Print

Asie : Le dragon crache du feu sur l’éléphant
Par M. K. Bhadrakumar
Mondialisation.ca, 21 octobre 2009
Asia Times online 21 octobre 2009
Url de l'article:
https://www.mondialisation.ca/asie-le-dragon-crache-du-feu-sur-l-l-phant/15762

L’effet de surprise est plutôt raté. A Delhi, on s’attendait depuis un moment à ce que Pékin sorte ses griffes tôt ou tard. Les affronts verbaux depuis l’Inde devenaient quotidiens et une nuisance pour Pékin. Pas un seul jour, ces derniers mois, sans que des parties influentes de la communauté stratégique indienne ou que les médias en langue anglaise, liés à l’establishment indien par le cordon ombilical du copinage financier, n’assènent quelques attaques injurieuses contre la politique et la conduite chinoises envers l’Inde.

Pourtant, lorsque cela est finalement arrivé mercredi dernier, le moment choisi pour la réaction chinoise accumulée a été des plus curieuses. Pékin a choisi un jour très spécial sur son calendrier diplomatique pour faire savoir ce que le gouvernement chinois pense. Les Premiers ministres russe et pakistanais, Vladimir Poutine et Yousouf Raza Gilani, ainsi que le Secrétaire d’Etat adjoint US, Kurt Campbell, étaient en visite officielle à Pékin. En effet, Campbell était venu en mission importante pour préparer la visite en Chine, le mois prochain, du président américain Barack Obama.

Pékin a bien fait remarquer que le grabuge récent avec Delhi était moins bilatéral et plus géopolitique. En effet, le commentaire du Quotidien du Peuple de mercredi sur l’Inde s’est résumé à un colloque que l’on n’avait pas entendu dans tout l’Himalaya depuis de très nombreuses années.

La veille, dans deux déclarations, le Ministère chinois des Affaires Etrangères a assuré le « lever de rideau » pour le commentaire du Quotidien du Peuple. La première déclaration a concentré l’attention sur la récente campagne médiatique indienne contre la Chine et demandé à Delhi d’être « favorable à la promotion de la compréhension mutuelle », plutôt que de publier des reportages frelatés sur les tensions frontalières.

La deuxième déclaration était importante et sous-entendait que Pékin était « sérieusement mécontent » de la visite du Premier ministre indien, il y a dix jours, dans l’Etat d’Arunachal-Pradesh (que Pékin revendique comme faisant partie de son territoire). Le porte-parole chinois a déclaré : « La Chine et l’Inde ne se sont pas mises d’accord officiellement sur la question frontalière. Nous exigeons que le camp indien prenne en considération les inquiétudes sérieuses et légitimes du camp chinois et qu’il ne provoque pas d’incidents dans cette région contestée, afin de faciliter le développement sain des relations sino-indiennes. »

La réaction indienne est arrivée dans les heures qui ont suivi, au plus haut niveau de l’establishment de la politique étrangère. Le Ministre indien des Affaires Etrangères, S.M. Krishna, a repoussé la déclaration chinoise, en disant : « Eh bien ! Peu importe ce que les autres disent, la position officielle du gouvernement indien est que l’Arunachal-Pradesh fait partie intégrante de l’Inde. Nous en restons là ». Il a ajouté que Delhi était « déçu et préoccupé » par l’objection de la Chine.

Cette toile de fond diplomatique est évidemment devenue électrique lorsque le Quotidien du Peuple a frappé. Il a littéralement gueulé après la politique indienne. Laissant de côté les détails, il a traité de ce que Pékin affirme être la question centrale – l’obsession de l’Inde sur son statut de superpuissance, née de ses complexes enracinés d’avoir « été constamment sous domination étrangère… tout au long de l’histoire », et son « imprudence et son arrogance » vis-à-vis de ses voisins. « Ce rêve de superpuissance se mêle à l’idée d’hégémonie, ce qui place le géant asiatique méridional dans une situation délicate et a pour conséquence ses échecs répétés », faisait remarquer le commentaire.

La chose frappante à propos du commentaire chinois est qu’il faisait écho à la critique répandue qui est assez souvent exprimée par les voisins de l’Inde. Ce commentaire cherchait à établir une communauté de préoccupations entre la Chine et les voisins de l’Inde vis-à-vis de la marée montante de nationalisme indien au cours des quelques dix dernières années, avec ses manifestations désagréables au sujet de la coopération régionale. « A la déception de tous, l’Inde poursuit une politique étrangère consistant à ‘se lier d’amitié au loin et à attaquer les proches’… L’Inde, qui aspire à être une superpuissance, a besoin de garder l’œil sur ses relations avec ses voisins et d’abandonner son imprudence et son arrogance, alors que le monde subit des changements sismiques », soutenait le commentaire.

