Amazonie : la compagnie chevron texaco dans le box des accusés (2003)

Photographies Lou Demetteis

Le juge du procès de ChevronTexaco, Alberto Guerra Bastidas – président de la Cour suprême de justice à Lago Agrio – debout devant une peinture murale représentant la « justice amazonienne », alors qu’il s’adresse à une salle d’audience bondée, le premier jour du procès.

Lago Agrio, Équateur – Entassés sous la marquise du magasin d’appareils ménagers La Ganga, près d’une centaine d’hommes, de femmes et d’enfants autochtones et leurs voisins campesinos (fermiers-paysans) tentaient de garder leurs corps au chaud et leurs bonnets au sec. L’une des pluies les plus intenses de la saison avait commencé la nuit précédente et ne semblait pas vouloir cesser dans l’immédiat.

« La forêt pleure, elle pleure toutes ces années d’injustice », explique Luis Yanza, un chef paysan du Front de défense de l’Amazonie, l’organisation régionale de base qui chapeaute les communautés indigènes et d’agriculteurs. « Mais il pourrait s’agir de larmes de joie signifiant que notre jour est enfin venu » ajoute Emergildo Criollo, chef indigène des Cofanes.

Peu après 8 heures, la foule avait atteint 200 personnes, et elle avait commencé à marcher à travers la ville vers le Palais de justice, en chantant « Justice et vérité ! » Ils arrivèrent pour y trouver la police anti-émeute et quelques soldats armés formant une barricade à l’entrée. Un camion semi-remorque à plateau apparut, équipé de haut-parleurs, et des bannières sur lesquelles on pouvait lire « Justice » et « Libérez l’Amazone de ChevronToxique » enveloppaient les balcons des immeubles de l’autre côté de la rue. Des femmes Huaorani en habits traditionnels, aux visages peints en rouge avec de l’achiote, entamèrent le chant « Hermanos unámonos », un chant traditionnel entonné lorsque la communauté doit s’unir pour défaire l’ennemi. Ils poursuivirent ce chant atonal et hypnotique toute la journée.

C’était le 21 octobre 2003, un mardi. Un nouveau chapitre plein d’espoir de l’un des pires désastres écologiques et sociaux de l’hémisphère Ouest était sur le point de se dérouler. ChevronTexaco, la deuxième compagnie d’énergie du monde, devait se présenter devant la cour pour faire face à des accusations portées contre la compagnie par 30’000 indigènes et paysans équatoriens – des gens forcés de vivre avec l’héritage toxique laissé par les activités du géant de l’énergie dans la forêt tropicale de l’Oriente, le nom donné à l’Amazonie équatorienne. Dans un premier temps défendue à New York il y a dix ans, la cause fut rejetée parce que, parmi d’autres raisons, la compagnie (‘Texaco’ jusqu’à sa fusion avec Chevron en 2001) a récusé la juridiction américaine. Ce fut l’un des premiers procès environnementaux jamais entrepris aux États-Unis par des plaignants étrangers accusant une compagnie américaine d’avoir violé le droit international en causant une pollution à l’étranger.

La signification du procès va bien au-delà des murs de la minuscule Cour de justice de cette ville provinciale. Plusieurs considèrent l’événement comme le procès de la mondialisation. Alors que les promesses de bénéfices de la « marée montante » du libre-échange sans entraves et du capitalisme mondial ne se sont pas réalisées, des millions de personnes dans les pays du Sud pensent que les entreprises multinationales ont moissonnés des milliards de dollars de profits en laissant des écosystèmes ravagés derrière eux, des crises de santé explosives, et une décadence socio-économique – et cela en se protégeant de toute responsabilité derrière des filiales-écrans. « Si la globalisation produit les conditions pour la venue des compagnies multinationales, elle devrait à coup sûr produire les conditions pour les mettre devant leurs responsabilités », affirme Yanza.

C’est peut-être le cas. Lorsque les Cours de New York rejetèrent l’accusation contre Union Carbide menée au nom des victimes indiennes d’une fuite de gaz mortelle à Bhopal, la question fut entièrement abandonnée aux cours indiennes. Mais le procès contre ChevronTexaco – produit au nom de la Loi de réclamation de 1787 sur les préjudices commis à l’étranger (1787 Alien Tort Claims Act) – a préparé la voie à d’autres procès actuellement plaidés devant des Cours américaines, en rendant une décision remarquable l’année dernière : la Deuxième Cour d’appel de New York a ordonné à ChevronTexaco de se soumettre aux lois équatoriennes, un pays d’Amérique latine où elle n’a plus d’intérêts. La Cour s’engage à faire appliquer tout jugement pour préjudices rendu contre le géant pétrolier. Les experts en réhabilitation environnementale ont évalué les préjudices à 6 milliards de dollars US.

« Selon ce que nous savons » affirme John Bonifaz, un membre de l’équipe légale des plaignants, « c’est là le premier cas de cette espèce de l’histoire mondiale : une compagnie américaine est forcée par une Cour américaine à comparaître devant la Cour d’un autre pays, et à respecter le jugement que produira cette Cour de justice. »

Des anciens du peuple équatorien Secoya rejoignent des centaines de manifestants marchant en direction du palais de justice de Lago Agrio.

