Al-Jazira sous le feu de la critique internationale

La chaîne télévisée arabe d’information en continu, qui a commencé à émettre le 1er novembre 1996, est de moins en moins appréciée par les Occidentaux, qui l’accusent de faire le jeu des talibans, et par les Etats musulmans, qui lui reprochent sa liberté de ton.

Pour la première fois dans un conflit qui implique les Etats-Unis, une chaîne de télévision diffuse auprès d’une audience internationale les points de vue américains en arabes et martèle, aussi, ceux du camp adverse. Al-Jazira, la chaîne de télévision par satellite lancée le 1er novembre 1996 par l’émir du Qatar, a, en un mois, ridiculisé ses concurrentes arabes traditionnelles (comme MBC) et pris de court de prestigieuses chaînes comme CNN. Cette chaîne visible sur TPS en France fut avant le 7 octobre, date du début des bombardements sur l’Afghanistan, considérée par les Occidentaux comme une fenêtre d’expression démocratique dans le monde arabe. Aujourd’hui, sa marge de manœuvre est serrée.

Les Américains ne la portent plus dans leur cœur. Les autorités ont joué sur la fibre patriotique pour tenter de convaincre les chaînes CNN, NBC, ABC, etc., de ne pas reprendre les images de Ben Laden diffusées en exclusivité par Al-Jazira au motif qu’elles pouvaient contenir des « messages codés » (Le Monde du 13 octobre). La concurrence aidant, le 17 octobre, CNN a tout de même posé des questions au chef d’Al-Qaida pour tenter, à son tour, d’obtenir un entretien en exclusivité. De leur côté, les Etats-Unis ont lancé une contre-offensive médiatique en direction d’Al-Jazira pour faire valoir leurs arguments : la conseillère à la sécurité nationale de la Maison Blanche, Condoleezza Rice, comme le secrétaire à la défense, Donald Rumsfeld, ont, par exemple, accordé des entretiens à la chaîne. Mais la tâche n’est pas aisée.

Avec ses décomptes macabres de civils qui s’ajoutent aux vidéos (très contestées) d’Oussama Ben Laden, Al-Jazira a de quoi mécontenter les Etats-Unis et leurs alliés. La télévision qatarie, qui est reprise par la plupart des médias occidentaux, constitue une épine dans le pied de la coalition. Les militaires américains ont beau répéter qu’ils ne visent que « les terroristes », ils peinent à convaincre les téléspectateurs d’Al-Jazira. Les tracts « fraternels » lâchés par les avions ­ la photo d’un soldat occidental serrant la main d’un Afghan coiffé d’un turban et le message « Le partenariat des nations est ici pour vous aider » ­ apparaissent même de plus en plus décalés, voire mensongers.

Les Américains ont décidé de contrer au jour le jour « ce média de propagande ». Les descriptions du correspondant d’Al-Jazira en zone talibane, Teyssir Allouni, sont systématiquement démenties. Le 21 octobre, les talibans ont par exemple affirmé sur la chaîne qatarie avoir retrouvé les débris d’un hélicoptère américain abattu dans la montagne de Baba Sahib, et tué « entre vingt et vingt-cinq commandos ». Faux, répondent immédiatement les Américains, qui veulent effacer des esprits les images télévisées d’un train d’atterrissage et de la pièce portant la mention Boeing-Philadelphia-Pennsylvania. Selon le chef d’état-major interarmes, Richard Myers, interviewé par la chaîne américaine ABC, « il est assez clairement établi que les talibans mentent et, dans ce cas, toutes les informations selon lesquelles ils ont abattu cet hélicoptère sont absolument fausses ».

En Europe, l’opposition entre partisans de la lutte antiterroriste à l’américaine et les employés d’Al-Jazira se durcit. L’intellectuel français Bernard Henri-Lévy qualifie désormais Al-Jazira de « chaîne de Ben Laden », dans Le Point du 12 octobre. Le 26 octobre, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), alerté par les Britanniques, qui avaient auparavant demandé aux médias nationaux de limiter les reprises d’Al-Jazira (Le Monde du 17 octobre), a convoqué le chef du bureau parisien, Michel Kik, et lui a fait part de son inquiétude à propos « d’éventuels dérapages dans sa couverture du conflit en Afghanistan ». Dix jours auparavant, Ahmed Kamal, un journaliste d’Al-Jazira basé depuis plus de six ans à Bruxelles, venu couvrir une réunion de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), a été arrêté à l’aéroport de Genève et a fait l’objet d’un « harcèlement de la pire espèce », selon la Fédération internationale des journalistes. Dans le Golfe, les affaires d’Al-Jazira ne sont pas ! plus calmes. Interdite de séjour en Arabie saoudite, la chaîne a fait l’objet d’une condamnation judiciaire par le Koweït, le 9 octobre, pour avoir « causé du tort aux Koweïtiens ». Elle est aussi malmenée à Gaza et à Jérusalem.

Mais Al-Jazira est commercialement florissante. Statutairement autosuffisant à partir de sa sixième année grâce à la publicité ­ avec des annonceurs comme General Motors, Nissan et Procter & Gamble ­ et aux cessions de droits, le groupe accélère, en dépit de ses difficultés politiques, son développement. Deux nouvelles chaînes, économique et documentaire, devraient voir le jour en 2002, alors que la chaîne Premium pourrait devenir payante en Europe et aux Etats-Unis. Enfin, le site Internet aljazeera.net, qui reçoit depuis le 11 septembre environ 250 000 visiteurs par jour, devrait bientôt disposer d’une version en anglais avec un budget (50 millions de dollars environ, 55,56 millions d’euros) à l’équilibre prévu en 2002.



Articles Par : Global Research

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