Amérique du Sud: Zizanie dans l’intégration régionale

A chaque avancée enregistrée dans le processus d’intégration latino-américaine, le gouvernement des Etats-Unis, accompagné par les élites du continent, répond par de nouvelles charges de profondeur qui visent à désarticuler et faire échouer ce processus. Lamentablement, ils trouvent des alliés là où ils devraient essuyer des refus.

Le 30e sommet du Mercosur, qui s’est réalisé la semaine dernière [les 20 et 21 juillet 2006] à Córdoba (Argentine), a représenté un double pas en avant. D’un côté, la présence du Venezuela dans le bloc tend à consolider les projets d’intégration qui tournent autour de l’énergie. Ainsi, on a commencé à avancer sur la concrétion du Gazoduc du Sud, qui unira le Venezuela et l’Argentine en passant par le Brésil, et en incluant le Paraguay, la Bolivie et l’Uruguay. Il s’agit d’un projet stratégique qui en soi peut être un moteur notoire de l’intégration régionale. On a avancé également sur la création de la Banque du Sud et du « Bon du Sud », qui peuvent être des éléments pour capter des capitaux en vue de la mise en oeuvre de certains travaux d’infrastructure. L’étroite collaboration entre l’Argentine, le Brésil et le Venezuela est à la base de ces progrès.

Parallèlement, la possibilité que se concrétise l’entrée de la Bolivie [dans le bloc] serait un autre pas significatif dans la même direction. Il est clair que l’intégration Sud-Sud rencontre d’innombrables obstacles, mais les pas en avant – même s’il peuvent sembler petits – sont véritablement significatifs, car ils vont dans le sens contraire des tendances hégémoniques, ils ouvrent des brèches et fissurent le modèle dominant. La réunion entre les ministres de l’Economie du Brésil et de l’Argentine, Guido Mantega et Felisa Miceli le 25 juillet à Buenos Aires, va dans le même sens. Même si la question n’a pas retenu beaucoup l’attention des médias, elle a une importance indéniable : les deux pays les plus importants de l’Amérique du Sud ont convenu de faire les premiers pas vers l’élimination du dollar dans les échanges commerciaux bilatéraux. Plus fort encore : le ministre brésilien a considéré qu’il s’agit du premier pas vers la « création d’une monnaie unique » (Página 12, 25 juillet 2006).

La décision vise à réduire les coûts d’intermédiation pris par les banques pour les opérations de change, elle dote le Mercosur d’une plus grande personnalité, et elle est le début des premiers pas vers la création d’une monnaie de la région. La transcendance de ces décisions liées entre elles n’échappe à personne : elles supposent un défi majeur à l’hégémonie du dollar décadent.

Les élites du continent ont pris note immédiatement de l’affaire. Le Wall Street Journal du 28 juillet, l’a dit clairement, avec un sévère éditorial contre le président Néstor Kirchner : « Kirchner et son gouvernement, dont font partie quelques terroristes des années 70, ont consolidé le pouvoir et encouragé la haine sociale, dans le meilleur style Castro au cours des trois dernières années  » (La Nación, 28 juillet 2006). Il va même encore plus loin, en assurant que la politique des droits humains du président argentin ne cherche pas à réparer les horreurs de la guerre sale, mais à « raviver le conflit et la violence ».

Des accusations aussi énormes, proférées par un journal « sérieux », semblent faire partie d’une contre-attaque. Surtout parce que par là on essaye de séparer le gouvernement argentin de ceux du Brésil et du Chili. Le premier ferait partie de « l’axe du mal » régional, tandis que les seconds seraient sérieux et de confiance. Il convient de rappeler que les élites du Rio de la Plata critiquent durement depuis le début l’entrée du Venezuela dans le Mercosur, avec des arguments similaires mais à l’égard du président Hugo Chávez. C’est la première fois en outre que depuis un média lié aux élites états-uniennes est émis un message plaçant l’Argentine sur le même plan que les ennemis jurés de Washington.

Mais du Nord ne sont pas arrivées que des injures. Le mercredi 26, le lendemain de la réunion entre les ministres de l’Economie argentin et brésilien, et quatre jours après le Sommet du Mercosur, le gouvernement des Etats-Unis a proposé formellement au gouvernement uruguayen la signature d’un Accord de promotion commerciale, semblable à celui qu’il a signé avec le Pérou. Dans les faits, et au-delà des noms, il s’agit d’un traité de libre-échange (Búsqueda, 27 juillet 2006). Le problème pour avancer dans la négociation bilatérale, c’est qu’en Uruguay le Frente Amplio [la coalition de centre gauche au pouvoir] et la moitié du gouvernement de Tabaré Vázquez s’opposent à la signature d’un traité de libre-échange avec les Etats-Unis.

Depuis un an, en Uruguay gronde une bataille, sourde et ouverte, autour de la signature d’un traité de libre-échange avec les Etats-Unis. Les entrepreneurs, les éleveurs de bétail et les partis traditionnels sont pour. La gauche, les syndicats et les mouvements sociaux s’y opposent. La fracture arrive même au cœur du gouvernement, où le ministre de l’Economie, Danilo Astori, et le ministre des Affaires étrangères, Reinaldo Gargano, sont à la tête de chacun des camps en présence. Comme sur tant d’autres sujets, la décision finale sera prise directement par le président Vázquez.

Au-delà de ce qui se passera dans le cas uruguayen, il faut relever la manière d’opérer de l’Empire. A chaque fois que des pas sont faits pour approfondir l’intégration régionale, il parvient à semer la zizanie pour l’enliser. Toutefois, il s’agit ici d’un moment grave, d’un moment d’inflexion. La Colombie, le Pérou, le Chili ont déjà des traités de libre-échange avec les Etats-Unis. Le Paraguay et l’Uruguay sont tentés de le signer, tandis que la situation de l’Equateur est toujours paralysée, dans l’attente du nouveau gouvernement qui sortira des prochaines élections.

Si l’Uruguay et le Paraguay signaient un vaste accord avec les Etats-Unis, ils assèneraient un coup très dur à l’intégration régionale. Pour l’Argentine et le Brésil, il s’agirait d’un coup beaucoup plus grand que la taille des voisins qui le signent, car ces pays se transformeraient en plateformes qui porteraient atteinte à la protection dont ont besoin les industries brésiliennes et argentines. Nous sommes en plein point d’inflexion car les pas faits vers l’intégration régionale sont encore hésitants, et par conséquent fragiles ; et si Washington atteint ses objectifs, nous serons devant la concrétion de la Zone de libre-échange des Amériques, sous d’autres noms mais avec des objectifs identiques.

 ALAI, Agencia Latinoamericana de Información (http://www.alainet.org/index.phtml.es), 28 juillet 2006.

Traduction : Isabelle Dos Reis, pour le RISAL (www.risal.collectifs.net).



Articles Par : Raúl Zibechi

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