A plein gaz avec les généraux. Voici Total en Birmanie !

Des clauses politiques (avec des centaines de millions de dollars) dans le contrat entre l’entreprise française et les généraux de Rangoon pour l’exploitation du gisement de Yadana. Et derrière l’entreprise il y a tout le poids de la France.

Total soutient jouer en Birmanie un rôle important dans un processus de réconciliation nationale, capable d’entraîner Aung San Suu Kyi d’un côté et la junte militaire au pouvoir de l’autre. Total soutient aussi que le gaz birman compte pour très peu dans son budget global, moins d’1 %. Ne le croyez pas, Total ne dit pas la vérité.

Il ne la dit pas sur le premier point. En effet, il s’est engagé par contrat avec les militaires à ne pas se mêler d’arguments étrangers à l’extraction et au transport du gaz : il en résulte que le contrat est révocable unilatéralement par la partie birmane au cas où la société française serait « volontairement impliquée dans des activités politiques préjudiciables pour le gouvernement de l’Union de Myanmar ».

Mais il n’est pas vrai non plus que le gaz birman vaille très peu pour Total. La preuve a contrario est que s’il en était ainsi, afin d’éviter la réprobations assez répandue en Europe et aux USA, pas seulement de la part du peuple non violent mais aussi de celle des importants fonds éthiques, le Conseil d’Administration aurait abandonné la partie depuis longtemps. Mais ce sont les 540 000 actionnaires (France 36 %, reste d’Europe 41 %, USA 21 %) qui veulent des dividendes chauds.

Le fait est que le gaz birman a une force convaincante, à travers Total, sur les choix du gouvernement français et par conséquent sur ceux de l’Union européenne. Mais pour mieux s’attaquer à cet argument, il peut être utile de rappeler le poids de Total dans l’industrie pétrolifère, les modalités de sa présence dans l’aire birmane et, enfin, sa connexion avec le pouvoir politique en France.

Total est actuellement (les données, collectées par le magazine Fortune, en témoignent depuis nombre de décennies) le dixième, pour les ventes, parmi les multinationales de la planète et le sixième dans le secteur du gaz et du pétrole ; avec ses 168 milliards de dollars facturés (y compris la chimie), il est dépassé par Exxon avec 347 milliards, Shell avec 319, Chevron avec 200, Conoco avec 172. Deux entreprises chinoises suivent : Sinopec avec 132 milliards de dollars, China national petroleum avec 111 ; il y a ensuite ENI avec 109 et à la dixième place Pemex avec 97. Les Français poursuivent donc trois entreprises américaines, une britannique et une hollandaise, comme Royal Dutch Shell a désormais décidé de l’être. Ils sont à leur tour poursuivis par la Chine, l’Italie et le Mexique.

Les entreprises essayent d’arriver les premières sur le peu de gaz et de pétrole restés, en participant à des appels d’offre et en signant des accords avec les gouvernements des pays producteurs et s’accordent ensuite pour partager la lourde charge du « développement » : culture des hydrocarbures, transport par des pipelines et par bateau, équipement des terminaux et pour le raffinage.

En Birmanie Total est arrivée le premier, au sens où il a gagné l’appel d’offre international lancé par le régime en 1988. Après quoi, quatre ans plus tard, voila Total engagé dans l’exploitation et le développement du gisement de gaz Yadana avec Moge (Myanmar Oil and Gas Enterprise). Peu après, un consortium s’est formé pour la gestion du gaz, avec Total comme chef d’ouvrage avec 31%, Unocal avec 28%, Ptt-ep, une compagnie thaïlandaise, avec 26% et Moge avec 15%.

La régie électrique thaïlandaise s’engage à acheter tout le gaz et les associés le lui livrent par un gazoduc du consortium de 60 kilomètres. A remarquer que la demande d’achat chinoise de Unocal, repoussée par le gouvernement USA au mépris de toute liberté de marché déclarée, est sûrement liée au gaz birman qui est mis sur le marché par un autre gazoduc, construit par SAIPEM-ENI (Voir l’article de Francesco Martone dans Il Manifesto du 30 septembre).

La gestion de Total dans les activités birmanes – gisements et pipelines – est critiquée à cause des droits humains piétinés (travail de mineurs, travail forcé, déportation de personnes et de populations, négation de droits syndicaux) et à cause du soutien appuyé, concrétisé aussi pas 450 millions de dollars par an, offert à la junte, en plus du soutien qui a permis à la junte d’être réadmise dans les milieux de la finance et de l’économie de marché.

Un troisième aspect important est le lien fort entre le pouvoir français et Total. Total naît comme nom commercial des essences mises en vente par la CFP, Compagnie Française des Pétroles. Cette société, née dans les années vingt pour extraire et vendre le pétrole irakien de Kirkuk, sur invitation du gouvernement mais en tant que société privée, a subi ensuite une transformation. Le gouvernement a choisi de mettre à la porte les actionnaires étrangers et de consacrer à la France le pétrole produit.

Plus tard, dans le deuxième après-guerre, par volonté de de Gaulle, deux autres entreprises publiques étaient mises aux côtés de la CFP avec la tâche de trouver du pétrole pour tous les consommateurs français. Unies, elles devaient donner naissance à ELF. Ensuite, le nom Total devenait celui d’une entreprise, qui effaçait CFP et, après la fusion avec la société belge PETROFINA, fusionnait avec ELF. A ce point, restaient face à face trois groupes dirigeants, qui au cours de leur histoire s’étaient liés par des rapports de compromis avec des régimes très discutables, et le gouvernement français avec pas mal de comptes à régler.

En tout cas, le pouvoir de la multinationale Total restait très fort et grandissant vis-à-vis de la diplomatie et du gouvernement central français, dans un enchevêtrement qui est aussi exemplaire du pouvoir des multinationales et du fait qu’elles ne dépendent que d’elles-mêmes, de leurs plus importants actionnaires auxquels offrir des dividendes et des avantages et de la finance internationale, à attirer par un franc mépris pour toute forme de coûteux humanitarisme.

La preuve de l’emprise de Total sur le gouvernement français revient de temps à autre. Un cas est celui de 2004 chez Asem, une assemblée internationale entre l’Union européenne et les pays asiatiques. Il fallait insérer dix nouveaux pays européens d’un côté et le Laos, le Cambodge et la Birmanie de l’autre. Jacques Chirac s’opposa aux Européens qui doutaient de la démocratie de la junte birmane en disant que la France participerait en tout cas, même seule, à la prochaine réunion de l’Asem.

Article original, il manifesto: http://www.ilmanifesto.it/Quotidian…

Publié en français sur le site de Bella Ciao, 7 octobre 2007.

Traduction de l’italien par Karl&Rosa. 



Articles Par : Guglielmo Ragozzino

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