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Algérie – Le déni.
Par Djamel Labidi
Mondialisation.ca, 30 janvier 2020

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Parmi ceux qui se sont opposés à la tenue de l’élection présidentielle en Algérie, il y a  aujourd’hui  deux attitudes: il y a « les réalistes », ceux qui prennent en  compte cette donnée, comme un fait, comme une évolution de la situation,  non pas pour se soumettre à un supposé « fait accompli », mais pour continuer le combat démocratique tout en préservant l’État national. Et il y a ceux qui sont dans le déni, et pour lesquels c’est « un non évènement ». Qualifier un évènement aussi évident, aussi spectaculaire, et qui a fait l’objet de luttes aussi intenses, de « non évènement » est  une attitude qui laisse perplexe et qui  déjà définit  le déni.

En effet, un déni est un refus de la réalité. Ce déni s’est exprimé d’abord à travers la floraison d’explications « complotistes » . Ce fut d’abord  le candidat Tebboune qui fut présenté comme le candidat de l’armée, pour être ensuite décrit comme abandonné par celle-ci après avoir été abandonné par son directeur de campagne et  une sombre histoire de relations qu’il aurait eu avec un homme d’affaires . Puis ce fut  le candidat Mihoubi qui fut présenté comme celui de l’armée, puis de nouveau ce fut le candidat Tebboune, une fois élu, sans que l’on s’inquiète de toutes ces contradictions. Et puis il y a eu le fait probant,  incontournable de la reconnaissance par les autres candidats du résultat des élections. Qu’à cela ne tienne, les opposants à l’élection  ont fait preuve alors d’une imagination débordante, digne d’un  roman policier, pour nier ce fait et y trouver même la confirmation du complot contre la démocratie. Lorsqu’on n’est pas soumis au contrôle des faits, tout peut être imaginé. C’est l’avantage des théories complotistes. Cela a fini par déboucher  sur un véritable délire: ainsi beaucoup ont « vu » des dizaines de milliers de soldats aller voter plusieurs fois de bureau de vote en bureau de vote, ou courir sur des kilomètres aux obsèques du Général Gaid Salah .

Le déni s’est exprimé ensuite dans le refus de la légitimité de l’élection présidentielle.  On a eu droit, à ce propos, à des sophismes sur la distinction entre  « légalité du pouvoir »  et « légitimité du pouvoir », pour nous dire que si « un pouvoir de fait » pouvait être légal, il n’était cependant pas légitime,  la légitimité étant celle donnée par les urnes.

Mais  ce critère de légitimité par les urnes, est aussi vite exigé que refusé  au nouveau président, à travers l’accusation  de  fraude électorale. Un véritable tour de passe-passe. On voit donc comment l’argument de fraude est alors indispensable à toute cette construction idéologique et politique. Aucune preuve matérielle  n’est jamais présentée dans ce sens, mais peu importe. D’ailleurs,  avant même qu’elle se tienne , l’élection était rejetée. On connait l’adage: « si vous voulez régler un problème, vous trouvez une solution, si vous ne voulez pas régler un problème, vous trouvez un prétexte ». Comment affirmer que la légitimité vient des élections, tout  en  refusant,  dans le même temps, qu’elles se tiennent.

C’était là, une erreur stratégique. On ne refuse pas des élections, sous quelque  justification que ce  soit. Un peuple a toujours intérêt à des élections, au vote, à la démocratie.  Nous avons raté, hélas, et souhaitons-le momentanément,  l’occasion d’un grand moment démocratique, avec des candidatures qui auraient pu être bien plus larges, avec notamment celles de belles  figures attachantes et respectées qui ont émergé dans l’opinion publique et le  Hirak. 

Alger et « l’intérieur »

C’est dans le rapport avec  la réalité qu’il faut chercher  l’explication de ce déni . Pour beaucoup des opposants à l’élection présidentielle, la tenue de celle-ci  a été un choc. Ils étaient certains de pouvoir l’ empêcher, et que le peuple tout entier y était opposé.  Leur assurance à ce sujet était stupéfiante. Ils n’avaient même pas prévu de plan B. 

