les marchandises. Ce système est très dépendant du transport des marchandises dans le monde entier. Ainsi, les travailleurs employés dans la logistique et le transport des marchandises font partie intégrante du flux continu de marchandises dans le monde entier. Comme les marchandises sont de plus en plus produites pour répondre à des demandes spécifiques des consommateurs et du marché dans les pays de destination du Nord, toute contestation de ce système fait échouer l’approvisionnement en marchandises. Les travailleurs de la logistique jouent un rôle crucial dans la distribution des produits manufacturés tout au long de la chaîne d’approvisionnement, et peuvent donc interrompre la livraison des marchandises à différents stades de la production. Ainsi, la notion de point d’étranglement est enracinée dans le système de distribution. Ainsi, les points d’étranglement ralentissent et arrêtent la nécessité pour le système capitaliste de transformer les produits à différents stades de la chaîne mondiale des marchandises. Cette interruption a un impact significatif sur la fourniture de biens essentiels dans un système de production mondial hautement intégré dans lequel les consommateurs de biens à différents stades sont empêchés d’obtenir des apports cruciaux dans le système. La mondialisation économique et la flexibilité de la production ont accru la dépendance à l’égard d’une livraison rapide et sans heurts des marchandises. Si ce système de transport aux points logistiques clés est interrompu ou brisé dans les usines, le camionnage, le transit ferroviaire, les aéroports, les ports d’expédition et les entrepôts, la livraison de ces biens ne peut pas atteindre les marchés de production et de consommation et constitue un risque pour la rentabilité. Ainsi, les chaînes d’approvisionnement mondiales intensifient l’importance d’un transport rapide et fiable des produits agricoles, des matières premières et des biens industriels fabriqués dans des usines qui dépendent de plus en plus de la sous-traitance de la production à des sous-traitants. Cela place le capital dans une position potentiellement précaire, très dépendante de la livraison des « marchandises juste à temps » sur les marchés.

D’après vous, le capitalisme est-il capable de dépasser les crises qu’il génère ?

Oui, le capitalisme actuel a dispersé les travailleurs à travers toute une série de processus de production, d’installations et d’entrepreneurs, atténuant ainsi le pouvoir des travailleurs de perturber les chaînes mondiales des marchandises. Bien qu’il existe des exceptions notables où les travailleurs de la logistique ont pu ralentir et, dans certains cas, empêcher la production et le transport de marchandises, les travailleurs n’ont pas aujourd’hui le pouvoir organisationnel nécessaire pour résister et surmonter la puissance écrasante du capital. En outre, il existe une propension des travailleurs privilégiés de la logistique, à savoir les marins et les dockers, qui sont payés des salaires très élevés, et qui préfèrent ne pas perturber un système qui leur a été favorable au détriment des travailleurs moins bien payés. En général, les travailleurs à bas salaires produisent des marchandises dans les colonies agraires et informelles et se trouvent généralement dans les pays du Sud où les salaires sont sensiblement plus bas que dans les États métropolitains et les États coloniaux où les produits de consommation finis sont généralement vendus à des consommateurs à salaires plus élevés. En outre, il faut noter que les syndicats sont beaucoup plus faibles qu’ils ne l’étaient au milieu et à la fin du XXe siècle, pendant l’ère fordiste, lorsque les travailleurs négociaient des salaires bien plus élevés grâce à leur contrôle de la production intégrée de marchandises. La mondialisation et la croissance des chaînes de produits de base interétatiques affaiblissent considérablement la capacité du travail à faire face au capital. Tant que ce déséquilibre de pouvoir ne sera pas réglé en faveur des travailleurs, les sociétés multinationales conserveront une position dominante.

Prétendre qu’il n’y a pas d’alternative au capitalisme ne révèle-t-il pas une impuissance à créer un système qui dépasse le capitalisme, lequel a montré ses limites ?

Non, nous vivons dans un monde dominé par le capitalisme, et de fait, de vastes luttes ont lieu entre le travail et le capital. Le problème est que la plupart des syndicats ont été vaincus et que tout minimum de régulation des marchés du travail rapaces est un formidable défi pour la classe ouvrière. De cette façon, dépasser le capitalisme n’est rien d’autre que de la rhétorique, car il est très peu probable que le capitalisme soit surmonté dans un avenir proche. Même s’il est possible que de grands États ou régions développent des systèmes socialistes, il est probable que le système mondial sera dominé par le capitalisme pendant les décennies à venir. Le principal défi consiste à restreindre la capacité du capitalisme à pénétrer les aspects fondamentaux de la vie sociale et à empêcher le capital de marchandiser inéluctablement les services essentiels : alimentation, santé, énergie, logement, éducation, etc. La seule façon de parvenir à une alternative est au niveau de l’État, et cela nécessite un État très fort qui est engagé dans le socialisme pour restreindre et affronter lentement le capitalisme. Ces États doivent être grands et forts. Des exemples récents de la marée rose en Amérique latine ont révélé les limites d’un « aller au-delà du capitalisme » sans capacités exceptionnelles pour défier le capital multinational et les États impérialistes de l’Ouest et d’ailleurs qui cherchent à trop marchandiser toute la vie sociale.

Le système capitaliste n’est-il pas en train de décimer des populations entières et de détruire la planète par son mode de consommation débridée ?

Oui, le système capitaliste actuellement en place, le capitalisme néolibéral, a détruit une grande partie des acquis sociaux de l’après-guerre dans le Nord mondial. Alors que les résidents des pays riches d’Europe, d’Amérique du Nord, d’Océanie et au-delà sont poussés à continuer à consommer, et qu’en fait, le niveau de vie a augmenté et non pas diminué pour la majorité des pays riches, nous devons comprendre que les pays capitalistes avancés représentent peut-être un milliard des 7,7 milliards de personnes qui habitent la planète. Si le système capitaliste des pays riches était reproduit à l’échelle mondiale, la planète cesserait d’être habitable pour la population mondiale, là où les marchandises ne sont pas disponibles pour la vaste proportion des populations. La consommation des pays riches au détriment de la majorité pauvre conduit le monde au néant. En effet, la reconnaissance de l’impact dévastateur de la production capitaliste de marchandises n’a pas conduit à un déclin de la consommation en Occident.

Oui, absolument.  Mais nous n’avons pas seulement besoin de syndicats plus combatifs, mais aussi d’organisations plus fortes. Aujourd’hui, les chercheurs en sciences sociales qui étudient le travail se sont concentrés sur les organisations combatives faibles, sur le modèle des Industrial Workers of the World (ndlr : syndicat des Travailleurs Industriels du Monde) plutôt que sur les organisations fortes. Les syndicats autonomes sont considérés comme une nouvelle forme d’organisation du travail. Ce que cette perspective laisse de côté, c’est que les travailleurs autonomes se sont toujours engagés dans la lutte contre les patrons. Il est vrai que de nombreux syndicats existants sont devenus des organisations fossilisées et bureaucratiques, et ont perdu leur engagement dans la lutte des classes, préférant s’engager dans des négociations de concessions avec le capital. Mais cela est surtout vrai parce que les syndicats n’ont pas vraiment le pouvoir de vaincre le capital. L’usine fordiste est une structure dépassée, tout comme les syndicats qui représentent un grand nombre de travailleurs. Ainsi, il est important d’avoir non seulement des syndicats combatifs, mais aussi des syndicats forts. À mon avis, ces syndicats doivent s’aligner sur des partis politiques forts et engagés qui se consacrent à vaincre le capitalisme et l’impérialisme. D’une certaine manière, cela s’inspire des syndicats du début du XXe siècle qui étaient alignés sur les partis politiques. Aujourd’hui, nous devons tirer les leçons des succès et des erreurs du passé. Mais si la classe ouvrière et la grande majorité des pauvres de la planète veulent améliorer leur sort, ils doivent s’organiser.

N’y a-t-il pas une nécessité stratégique d’avoir un front ouvrier mondial contre le capitalisme et l’impérialisme ?

Bien sûr, il est toujours utile d’avoir une solidarité entre les travailleurs à l’échelle mondiale, mais compte tenu des grandes différences de conditions économiques qui résultent des transferts de valeurs des pays du Sud vers le Nord, il est peu probable que les travailleurs des pays riches aillent à l’encontre de leurs intérêts économiques et défient le capitalisme et l’impérialisme. Prenez par exemple les récentes élections en Europe, en Amérique du Nord, en Océanie et dans les pays de l’OCDE, où l’on assiste à une montée des mouvements de droite de la classe ouvrière qui s’opposent aux immigrants, ne remettent pas en cause les politiques impérialistes, et sont plus enclins à augmenter les salaires et les conditions de protection sociale qu’à s’engager dans la solidarité avec les travailleurs en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Vous avez raison de dire qu’il est nécessaire d’avoir un front mondial des travailleurs, mais à mon avis, ce front viendra des travailleurs opprimés des pays du Sud, plutôt que des travailleurs relativement aisés du Nord.

Les syndicats bureaucratiques n’ont-ils pas abandonné la lutte de la classe ouvrière ?