Gains et pertes

Il y a vingt ans, les forêts tropicales dans la région amazonienne au nord de l’Équateur étaient vierges. Elles abritaient l’une des plus grandes diversités de plantes et de vie animale du monde. Dans ces régions, où le fleuve Amazone prend ses multiples sources, une population indigène en pleine santé tirait l’eau potable et pêchait dans les rivières Aguarico et Napo. Les écosystèmes forestiers et fluviaux ont été à la base de la subsistance de ces communautés traditionnelles, à la fois d’un point de vue environnemental et spirituel, depuis des milliers d’années. Depuis l’arrivée de Texaco au début des années soixante-dix cependant, les Peuples Autochtones – Cofan, Secoya, Siones, Huaorani, Quichua – et l’environnement dont ils dépendent ont été amenés au bord de l’effondrement.

Selon les mots d’Inocencion Macanilla, un dirigeant Quichua : « Avant l’arrivée de Texaco, nous étions les gardiens de toutes les richesses de l’Amazonie. Aujourd’hui nous sommes les gardiens de la contamination. Nous sommes les gardiens de la pauvreté et de la maladie. Tous les Peuples Autochtones de l’Amazonie font face à la mort. »

Lorsque des réserves de pétrole ont été trouvées dans l’Oriente à la fin des années soixante, Texaco fut la première compagnie pétrolière internationale à être invitée pour installer dans le pays sa technologie de forage et l’oléoduc de plus de 800 kilomètres nécessaire à l’acheminement à travers les Andes du pétrole vers la côte pour son exportation. Au nom de ses partenaires (Gulf Oil et la compagnie nationale de pétrole Petroecuador, connu au départ sous le nom de CEPE), Texaco a planifié, géré et contrôlé toutes les opérations du consortium de 1971 à 1992 dans une région d’un million d’hectares de forêts tropicales jusque là intouchées. Lorsque le contrat de Texaco expira en juin 1992, les avoirs et les structures de Texaco furent remises à Petroecuador. Les centaines de fosses où se trouvaient des déchets toxiques, éparpillées près des communautés, des rivières, des ruisseaux, furent simplement abandonnées.

À l’origine de ce désastre, on trouve la décision de Texaco de réduire ses coûts, une décision qui mena à la plupart des dévastations environnementales et aux crises de santé dans la région. Durant l’extraction, les opérations de forage amènent régulièrement à la surface des déchets toxiques mélangés à de l’eau. L’accusation affirme que Texaco, plutôt que d’inclure dans son protocole d’activités la réinjection en profondeur de ces eaux souillées dans les sous-sols d’où elles étaient issues – une pratique régulière dans l’industrie à l’époque -, a choisi de déverser ce mélange dangereux qui incluait du benzène, du toluène, de l’arsenic, du plomb, du mercure, du cadmium, directement dans les cours d’eau et leurs affluents. (ChevronTexaco fut incapable de citer un autre exemple d’une telle pratique dans ses autres installations de par le monde.) Les parties civiles affirment que ces pratiques illégales ont permis à la compagnie d’épargner de l’argent, celle-ci se souciant peu d’inonder de ces substances dangereuses les communautés locales, qui se sont retrouvées au coeur d’un environnement détruit et contaminé – un triste héritage qui saute aux yeux dans les systèmes fluviaux pollués, dont les autochtones et les communautés de fermiers font usage pour boire, se baigner, pêcher, se laver, et pour nager. Au plus fort de ses activités en Équateur, ChevronTexaco déversait quotidiennement 16.3 millions de litres d’eaux usées toxiques directement dans l’environnement. Au total on parle de 464’766’540 barils, soit approximativement 74 milliards de litres durant les 21 années d’activités.

La rentabilité de cette démarche ? Selon l’accusation, durant sa présence de deux décennies en Équateur, Texaco a extrait plus de 1.5 milliards de barils de pétrole en Équateur. En déversant les produits annexes plutôt que de les réinjecter, la compagnie a épargné quelque 3 dollars US par baril, soit près de 4.5 milliards…

L’accusation énumère également quelques autres reproches adressés à l’entreprise :

  Des déversements pétroliers qui n’ont jamais été nettoyés. Le ministère équatorien de l’énergie et des mines rapporte qu’en 1991, l’oléoduc construit par Texaco, connu sur le nom de SOTE (Sistema Oleoducto Transequatoriano) a déversé au moins 16.8 millions de barils depuis 20 ans. Il ne s’agit là que de déversements qui ont fait l’objet d’une déclaration officielle – c’est-à-dire reconnus par une instance gouvernementale à la fois peu désireuse et peu capable de surveiller et de contrôler les abus de l’industrie. Les déversements représentent deux fois les pertes lors de l’accident pétrolier de l’Exxon Valdez.

  Abandon d’au moins 627 fosses contenant des résidus pétroliers. Ces derniers continuent à s’infiltrer dans les eaux souterraines et se retrouvent sur les berges des cours d’eau à l’occasion de pluies intenses. Ils demeurent un risque létal pour une faune peu méfiante et pour les enfants curieux.