Pékin a sûrement pris en compte que les voisins de l’Inde, pratiquement sans exception, expriment des préoccupations similaires et recherchent actuellement des liens amicaux et étroits avec la Chine pour contrebalancer ce qu’ils perçoivent comme une attitude de domination. En effet, le commentaire chinois a enfoncé le clou sur l’isolement quasi-total que connaît l’Inde aujourd’hui dans la région de l’Asie du Sud.

Chose intéressante, le Quotidien du Peuple a poursuivit [par un autre article publié] jeudi, en entretenant une suite, cette fois-ci en disant vertement à Delhi deux ou trois choses. D’abord, il a souligné que Delhi se trompait sérieusement si le gouvernement indien estimaient que la Chine pouvait être bousculée dans un règlement frontalier avec l’Inde au moyen de tactiques de pression. Il affirmait catégoriquement que ce conflit frontalier pouvait être réglé ou qu’un pas important pouvait être fait en vue de se rapprocher d’une solution définitive « seulement à la condition que toutes deux [la Chine et l’Inde] soient prêtes à se débarrasser des malentendus traditionnels et profondément enracinés. »

Ensuite, ce commentaire affirmait que Delhi devenait « désorienté lors des prises de décision » parce que l’Inde nourrissait la notion selon laquelle les Etats-Unis considéraient l’Inde comme un contrepoids à la Chine. Delhi devenait également susceptible au stratagème des Etats-Unis consistant à « courtiser l’Inde pour qu’elle s’éloigne de la Russie et de la Chine, en nourrissant entre-temps son ambition d’égaler la Chine force à force par leurs ventes d’armes aux Indiens toujours plus florissantes. »

Le plus important c’est que ce commentaire concluait que, bien que la Chine et l’Inde « ne seront jamais des ennemis mortels », si l’establishment indien et une « poignée d’institutions médiatiques irresponsables » ne se maîtrisaient pas, « un faux-pas accidentel ou une détérioration à la frontière pourrait dégénérer en guerre », ce qu’aucun des deux camps ne souhaite. Il est évident que Pékin voit la main de l’establishment indien derrière la campagne médiatique injurieuse contre la Chine de ces derniers mois.

La façon dont tournent les tensions est une autre histoire. Dans l’immédiat, une situation critique émerge, alors que le gouvernement indien a approuvé une visite du dirigeant spirituel tibétain en exil, le Dalaï-Lama, en novembre prochain à Arunachal-Pradesh. Il ne fait aucun doute que si la visite a lieu, les relations sino-indiennes chuteront dans une sphère de très grande fraîcheur, de laquelle les deux pays pourraient mettre beaucoup de temps à sortir.

La chose curieuse est que cela aura lieu à un moment où la géopolitique de la région et le développement du monde dans son ensemble passeront par une période de transformation d’importance considérable. Etant donné le fait que la puissance globale de la Chine est une réalité établie, l’Inde pourrait se mettre dans une impasse en décidant de surseoir à une compréhension mutuelle, à ce moment précis où le calendrier sur les questions mondiales et sur la sécurité régionale est lourdement chargé.

Dans le cas contraire, si Delhi prend en considération les sensibilités chinoises relatives aux pérégrinations du Dalaï-Lama en novembre, le gouvernement indien sera accusé par le camp nationaliste de céder à la pression chinoise. Malheureusement, un élément de confrontation s’immisce dans les relations sino-indiennes, qui est contre nature à leur maturation au cours de la dernière décennie.

De la même façon, un point d’interrogation enveloppe à présent la logique de l’Inde, qui doit recevoir les ministres russe et chinois des affaires étrangères dans les semaines à venir dans le cadre de la structure trilatérale. Certes, l’équilibre au sein de cette structure a été dérangé. La Russie et la Chine ont développé un partenariat stratégique intense ; les liens traditionnels de l’Inde avec Moscou se sont affaiblis de façon significative sous le gouvernement actuel pro-américain à Delhi ; et, à présent, le processus de normalisation entre l’Inde et la Chine a subi un sévère revers.

En même temps, la Russie a commencé une sérieuse tentative pour chorégraphier une trajectoire positive à ses relations languissantes avec le Pakistan, en les sortant du gouffre de la négligence et en y injectant un peu de dynamisme. La Chine, bien sûr, bénéficie d’une « amitié à toute épreuve » avec le Pakistan.

La politique indienne est fondée sur la présomption qu’un conflit d’intérêts entre la Chine et les Etats-Unis est inévitable, alors que la montée de la Chine en tant que puissance mondiale est devenue irrésistible, et que Washington se servira de Delhi comme d’un contrepoids à Pékin, plus tôt que ce que la plupart des gens ne croit. Il est sûr qu’il y a des inquiétudes à Delhi quant à la politique régionale de l’administration Obama, qui n’accorde plus à l’Inde le statut de puissance dominante et qui donne la primauté à l’alliance des Etats-Unis avec grand rival de l’Inde, le Pakistan.