Oui, les syndicats bureaucratiques ont abandonné le soutien aux luttes de classe. Ils ont ignoré les demandes spontanées de la base pour une amélioration des salaires, des conditions de travail et des avantages sociaux. Mais c’est généralement le cas des organisations économiques, c’est pourquoi il est nécessaire d’avoir également un engagement politique en faveur de l’anticapitalisme et de l’anti-impérialisme. Bien que la lutte soit longue et fastidieuse en l’absence d’un parti d’avant-garde et d’une direction dévoués à la classe ouvrière, les luttes quotidiennes des travailleurs décrites dans les nombreuses études menées dans le monde entier, ne gagneront pas de terrain. La bureaucratie syndicale est également une caractéristique des syndicats qui ont accepté et fait progresser le capitalisme et l’impérialisme à tous les niveaux. Ainsi, la Confédération internationale des syndicats (CSI) plaide en faveur de formes syndicales qui prendront une position subordonnée vis-à-vis du capital. Cela est également vrai pour les syndicats sectoriels nationaux, à quelques exceptions près en Asie, en Asie du Sud-Est et en Afrique australe, où les syndicats rejettent une position subordonnée et s’engagent à lutter contre l’impérialisme.

Dans votre livre très important pour comprendre les luttes des travailleurs du sud  Southern Insurgency: The Coming of the Global Working Class (Insurrection du Sud : L’avènement de la classe ouvrière mondiale), vous explorez les nouvelles luttes des ouvriers des pays du sud comme la Chine, l’Inde et l’Afrique du sud. Quelles sont les spécificités de la lutte ouvrière dans ces pays que vous citez dans votre livre ?

Southern Insurgency: The Coming of the Global Working Class révèle l’expansion des luttes de classe dans le Sud global pour construire des syndicats plus responsables et engagés dans la lutte des classes, plutôt que des syndicats bureaucratiques qui sont attachés à la collaboration avec la direction, l’État et le marchandage de concessions. Le livre montre que les travailleurs du monde entier sont engagés dans un pouvoir de classe autonome. Même en Chine, les travailleurs développent des organismes indépendants qui cherchent à améliorer les conditions. Bien que les caractéristiques de chacune des luttes dans l’industrie automobile, la production de chaussures et l’exploitation minière diffèrent, le pouvoir des travailleurs provient et est généré par les activités de la base des travailleurs. Malheureusement, les syndicats, en tant qu’organismes économiques, ne sont pas en mesure de faire valoir leurs revendications pour inclure tous les travailleurs. Les niveaux élevés de chômage, les bas salaires et les conditions dangereuses ne peuvent être contrés sur une base nationale par les assemblées de travailleurs, les syndicats autonomes et le manque de direction dévouée et fondée sur des principes. Le livre rend hommage aux luttes de classe des travailleurs dans chacun de ces pays, qui furent les plus grandes grèves des années 2010, mais il montre aussi les limites de ces luttes pour se transformer en forces puissantes de changement systémique national et régional.

En Algérie, les syndicats autonomes ont prouvé leur combativité contrairement au syndicat bureaucratique lié au patronat. Ne pensez-vous pas que pour être efficaces, les mouvements syndicaux doivent s’affranchir de la bureaucratie ?

Oui, comme on l’a dit, la bureaucratie est une fonction de l’économisme, un effort plus limité pour défendre les travailleurs dans des industries distinctes. En Algérie, les syndicats autonomes se sont engagés dans des actions directes contre les employeurs et leur combativité est un modèle pour les travailleurs des pays du monde entier. Cependant, ces syndicats doivent montrer qu’ils ont la capacité de se transformer en organisations plus fortes. En Algérie, ces mouvements ont été réprimés par les forces de sécurité de l’État.  Ce qu’il faut, c’est que ces syndicats se regroupent en des organismes plus larges, avec une direction cohérente, dédiée aux problèmes des travailleurs. Bien sûr, les syndicats doivent se libérer de la bureaucratie, mais il est important de ne pas assimiler la bureaucratie au pouvoir politique et économique. L’autonomie est une pratique quotidienne qui doit être renforcée par la capacité à briser le système capitaliste. Si les actions de masse ont été très impressionnantes, la classe ouvrière algérienne doit être unifiée pour exiger des concessions politiques et économiques spécifiques de la part de l’État et du capital.

Vous avez fait un travail d’anthologie remarquable en publiant The International Encyclopedia of Revolution and Protest: 1500 to the Present en 8 volumes, The Encyclopedia of Global Human Migration, et The Palgrave Encyclopedia Imperialism and Anti-Imperialism. Pour mieux combattre le capitalisme, ne faut-il pas s’armer d’outils théoriques que vous offrez notamment à travers vos livres ?

L’éducation est toujours une entreprise importante et plus nous avons de connaissances sur le monde qui nous entoure et sur l’histoire des mouvements de gauche dans le passé, plus nous pouvons tirer des leçons des succès et des échecs du passé. Chacun de ces travailleurs vise à montrer la diversité de la résistance que les opprimés engagent pour faire avancer leurs intérêts. Mais ils montrent également que dans de nombreux cas, les mouvements politiques sont confrontés au bras fort de l’État et du capital, qui les bat généralement. Il est important de se battre pour gagner plutôt que de se battre pour perdre. Ainsi, la gamme des courants politiques qui sont présentés dans les ouvrages montre comment divers mouvements politiques ont réussi en disposant du pouvoir de submerger l’État et le capital. Incidemment, je termine une deuxième édition de l’Encyclopédie Palgrave de l’impérialisme et de l’anti-impérialisme, qui montre comment les luttes de principe ancrées dans la réalité, plutôt que les objectifs utopiques, sont les plus efficaces pour améliorer les conditions des opprimés.

Vous êtes rédacteur en chef du Journal of Labor and Society. Ne pensez-vous pas que la classe ouvrière en lutte a besoin de ses propres médias pour contrer les médias de propagande qui sont entre les mains du pouvoir de l’argent ?

Oui, il est incontestablement nécessaire de disposer de médias puissants pour contrer la propagande qui prévaut dans le courant dominant. Les travailleurs n’ont pas seulement besoin de revues, mais aussi d’émissions populaires, de publications en ligne, de films, de littérature, etc. C’est une réalité constante que même dans le milieu universitaire, les publications de gauche sont victimes d’attaques et sont vulnérables car elles sont contrôlées par les grandes maisons d’édition qui génèrent des milliards de revenus chaque année : alors que le Journal of Labor and Societycompte 50 000 lecteurs par an, les éditeurs s’intéressent aux résultats et à la rentabilité et désapprouvent les revues et publications qui défient le capitalisme et l’impérialisme. Ceux d’entre nous qui s’opposent au système d’exploitation du capitalisme et de l’impérialisme doivent soutenir les journaux de gauche. Mais ils sont peu nombreux. De plus en plus, nous constatons que ces revues abandonnent leurs principes de justice sociale au profit de la rentabilité, qui est le principal indicateur de succès. Je peux citer d’innombrables journaux de gauche qui ont adopté le néolibéralisme et se sont déplacés vers le centre. Nous devons choyer et protéger non seulement les revues universitaires, mais aussi tous les médias qui contestent l’injustice du système politique et économique.

On voit de plus en plus de guerres impérialistes déclenchées au profit des grands capitalistes et qui visent à piller les richesses des peuples. Selon vous, le mouvement syndical et autres organisations de la gauche combative dans les pays du nord n’ont-ils pas un autre combat à mener et qui est d’affirmer leur solidarité avec les peuples du sud, les damnés de la Terre ?

Je suis tout à fait d’accord. Le bilan de la résistance de la gauche à la guerre impérialiste est pitoyable et faible. Parfois, la plupart des gauchistes soutiennent la guerre sur la base d’une intervention humanitaire artificielle. Les syndicats aux États-Unis et dans d’autres pays impérialistes soutiennent souvent les orientations politiques de l’armée, du Département d’État et des services de renseignement. Il faudra une éducation importante pour contrer les programmes impérialistes des pays du Nord, car il n’y a pratiquement pas d’opposition. Je travaille sur un projet sur le thème de la guerre sous forme de sanctions, pour démontrer que les sanctions sont utilisées comme un instrument de guerre dans des dizaines de pays auxquels s’opposent les États-Unis, l’Europe occidentale et leurs alliés. Les sanctions sont une forme hybride de guerre qui, dans de nombreux cas, tue plus de personnes qu’un conflit militaire par manque d’accès à la nourriture, aux médicaments, aux installations sanitaires et autres nécessités. Les femmes et les enfants sont particulièrement vulnérables aux sanctions économiques. Les pays sont incapables de reconstruire les infrastructures après la dévastation des guerres. Ces guerres et sanctions sont menées de manière disproportionnée contre les États du Sud en Asie du Sud-Ouest, en Afrique du Nord, en Afrique au sud du Sahara, en Amérique latine et dans les Caraïbes. Les guerres impérialistes profitent aux grands capitalistes des États les plus riches, et, comme vous le dites, pillent les richesses des peuples et créent plus de misère. Je ne vois pas le mouvement syndical et la gauche dans les pays du Nord s’engager dans la solidarité. Dans ce cas, l’opposition vient de groupes aux principes généralement restreints qui reconnaissent que ces guerres profitent au Nord. Ainsi, si les médias occidentaux s’opposent souvent au coût de la guerre, ils font référence aux dollars dépensés par les États-Unis, l’Europe et d’autres pays occidentaux, et non au coût infligé aux pays du Sud. Toutefois, nous, Occidentaux, ne devrions pas échapper à nos responsabilités simplement parce que nos pays sont les bénéficiaires de la guerre impérialiste. Nous devons nous battre chaque jour pour changer le calcul et nous opposer à la guerre.  C’est notre tâche, c’est notre responsabilité. Je suis en train de terminer trois nouveaux livres dans l’année qui vient sur ces sujets.