  Dévastation des forêts tropicales. Plus d’un million d’hectares furent déboisés lorsque Texaco transperça une jungle jusqu’alors impénétrable de plus de 480 kilomètres de routes. Les infrastructures liées au pétrole créèrent de nouvelles artères dans la forêt, utilisées dès lors par les autres industries extractives, par des colons, des missionnaires sans oublier les militaires – autant de développements qui apportèrent de nouvelles maladies, des intérêts étrangers et une vision mondialisante dans ces endroits naguère préservés. Texaco a également répandu sur les routes ses excès de brut afin de maintenir la poussière au sol, créant une source de pollution pour les affluents et tous ceux qui marchent pieds nus, ce que font beaucoup d’habitants de la forêt.

Le coût humain du projet est difficilement quantifiable, mais des études menées auprès de la population indigène de la région indiquent des taux de cancer et de fausses-couches (voir « Tchernobyl de l’Ouest », plus bas) anormalement élevés. D’une manière plus générale, la perturbation massive des systèmes naturels et des sociétés humaines de la région a contribué à un déclin troublant des populations locales. La population Cofan, par exemple, s’élevait à 15’000 personnes lorsque les premiers puits de pétrole furent forés sur leurs territoires ; elle se compte désormais en centaines. Les Secoya et les Siones citent également les compagnies de pétrole comme une raison de leur déclin, en partie parce que les eaux dont ils dépendaient autrefois pour s’abreuver, pour pêcher, pour faire la cuisine et se laver sont maintenant dangereusement polluées et que leurs forêts ont subi des atteintes irréversibles.

Mises bout à bout, les pratiques de Texaco étaient si maladroites que la compagnie nationale brésilienne de pétrole, Pétrobras, envoya une équipe d’ingénieurs pour les étudier – un modèle de comment ne pas extraire du pétrole dans une forêt tropicale. Mais comme Texaco était la pionnière du boom pétrolier en Équateur, elle établit la norme pour de futures extractions dans l’Oriente. Comme le nota un reporter qui avait couvert les opérations de la compagnie : « Texaco est entrée en Amazonie équatorienne avec la subtilité d’une armée d’invasion. »

L’ouverture d’un procès médiatisé à l’extrême

La scène de l’ouverture du procès à Lago Agrio ressemblait au tournage d’un film, avec des douzaines de caméras, des anciens et des enfants autochtones vêtus de tous leurs atours tribaux, les juges en complets-cravates, et des centaines d’observateurs extérieurs qui avaient attendu des heures afin d’assister à cet épisode de l’histoire en marche. Les événements des six jours à venir promettaient de faire les grands titres des journaux dans des villes aussi éloignées que New York, New Delhi, et Lagos.

À 9 heures du matin, les plaignants et les membres de leur équipe juridique – deux avocats équatoriens et leurs collègues qui avaient porté l’affaire devant les tribunaux de New York – passèrent le barrage de la police anti-émeute et entrèrent dans le palais de justice. L’édifice loué pour l’occasion avait une allure quasi moderne, avec ses fenêtres réfléchissantes bleues en acier et sa façade en faux-marbre. ( À l’intérieur cet effet baissait d’un cran, en raison des murs moisis, d’une cage d’escalier défraîchie, de tuiles qui se détachaient des corniches). Pour éviter la foule massée autour de la seule entrée du palais de justice, les avocats de ChevronTexaco et les gardes du corps qu’ils avaient engagés étaient entrés dans l’édifice une heure avant.

La salle d’audience permit à 40 personnes de s’asseoir dans un décor d’un blanc austère, à l’exception d’une peinture murale ornant le mur derrière le siège du juge, représentant une femme tenant la balance de la justice sur fond de forêt luxuriante. La pièce était remplie d’autochtones et de paysans, dont plusieurs avaient attendu ce moment depuis 30 ans. Les questions et les spéculations allaient bon train : « Lesquels sont les avocats de Texaco ? », (« Ils ont une tête d’avocats travaillant pour une compagnie de pétrole. »), « Le PDG va-t-il venir ? », « Les juges vont-ils accepter la cause et laisser le procès commencer ? » À l’exception de trois avocats de ChevronTexaco, aucun partisan ou témoin de la compagnie n’était présent.

Pour le juge Alberto Guerra Bastidas, président de la Cour suprême de justice de Lago Agrio, le pétrole n’était pas un sujet nouveau. Il avait servi comme conseiller juridique du Collège équatorien des mines, du pétrole et de la géologie, et conseillé ensuite l’Agence nationale des hydrocarbures. En 1995, sa première nomination juridique en fit le juge civil dans la province de Pichincha, où se trouve la capitale Quito. Seul, il était chargé de présider le procès et de rendre un verdict : Guerra déclara à propos de sa nouvelle responsabilité : « Je travaille maintenant 15 heures par jour, car je veux que notre justice sorte renforcée de ce procès. »

À 9h10, le juge Guerra convoqua l’audition et demanda à ChevronTexaco de présenter sa réponse à la plainte. Adolfo Callejas, le principal avocat de la compagnie, ouvrit un document de 200 pages et commença à lire. Il en lut chaque mot jusque tard dans l’après-midi. Mais la première secousse se produisit bien avant. Depuis son fauteuil le juge montra lui-même son malaise de manière notoire lorsque Callejas affirma : « Il n’existe pas une seule raison pour que cette plaidoirie se poursuive, et vous, Monsieur le juge, vous n’avez ni la compétence, ni la juridiction pour vous en saisir. »

