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A qui donc profite la colère dans le monde musulman?
Par Global Research
Mondialisation.ca, 07 février 2006
La Tribune de Genève 7 février 2006
Url de l'article:
https://www.mondialisation.ca/a-qui-donc-profite-la-col-re-dans-le-monde-musulman/1909

Des milliers de personnes ont encore protesté hier contre la publication de caricatures du prophète. Trois ont été tuées en Afghanistan et une en Somalie.

Pour Olivier Roy, chercheur au CNRS, ces manifestations sont orchestrées par des régimes ou des mouvements islamistes qui souhaitent contrer l’influence de l’Europe.

La colère suscitée par les caricatures de Mahomet ne s’apaise pas dans les pays musulmans. Elle s’étend même. Hier, quatre personnes ont perdu la vie alors que Copenhague et Oslo tentent de désamorcer la crise par la voie diplomatique. Mais à qui profite cette ire? Le point avec Olivier Roy, spécialiste de l’Islam.

La colère n’en finit pas de gronder dans le monde musulman. Est-elle vraiment spontanée?

Cela n’a rien à voir avec des manifestations de rue spontanées! Tout est orchestré par des régimes ou des mouvements engagés dans des luttes locales, qui n’aiment pas voir les Européens s’y immiscer.

Des manifestations ont même eu lieu en Syrie, où tout est pourtanttoujours extrêmement encadré. Serait-ce une «commande» de Bachar el-Assad?

Il est évident que ces manifestations sont entièrement manipulées par les autorités. C’est une revanche suite à la pression européenne sur la présence syrienne au Liban. L’Union européenne (UE) est intervenue fermement sur ce dossier, surtout les Français. Le message est clair: on
tape sur les Danois pour dire stop à l’intrusion européenne dans la région.

Et la colère de la rue au Liban?

C’est la même logique. Certains mouvements du Moyen-Orient règlent leurs comptes avec l’UE au moment où elle devient plus présente dans la région. Bruxelles a pris des positions fortes au Liban, face au nucléaire iranien et suite à la victoire du Hamas. Cet interventionnisme passe mal.

Pourtant, l’interventionnisme au Moyen-Orient n’est pas nouveau!

L’interventionnisme européen, oui.

Les gouvernements qui ont crié le plus fort au blasphème sont aussi ceux qui doivent faire face à une montée en puissance des islamistes. Pourquoi?

Ils cherchent à se donner une légitimité en paraissant défendre l’islam. Il y a par ailleurs une rivalité entre les régimes autoritaires de la région – comme la Syrie – et les Frères musulmans.

Est-ce aussi la stratégie du Fatah après la victoire du Hamas dans les territoires palestiniens?

Le Fatah a très mal digéré sa défaite électorale. Et il n’a plus rien à perdre. Il cherche à mettre de l’huile sur le feu. En se profilant sur ce dossier, il pousse le Hamas à en faire davantage. Or, ce dernier, propulsé à la tête du nouveau gouvernement palestinien, est complètement dépendant de l’Union européenne pour son budget.

De quelle stratégie relèvent les manifestations en Indonésie ou au Pakistan?

L’Europe est désormais en première ligne en Afghanistan, puisque les troupes américaines sont remplacées par celles de l’OTAN. Les manifestations pakistanaises sont le fait de ceux qui soutiennent Al-Qaïda et les talibans.

Comment expliquer que Washington et Londres passent pour les défenseurs de l’islam?

Il y a une plus grande sensibilité religieuse chez Bush et Blair que chez leurs confrères. Blair a essayé de faire voter un texte contre le blasphème la semaine passée, car les musulmans se plaignaient de ne pas être protégés par la loi antiraciste. Il a une certaine cohérence sur cette question; il ne s’agit pas seulement d’une astuce opportuniste.

Quant aux Etats-Unis, ils ne veulent plus être en première ligne au Moyen-Orient. Ils ont tiré les leçons de l’Irak et veulent se débarrasser de ce fardeau. On l’a vu sur les dossiers afghan, iranien, libanais et palestinien. Comme par hasard là où il y a desmanifestations. L’Europe s’est retrouvée au premier plan sur ces sujets alors qu’elle se présentait traditionnellement comme une médiatrice, une troisième voie entre Washington et le monde musulman.

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