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Alerte sur le climat
Par Jérôme Duval
Mondialisation.ca, 26 février 2020
Politis 14 février 2020
Url de l'article:
https://www.mondialisation.ca/alerte-sur-le-climat/5642048

Alors que tous les spécialistes pointent l’accélération du réchauffement climatique et de l’effondrement de la biodiversité, l’inertie du système économique et politique est à son comble. À quand une véritable justice climatique ?

Avant même la fin de l’année écoulée, l’Organisation météorologique mondiale (OMM) prévenait : « L’année 2019 marque la fin d’une décennie de chaleur exceptionnelle, de recul des glaces et d’élévation record du niveau de la mer à l’échelle du globe, en raison des gaz à effet de serre produits par les activités humaines. » [1] Début janvier, le réseau NCEP (National Centers for Environmental Prediction) et l’institution NCAR (National Center for Atmospheric Research) confirmaient la tendance et déclaraient 2019 officiellement la deuxième année la plus chaude jamais enregistrée dans les annales derrière 2016, marquée par un des plus gros épisodes El Niño jamais observé. Les cinq dernières années, de 2015 à 2019, ont été les plus chaudes jamais enregistrées, le mercure montant entre 1,1 et 1,2 °C au-dessus de la température de l’ère préindustrielle.

Les 10 années les plus chaudes depuis 1948. Anomalies par rapport à la moyenne 1981-2010. D’après NCEP-NCAR. Graphique global-climat.

Mais, pour compléter le tableau, et ne pas se limiter à la surface, l’article publié en janvier 2020 dans Advances in Atmospheric Sciences montre que l’océan se réchauffe aussi en profondeur. Les températures entre 0 et 2000 mètres ont fait un bond en 2019 pour atteindre un niveau sans précédent depuis le début des mesures, en forte hausse par rapport à 2018, pourtant déjà une année record. Les dix dernières années sont les dix plus chaudes jamais enregistrées dans l’océan.

Les raisons de ce réchauffement global ? Un système capitaliste à bout de souffle qui s’obstine à appuyer sur l’accélérateur productiviste coûte que coûte en espérant un regain de croissance, et ce en dépit du doublement des émissions de gaz à effet de serre (GES) depuis 1980 entraînant une hausse des températures mondiales moyennes d’au moins 0,7 °C. Sur la dernière décennie, on observe 64 % d’augmentation du transport aérien, une déforestation en pleine croissance de plus de 50 % et la consommation de viande qui progresse de plus de 11 %.

Selon le dernier rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la production de viande à elle seule génère près de 15 % du total des émissions de gaz à effet de serre, plus encore que le secteur des transports. La déforestation causée par l’élevage contribue au changement climatique, libérant quelque 340 millions de tonnes de carbone dans l’atmosphère chaque année. Elle donne lieu à de nouveaux pâturages qui occupent 80 % des zones déboisées en Amazonie, ou encore à de vastes exploitations de monoculture industrielle destinées à l’exportation pour la consommation animale. Près de 40 % des céréales produites et récoltées dans le monde servent à nourrir le bétail, soit une quantité d’environ 800 millions de tonnes, suffisante pour nourrir trois milliards et demi d’êtres humains. Parmi celles-ci, le soja, dont la production mondiale – principalement au Brésil et en Argentine où il est génétiquement modifié à plus de 95 % et dépendant des pesticides – a plus que doublé au cours des vingt dernières années. En grande majorité destiné aux élevages industriels pour assouvir la surconsommation de viande, d’œufs et de produits laitiers, le soja est ensuite exporté vers l’Union européenne, deuxième importateur mondial derrière la Chine, avec près de 33 millions de tonnes importées chaque année [2]. Voilà, en partie, le cocktail explosif d’un système de production et consommation énergivore destructeur de l’environnement qui accélère le dérèglement climatique.

L’inertie politique met en péril notre écosystème

Face à l’immobilisme de l’action politique, quelles conséquences ? Les glaciers et les pôles fondent et cela engendre une sérieuse menace pour des centaines de millions de personnes vivant dans des zones côtières basses. L’Antarctique a perdu près de 3 000 milliards de tonnes de glace depuis le Sommet de la Terre de Rio en 1992 et le rythme s’accélère. Depuis cinq ans, les glaces y fondent à un rythme presque trois fois plus élevé qu’avant, à près de 219 milliards de tonnes par an [3].

Ce n’est guère mieux pour la deuxième plus grande île du monde après l’Australie, le Groenland. Les chercheurs du groupe IMBIE (The ice sheet mass balance inter-comparison exercise) ont estimé dans une étude parue en décembre que, depuis 1992, le pays aurait perdu près de 3 800 milliards de tonnes de glace alors qu’il en détient la deuxième plus grande masse sur Terre après l’Antarctique. Une perte qui s’accélère plus vite que prévu par le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) et qui « pourrait exposer 100 millions de personnes dans le monde à des inondations annuelles d’ici à la fin du siècle », estime Andrew Shepherd, principal auteur de l’étude [4].