1.Note sur l’auteur : Qui est le Dr. Immanuel Ness ?

Le Dr. Immanuel Ness est professeur de sciences politiques au Brooklyn College de la City University de New York. Il est un spécialiste de l’organisation des travailleurs, de la mobilisation et de la politique, et un militant syndical. Son travail l’a mené à voyager dans de nombreux pays, principalement en Amérique du Nord, en Asie et en Afrique. Les recherches et les publications du Dr Ness portent sur l’économie politique des mouvements ouvriers, l’organisation sociale des travailleurs, les relations du Sud, le socialisme et l’impérialisme contemporain. Il est corédacteur en chef du Journal of Labor and Society. Le Dr Ness est également associé de recherche principal au Centre pour le changement social de l’Université de Johannesburg.

Immanuel Ness a été organisateur syndical et militant syndical de 1989 à 2011. Pendant cette période, il a appris à défendre les intérêts des travailleurs sans emploi déconnectés en organisant leur propre association directement dans les bureaux des chômeurs de l’État de New York. En 1990, il a fondé le Comité des chômeurs de New York. Il a notamment travaillé en 2001 avec des travailleurs mexicains, des syndicats et des organisations communautaires de la ville de New York pour établir un code de conduite pour les travailleurs migrants qui étaient payés en dessous du salaire minimum.

Le Dr Ness a obtenu son doctorat à la Graduate School & University Center, CUNY.

Il est l’auteur et l’éditeur de nombreux articles et ouvrages universitaires et populaires sur le travail, les insurrections ouvrières et les syndicats. Ses livres : Choke Points: Logistics Workers Disrupting the Global Supply Chain (2018), Global Perspectives on Workers’ and Labour Organizations (2018), Urban Revolt: State Power and the Rise of People’s Movements in the Global South (2017), The Palgrave Encyclopedia of Imperialism and Anti-Imperialism (2016), Southern Insurgency: The Coming of the Global Working Class (2015), New forms of worker organization : the syndicalist and autonomist restoration of class-struggle unionism (2014), Encyclopedia of Global Human Migration(2013), Guest Workers and Resistance to U.S. Corporate Despotism (2011),  Ours to Master and to Own: Workers’ Control from the Commune to the Present (2011), International Encyclopedia of Revolution and Protest: 1500 to the Present (2009), The Encyclopedia of Strikes in American History (2009), Encyclopedia of American Social Movements(2005), Immigrants Unions and the New U.S. Labor Market (2005), Central Labor Councils and the Revival of American Unionism: Organizing for Justice in Our Communities (2001), Trade Unions and the Betrayal of the Unemployed: Labor Conflicts During the 1990’s. (1998).

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La police de Londres vient de le confirmer. Elle a l’intention d’utiliser la reconnaissance faciale en direct sur ses caméras installées dans la ville dès le mois de février. Le dispositif devrait concerner principalement les zones stratégiques et notamment celles fréquentées par les touristes. Concrètement, le système sera relié à une base de données de suspects régulièrement mise à jour. Une fois la personne repérée, un signal d’alerte serait alors envoyé aux forces de l’ordre qui pourront procéder à un contrôle de son identité.

Cette officialisation fait suite à une phase d’expérimentation dont les résultats seraient très probants. Les policiers affirment en effet que le système permet de repérer une personne recherchée avec une efficacité garantie dans 70 % des cas. Un chiffre contredit par Pete Fussey, un expert en surveillance de l’Université d’Essex, seule personne extérieure à avoir pu procéder à un examen de l’expérimentation.

Les associations ripostent par voie judiciaire

Cité par le Guardian, il affirme au contraire que la reconnaissance faciale était précise dans seulement 19 % des cas vérifiés. Il confirme : « Je maintiens nos conclusions. Je ne sais pas comment ils arrivent à 70%. ».

Du côté des forces de l’ordre, on insiste aussi sur le fait que le recours à la reconnaissance faciale est plébiscité par la population londonienne à 80 % d’après un sondage. C’est une évolution nécessaire selon Nick Ephgrave, commissaire adjoint :

“En tant que force de police moderne, je crois que nous avons le devoir d’utiliser les nouvelles technologies pour assurer la sécurité des personnes à Londres. Des recherches indépendantes ont montré que le public nous soutenait à cet égard.”

Le combat est en tout cas lancé et plusieurs organisations de défense des libertés individuelles ont décidé de riposter devant les tribunaux. Il faudra suivre l’application de cette mesure mais cette réaction hostile montre en tout cas à quel point le recours à la reconnaissance faciale est contesté. L’opposition s’organise notamment sur les campus américains et la Commission Européenne est en train d’envisager la mise en place d’un moratoire de cinq ans sur cette technologie dans l’espace public.

Jean-Yves Alric

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Le nouveau réacteur à fusion nucléaire envisagé par la Chine vise à résoudre les obstacles de cette technologie, tout en enregistrant de nouveaux records de température.

Alors que des scientifiques américains essayent de reproduire l’équivalent d’un trou de ver, en Chine, un « soleil artificiel » est plutôt à l’ordre du jour. L’expression n’est pas entre guillemets pour rien : comme pour le trou de ver, il ne s’agit pas vraiment de reconstituer un véritable soleil, mais plutôt de générer sur Terre une réaction physique similaire. Pas de scénario hollywoodien à l’horizon, donc. En tout cas, l’annonce a été faite lors de la China Fusion Energy Conference en cette fin d’année 2019 : le projet nommé HL-2M Tokamak est officiellement prévu pour 2020, et il aura une vraie portée scientifique.

Tout n’est pas nouveau dans cette idée d’un « soleil artificiel ». En fait, il en existe même déjà un en Chine, depuis 2006 : le réacteur Experimental Advanced Superconducting Tokamak. Son rôle est de reproduire la même fusion nucléaire que celle qui opère au sein du Soleil, afin d’en exploiter l’énergie. En novembre 2018, les scientifiques chinois ont annoncé que le plasma de ce réacteur avait dépassé les 100 millions de degrés Celsiusconcernant la température des électrons. Le nouveau projet, HL-2M, est bien plus ambitieux.

185 millions de degrés de plus que le Soleil

Il faut distinguer la température des électrons et la température des ions. Le « soleil artificiel » qui existe déjà depuis 2006 en Chine a atteint 100 millions de degrés au niveau des électrons, avec une température de 50 millions de degrés pour les ions. Le HL-2M devrait quant à lui atteindre les 100 millions de degrés ioniques. Or, comme le précisent les scientifiques, ce sont bien les ions qui sont la source d’énergie ; ce nouveau record sera plus fondamental encore. Au total, ce nouveau « soleil artificiel » pourrait donc porter sa température globale à 200 millions de degrés. Ces chiffres sont d’autant plus énormes que, au cœur de notre véritable Soleil, la température est de 15 millions de degrés.

Le processus de fusion a lieu dans une chambre à vide en forme de donut. Du deutérium gazeux y est injecté. Le deutérium est un isotope naturel de l’hydrogène, et ce détail est important, car tout l’enjeu est de transformer l’hydrogène en hélium. Un courant électrique passe dans la chambre, ce qui dépouille le gaz de ses électrons. C’est ainsi que l’on obtient du plasma. Dans ce champ magnétique très puissant, le plasma est chauffé à des températures si élevées que les noyaux d’hydrogène fusionnent entre eux, ce qui débouche sur de l’hélium.

Ces réactions physiques sont similaires à celle du Soleil. Cela libère d’énormes quantités d’énergie. Mais dans le cas d’un « soleil artificiel », cette énergie peut être récupérée. En stabilisant le plasma dans le champ magnétique, on peut transférer l’énergie vers les parois de la chambre à vide, d’où l’on peut capter cette énergie et en faire de l’électricité. Augmenter la chaleur ionique, avec le nouveau « soleil artificiel », revient donc à augmenter l’énergie émise : le courant électrique passerait de 1 000 milliards d’ampères à 3 000 milliards, si l’on en croit les scientifiques travaillant sur le nouveau projet.

La fusion nucléaire, plus propre que la fission nucléaire

Saint Graal du futur énergétique, ce type de réacteurs a tout le potentiel pour fournir une immense ressource continue d’énergie propre. « Propre », car, en plus d’être une source naturelle inépuisable, peu risquée et peu couteuse, la fusion nucléaire n’émet pas de gaz à effet de serre ni de déchets toxiques… contrairement à la fission nucléaire qui est actuellement utilisée dans les centrales. Mais les difficultés sont nombreuses avant d’aboutir à un futur rempli de centrales basées sur la fusion nucléaire.

Le plus grand obstacle : stabiliser le plasma pour que la ressource fonctionne bel et bien en continu. Le projet chinois est l’un des plus prometteurs en la matière. En 2017, le « soleil artificiel » actuellement en fonctionnement avait battu un record en maintenant le plasma dans les bonnes conditions pendant plus de 100 secondes.

Un autre problème réside dans le dispositif lui-même. En suspendant la fusion dans un champ magnétique, la chaleur et les particules expulsées du cœur de la chambre se condensent une fine couche sur la paroi de l’appareil. Cette couche concentre une énorme dose de chaleur qui endommage le dispositif. C’est aussi pour cette raison que son fonctionnement ne peut être bien long. Le nouveau réacteur HL-2M Tokamak expérimentera des solutions améliorant la flexibilité du champ magnétique et optimisant la décomposition du plasma. Pour ce faire, les scientifiques feront des tests sur de basses performances, puis les augmenteront en résolvant les problèmes à chaque niveau franchi.