Un autre choc a été les manifestations populaires de soutien aux positions de l’armée et surtout l’énorme émotion et la vague populaire lors des funérailles de feu le Général Gaid Salah. Il y avait donc un autre peuple ?

Ils étaient dans leur Hirak, ils ne voulaient voir que le peuple qu’ils voulaient voir, ils étaient entre eux  et rien d’autre. Or la réalité du Hirak avait évolué. De consensuel, le mouvement s’était au fur et à mesure rétréci,  au fur et à mesure du développement de clivages et notamment l’apparition de mots d’ordre contre l’armée et sa direction,  malgré la position républicaine de celles-ci et leur accompagnement du Hirak. De grands pans de la société se sont retirés des manifestations,  soit par méfiance pour un telle approche de sortie de la crise soit parce qu’ils estimaient que l’essentiel des objectifs avaient été atteints.

Beaucoup n’ont vu de réalité que la rue, et pas le pays. Ils ont identifié le peuple à la rue, l’Algérie à Alger, Alger aux manifestations du  centre-ville, et le peuple d’Alger à celui  de Bab El Oued,  qui est devenu, au fur et à mesure du défilé des vendredi,  l’essentiel du flot des manifestants.

Il y a là, peut-être aussi,  le paramètre du rapport  d’Alger avec le reste du pays.  Il faudra parler un jour,  plus longuement,  de cette question importante. On  ne s’en rend pas assez  compte, mais ce rapport est conflictuel. C’est celui d’une capitale coloniale qui est devenue celle de l’Algérie indépendante. C’est celui d’un port qui est devenu une capitale, d’une ville excentrée par rapport au reste du pays qui devient « l’intérieur », vieux terme colonial qui est resté. Alger n’a pas ainsi la légitimité historique, l’autorité pourrait-on dire qui vient d’un processus historique qui fait d’une ville une capitale historique reconnue. Ainsi par exemple, c’est à Paris en France qu’on parle le meilleur français. En Algérie, c’est l’inverse, c’est à Alger qu’on parle un cocktail arabo-français , et c’est  « à l’intérieur », qu’on parle le meilleur arabe.

C’est à Alger, et dans les autres grandes villes portuaires, que se concentraient la minorité européenne. Et c’est tout naturellement qu’on y retrouve aujourd’hui concentrée la partie la plus  occidentalisée  de la population.

Un bon marqueur d’ailleurs de l’évolution du Hirak est la place en son sein de la langue arabe et de la culture du pays profond. Les débuts du Hirak avaient été marqués par un épanouissement culturel intense, comme dans tout grand mouvement historique. Les langues arabes et amazigh avaient repris leur place avec force. Des francophones invétérés s’étaient mis à faire l’effort de parler arabe. En Kabylie notamment, une fois l’identité amazigh reconnue et arborée avec force, et les apriori tombés, on s’est mis un peu partout à dire en arabe les mêmes mots d’ordre qu’ailleurs et même mieux qu’ailleurs.

Tout cela restera comme un acquis de l’unité nationale. Cependant,  on a pu remarquer ces dernières semaines, la réapparition de slogans, de pancartes, de banderoles en français ou en sabir algéro-français, en parallèle avec l’expression des positions rejetant le  résultat de l’élection ou accusant l’armée d’ingérence politique.

On retrouve finalement, sous cet angle encore, ce vieux clivage, qui nous empoisonne la vie depuis l’indépendance et même avant celle-ci , entre une société occidentalisée, à laquelle  correspondent des forces politiques occidentalistes, sous la forme francophone dans notre cas, et une société arabo-musulmane profonde. L’indépendance, la libération, le développement ne sont-ils pas au fond, en dernière analyse, la suppression de ce dualisme, de ce clivage entre deux sociétés  aussi bien sur le plan économique que culturel et social.