Selon le rapport Arctic Report Card 2019 commandé par l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique (NOAA), l’Arctique subit des « changements spectaculaires » et « sans précédents », liés à un réchauffement et une fonte de la banquise continus, qui ont atteint des records en 2019. La fonte de la banquise due au réchauffement diminue drastiquement la capacité de réflexion des rayons solaires opérée par la couverture blanche réfléchissante de la glace. Or, celle-ci permet de contenir la hausse des températures autour du pôle Nord et régule le climat pour le reste du globe, une sorte de méga-climatiseur naturel de la planète pourrait-on dire. En fondant, la couverture blanche très réfléchissante de la glace laisse place à l’océan ou la végétation qui absorbent davantage les rayons du soleil. Cela entraîne une hausse des températures de l’air et de l’eau, ce qui, à son tour, fait fondre encore plus de glace et aggrave le réchauffement [5].

En août, une étude intitulée Below The Canopy du Fonds mondial pour la nature (WWF) et de la Société zoologique de Londres (ZSL) nous apprend que la population animale des forêts à travers le monde a baissé de près de 53 % depuis 1970. Un phénomène qui s’expliquerait en grande partie par la destruction d’espaces vitaux par l’homme, tels les 20 % de forêt tropicale amazonienne déjà défrichée. Selon certains chercheurs cités dans le rapport, nous serions proches d’une transformation irréversible de l’Amazonie dans son ensemble puisque le point de basculement se situerait entre 20 et 25 % de déboisement qui verrait les parties sud et est de la forêt tropicale s’assécher et se transformer en savane [6].

Dans un autre rapport, Planète vivante 2018, les mêmes organisations nous précisent qu’entre 1970 et 2014, les populations de vertébrés – poissons, oiseaux, mammifères, amphibiens et reptiles, soit 16 704 populations représentant 4 005 espèces suivies dans le monde – ont chuté de 60 % au niveau mondial, en d’autres termes, une baisse moyenne de plus de la moitié d’entre elles en moins de cinquante ans.

Nous sommes bel et bien face à une accélération sans précédent de la pression exercée par l’activité humaine sur les écosystèmes. La disparition du vivant hante les esprits des nouvelles générations en rébellion face à l’inertie des décideurs politiques, ceux-là même qui ont leur part de responsabilité dans l’écocide en cours. Mais n’épargnons pas pour autant le contexte systémique de production capitaliste, par essence destructeur de l’humain et sa biosphère, qui offre un environnement propice aux crimes écologiques pour toujours plus de croissance économique. Et quand ces délits sont dénoncés avec assiduité et véhémence, le système recourt à l’assassinat pour taire le scandale. Au moins 1 000 militant·es écologistes et journalistes ont été assassiné·es entre 2002 et 2013. À quand un tribunal populaire pour une justice climatique ?

Jérôme Duval

 

Source : Politis via CADTM

Source de la photo en vedette : https://pxhere.com/fr/photo/1366464

Notes :

[1« 2019 marque la fin d’une décennie de chaleur exceptionnelle et de conditions météorologiques à fort impact à l’échelle du globe », Organisation météorologique mondiale (OMM), 3 décembre 2019, https://public.wmo.int/fr/medias/communiqu%C3%A9s-de-presse/2019-marque-la-fin-d%E2%80%99une-d%C3%A9cennie-de-chaleur-exceptionnelle-et-de

[2« 87 % du soja consommé dans l’UE est destiné à l’alimentation animale, dont près de 50 % pour la volaille (poulets de chair et poules pondeuses), suivie par les porcs (24 %), les vaches laitières (16 %) et les bovins allaitants (7 %). Le reste (4 %) sert à nourrir le poisson d’élevage et à la production d’autres viandes. » Mordu de viande. L’Europe alimente la crise climatique par son addiction au soja, Greenpeace, juin 2019. https://www.greenpeace.fr/espace-presse/mordue-de-viande-leurope-alimente-la-crise-climatique-par-son-addiction-au-soja/

[3« L’Antarctique fond à un rythme accéléré et renforce la hausse du niveau des océans », AFP, 13 Juin 2018. https://www.afp.com/fr/infos/334/lantarctique-fond-un-rythme-accelere-et-renforce-la-hausse-du-niveau-des-oceans-doc-15w80r3

[4Audrey Garric, « Température record, banquise au plus bas : l’Arctique subit des changements spectaculaires », Le Monde, 2 janvier 2020. https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/01/02/temperature-record-banquise-au-plus-bas-l-arctique-subit-des-changements-spectaculaires_6024564_3244.html

[5Audrey Garric, op.cit.

[6T.E. Lovejoy, C. Nobre, 2018. Amazon Tipping Point. Science Advances 4, eaat2340. https://doi.org/10.1126/sciadv.aat2340

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