Ce projet appartient au programme International Thermonuclear Experimental Reactor (ITER), basé en France, qui implique des dizaines de pays et dont le coût est estimé à environ 20 milliards d’euros. L’aboutissement d’ITER est prévu pour 2025 — mais ce n’est pas pour autant qu’il faut s’attendre à la démocratisation des réacteurs de fusion nucléaire réellement dès cette date. Le programme DEMO remplacera alors ITER, avec pour objectif d’aboutir alors, vers 2040, un réacteur à fusion nucléaire pleinement utilisable et susceptible d’intéresser l’industrie.

Marcus Dupont-Besnard

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À certaines occasions, nous rendons hommage à des gens qui ne sont pas connus des grands médias mais qui mériteraient de l’être.

Nous venons d’apprendre le décès récent à New York de Fred Jerome. Sa vie et sa contribution à l’édification d’une société meilleure sont exemplaires. En effet, ce serait de la matière d’un film sur la deuxième moitié du 20e siècle et le début du 21e.

Grand spécialiste d’Einstein, Fred Jerome a publié en 2002, The Einstein File, The FBI’s Secret War Against the World’s Most Famous Scientist (nouvelle édition 2018, Baraka Books).

Après avoir obtenu le dossier du FBI sur Einstein, Fred a découvert un côté d’Einstein qui nous a toujours été caché, celui d’un homme très politique, celui qui disait « ma vie est partagée entre les équations et la politique. » Les médias, et les centaines de biographes, ont préféré l’image d’Einstein d’un professeur distrait, brillant, mais un peu clown.

Fred a publié deux autres livres sur Einstein: Einstein on Race and Racism et Einstein on Israel and Zionism.

Il laisse dans le deuil sa conjointe de plus de 50 ans, Jocelyn, ses enfants Rebecka, Mark et Herman, de nombreux petits enfants et beaucoup d’amis et de camarades.

Il nous manquera beaucoup.

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L’Asie sous la menace de l’UPOV 91

février 7th, 2020 by Grain

Photo : Une paysanne autochtone du Madhya Pradesh, en Inde, vend sa collection de semences à l’Organic Farmers Association [Association des agriculteurs bio] à Udaipur. Photo : GRAIN

L’Asie, qui compte 60 % de la population et 74 % des paysans du monde, est depuis longtemps la cible d’une campagne de plus en plus intensive qui vise à privatiser les semences à coups de nouvelles lois et réglementations.1 Aujourd’hui jusqu’à 80 % de toutes les semences utilisées en Asie proviennent des paysans qui conservent les semences des récoltes précédentes.2 Les grandes entreprises veulent rendre cette pratique illégale et faire ainsi de l’argent en obligeant les paysans à racheter des semences à chaque saison de plantation. Pour beaucoup de paysans et de groupes d’intérêt public, cette évolution est extrêmement dangereuse, car quiconque a la main sur les semences peut contrôler l’approvisionnement alimentaire.

La privatisation des semences passe souvent par deux sortes de lois : les lois sur les semences qui dictent la manière dont les semences peuvent être commercialisées et les lois sur la propriété intellectuelle qui confèrent des droits de monopole aux obtenteurs. Toutes deux vont dans le même sens : bannir les variétés locales et indigènes qui sont riches en biodiversité et évoluent sans cesse. Les gouvernements tentent de les éradiquer parce qu’elles ne sont pas adaptées à l’agriculture industrielle, à la transformation alimentaire ou aux supermarchés, ces symboles d’un “progrès” conforme à la vision des grandes entreprises.

Selon les règles de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) qui ont été adoptées en 1994, quasiment tous les pays du monde doivent accorder des droits de propriété intellectuelle sur les variétés végétales. Cela peut se faire via des brevets ou grâce à un système juridique alternatif. L’alternative favorite de l’industrie semencière au niveau mondial est l’UPOV (l’Union internationale pour la protection des obtentions végétales), un genre de système de brevets conçu en Europe pour les variétés végétales il y a 60 ans. Avec l’UPOV les obtenteurs d’une variété végétale obtiennent un monopole allant de 20 à 25 ans sur les semences à condition qu’elles soient nouvelles, uniformes, distinctes et stables. Nul ne peut produire, reproduire, vendre ni échanger ces variétés sans la permission de l’obtenteur. Pour l’industrie semencière, ce genre de contrôle en matière de sélection est essentiel pour que les entreprises puissent récupérer leurs investissements qui sont souvent conçus pour forcer les paysans à utilise également leurs produits agrochimiques.

Les ALE ouvrent la voie à l’UPOV

Les pressions exercées sur les pays d‘Asie pour adhérer à l’UPOV ou du moins suivre ses règles (connues sous le nom d’UPOV 91, -Union internationale pour la protection des obtentions végétales- parce 1991 est l’année de la dernière révision) se déchaînent aujourd’hui sous les auspices de diverses négociations commerciales. On le voit aussi bien dans les discussions sur le commerce bilatéral, comme l’accord UE-Inde, que dans les discussions régionales comme celles qui tournent autour du Partenariat transpacifique (TPP) ou du Partenariat économique régional global (RCEP en anglais).3

Selon le TPP, qui a été signé en 2016 par l’Australie, Brunei, le Chili, la Nouvelle-Zélande, le Pérou, Singapour, le Vietnam, le Japon, et la Malaisie pour ce qui est de l’ensemble Asie-Pacifique, les membres peuvent continuer à exclure les plantes et les animaux de leur législation sur les brevets, comme l’OMC le permet, mais ils doivent adhérer à l’UPOV 91 et fournir une protection par brevets pour toute invention “dérivée des végétaux”.4 Comme si cela ne suffisait pas, les gouvernements de Thaïlande, des Philippines et d’Indonésie ont fait savoir qu’ils étaient prêts à s’adhérer au TPP.

Le RCEP est toujours en cours de négociation. Une fuite de certains textes des négociations de 2014 et 2015 montrait que le Japon et la Corée du Sud étaient les plus acharnés à soutenir un accord qui obligerait les signataires à adhérer à l’UPOV. En Asie, seuls l’Australie, la Chine, la Corée du Sud, le Japon, la Nouvelle-Zélande, Singapour et le Vietnam appartiennent à l’UPOV. Ceci aurait voulu dire que l’Inde et huit autres pays de l’Asie du sud-est seraient obligés de s’aligner et d’éliminer ou de restreindre fortement les droits des paysans à conserver, produire et échanger les semences. Mais la résistance et les pressions venues des organisations paysannes et des groupes de la société civile ont été telles que cette mesure a récemment été rayée du texte des négociations.5 Peu après, l’Inde s’est retirée complètement des négociations.

On est donc face à toute une série d’accords commerciaux bilatéraux en suspens qui vont inévitablement pousser à adhérer à l’UPOV. C’est le cas en particulier des accords impliquant des gouvernements européens comme l’Union européenne, le Royaume-Uni de l’après-Brexit et l’Association européenne de libre-échange (l’EFTA). Nous pouvons aussi nous attendre à ce que de nouvelles négociations commerciales menées par les États-Unis aient lieu très bientôt avec les Philippines et l’Inde. Quelle est donc la situation actuelle sur le terrain tandis que les pays continuent de subir des pressions pour adhérer à l’UPOV et mettre fin aux semences paysannes ?

En Chine

D’après le sixième recensement national chinois de 2010, la moitié de la population habite en zone rurale. Le pays a une longue histoire de conservation et de réutilisation des semences. Cependant, avec l’intensification de l’industrialisation de l’agriculture et la promotion des hybrides, les variétés traditionnelles ont dans une large mesure été remplacées par des semences commerciales. La Chine est le plus gros marché de semences du monde : quelque 12,5 millions de tonnes de semences y sont plantées chaque année.

Le premier règlement de protection des obtentions végétales mis en place par la Chine en 1997 permet aux paysans de conserver et de réutiliser des variétés protégées, sans payer de redevances (royalties), tant que cela ne concerne que leur propre ferme. Ceci veut dire que les paysans ne peuvent pas échanger ou vendre ces semences. En 2013, la loi de protection des obtentions végétales a été amendée, avec peu de changements. En 2015, la loi chinoise relative aux semences a été révisée et inclut désormais la loi de protection des obtentions végétales de 2013.6

En 1999, la Chine devient membre de l’UPOV, en adhérant à la Convention de 1978. Mais depuis la mise en application de la nouvelle loi sur les semences, la Chine subit les pressions des entreprises semencières pour passer à l’UPOV 1991.7 Dans le même temps, plusieurs fusions ont eu lieu entre les principales entreprises semencières mondiales : ChemChina a ainsi racheté Syngenta, le troisième semencier mondial. Il est rare que la Chine rencontre une opposition ouverte à la stratégie d’une grande entreprise d’État, mais cette fusion a suscité l’opposition de centaines de personnes convaincues que la transaction ne pourrait qu’entraîner la dissémination de plantes génétiquement modifiées dans tout le pays, menaçant les bases mêmes de l’agriculture et de la sécurité alimentaire chinoises.8

Selon une enquête de l’Université d’Agriculture de Chine, de plus en plus de paysans chinois choisissent de nos jours d’acheter leurs semences sur le marché plutôt que d’utiliser des semences paysannes.9 La Chine a actuellement 4 300 entreprises semencières certifiées, dont les 50 principales représentent 35 pour cent du marché national. L’expansion du secteur commercial fait augmenter le prix des semences.10 Les paysans qui partagent ou échangent les semences d’obtentions protégées en violation de la loi sont rarement poursuivis, car ils ne sont pas en mesure de payer les amendes.11 Mais une proposition a été faite récemment de criminaliser toute atteinte au droit de l’obtenteur et de simplifier les procédures de manière à pouvoir poursuivre davantage de paysans qui vendent des semences de manière illégale.12

Le secrétariat de l’UPOV à Genève a récemment lancé sur les réseaux sociaux une campagne vantant les avantages présumés de son système juridique pour les pays du Sud.13 Certains documents de l’UPOV indiquent que sur les dix dernières années, la Chine a pris la première place sur la liste du nombre de demandes de certificats de protection des obtentions végétales, mais les pays industrialisés continuent à dominer très nettement la liste (voir tableau : Les dix principaux membres de l’UPOV selon le nombre de demandes de droit d’obtenteur).

