Affaires palestiniennes : bâillonner les critiques

Ce n’est plus un secret que plusieurs responsables de l’Autorité Palestinienne et du Fatah en Cisjordanie auraient aimé voir l’opération Plomb Durci se terminer par la destitution du Hamas au pouvoir dans la Bande de Gaza. Bien sûr, ces responsables n’en sont pas encore à exprimer ouvertement leur déplaisir devant l’échec de l’offensive de l’armée israélienne de se débarrasser du régime Hamas. Cependant, lors de conversations privées ces derniers jours, beaucoup d’entre eux ont dit leur « profonde déception » qu’Israël ait mis fin à la guerre avant d’avoir totalement écrasé le Hamas.


Un de ces officiels, proche de Mahmoud Abbas, a été jusqu’à dire en réunion restreinte qu’Israël avait fait une « grosse erreur » en ne finissant pas le boulot et en laissant le Hamas au pouvoir.

Alors que l’opération Plomb Durci a peut-être causé de lourds dommages aux capacités militaires du Hamas, elle laisse également la direction de l’Autorité Palestinienne en Cisjordanie dans un état de perplexité et d’insécurité. Alarmés par la sympathie croissante pour le Hamas au lendemain de la guerre, Abbas et son premier ministre Salaam Fayad ont donné instructions à leurs diverses forces de sécurité d’intensifier leur répression sur le mouvement islamique en Cisjordanie.

Au cours des trois dernières semaines, plus de 135 membres et partisans du Hamas ont été raflés. Parmi les détenus se trouvent des journalistes, des professeurs d’université, des étudiants et des prédicateurs. Dans certains cas, les partisans du Hamas qui ont été libérés par l’armée israélienne ont été arrêtés quelques heures plus tard par les forces sécuritaires de l’Autorité Palestinienne.

La répression a consisté également à intimider des journalistes et des critiques. Des assistants proches d’Abbas ont « conseillé » à plusieurs journalistes de ne pas écrire d’articles sur la répression massive anti-Hamas.

Samir Khawireh, journaliste de Naplouse, s’est retrouvé en cellule au début de la semaine pour avoir écrit un article sur l’incendie d’une voiture appartenant au Professeur Abdel Sattar Kassam, qui critique de façon acerbe et depuis longtemps la corruption financière de l’Autorité Palestinienne.

Kassam a accusé les miliciens du Fatah d’être derrière l’incendie de sa voiture. Un tract du Fatah distribué dans la ville un peu plus tard a revendiqué la responsabilité de l’attaque. Kassam a récemment été arrêté par les policiers de l’AP à Naplouse sur des accusations d’ « incitation » contre la direction de l’AP.

Un autre journaliste, Khaled Amayreh, d’Hébron, a été arrêté pendant 55 heures par les agents de la sécurité de l’AP après qu’il ait participé à une émission de télévision au cours de laquelle il aurait exprimé sa sympathie pour le Hamas.

Au cours des deux dernières semaines, la direction de l’AP a organisé deux manifestations pro-Abbas, une à Ramallah et l’autre à Jenin, qui ont été considérées par de nombreux Palestiniens comme une tentative désespérée de montrer au monde que l’AP continuait à jouir du soutien de « la rue ».

Mais les journalistes ont eu tôt fait de souligner que la plupart des manifestants étaient, en fait, des fonctionnaires ou des membres des forces de sécurité en civil. Comme l’explique un de ces journalistes, « Ces manifestations nous rappellent les rassemblements organisés par Saddam Hussein [ancien président irakien] et autres dictateurs arabes. »

Selon plusieurs membres de haut niveau au Fatah en Cisjordanie, la dernière répression est le résultat d’une pression croissante exercée par les Etats Unis et Israël sur l’Autorité Palestinienne. Les scènes de policiers frappant les manifestants et les journalistes dans les rues de Ramallah et de Tulkarem ont profondément décrédibilisé la direction de l’AP, estiment-ils.

« Nous sommes maintenant qualifiés de traîtres dans le monde arabe », se plaignait un député Fatah cette semaine. « Les Américains et les Israéliens nous poussent au suicide. »

Evidemment, beaucoup d’Arabes et de Musulmans donnent crédit aux allégations du Hamas sur la prétendue implication de la direction de l’AP dans la guerre. Les médias arabes regorgent encore d’articles suggérant qu’Israël a lancé l’opération en coordination avec les hommes d’Abbas, qui auraient également choisi les cibles attaquées par l’armée israélienne.

Dans les rues de Ramallah, Hébron, Bethléem et Jenin, il n’était pas difficile cette semaine de trouver des Palestiniens « ordinaires » qui pensaient que le seul objectif de la guerre avait été de ramener Abbas et le Fatah dans la Bande de Gaza. Mais la majorité de ces gens a peur d’exprimer son opinion en public, pour ne pas être visé par le service de la sécurité préventive ou l’appareil des services secrets, qu’ils redoutent.

Le degré de crainte est tel qu’un vétéran du Fatah a cessé de parler aux médias, car il a été menacé de perdre son salaire. Ce fonctionnaire, qui travaille comme « conseiller » au gouvernement Fayad, a dit avoir reçu « des avertissements » de commandants de la sécurité de l’AP et de responsables du gouvernement qu’il perdrait son salaire s’il continuait à demander publiquement des réformes et la démocratie.

« Abbas et Fayad sont très nerveux, » a-t-il dit. « Il ne fait aucun doute que ce sont eux les grands perdants de cette guerre, parce qu’ils sont discrédités au sein de leur propre peuple. »

Pour tenter de contenir, ou du moins de minimiser, les dégâts, la direction de l’AP a lancé une grande campagne de propagande visant à saper le Hamas. Dans une série de conférences de presse, les ministres de l’AP et les conseillers d’Abbas ont accusé le Hamas de voler les convois d’aide envoyés à Gaza. De plus, ils ont accusé le Hamas d’avoir lancé une campagne sanglante contre les membres du Fatah dans la Bande.

Dans cette offensive médiatique, Abbas a nommé cette semaine l’éminent responsable de l’OLP, Yasser Abed Rabbo, comme responsable des organes médiatiques dirigés par le Fatah, dont la télévision et les stations de radio de Cisjordanie. La principale mission d’Abed Rabbo est d’assurer que les médias en général, et les agences de presse contrôlées par le Fatah en particulier, se mobilisent totalement en faveur d’Abbas et du Fatah.

Mais la campagne médiatique et les mesures sécuritaires draconiennes n’amélioreront vraisemblablement pas la position d’Abbas parmi les Palestiniens. Au contraire, plus Abbas fait pression et plus le Hamas gagne des points parmi les Palestiniens, en particulier ceux qui vivent en Cisjordanie.

Le problème principal est que de nombreux Palestiniens ne voient pas Abbas et le Fatah comme une meilleure alternative au Hamas, en grande partie à cause de leur échec à faire des réformes et de leur évidente alliance avec Israël et les USA.

Article original en anglais : Jerusalem Post
Traduction : MR pour ISM.



Articles Par : Khaled Abu Toameh

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