Après avoir affirmé pendant 9 ans devant une Cour new-yorkaise que l’affaire ne devait pas être jugée aux États-Unis mais en Équateur, où les préjudices avaient été réalisés, ChevronTexaco venait de changer d’idée, et jugeait qu’après tout, la Cour de justice équatorienne était le mauvais endroit pour un procès. La compagnie affirma également que les plaignants poursuivaient la mauvaise compagnie – qu’ils devaient poursuivre la filiale de ChevronTexaco Texpet (disparue au moment du procès), qui avait mené les opérations dans la parcelle pétrolière. Plus tard, la compagnie affirma :

  que Texpet avait respecté les lois en vigueur et les normes de l’industrie ;

  que la loi sur la gestion environnementale (voir encadré) n’était pas rétroactive et qu’ainsi elle ne pouvait être appliquée à leurs opérations, bien que les rejets continuent à contaminer les cours d’eau et les sols ;

  que s’il y avait des préjudices, la compagnie avait déjà procédé à un nettoyage ;

  et que même si le nettoyage était inadéquat, le gouvernement équatorien avait libéré la compagnie de toutes les responsabilités associées à ses opérations par un accord signé en 1995.

Pendant ce temps en dehors du tribunal, le déluge avait laissé place aux premiers rayons de soleil et Lago Agrio était revenu à son caractère habituel – une ville prospère, grouillante de monde malgré la chaleur étouffante de la jungle. Vers la fin de la matinée, la foule s’était encore augmentée de quelques centaines de personnes représentant des milliers de familles vivant à proximité des zones contaminées. Certains avaient voyagé des jours à pied et en canoë ; d’autres avaient passé de longues heures dans des bus en provenance de villes comme San Carlos, Shushufindi, et Coca. Les canoës qui transportaient des douzaines de Cofanes, des Secoyas et des chefs Siones furent enfin capables de traverser la rivière Aguarico et un bus haut en couleur les transporta pour la dernière heure de voyage sur cette route pétrolière tortueuse qui mène à la ville.

À la mi-journée, la ville bourdonnait des nouvelles du procès. La radio Sucumbios, la station régionale qui émet dans le but de promouvoir les communautés de la forêt tropicale le long de l’Aquarico, retransmit toute la journée en direct. La station pouvait être entendue de pratiquement tous les commerces et dans chaque taxi qui passait. À midi, la Cour fit une pose pour manger ; les plaignants et leurs avocats descendirent dans la rue sous les applaudissements tumultueux et aux chants « Justice ! Justice ! » Les avocats de la compagnie commandèrent leur repas depuis l’intérieur du bâtiment.

Une ancienne fosse de Texaco en feu à Shushufindi Sur en Équateur.

Des témoins pour l’accusation

L’audition reprit après 14 heures. Callejas poursuivit sa lecture de la déclaration préparée par la compagnie. Lorsqu’il termina, le juge Guerra se tourna vers Alberto Wray, un avocat équatorien très respecté et le conseiller principal des plaignants, et lui offrit la possibilité de répondre. Wray, un ancien de la Cour Suprême, fit une déclaration brève mais qui fit un puissant effet : « Si la valeur de l’argumentation des défenseurs se mesurait au nombre de pages qu’ils présentent, il ne ferait aucun doute que leur défense serait solide. Mais ce n’est pas le cas. »

Le tribunal n’avait pas d’appareil sténo, le secrétaire de la Cour fit donc le transcription des auditions en utilisant ses deux index pour taper les déclarations sur un clavier d’ordinateur. Cette procédure obligea chacun à parler lentement, renforçant l’emphase sur les mots et soulignant l’importance de chacun. D’une façon délibérément dramatique, Wray conclut : « Texaco, qu’importe sous quel nom, sous quel déguisement légal, a causé des dommages environnementaux en Amazonie équatorienne, ce que nous arriverons à prouver durant le temps qui nous sera alloué. La compagnie a utilisé des méthodes et des technologies pour conduire ses opérations qui ont laissé derrière elles un environnement toxique et qui sont à l’origine de préjudices très importants à la santé humaine, à la flore, à la faune, à l’environnement et à l’équilibre de la nature. Ces préjudices existent pour des raisons exclusivement économiques : la compagnie savait parfaitement que d’autres méthodes d’extraction et de gestion des déchets existaient, des méthodes moins dommageables pour l’environnement et la santé publique. »

Le juge écarta ensuite l’offre de rejeter la procédure suggérée par la défense. Puis suivirent deux jours passés à se transmettre de documents et à remplir des obligations bureaucratiques, avant que ne débutent les témoignages des plaignants, le vendredi. Dans les cours équatoriennes, les témoins ne sont pas toujours questionnés publiquement, mais parfois par le juge dans des chambres prévues à cet effet. Mais vu l’essaim d’appareils photo, la présence massive de la presse, et le nombre de personnes touchées qui voulait entendre les témoignages, le juge Guerra déplaça la barre des témoins dans une salle plus grande.