Ce n’est pas une grande surprise que de constater que les exportations chinoises de semences haut-de-gamme produites en Chine vers les pays de la Nouvelle route de la soie (Belt and Road Initiative ou BRI en anglais) ont connu un essor très important ces dernières années.14 L’Association nationale du commerce des semences de Chine indique que de 2000 à 2018, le total des exportations de semences a été multiplié par cinq et est passé de 132 millions de dollars US à 694 millions. Parmi les marchés clés, on compte des pays de la BRI comme le Pakistan, le Kazakhstan et les pays de l’ASEAN. Ainsi le Laoling Xisen Potato Industry Group exporte ses semences de pommes de terre dans plusieurs pays situés le long de la BRI, y compris l’Égypte et le Kazakhstan. L’Atlas Seeds Co. de Pékin vend aujourd’hui 100 tonnes de semences chaque année au Pakistan.

span lang= »fr-FR »>Il semble bien que ce ne soit qu’une question de temps avant que la Chine n’adhère officiellement à l’UPOV 1991. Cette décision aura de sévères conséquences pour les pays impliqués dans des négociations commerciales avec la Chine ou ceux qui font partie de la Nouvelle route de la soie, car Beijing réclamera probablement qu’ils se conforment aux normes UPOV 1991.

En Inde

L’Inde a adopté une loi de protection des obtentions végétales en 2001, afin de se conformer aux règles de l’OMC. Cette loi laisse la liberté aux paysans d’utiliser, d’échanger, de conserver et de replanter des variétés protégées, à condition de ne pas les vendre sous un nom de marque. La loi permet aussi aux paysans de produire et de distribuer leurs propres variétés traditionnelles non certifiées. L’inclusion d’un chapitre spécifique sur les droits des paysans est le résultat des campagnes et de la mobilisation de groupes de la société civile, d’experts et de syndicats paysans. C’est grâce à cette mobilisation que l’Inde n’a pas adhéré à l’UPOV.

En 2019, un vif débat s’est engagé en Inde à propos des règles concernant les droits des paysans. PepsiCo India a déposé plainte contre 11 paysans du Gujarat qui plantaient sa variété de pomme de terre protégée et vendaient leur production sans payer de redevances (royalties). L’entreprise a voulu leur faire payer des dommages et intérêts allant de 28 000 à 140 000 dollars US, ce qui a provoqué une énorme réaction. PepsiCo a alors retiré ses plaintes.

Durant la bataille juridique, des groupes de la société civile ont découvert que le gouvernement envisageait d’aligner certaines des modalités de la loi sur l’UPOV 91 et quelques mois plus tard, une version préliminaire de la loi de 2019 sur les semences était soumise à l’examen public.15 À en juger par ce texte, il semble que le gouvernement indien subisse une pression grandissante pour adhérer ou se conformer à l’UPOV. L’idée est sans aucun doute de mettre la main sur le marché semencier indien : c’est un marché en plein essor, qui représentait 4,1 milliards de dollars US en 2018.

De même qu’en Chine, l’industrie semencière indienne est très ambitieuse et veut accélérer son expansion en Asie du sud et du sud-est. L’Association semencière nationale de l’Inde a récemment déclaré : « Le gouvernement Modi devrait être un élément moteur dans la création d’un système universel fondé sur les droits des obtenteurs, afin de protéger les droits commerciaux de nos obtenteurs. » Comme l’Inde (re)démarre aujourd’hui des négociations commerciales bilatérales avec les États-Unis et l’UE, qui obligent souvent leurs partenaires commerciaux à devenir membres de l’UPOV, les organisations paysannes sont sur le qui-vive.

En Indonésie

Comme les autres pays d’Asie, l’Indonésie est confrontée à de fortes pressions pour adhérer à l’UPOV. Cette pression vient de plusieurs accords commerciaux bilatéraux et régionaux, ainsi que de deux forums régionaux pour la protection des obtentions végétales dans lesquels le gouvernement est impliqué (voir encadré).16

L’accord commercial signé en décembre 2018 par l’Indonésie avec l’EFTA, (l’Association européenne de libre-échange) – qui comprend l’Islande, le Lichtenstein, la Norvège et la Suisse – déclare que les parties qui ne sont pas encore membres de l’UPOV 1978 devront se conformer aux dispositions fondamentales de l’UPOV 1991.17 La signature de cet accord a provoqué une procédure d’évaluation de la part de l’autorité indonésienne de protection des obtentions végétales pour évaluer les implications de l’adhésion à l’UPOV 1991. Aucun progrès n’a encore été fait sur l’harmonisation de la législation nationale avec l’UPOV 91, mais l’inquiétude grandit quant à la liberté des paysans de produire et d’utiliser leurs semences.

Encadré : Le Forum pour la protection des obtentions végétales en Asie orientale et le projet IP Key d’Asie du sud-est (UE)

Le Forum pour la protection des obtentions végétales en Asie orientale a été établi en 2007 à l’initiative du Japon.18 Il comprend les 10 pays de l’ASEAN plus la Chine, le Japon et la Corée du Sud. Le Japon est chargé du secrétariat. L’objectif principal du forum est de s’assurer que tous les membres adhèrent à l’UPOV et harmonisent leur législation sur la protection des obtentions végétales. Les activités du forum sont centrées sur la formation et les échanges, notamment avec des pays européens comme les Pays-Bas, dans le but d’harmoniser les réglementations et les procédures destinées à tester la distinction, l’uniformité et la stabilité.

IPKey Asie du Sud-est est un nouveau projet de l’Union européenne lancé en avril 2018. Initié par le service Commerce de la Commission européenne, il est actuellement mis en œuvre par l’Office de l’Union européenne pour la propriété intellectuelle.19 Il dispose d’un budget de 6 millions d’euros pour soutenir l’UE dans ses négociations commerciales et les discussions sur la propriété intellectuelle avec ses partenaires de l’ASEAN. Le projet a pour but explicite de promouvoir les normes européennes pour la législation, la protection et la mise en place des droits de propriété intellectuelle et de soutenir les intérêts des innovateurs et des détenteurs de droits – en l’occurrence les obtenteurs privés – dans le commerce ou l’investissement en Asie du Sud-est.

La mise en place de ces forums par l’UE et le Japon montre bien que pour beaucoup de pays asiatiques, devenir membre de l’UPOV ou avoir des lois qui découragent ou criminalisent les semences paysannes n’est pas une demande ou une priorité. La pression vient des anciennes puissances coloniales avec leurs grandes multinationales semencières. De quels intérêts parle-t-on ?

Les paysans s’inquiètent de ce que l’UPOV ne reconnaît et ne promeut que l’homogénéité en matière de semences et par conséquent en agriculture aussi. Pour les paysans, c’est une source d’érosion et de vulnérabilité. Comparée aux quatre pays de l’EFTA, l’Indonésie a la plus grande diversité de cultures et de systèmes agricoles. Les paysans craignent que les changements imposés pour se conformer à l’UPOV 1991 ne favorisent la criminalisation de ces paysans qui produisent et partagent tout simplement leurs propres semences. Même sans l’UPOV, les paysans indonésiens ont déjà beaucoup de mal à produire et à distribuer leurs semences.

Entre 2003 et 2010, pas moins de 14 paysans ont été poursuivis en justice par les multinationales semencières en Indonésie pour infraction présumée de leurs droits de propriété intellectuelle sur les semences.20 Dans le cas de PT BISI, une filiale de l’entreprise thaïlandaise Charoen Pokphand, des paysans ont été arrêtés et certains ont dû rester pendant des mois en prison, malgré le manque de preuves apportées par l’entreprise. Dans presque tous les cas, les paysans n’avaient pas de représentant légal pour les accompagner au tribunal et la plupart d’entre eux n’arrivaient pas à comprendre pourquoi ils étaient accusés pour avoir simplement eu recours à des pratiques qu’eux-mêmes et leur famille utilisent depuis longtemps.

Après ces procès, une coalition de paysans, de groupes de la société civile et d’avocats ont intenté une action devant la Cour constitutionnelle en septembre 2012, soutenant que la législation indonésienne sur la culture des plantes traitait les petits paysans et les producteurs de semences paysannes de manière injuste, comme s’ils étaient de grandes entreprises commerciales. La Cour a conclu que trois des articles de cette législation étaient effectivement non conformes à la constitution. Cette décision signifie que les petits paysans n’auront désormais plus besoin d’un permis gouvernemental pour collecter, produire ou distribuer leurs propres semences.21

Un autre cas concerne un paysan du nom de Munirwan qui a été arrêté en juillet 2019 dans le nord de la province d’Aceh après avoir été accusé de distribuer de manière commerciale une semence de riz pas encore mise en circulation qu’il avait reçue du gouvernement de la province pour faire des essais. En travaillant avec la semence et en poursuivant la sélection, Munirwan avait obtenu d’abondantes récoltes. Il avait alors conservé des semences pour la prochaine saison et vendu le reste.22 Grâce à une forte pression publique, le procès intenté à Munirwan a été suspendu et celui-ci a été relâché sans sanction.

