Bagdad: Témoignage d’un médecin belge

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Ce matin, un char américain a ouvert le feu sur l’hôtel Palestine, où séjourne toute la presse étrangère qui n’est pas «incorporée» aux troupes des agresseurs américano-britanniques. Par hasard, le Dr Geert Van Moorter se trouvait précisément au 15e étage de l’hôtel (le Medical Team de Médecine pour le Tiers Monde loge à l’hôtel Sheraton, à proximité).

Geert. «Je ne me suis pas rendu compte tout de suite qu’un projectile avait été tiré à l’intérieur même du bâtiment, à peine trois étages plus bas. Alors, je suis descendu. Comme médecin des urgences, je suis habitué à garder mon calme dans les situations critiques et à calmer les autres aussi, et c’est ce j’ai fait cette fois encore. Ainsi, j’ai accompagné jusqu’au rez-de-chaussée une femme qui flippait complètement, en total état de choc. Et c’est alors qu’on est venu me dire qu’il y avait des blessés.

Un type de Reuters s’est amené avec toute une trousse de secours pleine de médicaments. Je l’ai tout de suite accompagné auprès du premier blessé, un cameraman britannique, qui s’appelle Paul Pascual. J’ai aidé à le transporter jusqu’à une voiture qui attendait et j’ai procédé à un premier examen médical rapide. J’ai vu tout de suite que son état n’était pas trop grave, et j’ai voulu attendre au cas où il y aurait eu d’éventuels blessés plus gravement atteints, mais le chauffeur était tellement nerveux qu’il s’est mis à foncer vers l’hôpital le plus proche. Le trajet n’a pas été sans risques, car les bombardements se poursuivaient, pendant ce temps.

Nous sommes rapidement arrivés au Saddam Center for Plastic Surgery (Centre S. de chirurgie plastique). Comme nombre d’hôpitaux hautement spécialisés, celui-ci, toutefois, avait été équipé depuis des mois en vue d’accueillir des victimes de la guerre à venir.

Pendant six heures, j’ai travaillé au service des urgences, en compagnie des médecins irakiens de faction, les docteurs Mehdi Abudi et Walid Al-Dun. De la sorte, j’ai pu observer la situation de l’intérieur même d’un hôpital. Il manquait un certain médicament, nécessaire pour une bonne anesthésie générale, ainsi que le fin fil de suture avec lequel le chirurgien devait ligaturer un tendon au pied de notre patient.

Au beau milieu des opérations, le courant a été brusquement coupé, ce qui a tout de suite provoqué l’arrêt de tous les appareils de monitoring qui surveillent l’état des patients. Avec une seule lampe et un simple respirateur, nous avons dû poursuivre notre besogne…

Il y a aussi un manque de personnel hospitalier, pour une raison toute simple: en raison de la guerre, bien des travailleurs médicaux ne parviennent plus à rallier l’hôpital, ou ils ont des morts et des blessés dans leur famille, ou ils veulent d’abord mettre leur famille en lieu sûr. J’ai vu le technicien en radiologie nettoyer le sang sur le sol et un volontaire du quartier faire du travail d’infirmerie. Quelques hôpitaux ont déjà dû être évacués complètement parce qu’ils se trouvent en zone dangereuse. La guerre d’agression américaine viole non seulement le droit à l’existence, mais également le droit aux soins de santé.»

«Ce qui m’a le plus impressionné, c’est l’histoire de l’anesthésiste. L’homme n’avait plus vu sa femme et ses trois petits gosses depuis des jours entiers. Ils habitent sur la route de Hilla, dans le sud. Hier, le docteur est parti dans cette direction avec l’ambulance. Chemin faisant, il a rencontré des tas de cadavres sur le bas-côté de la route, ainsi que des blessés. Les troupes américaines, pressées, les avaient laissés là! Encore une violation américaine du droit international! Et puis, CNN vient nous montrer des images de GI qui serrent la pince à tout le monde et distribuent du chocolat! Par bonheur, l’anesthésiste a réussi à emmener quatre blessés dans son ambulance et à les transporter en lieu sûr à l’hôpital, afin qu’on les soigne.»

Commentaire de Michel Collon

A partir de combien de fois une “bavure” devient-elle une “non-bavure” ?

C’est mon ami le docteur Geert Van Moorter que je viens de voir au JT. Accompagnant dans l’ambulance un cameraman victime de la nouvelle “bavure” de l’armée US. J’étais avec lui, un an plus tôt, dans cet hôtel Palestine de Bagdad. Aucune cible militaire dans les environs, et c’est justement pourquoi les journalistes s’y étaient réfugiés. La théorie de la “bavure” est absurde.

Bavure : méfait accidentel, exceptionnel, selon les dictionnaires. Mais à chaque guerre l’armée US tire sur des journalistes! En 1999, l’Otan bombarde la TV de Belgrade. 14 tués. L’Otan devient le plus grand assassin de journalistes de l’année 1999. Guère de protestations à l’Ouest. “Bavure”. En 2001, l’armée US bombarde le siège de Kaboul d’Al Jazeera, qui montrait un peu trop les massacres de la “guerre propre”. Guère de protestations. “Bavure”. En 2003, l’armée US attaque des journalistes. Au moment où elle prépare la “Busherie” de Bagdad, certains témoins pourraient s’avérer gênants. “Bavure”?

A chaque guerre, les Etats-Unis – qui parlent sans cesse de liberté de la presse – assassinent des journalistes. Il y a quelques jours, ses patrons ont licencié le célèbre Peter Arnett qui avait couvert la guerre de 91. Je l’avais justement rencontré et interviewé dans ce même hôtel Palestine. Il m’avait dit : lae Confirmé. La presse, ils ne les aiment qu’en troupeaux bien encadrés. Lorsque des envoyés spéciaux risquent de montrer le vrai visage de la guerre, les “bavures” frappent.



Articles Par : Bert De Belder

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