Le premier témoin, Galo Yépez, assis devant le bureau du secrétaire, prêta sermon. Yépez était appelé pour rendre compte son étude exhaustive, présentée le jour même, des décharges et des puits créés par Texaco avant 1990 et soumise comme évidence à la Cour. L’étude utilisait la technologie GPS (système mondial de positionnement) et des données fournies par l’Agence nationale des hydrocarbures pour documenter chacun des puits et chacune des décharges créés par Texaco. L’étude était également illustrée de photographies d’une évidence aveuglante, et incluait des témoignages personnels et des interviews de plus des 1’100 familles vivant à proximité des puits de pétrole.

Le suivant était Roberto Bejarano, coauteur d’une nouvelle étude de 1’200 pages préparée par Petroecuador et le Front de défense de l’Amazonie. Parlant avec une lenteur exaspérante pour faciliter la vie du rapporteur de la cour qui picotait des doigts, Bejarano expliqua comment les enquêteurs avaient visité les champs pétroliers de Dureno, Lago Agrio, Atacapi, Shushufindi, Yuca, Auca, et Cononaco.

Creusant à trois mètres dans chacune des 207 fosses que Texaco prétendait avoir nettoyées, l’équipe trouva chacune d’elle encore contaminée par des concentrations significatives de pétrole. Ce que les habitants disaient depuis des années était donc confirmé : malgré les déclarations de la compagnie, rien de ce qui aurait pu ressembler à un nettoyage adéquat n’avait été réalisé (voir l’encadré). À la conclusion de son témoignage, Barajano quitta la barre des témoins et signa la transcription de sa déclaration. La Cour ajourna pour le week-end.

Un arsenal inespéré

L’attente était forte lundi matin car une des étoiles du procès devait apparaître à la barre des témoins. Rene Vargos Pazos, un ancien dirigeant de la compagnie nationale de pétrole et ancien ministre de l’énergie et des mines durant la présence de Texaco dans le pays, était censé témoigner au sujet de la relation entre Texaco Inc. et les partenaires du consortium.

La loi derrière le procès

Pour que la Deuxième Cour de New York transfère la cause en Équateur, la loi américaine exigeait que le juge soit convaincu qu’un forum juridique adéquat existait et que les plaignants seraient entendus. Ces derniers posèrent – et le juge accepta – quatre conditions qu’ils estimaient nécessaires pour garantir un tel forum. Premièrement, ChevronTexaco devait se soumettre à la juridiction équatorienne. Deuxièmement, la compagnie devait se plier à tout jugement rendu ; ladite décision serait appliquée et confirmée par les tribunaux américains. Troisièmement, les documents internes de Texaco, obtenus par les plaignants durant la phase exploratoire de la cause, devaient être libérés et rendus disponibles en Équateur. Et finalement, l’équipe légale eut une année pour se préparer.

L’action accusait la compagnie ChevronTexaco de s’être engagée dans des actes « de négligence destructeurs, délibérés et inadmissibles » en Amazonie équatorienne. En outre, elle avait refusé de se conformer aux normes acceptées dans l’industrie du pétrole en ce qui concerne le nettoyage et l’élimination de déchets toxiques provenant des forages. Les plaignants affirmèrent que ces gestes insensés avaient mené à une destruction irréversible et systématique de leurs terres, qu’ils avaient provoqué une épidémie, tout en permettant à la compagnie d’épargner des milliards de dollars, et que le préjudice n’avait jamais été réparé de manière appropriée.

L’action collective n’existe pas comme telle en Équateur. Le procès utilise une catégorie similaire connue sous le nom « d’action populaire ». Sachant que l’affaire pourrait être renvoyée en Équateur, les communautés concernées et les militants pour l’environnement et les droits de l’homme se mobilisèrent pour faire voter en 1999 la Loi pour la gestion environnementale. Comme la loi américaine appelée Superfund, la loi équatorienne est rétroactive et permet de tenir les institutions responsables des préjudices qu’ils ont causés à l’environnement sans préciser une période de prescription. La cause contre ChevronTexaco est le premier test de la loi.

La loi permet uniquement une décision concernant les réparations environnementales et qui en est responsable ; elle ne permet pas des réparations individuelles. Selon une autre loi équatorienne (rédigée et passée avec le soutien de l’Agence américaine pour le développement international), une partie qui demande réparation doit déposer 1 pour cent de la somme demandée. Dans le cas présent, il s’agissait de millions de dollars, un montant bien supérieur aux capacités des plaignants.

Mais tôt ce matin là, durant les heures calmes avant que ne débute le témoignage, une information précieuse, d’une autre espèce, fut livrée à la cour : 75’000 pages des documents internes de Texaco dont les plaignants s’étaient assuré l’accès en 1993 durant la phase new-yorkaise de l’affaire. Ces pages étaient des indices flagrants détaillant chaque aspect des opérations de Texaco durant ses deux décennies passées en Équateur : qui donnait les ordres, qui devrait être tenu responsable. Cristobal Bonifaz (le père de John) a appelé la cause des plaignants un effort pour « ouvrir une brèche dans le mur derrière lequel se protègent les grandes entreprises » – faisant dérailler la tentative des entreprises de fuir leurs responsabilités derrière des filiales-écrans sans avoirs et dotées d’une comptabilité inexistante.

