Afrique du Sud : les dissensions à l’intérieur de l’ANC indiquent des tensions sociales qui se creusent

L’élection de Jacob Zuma en tant que président du Congrès national africain (ANC)  face au président actuel de l’Afrique du Sud Thabo Mbeki, est une expression des tensions sociales croissantes en Afrique du Sud. Mais ni la faction de Mbeki ni celle de Zuma n’ont de réponse aux problèmes qui se posent à la plus grande partie de la population.

Les âpres rivalités entre les deux factions ne servent qu’à souligner la banqueroute fondamentale du programme nationaliste de l’ANC. La lutte à l’intérieur de l’élite dirigeante doit être considérée comme l’annonce de conflits de classes en Afrique du Sud qui auront une portée continentale en raison du rôle économique et politique stratégique joué par ce pays.

Zuma a obtenu 2329 voix contre 1505 pour Mbeki, après 36 heures de chicaneries sur les procédures de vote à la conférence de l’ANC où des dissensions se sont fait sentir. Les cinq autres sièges de dirigeants de l’ANC ont été gagnés par le camp de Zuma avec les mêmes marges lors des votes.

Zuma est soutenu par la bureaucratie syndicale  du COSATU (Congress Of South African Trade Unions – Congrès des syndicats d’Afrique du Sud) et le Parti communiste d’Afrique du Sud (SACP). Il s’est appuyé sur eux pour obtenir du soutien dans les régions ouvrières, en particulier dans les banlieues noires, où il y a une profonde hostilité envers le gouvernement de l’ANC et ses politiques de libre marché.

Plus de la moitié de la population vit maintenant dans la pauvreté, avec près de 9 pour cent vivant avec moins d’un dollar par jour. L’écart entre les riches et les pauvres augmente. Du point de vue de la classe capitaliste, l’Afrique du Sud est une réussite exemplaire. Le produit intérieur brut a augmenté pendant les sept dernières années ; il augmente actuellement de 5 pour cent par an. Mais tandis que les compagnies minières et financières ont vu leurs profits augmenter, la majorité de la population n’en a pas bénéficié. Le ministre des Finances de Mbeki, Trevor Manuel, a suivi les objectifs de la Banque Mondiale en ce qui concerne les taux d’intérêt et l’inflation. L’augmentation des dépenses publiques est restée confinée aux projets d’infrastructures comme les stades construits pour la Coupe du Monde de 2010.

La faction dirigeante de Mbeki a clairement été surprise par le large écart en faveur de Zuma. Saki Macozoma, un des principaux hommes d’affaire d’Afrique du Sud et un allié de Mbeki, a déclaré au Financial Times, « Nous avons été un peu naïfs. La politique est calme et consensuelle depuis si longtemps. Les intellectuels croyaient que le phénomène Zuma serait un feu de paille. »

Cet énorme mauvais calcul est une expression de la mesure dans laquelle l’élite de l’ANC s’est distancée de l’essentiel de la population. Ils vivent leurs vies, protégés par leur richesse et sont inconscients des souffrances de la majorité.

Le COSATU et le SACP ont été capables de garantir une victoire à Zuma en emportant le contrôle des branches locales de l’ANC. Chaque branche envoie un délégué à la conférence. Pas moins de 70 pour cent des 51 000 membres du SACP ont moins de 35 ans. Ces membres majoritairement jeunes ont été capables de pousser vers la sortie des éléments conservateurs bien établis de l’ANC.

Durant la conférence de juillet dernier, les votes ont exclu de la direction la vieille garde des alliés de Mbeki. Le secrétaire général du SACP, Blade Nzimande, a dénoncé le « projet de la classe 1996 » de la direction de Mbeki, faisant référence aux politiques libérales introduites à l’époque, et il a appelé à un virage « socialiste » dans l’ANC. C’est ce tournant à gauche dans la rhétorique du SACP qui a produit la victoire de Zuma à la conférence de l’ANC.

Mbeki et son équipe sont officiellement autorisés à rester au gouvernement jusqu’en 2009, où l’on suppose que Zuma sera élu président. Cependant, étant donné les divisions de plus en plus dures entre les deux camps, et avec les espoirs grandissants parmi les travailleurs que quelque chose soit fait pour améliorer leurs conditions de vie, un transfert du pouvoir en douceur semble peu probable.