Malgré la décision de la Cour constitutionnelle en 2013 et la réaction provoquée par le cas de Munirwan, une nouvelle législation sur la culture des plantes assortie de mesures controversées a été adoptée en septembre 2019. La loi indique désormais de manière explicite que les petits paysans qui s’occupent de rechercher et de collecter des ressources génétiques pour les cultiver doivent se faire connaître auprès des gouvernements local et central. La loi dit aussi que les variétés végétales résultant du travail de sélection des paysans ne peuvent être distribuées qu’au sein de leur propre groupe, sans que le terme de « groupe » soit clairement défini. La loi dit encore que les petits paysans qui distribuent des semences non certifiées encourront une sanction pénale avec une peine de prison allant de quatre à six ans.

On comprend pourquoi les paysans indonésiens ont le sentiment que leurs droits relatifs aux semences sont sans cesse plus restreints.

En Malaisie

Jusqu’à présent, le gouvernement de Malaisie a résisté à l’UPOV. Pour respecter les règles de l’OMC, il a adopté en 2004 sa propre version de protection des variétés végétales qui accorde aux paysans le droit de conserver et de réutiliser les semences protégées.

En 2012, le gouvernement a annoncé sa décision d’amender la loi de 2004 pour l’aligner sur la Convention de 1991 de l’UPOV.23 Cette décision a provoqué un tollé de protestations de la part des organisations de la société civile, des paysans, des consommateurs et des groupes de défense de l’environnement pour qui l’adhésion au système de l’UPOV ne peut que signifier le déni des droits et des pratiques des paysans, comme la liberté de distribuer et de vendre leur propre production. Cette décision, ajoutaient-ils, allait promouvoir les monopoles, faciliter la biopiraterie et entraîner la perte des savoir-faire locaux et de la biodiversité en Malaisie.24

Dans une autre déclaration, les groupes ont en outre souligné que la taille moyenne des terres des paysans malaisiens n’est que de 1,32 hectare. Pour cette majorité de petits producteurs, la source principale des semences est souvent les marchés locaux, les semences conservées à la ferme, la famille et les voisins. L’interdiction de ces pratiques serait nuisible et compromettrait les systèmes de semences paysannes en Malaisie.25

Le gouvernement actuel n’a pas encore décidé s’il va ratifier ou non le TPP, mais les pressions pour adhérer à l’UPOV, au détriment des droits des paysans, se poursuivent.

Aux Philippines

Ce sont les réseaux de semences informels qui sont le plus souvent utilisés par les paysans philippins. D’ailleurs pour de nombreuses plantes cultivées il n’existe pas de variétés légalement protégées. La plupart des semences protégées ne concernent que deux plantes, le riz et le maïs.26 Même les paysans qui cultivent du maïs ou du riz ont tendance à se fournir via les réseaux de semences informels, auprès de leur famille, d’amis ou de voisins ou bien utilisent les semences qui leur restent de la saison précédente. Non seulement les échanges de semences entre paysans permettent de réduire les coûts, mais ils aident à régénérer les plants et à minimiser ravageurs et maladies, car des variétés différentes sont échangées.27 Dans un pays soumis à des conditions météo extrêmes qui exacerbent les attaques des ravageurs et les maladies, les variétés paysannes sont importantes. Ainsi le programme de l’organisation paysanne MASIPAG a collecté plus de 2 000 variétés de riz développées par des paysans : parmi ces variétés, 18 sont tolérantes à la sécheresse, 12 tolérantes aux inondations, 20 tolérantes à l’eau salée et 24 tolérantes aux ravageurs et aux maladies.28

Pour se conformer aux règles de l’OMC, les Philippines ont adopté une loi de protection des obtentions végétales dès 2002. Cette loi s’inspire largement de l’UPOV 91 mais elle contient aussi quelques exceptions spécifiques pour les petits paysans. Le gouvernement parle maintenant d’amender sa Loi de développement de l’industrie semencière de 1992 pour réprimer la diffusion de contrefaçons, notamment les semences de maïs génétiquement modifiées.29 Ceci montre bien que les échanges de semences paysannes, y compris de variétés transgéniques, sont très courants parmi les communautés paysannes. Les semences de maïs RoundupReady de Monsanto qui circulent dans les circuits informels coûtent dix fois moins cher que les semences achetées officiellement.30

Le gouvernement philippin a demandé à l’UPOV de vérifier si sa loi est conforme à la Convention de 1991, mais n’est pas allé plus loin.31 Entre temps plusieurs études indiquent que si l’UPOV 91 devait être imposée aux Philippines, les paysans perdraient leurs savoir-faire en matière de semences et seraient moins en mesure de faire face à la crise climatique.32

En Thaïlande

La Thaïlande a adopté une loi de protection des obtentions végétales en 1999 pour se conformer aux règles de l’OMC. Cette loi est calquée sur le modèle de l’UPOV mais laisse plus de liberté aux paysans. Les paysans ont le droit de replanter des semences de variétés protégées qui ont été conservées à la ferme, mais seulement sur leur propre terre. L’échange et la vente ne sont pas permis. Pour certaines plantes, il existe une limite sur la quantité de semences pouvant être replantées par le paysan. Une règle impose aussi aux obtenteurs de partager leurs revenus avec le Fonds de protection des obtentions végétales qui appartient à l’État.33 La loi, dit-on, aurait permis à la multinationale thaïlandaise Charoen Pokphand ainsi qu’à d’autres grandes entreprises semencières mondiales telles que Monsanto, Cargill et Pioneer, de prendre la main sur le marché, tout particulièrement celui du maïs mais aussi d’autres cultures annuelles.34

Malgré l’importance croissante du contrôle des grandes entreprises, beaucoup de paysans et de groupes paysans peuvent produire des semences de riz et de maïs de qualité pour leur propre usage et celui de leur groupe. Certains paysans ont mis en place des entreprises de semences communautaires. Le mouvement Freedom Seeds, établi en 2011 par le Réseau d’agriculture alternative (Alternative Agriculture Network) arrive à produire 100 tonnes de riz jasmin et 100 tonnes de variétés traditionnelles de riz par an.35 Chaque année, avant le début de la saison de plantation du riz, Freedom Seeds organise une bourse d’échange pour que les paysans puissent acheter, vendre ou échanger des semences. Une autre entreprise de semences communautaire, Praaw Farmer Seeds Enterprises, fondée il ya 20 ans par un paysan à Chiang Mai, parvient à produire du maïs hybride à haut rendement qui compte aujourd’hui pour 10 % du marché des semences de maïs.36 Ces entreprises communautaires sont la preuve que les communautés peuvent profiter de leurs compétences paysannes. La production de semences fournit une opportunité intéressante pour diversifier les revenus en zone rurale.

En 2017, le ministère de l’Agriculture thaïlandais a discrètement proposé un amendement pour aligner la loi de 1999 sur l’UPOV 91, après plusieurs essais ratés suite à une forte opposition. Selon BioThai et l’Alternative Agriculture Network, cette proposition de loi enfreindrait les droits des paysans et augmenterait le monopole des entreprises semencières, parce la durée de protection des nouvelles obtentions, qui est de 12 à 17 ans actuellement, serait étendue à une période de 20 à 25 ans. Elle abolirait également l’article permettant aux paysans de replanter des variétés protégées sur leur propre terre et imposerait des peines criminelles pour toute violation de la loi.37 L’amendement proposé exempterait également de l’obligation de partager les revenus sur les nouvelles variétés végétales dont la base n’est pas du matériel thaïlandais.38

À ce jour, la proposition de loi n’a pas été approuvée. La question n’est pas encore résolue de savoir si elle nuira aux agriculteurs et aboutira à la monopolisation du marché des semences en Thaïlande.39

Au Vietnam

Les petits paysans vietnamiens, ceux des montagnes en particulier, qui continuent à pratiquer une agriculture traditionnelle ont bien plus de liberté pour utiliser, conserver et échanger leurs semences que les paysans des basses terres qui sont plus exposés à l’agriculture industrielle et aux contraintes de lois semencières plus strictes. Photo : GRAIN

Les petits paysans vietnamiens, ceux des montagnes en particulier, qui continuent à pratiquer une agriculture traditionnelle ont bien plus de liberté pour utiliser, conserver et échanger leurs semences que les paysans des basses terres qui sont plus exposés à l’agriculture industrielle et aux contraintes de lois semencières plus strictes. Photo : GRAIN

Le Vietnam a adhéré à l’UPOV en 2006. Aujourd’hui, il est l’incarnation même de ce que l’UPOV rêve de mettre en place en Asie. Des réunions d’échanges y sont souvent organisées pour des pays comme la Thaïlande et l’Indonésie qui essaient d’harmoniser leur législation avec les modalités de l’UPOV.

Avant l’adhésion à l’UPOV, la presque totalité de la sélection semencière au Vietnam était aux mains du secteur public. Dix ans plus tard, l’industrie semencière au Vietnam s’est très fortement consolidée et huit entreprises représentent 80 % du marché national. La plupart sont des grandes entreprises mondiales comme Monsanto, Syngenta et le Japonais Sakata.40 Les petits agriculteurs se retrouvent donc en position de désavantage quand ils essaient de distribuer leurs propres semences.