Par exemple, Texaco Inc. a créé Texpet, avec une maison de direction à Coral Gables, en Floride, pour procéder aux opérations de forage à Lago Agrio. Texpet était une filiale dont Texaco Financial Services Company était entièrement propriétaire, elle-même une propriété de Texaco Overseas Developement Company, qui elle est propriété de Texaco Inc.. À Lago Agrio, ChevronTexaco avança l’argument que Texaco Inc. existait toujours et qu’ainsi les plaignants poursuivaient la mauvaise compagnie. Selon ChevronTexaco, ces derniers devraient poursuivre Texaco Inc. puisque cette dernière a survécu à la fusion entre Texaco et Chevron (en tant que filiale). Pourtant, à New York, la défense avait signé leur dernière conclusion « ChevronTexaco » et avancé que la cause devait être renvoyée en Californie – sous prétexte que la maison-mère de ChevronTexaco s’y trouvait et que Texaco Inc. n’existait plus.

Les documents incluent des transcriptions de plus de 400 rencontres du bureau de direction de Texaco entre 1973 et 1986, tout comme des mémos et des directives. Réunis, ces documents montrent à quel point Texaco Inc. aux Etats-Unis gérait au plus près les détails les plus triviaux des opérations de Texpet, approuvant des achats pour des sommes aussi petites que quelques centaines de dollars. Bien qu’elle ne détînt qu’une part minoritaire du consortium, en tant qu’opérateur, Texaco planifia, construisit, et exploita chacun des plus de 350 puits construits par le consortium. Selon les documents, la décision capitale de l’entreprise de passer outre l’installation d’une technologie de réinjection, et de se défaire des déchets dans des fosses non étanches fut celle de Texaco Inc. aux États-Unis. Un représentant officiel de Texaco écrivit dans une lettre en 1980 : « Les fosses dépourvues d’étanchéité sont nécessaires pour l’efficacité et la rentabilité de nos opérations de forage. Le coût total pour éliminer nos anciennes fosses et en étancher de nouvelles serait de $ 4’197’958…. Il est donc recommandé que les fosses ne soient ni étanchéisées, ni comblées. »

Le Tchernobyl de l’Ouest ?

Le témoignage de Vargos Pazos a confirmé ces faits. Il a expliqué qu’à l’époque lacompagnie équatorienne appartenant à l’État (CEPE) n’avait ni l’expertise technique, ni l’expertise environnementale, pas plus que le capital pour conduire les opérations pétrolières. Pazos déclara : « Notre travailétait de surveiller et de respecter le rythme de production, lesvolumes, l’ouverture de nouveaux puits, la construction des oléoducs, les investissements et les paiements, mais à aucun moment nous n’avons été informé ou eu connaissance des normes techniques que Texaco utilisait. » Il ajouta que parce que Texaco était une compagnie américaine, elle était jugée comme absolument crédible dans le développement pétrolier, et la CEPE faisait confiance à la compagnie pour l’installation de technologies modernes conformes aux normes les plus récentes de l’industrie en usage aux États-Unis et à travers le monde.

La liste des témoins de l’après-midi commençait par Segundo Tobias Ojeda, qui avait travaillé pour une entreprise sous contrat avec Texaco. Il expliqua le processus de localisation des puits de pétrole et des fosses : « Premièrement, nous trouvions un site pour le puits et construisions deux fosses à côté de la plate-forme pour l’évacuation du brut et de la boue provenant du forage. Il est exact que certains réservoirs après le forage se remplissaient de pétrole et de boue, et que durant la saison des pluies, ils se remplissaient d’eau et débordaient dans l’estuaire…. Là où j’habite, les oléoducs se sont rompus à de nombreuses occasions et je l’ai à chaque fois fait savoir aux ingénieurs de Texaco. Parfois ils procédaient à un nettoyage, en d’autres occasions, la situation pouvait rester ainsi pour plusieurs jours. Pour le nettoyage, ils brûlaient le pétrole ou l’enfouissaient. »

Alejandro Rigoberto Soto a témoigné au sujet du puits 35 de Texaco, qui était localisé sur la ferme de son père. « J’ai habité sur la ferme avec mon père depuis 1973 et je voulais expliquer qu’à l’époque, nous pêchions avec des filets dans la rivière qui longeait la ferme » raconte-t-il. « Il y avait une grande quantité de poissons… mais avec les déversements accompagnant les forages, lorsque les plates-formes ou les oléoducs se rompaient, le pétrole se retrouvait dans la rivière et aucun nettoyage n’était effectué. Les déversements recouvraient la rivière, la rendant noire sur toute sa largeur, ce qui asphyxiait les poissons. Ceux-ci sautaient en dehors de l’eau. Depuis cette époque, les espèces de la rivière ont disparu. »