En effet, selon la BBC, un jour seulement après les résultats de l’élection à l’ANC, le directeur en exercice du parquet, Mokotedi Mpshe, a annoncé qu’il disposait maintenant d’assez de preuves pour accuser Zuma de corruption et qu’une décision finale sur la date d’une action était « imminente ». Zuma a été régulièrement confronté à de telles allégations ; ses partisans répondent que les accusations qui le visent sont orchestrées par Mbeki. L’ancien conseiller financier de Zuma, Schabir Shaik, a été emprisonné après un procès pour corruption lié aux ventes d’armes en 2005, tandis que les plaintes contre Zuma étaient laissées en suspens. Zuma a été renvoyé de son poste de président adjoint par Mbeki et a ensuite fait face à un nouveau procès sur des accusations de viol l’année dernière, où il a été acquitté.

En réalité, toute la classe politique a profité de l’accession au pouvoir pour s’enrichir. Les anciens militants de premier plan de l’ANC sont maintenant des hommes d’affaires millionnaires et siègent au conseil d’administration des corporations mondiales. Que la faction de Mbeki soit même en train d’envisager un nouveau procès révèle leur irresponsabilité. Dans leur détermination à s’accrocher au pouvoir, ils sont prêts à ce que l’ANC dans son ensemble soit encore plus discréditée.

D’autres personnalités importantes sont déjà en train de se placer en vue de la lutte à venir pour le pouvoir. Si Zuma est retenu par les procédures judiciaires, son adjoint, Kgalema Motlanthe, pourrait passer sur le devant de la scène. Mothlante a été un prisonnier politique sous l’apartheid, puis le secrétaire général du syndicat national des mineurs. Il a des soutiens dans tout l’ANC et a soutenu Zuma pendant les procès. Il a abandonné sa position de secrétaire général de l’ANC pour devenir l’adjoint de Zuma.

Mothlante joue le rôle du médiateur à présent et tente d’amoindrir les divisions internes. Lors d’une réponse à des questions de la presse, il a déclaré que « l’agonie qui n’en finit pas » des attaques juridiques contre Zuma placerait l’ANC dans une position très difficile. Le rédacteur politique de Business Day a suggéré que Mothlante pourrait être le prochain président, dans l’hypothèse où Zuma serait en prison.

Dans tous les cas, le camp de Zuma va certainement tenter de prendre avantage de sa victoire décisive en demandant de jouer un rôle au gouvernement. Les partisans de Zuma pourraient même tenter de remplacer Mbeki avant les élections présidentielles prévues.

Les divisions dans l’ANC sont profondes, mais elles ne reflètent pas de différences fondamentales dans les perspectives. Depuis les années 1950, le SACP a été un soutien essentiel des politiques nationalistes et pro-capitalistes de l’ANC. Aujourd’hui cependant, ils admettent le besoin de présenter un visage « de gauche » pour désamorcer l’opposition et maintenir l’ANC au pouvoir.

Zuma a consciencieusement cultivé l’image d’un « homme du peuple », à l’opposé de l’ex-universitaire distant Mbeki. Un consultant en management a affirmé au Financial Times, « C’est le genre d’homme qui peut parler à un président avec la même aisance qu’il le fera une minute tard à un paysan zoulou. C’est un homme moderne, mais il n’a pas perdu le contact avec ses racines. »

Derrière ce personnage public, il n’y a aucune preuve qu’il s’efforcera d’apporter autre chose que des retouches aux actuelles politiques libérales. Il n’a fait aucune critique de la direction économique suivie par Mbeki quand il était président adjoint et ne va pas remettre en question la trajectoire que l’ANC a suivie depuis la fin de l’apartheid.

Pendant les quelques derniers mois, Zuma a tenu des réunions avec des sections de la classe dirigeante sud-africaine pour atténuer leurs craintes. Il s’est exprimé lors d’un banquet au Rand Club, pinacle de la haute société blanche, et a tenu des déjeuners avec des dirigeants du monde des affaires organisés par Citigroup, les assurant qu’il n’y aurait aucune marche arrière sur les questions importantes. Il a aussi voyagé en Grande-Bretagne et à Austin, au Texas, ou il a tenu encore plus de réunions avec des hommes d’affaires, leur promettant qu’il n’y aurait aucun changement dans la vie économique de l’Afrique du Sud s’il devenait président.