Le monde du travail et le Hirak 

Les premières semaines du Hirak avaient eu ceci de magnifique qu’il avait transcendé ces clivages socioculturels et créé une atmosphère d’unité nationale, de fraternité. D’où cet aspect de fête.

Le Hirak a besoin d’unité nationale. Il est plus une force morale qu’une force politique. Divisé, il n’est plus le Hirak. Il se réduit à de banales manifestations. C’est pourquoi, certaines  positions clivantes, notamment à l’égard de l’armée, lui ont porté tort en faisant craindre , à une partie de plus en plus grande de la population, l’aventure.

Un grand nombre de jeunes s’en sont éloignés et on remarquera la proportion de plus en plus grande de personnes relativement âgées dans les manifestations.

Le monde du travail notamment, les travailleurs,  ont regardé la situation avec prudence, et certains mots d’ordre avec méfiance. Les appels à la grève générale ont tous échoué, même dans le secteur de l’éducation où ils ont traditionnellement un écho. C’est un signe qui ne trompe pas. Les travailleurs, la classe ouvrière, ont toujours hiérarchisé les priorités, pendant la lutte anticoloniale comme aujourd’hui, donnant la priorité à la question nationale, et dans cette période de crise à la sauvegarde  de l’État national et de la paix civile.

Tout cela est bien la preuve que rien ne remplace  le suffrage universel, le vote, l’urne, pour connaître l’état de la société et de l’opinion, ses différentes tendances.

Il faut voir que chez nous la tradition des grandes manifestations populaires est nouvelle. Une manifestation peut donner l’impression de rassembler une multitude, le peuple tout entier. Une autre peut venir donnant la même impression. Les vieux pays démocratiques y sont accoutumés. Notre société est devenue complexe. Nous sommes plus de 40 millions aujourd’hui. 

Alors, plutôt que de rester dans le déni, ne serait-il pas mieux d’essayer de comprendre la signification sociale, culturelle, politique  de l’élection du candidat Abdelmadjid Tebboune. Pourquoi lui et pas les 4 autres ? Pourquoi dès le premier tour ? Pourquoi ceux qui l’ont élu l’ont-ils  préféré ? En passant son temps à dire non à tout, on risque de passer à côté de tout.

Faisons un peu de sociologie électorale, et que le fassent au moins ceux des universitaires qui s’intéressent au Hirak et dont la sociologie ou les sciences politiques sont censées être la spécialité. Ne considérons pas la  démocratie uniquement sous son angle politique mais comme un moyen aussi de connaitre la société et les tendances de l’opinion publique de façon objective.

De toute façon, Abdelmadjid Tebboune est désormais élu  président de la République algérienne. Bien élu, mal élu, mais élu. Ceci est bien plus légitime que toute désignation arbitraire d’une instance exécutive de transition démocratique, et de  personnalités supposées représentatives de la nation et du peuple, comme le voulaient ceux qui s’opposaient à la tenue de ces élections.

Abdelmadjid Tebboune sera peut- être un bon président,  il sera peut-être un mauvais président. Il faudra peut-être le soutenir, il faudra peut-être s’opposer à lui, mais le pas qui vient d’être fait est probablement un progrès essentiel aussi bien pour aujourd’hui que pour l’avenir. Il a permis pour aujourd’hui de commencer à sortir de la crise politique actuelle en lui donnant une issue constitutionnelle, et il établit du même coup, pour demain, cela comme règle: celle de résoudre en tout moment et en tout lieu , dans notre pays,  les conflits politiques sur la base de la légalité constitutionnelle. C’est la condition à l’unité nationale et à la paix civile. La présidence de la République n’est pas un homme, elle est avant tout une institution. Nous sommes fatigués des hommes providentiels. On sait les dégâts historiques  qu’ont fait,  un peu partout,  les « hommes providentiels ». Il ne s’agit pas d’avoir un président qui nous règle nos problèmes, mais d’avoir un cadre démocratique, pour régler les problèmes, des institutions où les luttes politiques peuvent  se développer de manière civilisée autour de la solution des problèmes du pays. 

Djamel Labidi

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