Parfois on avait l’impression que les plaignants étaient mis en accusation lorsque les questions de ChevronTexaco, posées par le juge Guerra, tentaient de discréditer leur expérience de vie en tant qu’employés de la compagnie ou habitants vivant à côté des fosses abandonnées : « Chassez-vous ? Tuez-vous des animaux ? Quelle est votre spécialité technique ? Quelle est votre éducation ou formation ? Quelle expertise ou spécialité avez-vous pour identifier des produits chimiques ou des produits pouvant mener à une contamination ? Ne coupez-vous pas ou ne détruisez-vous pas la forêt lorsque vous faites pousser du café ou d’autres cultures ? »

Au dernier jour du procès, la nature offrit un autre signe, de chagrin (ou de joie), et une chute parfaite à une semaine de témoignage et d’évidences : un déluge qui commença à 3 heures du matin par un spectacle grandiose d’orages et d’éclairs. Les averses se poursuivirent toute la nuit et l’essentiel de la matinée. À 11 heures du matin, 200 personnes affrontèrent la pluie et entreprirent de marcher à travers la ville, rejointes en route par la militante des droits de l’homme Bianca Jagger et les dirigeants des Cofans et des Secoyas.

Cette journée produisit certains des témoignages parmi les plus percutants de toute la semaine. Le Dr Miguel San Sebastian, un physicien espagnol, expliqua les résultats de son étude novatrice sur la santé, qui démontrait un lien entre les opérations pétrolières de Texaco et la crise de la santé dans la région. L’étude Yana Curi (du mot quichua signifiant « l’or noir ») fut conduite à San Carlos en février 1999, une ville de 1’000 fermiers qui migrèrent en provenance d’autres parties du pays à la recherche de terres. La ville et ses fermes sont à proximité de 30 puits de ChevronTexaco.

Devenir propre ?

En 1995 alors que les poursuites contre la compagnie faisaient leur chemin aux États-Unis et que la colère internationale montait, Texaco tenta de conjurer le désastre annoncé, tant du point de vue juridique et financier que du point de vue des relations publiques, en concluant un accord avec des agences du gouvernement équatorien pour un effort de nettoyage à hauteur de $ 40 millions. Mais plutôt que de véritablement trouver une solution aux polluants se trouvant dans les fosses, dans la plupart des cas, Texaco les fit simplement recouvrir de terre. De plus les fonds étaient tout à fait inadéquats dès le départ : le coût d’un nettoyage complet, ajouté aux compensations des personnes touchées pour les préjudices à leurs personnes et leurs propriétés, a été évalué à plus de $ 6 milliards. Et l’on estime que Texaco, en choisissant ces options destructrices, a économisé près de $ 4.5 milliards durant ses deux décennies d’opérations pétrolières.

Durant la période du nettoyage, Texaco a donné un million de dollars à chacune des trois communautés, à savoir Lago Agrio, Coca, et Shushifindi. « Je défie quiconque de nous dire où est allé cet argent. Cela signifie que 37 millions de dollars étaient disponibles pour nettoyer ces fosses » déclara Cristobal Bonifaz, un avocat né en équateur, aujourd’hui basé aux USA, et qui mena l’effort depuis New York. « L’accord avec le gouvernement équatorien est frauduleux pour la raison simple que les fosses n’ont pas été nettoyées. Vous pouvez aller sur chacune des fosses où, selon Texaco, la situation aurait été assainie : plantez un bâton en terre, et du pétrole ressort aussitôt à la surface. Sur certains sites, ils ont planté du gazon à racines courtes et cela donne une jolie apparence au lieu, mais si vous observez les arbres alentour, ils sont tous morts. » Lorsque Texaco arriva à un accord avec le gouvernement d’Équateur, le conseil de la compagnie convoqua Bonifaz à une rencontre. « Ils offrirent 1 million de dollars à nous les avocats, et 400 dollars à chacune des 25’000 personnes affectées », déclara-t-il.

Malgré cela, Texaco déclare avoir déjà nettoyé les zones contaminées et versé des compensations aux communautés touchées et au gouvernement équatorien. Il est difficile de savoir quelle est la part des $ 40 millions qui a été utilisée pour un véritable nettoyage, ou si une partie de cet argent n’a pas plutôt servi à garnir les coffres des gouvernements locaux, ou ceux de ses représentants.

Mais pour Mariana Jemenez, une paysanne dont la terre entoure une des fosses à ciel ouvert : « Si Texaco nettoyait et nous compensait, je crois que nous le saurions. » C’est en fait toute l’essence du procès – quel que soit l’accord signé par le gouvernement équatorien.

L’étude du Dr San Sebastian attribua 10 décès à San Carlos à 8 différents types de cancer, avec un 11ème cas estimé comme probable. L’étude suggère que le risque de tous les cancers dans la population de San Carolos atteint 2.3 fois le taux prévisible. Les hommes de San Carlos subissent un risque 30 fois supérieur aux prévisions concernant le larynx, 18 fois supérieur concernant le cancer de la voie biliaire, 15 fois supérieur concernant le cancer du foie ou le mélanome, 4.6 fois supérieur pour le cancer de l’estomac, et 2.6 fois supérieur concernant la leucémie.