Ni le SACP ni le COATSU n’appellent à un changement fondamental dans l’orientation économique du gouvernement. Motlanthe a déclaré à la presse qu’il n’y aurait aucun changement dans les politiques économiques et aucune « contrepartie » au COATSU pour son soutien. « En tant que fédération, le COATSU n’a aucun droit de vote à la conférence nationale — ils ont un droit de parole. Ils ne peuvent donc en aucune manière déclarer « nous vous avons mis là alors c’est le moment des contreparties. » »

Le secrétaire général du COSATU, Zwelinzima Vavi l’a répété, disant, « On a beaucoup dit que Zuma a une dette à payer au COSATU. Il y a eu des politiques gauchistes ces dernières années. JZ [Jacob Zuma] n’est pas une organisation. C’est aux membres de l’ANC de décider des questions de politiques et la direction doit mettre en oeuvre cette politique. »

Cet exemple de double langage a été répété par le secrétaire général adjoint du SACP, Jeremy Cronin, qui a déclaré à la presse, « il y a un mouvement vers la gauche déjà en marche. » En fait, la politique économique de l’ANC a été décidée au début de l’année et suit la ligne actuelle de Mbeki et de son ministre des Finances Manuel. Dans la mesure où le SACP a une politique différente, c’est l’appel à un développement économique national dans le cadre du capitalisme. Ce n’est pas une politique socialiste. C’est ce qu’ils appellent leur « vision à moyen terme » dans un document politique.

Leur « politique industrielle » appelle à un débat national entre l’ANC et la « communauté des affaires » sur « la politique de développement ». Vavi a récemment annoncé au Financial Times que le gouvernement devrait « faire passer nos industries en premier. » Il demande que l’économie soit infléchie en direction des secteurs à forte main-d’œuvre pour promouvoir l’emploi. « Malheureusement, le secteur minier n’emploie pas beaucoup de main-d’œuvre », a-t-il dit. C’est plus que malheureux. Le gouvernement de l’ANC, avec le soutien du COSATU et du SACP, a détruit des dizaines de milliers d’emplois de mineurs récemment. Cela a joué un rôle certain dans la montée du chômage jusqu’à 40 pour cent dans certaines régions du pays.

D’après Vavi, le gouvernement devrait soutenir la croissance en permettant à l’inflation de monter jusqu’à 9 pour cent. Elle s’établit pour l’instant entre 3 et 6 pour cent. Une telle politique affecterait inévitablement la classe ouvrière en augmentant le prix de la nourriture et d’autres denrées essentielles. Imaginer que le gouvernement pourrait ne mettre au point qu’une petite inflation est une illusion, en particulier au moment où l’économie mondiale donne tous les signes de se diriger vers la stagflation — c’est-à-dire une augmentation des prix avec une économie en récession. On peut voir les conséquences d’une inflation galopante juste à côté, au Zimbabwe.

Le niveau actuel de croissance a été atteint en faisant de l’Afrique du Sud un site privilégié pour l’investissement et un centre du capital financier en Afrique. Un niveau supérieur de croissance ne pourrait être atteint qu’en attirant plus d’investissement, ce qui créerait des divisions sociales encore plus grandes. La croissance n’est pas le problème en soi. Le problème, c’est la propriété. Quand une petite minorité possède les grandes entreprises, les mines, les usines et les banques, la richesse s’accumule inévitablement entre leurs mains, tandis que la majorité de la population qui crée cette richesse par son travail est entraînée dans une pauvreté toujours plus grande.

Dans la mesure où la faction de Zuma a révélé des priorités économiques différentes de la faction de Mbeki, leurs implications sont réactionnaires et dommageables pour les intérêts de la majorité des gens ordinaires. Mais ces différences sont d’une nature contingente. Ce qui doit être reconnu plutôt, c’est que ce conflit a une signification politique et historique bien définie.

L’ANC a opéré pendant les 13 dernières années comme un gouvernement d’unité nationale. Des différences existaient derrière la façade monolithique, mais elles étaient contenues et adoucies. Le caractère très public et appuyé de la rupture entre Zuma et Mbeki indique que l’ANC ne peut plus se présenter, comme elle le pouvait quand Mandela est arrivé au pouvoir, comme le mouvement historiquement choisi pour guider la nation. Ses années de gouvernement l’ont exposé comme un parti des grandes entreprises qui n’a aucune prétention à représenter les intérêts de la grande majorité des travailleurs, que ce soit dans les villes ou dans les campagnes.

Une génération arrive à maturité politique qui a été élevée après la fin du régime de l’apartheid et dont l’expérience politique a été formée par un gouvernement de l’ANC faisant tout ce qui était en son pouvoir au bénéfice des riches et des grandes entreprises. Les failles qui apparaissent dans le régime dirigeant créent une occasion sans précédent pour une intervention de la classe ouvrière. Mais ils doivent s’y préparer politiquement en faisant une évaluation indépendante de la situation. Les travailleurs doivent évaluer la lutte politique qui se déroule à l’intérieur de l’ANC à la lumière de leurs propres intérêts de classe, qui sont à l’opposé de ceux de toutes les factions de l’élite dirigeante sud-africaine.

Article original paru en anglais, WSWS, le 22 décembre 2007.

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Articles Par : Chris Talbot

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