Dans le delta du Mékong où est produite la moitié du riz vietnamien, la majorité de la sélection semencière est faite par des petits paysans. Ceux-ci s’organisent en ce qu’ils appellent des « clubs de semences » pour produire et distribuer les semences entre eux. En 2008, on a découvert qu’il y avait dans le delta quelque 300 clubs de semences gérés par les paysans, qui fournissaient plus de 16 % des semences de riz locales (tandis que le système formel ne satisfaisait que 3,5 % des besoins semenciers). Les semences de riz développées par les paysans sont plus diverses, moins chères et procurent aux familles un revenu et des compétences entrepreneuriales.41 Selon l’ordonnance vietnamienne de 2004 sur les semences, les paysans qui produisent des denrées de base n’ont pas besoin de certification pour distribuer ou vendre leurs semences, même s’ils doivent garantir la qualité des semences eux-mêmes. En pratique donc, les paysans ont le droit de produire et de distribuer leurs propres semences, tant que celles-ci sont de bonne qualité.42

D’après l’ONG vietnamienne CENDI, malgré des réglementations de plus en plus strictes et le statut d’élève-modèle du pays vis-à-vis de l’UPOV, les paysans autochtones, en particulier ceux des montagnes, continuent leurs pratiques agricoles traditionnelles et ont bien plus de liberté pour utiliser, conserver et échanger des semences entre eux que les paysans des basses terres, plus exposés à l’agriculture industrielle et au pouvoir de la loi.

Conclusion

Ces expériences de différents pays d’Asie démentent les promesses de ces fameux avantages socio-économiques qu’entraînerait l’adhésion à l’UPOV. L’UPOV compromet la liberté des paysans en matière de semences et ne sert qu’à consolider encore l’industrie semencière. Étant donné que la conservation et la distribution informelle des semences reste une pratique courante au sein de nombreuses communautés d’Asie, adhérer à l’UPOV 1991 serait une catastrophe, car elle entraînerait la criminalisation des paysans au seul motif qu’ils ont recours à leurs pratiques quotidiennes : la conservation, la sélection et la distribution des semences.

La défense des semences paysannes contre la privatisation et le monopole des grandes entreprises est une lutte incessante qui devient de plus en plus difficile face aux divers accords de libre-échange qui imposent des règles de propriété intellectuelle toujours plus sévères. Les promoteurs de l’UPOV n’ont qu’un objectif en tête : remplacer les semences paysannes par des variétés commerciales uniformes.

Il est absolument essentiel de remettre en question les accords de commerce et d’investissement qui poussent les pays asiatiques à adhérer à l’UPOV ou à suivre ses règles. La bonne nouvelle est que l’opposition à ces accords grandit de jour en jour. Les luttes en cours montrent que certaines leçons ont été tirées. La leçon la plus importante est qu’il nous faut créer des liens entre les mouvements paysans, les communautés autochtones, les défenseurs du droit à l’alimentation et d’autres secteurs, afin de mettre un terme à l’expansion des grandes entreprises et reprendre le contrôle de nos semences et de nos cultures.

Grain

Notes

1 Jingzhong Ye and Lu Pan, “Concepts and realities of family farming in Asia and the Pacific”, FAO, 2016, www.fao.org/3/a-i5530e.pdf
 
2 GRAIN, “Les lois semencières qui criminalisent les paysannes et les paysans”, avril 2015, https://www.grain.org/fr/article/5141-les-lois-semencieres-qui-criminalisent-les-paysannes-et-les-paysans-resistances-et-luttes
 
3 Pour un bilan des négociations commerciales qui imposent l’UPOV, voir GRAIN, “Trade agreements privatising biodiversity outside the WTO: 2018 update,” August 2018, https://www.grain.org/e/6030. Dernière version en anglais seulement.
 
4 Voir GRAIN, “Un nouveau méga-traité dans les cartons. RCEP : quelles répercussions pour les semences paysannes en Asie ?”, mars 2016, https://www.grain.org/fr/article/5406-un-nouveau-mega-traite-dans-les-cartons-rcep-quelles-repercussions-pour-les-semences-paysannes-en-asie
 
5 IPWatch, “Asian NGOs raise concern over IP and seeds in RCEP trade deal”, February 2019, https://www.ip-watch.org/2019/02/26/asian-ngos-raise-concern-ip-seeds-rcep-trade-deal/
 
6 Zhu Zhenyan, “Some Important Provisions in China’s Revised Seed Law”, TWN Info Service on Intellectual Property Issues, 4 mars 2016, http://www.twn.my/title2/intellectual_property/info.service/2016/ip160302.htm
 
 
8 “China citizens protest ChemChina-Syngenta deal amid GMO worries”, Reuters, 8 avril 2016,https://www.reuters.com/article/us-china-gmo-protests/china-citizens-protest-chemchina-syngenta-deal-amid-gmo-worries-idUSKCN0X50MA
 
9 Shiyu Gu, “How to Improve the Chinese Plant Variety Protection (PVP) Legislation System During the Transition Period Towards the UPOV 1991 Act?”, Master Thesis Report, Wageningen University and Research Center, 22 mai 2017, https://edepot.wur.nl/416375
 
10 Siyuan Xu, ”State-driven Marketization: a preliminary review of China’s seed governance and marketization history”, 5th international conference of the BRICS Initiative for Critical Agrarian Studies, octobre 2017, https://www.iss.nl/sites/corporate/files/2017-11/BICAS%20CP%205-54%20Xu%20S.pdf
 
11 A Guide to Protecting New Variety Rights in China, BUREN China Law Offices, novembre 2018, https://www.burenlegal.com/sites/default/files/usercontent/content-files/NVPR_online_final_compressed.pdf
 
12 “China may strengthen criminal punishment to protect seed IP”, 23 février 2018, http://www.xinhuanet.com/english/2018-02/23/c_136994543.htm
 
13 Voir en particulier https://twitter.com/vsgupov
 
14 Voir GRAIN, “L’Initiative la Ceinture et la Route : l’agrobusiness chinois se mondialise”, février 2019, https://grain.org/fr/article/6157-l-initiative-la-ceinture-et-la-route-l-agrobusiness-chinois-se-mondialise
 

15 Government of India, Department of Agriculture, “Draft Seed Bill for public comment”, 2019, http://agricoop.nic.in/recentinitiatives/draft-seeds-bill-public-comments

16 Personal communication with Dr. Efrizal Jamal, head of Indonesia plant variety protection body, juillet 2019.

 
 
18 EAPVP Forum, “Introduction to the East Asia Plant Variety Protection Forum” http://eapvp.org/about/
 
19 EU IP key Southeast Asia, https://ipkey.eu/en/south-east-asia
 
20 Indonesian Human Rights Committee for Social Justice, “Our seed, our sovereignty – seed law victory in Indonesia”, 2013, https://www.grain.org/en/article/4774-our-seed-our-sovereignty-seed-law-victory-in-indonesia
 
21Ibid.
 
22 Gisela Swaragita, “Farmer arrested for producing, selling unreleased rice seed variety”, 2019, https://www.thejakartapost.com/news/2019/07/27/farmer-arrested-for-producing-selling-unreleased-rice-seed-variety.html
 
23 Department of Agriculture Malaysia, ‘New developments on PVP in Malaysia’, octobre 2012, https://www.yumpu.com/en/document/read/37894525/pvp-in-malaysiapdf-the-east-asia-plant-variety-protection-forum
 
24 Zanariah Abd Mutalib, ‘21 NGO bantah Malaysia sertai Konvensyen UPOV 1991’, September 2019, https://www.bharian.com.my/berita/nasional/2019/09/610836/21-ngo-bantah-malaysia-sertai-konvensyen-upov-1991
 
25 ‘Malaysia civil society and farmer groups’ memorandum on RCEP and plant variety protection’, février 2019, https://www.ip-watch.org/weblog/wp-content/uploads/2019/02/Malaysia-Memo-of-CSOs-And-Farmers-Groups-No-UPOV-In-RCEP.pdf
 
26 Public Eye, “Accès aux semences : une condition du droit à l’alimentation – Une étude de l’impact des systèmes de protection des variétés végétales sur les droits humains”, 2014, https://www.publiceye.ch/fileadmin/doc/Saatgut/2015_Public_Eye_Acces_aux_Semences_une_condition_du_droit_a_l_alimentation_Factsheet.pdf

27 Ibid.

28 MASIPAG, ‘Amidst crisis farmer scientist group launch climate resilient rice varieties’, 2019, http://masipag.org/2019/09/amidst-crisis-farmer-scientist-group-launch-climate-resilient-rice-varieties/
 
29 Jasper Arcalas, ‘Flaw in law threatens to slow seeds sector’s success’, Business Mirror, juin 2018, https://businessmirror.com.ph/2018/06/06/flaw-in-law-threatens-to-slow-seeds-sectors-success/
 
30 Public Eye, op. cit
 
31 Pusat Perlindungan Varietas Tanaman dan Perizinan Pertanian, Kementrian Pertanian Indonesia, ‘Perkembangan negara anggota EAPVP’ 2018, http://pvtpp.setjen.pertanian.go.id/cms/wp-content/uploads/2018/01/Perkembangan-Negara-Anggota-EAPVP-Forum-Indirawati-Sintya-D-SS-MA.pdf
 
 
 
34 Kingkorn Narintarakul, “Thailand’s freedom seeds network: Can Jack face the giant?”, Mekong Commons, 2015, http://www.mekongcommons.org/thailands-freedom-seeds-network-can-jack-face-giant/
 
35 Ibid. Et communication personnelle avec l’Alternative Agriculture Network (en anglais)
 
36 Ibid.
 
37 Biothai, “Will collecting seeds for replanting be made a crime?”, octobre 2017, https://www.biothai.org/node/1428
 
 
39 The Nation, “Amended plant protection act ‘must take care of farmers’”, juillet 2019, https://www.nationthailand.com/news/30372158
 
40 Mordor Intelligence, “Seed sector analysis – Vietnam industry, growth, trends, and forecast (2019-2024)”, 2018, https://www.mordorintelligence.com/industry-reports/seed-sector-analysis-vietnam-industry
 
41 Huynh Quang Tin, Nguyen Hong Cuc, Tran Thanh Be, Normita Ignacio & Trygve Berg, “Impacts of seed clubs in ensuring local seed systems in the Mekong Delta, Vietnam”, 2011, Journal of Sustainable Agriculture.
 