Le Dr San Sebastian déclara : « Le niveau de pollution dans la principale rivière de la ville fut estimé entre 5 et 250 fois au-delà des limites permises pour l’eau potable. Nous avons évalué que le risque de fausses-couches pour les femmes qui vivent à proximité des puits de pétrole est 2.5 fois plus élevé que celui de femmes ne vivant pas à proximité de tels puits. »

Les coûts humains complets pourraient ne jamais être connus, mais des efforts ont été faits pour attribuer un prix à la réparation des dommages perpétrés par Texaco. Lors de son témoignage, l’ingénieur chimique Dave Russell, propriétaire de Global Environmental Operations Inc., une compagnie spécialisée dans la remise en état de sites affectés par le pétrole, a fait une estimation préliminaire du nettoyage des anciens sites de Texaco et des zones touchées en aval qui se chiffre à 6.14 milliards de dollars US. Russell a passé deux semaines à visiter les anciens sites et a conclu : « La dévastation environnementale en Équateur ne peut être comparée qu’à celle de Tchernobyl. »

Même si ces 6 milliards de dollars devaient être dépensés, le leader Secoya Umberto Piaguaje estime que le nettoyage environnemental n’est possible que jusqu’à un certain point : « Nous disons qu’avec l’argent du procès, il y aura réparation, mais je ne crois pas qu’il sera possible de rendre à la forêt son état originel. « 

Un garçon debout sur un oléoduc qui traverse la jungle à proximité de Lago Agrio

Maîtriser la destruction

De retour à Quito le vendredi, le porte-parole de Texaco tint une conférence de presse pour tenter de donner une allure positive à cette semaine, en fait désastreuse pour l’entreprise dans les médias. La compagnie déclara une fois de plus que ChevronTexaco n’avait aucune responsabilité dans la dégradation des régions de l’Oriente. Mais ils firent face à une presse critique et bien informée. » Permettez-moi de bien comprendre » affirma un reporter du Wall Street Journal (ndt : un journal économique réputé très conservateur), « ChevronTexaco reporte ses gains sous une forme consolidée, mais lorsqu’il s’agit de coûts externes (liabilities), ils sont répercutés sur ses filiales ? » Un porte-parole de la compagnie s’essuya le front, fit une pause, commença à chercher ses mots, et se lança dans ce qui peut être décrit comme une explication non linéaire des hiérarchies que l’on retrouve dans les multinationales, concluant sur : « En fait, bien entendu que Texaco fait partie de la même compagnie, mais les deux sont tout de même séparées. »

Fait inimaginable dans un tribunal aux États-Unis, le procès s’est conclu sans que ChevronTexaco eût appelé à la barre un seul témoin, ou présenté la moindre évidence pour sa défense. Cela pourrait laisser présager des délais supplémentaires et une autre bataille face à des Cours américaines. « Ce que vous avez vu se passer cette semaine avec la police anti-émeute n’était rien d’autre qu’une mascarade » déclara John Bonifaz. « En demandant la protection policière, en ne sortant pas de la salle d’audience, cela leur permet de retourner aux États-Unis et de prétendre que la Cour équatorienne était hors de contrôle. »

Les avocats des plaignants pensent que le juge Guerra pourrait rendre une décision dans les six mois. On pourrait appeler de sa décision devant la Cour suprême de Quito et en dernier recour devant la Cour suprême d’Équateur. Quel que soit le résultat, l’aspect le plus historique de ce procès reste que tout jugement rendu contre ChevronTexaco sera mis en application par une Cour américaine, en accord avec la décision de la Deuxième Cour d’appel l’année dernière.

Pendant ce temps, le Front de défense de l’Amazonie organise un réseau des communautés affectées afin de suivre les activités du juge et les développements quotidiens au Palais de justice, jusqu’au verdict. Ce suivi de proximité est nécessaire pour se préserver de toute irrégularité, considérant l’histoire de la corruption et le manque de transparence inhérents au pays, et l’importance de la décision. ChevronTexaco aura des membres de son équipe juridique présents au Palais de justice tous les jours jusqu’au jugement.

Le procès de Lago Agrio a dénoncé un crime de grande ampleur et démasqué ceux qui l’ont commis. La vérité sur les maladies et la mort des populations indigènes et des habitants locaux ainsi que les images de leur souffrance revinrent en boucle aux nouvelles du soir en Équateur, et eurent un écho dans la presse du monde entier. Cette calamité pour l’environnement et pour les droits de l’homme s’accomplissait sous le nez de chacun, « grosse comme une montagne ». Le procès a révélé les secrets de l’industrie et a mis en lumière le coût humain de leurs opérations.

À Lago Agrio, il fut démontré qu’une compagnie pétrolière ne peut plus considérer que ses fosses toxiques, la destruction de la forêt et l’empoisonnement des communautés resteront cachés, ou à défaut seront facilement oubliés. Dans une ère de mondialisation conduite par les entreprises multinationales et leurs alliés, le procès contre ChevronTexaco et la campagne publique qui l’a accompagné offrent une chance de commencer à refaire les règles du commerce international. L’attention aux populations locales et à l’environnement doit s’équilibrer avec le commerce. Il est urgent que les normes environnementales et de santé publique dans les pays en développement soient élevées au niveau que l’on trouve dans les pays industrialisés.


Articles Par : Kevin Koenig

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