Mais Delhi espère qu’Obama sera obligé de tenir compte finalement des intérêts des entreprises étasuniennes et, par conséquent, l’Inde détient un atout dans le marché florissant qu’elle propose au secteur privé américain – contrairement au Pakistan, qui est, au mieux, un grand invalide, et, au pire, un sac de nœuds.

Dit simplement, on estime que l’Inde est le plus gros acheteur d’armes au monde et qu’un marché estimé à 100 milliards de dollars [65 Mds€] se présente pour les fabricants d’armes américains – à condition qu’Obama conserve sa présence d’esprit et réalise de quel côté il beurre sa tartine d’Asie du Sud. Delhi espère poser progressivement un choix existentiel à Obama, au moyen d’un idiome que l’establishment politique aux Etats-Unis comprend parfaitement bien : les intérêts commerciaux de son complexe militaro-industriel.

Une chose est claire : De puissants lobbyistes indiens se sont attelés à attiser une hystérie guerrière et une xénophobie envers la Chine. Le Washington Post a récemment publié un reportage depuis Delhi sur les magouilles de ces grosses légumes indiennes, qui comprennent essentiellement des fonctionnaires indiens de la défense et des bureaucrates de haut-rang à la retraite, qui agissent comme agents à la commission pour les gros fabricants d’armes américains. Il fut un temps où le personnel militaire indien entraîné à Sandhurst [académie britannique de l’armée de terre] se retirait vers les stations de montagne fraîches et où ils passaient le crépuscule de leurs vies à jouer au bridge ou à faire de longues promenades et à régaler leurs visiteurs avec leurs histoires de guerre, en sirotant du whisky.

Désormais, les plus futés parmi les généraux et les hauts fonctionnaires à la retraite prennent des résidences dans la banlieue de Delhi et se transforment de la nuit au lendemain en « penseurs stratégiques » et commencent à tisser un réseau avec quelque think-tank américain ou autre, tout en donnant un nouveau souffle à leur vie en tant qu’intermédiaires ou agents à la commission pour les fabricants d’armes.

Somme toute, il est visiblement certain que ces lobbyistes peuvent s’attendent à tirer parti des tensions sino-indiennes. Après tout, un argument a été soigneusement développé sur les impératifs indiens de tisser des liens étroits avec les Etats-Unis. L’élite politique indienne actuelle n’a pas réellement besoin de se précipiter dans cette direction, mais, tout de même, une dose de responsabilité devant le public pourrait devenir par moment nécessaire. Transparancy International a octroyé à l’Inde la distinction d’être l’un des pays les plus corrompus sur la planète et c’est un secret de polichinelle que le programme d’acquisition d’armes de l’Inde fournit un boulevard pour siphonner la richesse nationale.

Si le marché indien pour le matériel militaire lourd est de 100 milliards de dollars, il est assez compréhensible qu’un train de gros bénefs soit en cours d’affrètement pour les élites indiennes. Le commentateur du Quotidien du Peuple a peut-être involontairement permis à ce train de quitter le quai. Et c’est exactement ce que voulaient les élites et les huiles indiennes.

Maintenant, tous les yeux sont tournés vers la visite du Premier ministre indien, Manmohan Singh, à Washington en novembre. Obama a fait savoir que Manmohan sera le premier dignitaire, depuis le début de sa présidence, à être honoré par un banquet d’Etat.

Les Américains ont une vaste expérience de l’ego himalayen des Indiens et ils savent désormais assez bien où et comment titiller les vanités indiennes. La manière dont ils apporteront des rêves frais aux Indiens et dont ils récolteront les fruits de leurs efforts sera vivement observée, non seulement par la multitude des Indiens dans leur pays, mais également par les Pakistanais, les Chinois et les Russes.

Article original : « The Dragon spews fire at the Elephant » , Asia Times Online, le 19 octobre 2009.

Traduction : JFG-Questions Critiques, http://questionscritiques.free.fr/

L’Ambassadeur M K Bhadrakumar a servi en tant que diplomate de carrière dans les services extérieurs indiens pendant plus de 29 ans. Parmi ses affectations : l’Union Sovétique, la Corée du Sud, le Sri Lanka, l’Allemagne, l’Afghanistan, le Pakistan, l’Ouzbékistan, le Koweït et la Turquie.

Avis de non-responsabilité: Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que le ou les auteurs. Le Centre de recherche sur la mondialisation se dégage de toute responsabilité concernant le contenu de cet article et ne sera pas tenu responsable pour des erreurs ou informations incorrectes ou inexactes.