42 Bert Visser, The impact of national seed laws on the functioning of small-scale seed system. A Country Case Study, mai 2017, Oxfam Novib, https://www.sdhsprogram.org/assets/wbb-publications/770/Seedlawstudy_Bert%20Visser.pdf
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Une grande partie de « l’Accord du siècle » concocté de longue date par Donald Trump était déjà connue de tous. Au cours des 18 derniers mois, des responsables israéliens ont divulgué bon nombre de ses détails. La soi-disant « Vision pour la paix » dévoilée mardi a simplement confirmé que le gouvernement américain a publiquement adopté le consensus de longue date en Israël : l’Etat hébreu a le droit de conserver en permanence les étendues de territoire qu’il a saisies par la force et illégalement au cours du dernier demi-siècle, ce qui prive les Palestiniens de tout espoir d’obtenir un État.

La Maison Blanche a rejeté la pose traditionnelle des États-Unis en tant qu’ « honnête courtier » entre Israël et les Palestiniens. Les dirigeants palestiniens n’ont pas été invités à la cérémonie et ne seraient pas venus s’ils l’avaient été. Il s’agissait d’un accord conçu à Tel-Aviv plus qu’à Washington, et son but était de s’assurer qu’il n’y aurait pas de partenaire palestinien.

Surtout, Israël obtient la permission de Washington d’annexer toutes ses colonies illégales, maintenant jonchées sur toute la Cisjordanie, ainsi que le vaste bassin agricole de la vallée du Jourdain. Israël continuera d’avoir un contrôle militaire sur toute la Cisjordanie, et toute la Palestine.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahou a annoncé son intention de présenter un tel plan d’annexion à son cabinet dès que possible. Ce plan sera sans aucun doute le tremplin central dans ses efforts pour remporter une élection générale très disputée prévue le 2 mars.

L’accord Trump approuve également l’annexion actuelle de Jérusalem-Est par Israël. Les Palestiniens devraient prétendre qu’un village de Cisjordanie à l’extérieur de la ville est leur capitale, qu’ils pourront baptiser « Al-Quds » (Jérusalem) bien qu’elle soit située en dehors du Grand Jérusalem, capitale indivisible d’Israël. Il y a des signes incendiaires qu’Israël sera autorisé à diviser de force le complexe de la mosquée d’Al-Aqsa (rebaptisée Al-Aqua par l’ignare Trump), comme cela s’est produit à Hébron.

En outre, l’administration Trump semble envisager de donner son feu vert aux espoirs de longue date de la droite israélienne de redessiner les frontières actuelles de manière à transférer en Cisjordanie des centaines de milliers de Palestiniens vivant actuellement en Israël en tant que citoyens. Cela constituerait presque certainement un crime de guerre.

Le plan ne prévoit aucun droit au retour, et il semble que c’est le monde arabe qui devrait payer la note pour l’indemnisation de millions de réfugiés palestiniens.

Une carte américaine publiée mardi a montré des enclaves palestiniennes reliées par un dédale de ponts et de tunnels, dont un entre la Cisjordanie et Gaza. Le seul levain accordé aux Palestiniens réside dans les promesses des États-Unis de renforcer leur économie. Compte tenu des finances précaires des Palestiniens après des décennies de vol de leurs ressources par Israël, ce n’est pas une promesse sérieuse.

Tout cela a été déguisé en une « solution réaliste à deux États », offrant aux Palestiniens près de 70% des territoires occupés (qui représentent eux-mêmes 22% de leur patrie d’origine). Autrement dit, les Palestiniens devraient accepter un État sur 15% de la Palestine historique, après qu’Israël a saisi toutes les meilleures terres agricoles et les sources d’eau.

Comme tous les accords ponctuels, cet « État » patchwork (dépourvu d’armée et où Israël contrôle sa sécurité, les frontières, les côtes et l’espace aérien) a une date d’expiration. Il doit être accepté dans les quatre ans. Sinon, Israël aura les mains libres pour recommencer à piller encore plus de territoires palestiniens. Mais la vérité est que ni Israël ni les États-Unis n’attendent ou ne veulent que les Palestiniens coopèrent.

C’est pourquoi le plan comprend, en plus de l’annexion des colonies, une multitude de conditions préalables irréalisables avant que ce qui reste de la Palestine puisse être reconnu : les factions palestiniennes doivent désarmer, le Hamas doit être démantelé ; l’Autorité palestinienne dirigée par Mahmoud Abbas doit dépouiller les familles des prisonniers politiques de leurs allocations ; le caractère juif de l’Etat d’Israël doit être reconnu ; et les territoires palestiniens doivent être réinventés en tant que Suisse du Moyen-Orient, une démocratie florissante et une société ouverte, tout en restant sous occupation israélienne.

En réalité, le plan Trump tue la mascarade selon laquelle le processus d’Oslo de 26 ans visait à autre chose que la capitulation palestinienne. Il aligne pleinement les États-Unis sur les efforts israéliens, poursuivis par tous ses principaux partis politiques depuis de nombreuses décennies, pour jeter les bases d’un Apartheid permanent dans les territoires occupés.

M. Trump a invité M. Netanyahou, le Premier ministre intérimaire israélien, et son principal rival politique, l’ancien général Benny Gantz, pour l’annonce du plan. Tous deux ont tenu à exprimer leur soutien sans retenue. A eux deux, ils représentent les quatre cinquièmes du parlement israélien. Le principal champ de bataille des élections de mars sera de savoir qui peut affirmer être le mieux placé pour mettre en œuvre le plan et porter ainsi un coup mortel aux rêves palestiniens d’obtenir un État.

Du côté de la droite israélienne, il y a eu des voix dissidentes. Les groupes de colons ont décrit le plan comme « loin d’être parfait », un point de vue presque certainement partagé en privé par M. Netanyahou. L’extrême droite d’Israël est tellement fanatique qu’elle s’oppose à toute discussion sur un Etat palestinien, même illusoire. Néanmoins, M. Netanyahou et sa coalition de droite saisiront avec plaisir les cadeaux offerts par l’administration Trump. Entre-temps, le rejet inévitable du plan par les dirigeants palestiniens servira en fin de compte de justification à Israël pour accaparer encore plus de terres.

Il y a d’autres bonus plus immédiats de « l’Accord du siècle ».

En permettant à Israël de conserver les gains mal acquis de sa conquête des territoires palestiniens en 1967, Washington a officiellement approuvé ce qui est peut-être la plus grande agression coloniale de l’ère moderne. M. Trump en profite également personnellement. Cela détournera le public de sa procédure de destitution et offrira un pot-de-vin puissant à sa base évangélique obsédée par Israël, de même qu’à d’importants bailleurs de fonds tels que le magnat des casinos américain Sheldon Adelson, un appel du pied intéressé à l’approche de l’élection présidentielle.

Et le Président américain vient en aide à un allié politique utile. M. Netanyahou espère que ce coup de pouce de la Maison Blanche propulsera sa coalition ultranationaliste au pouvoir en mars, et neutralisera les tribunaux israéliens qui le menacent dangereusement. La façon dont il prévoit d’extraire des gains personnels du plan Trump a été mise en évidence mardi. Il a réprimandé le procureur général d’Israël pour le dépôt des actes d’accusation de corruption, affirmant qu’un « moment historique » pour l’État d’Israël était mis en danger.

Pendant ce temps, M. Abbas a salué le plan avec « mille non ». M. Trump l’a laissé nu comme un ver. Soit l’Autorité palestinienne abandonne son rôle de mercenaire en matière de sécurité au service d’Israël et se dissout, soit elle continue comme auparavant, mais elle est maintenant explicitement privée de l’illusion selon laquelle elle œuvrerait à un Etat palestinien. M. Abbas tentera de s’accrocher, en espérant que M. Trump sera évincé lors des élections de cette année et qu’une nouvelle administration américaine recommencera à faire semblant de faire avancer le processus de paix d’Oslo, qui est depuis longtemps dans les oubliettes de l’Histoire. Mais si M. Trump gagne, les difficultés de l’Autorité palestinienne augmenteront rapidement.

Personne, surtout l’administration Trump, ne pense que ce plan mènera à la paix.

Jonathan Cook

 

Article original en anglais :

US Military

Trump’s ‘Deal of the Century’ Won’t Bring Peace – That Was the Plan, publié le 31 janvier 2020.

Traduction : lecridespeuples.fr

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