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Bélarus – Une révolution de couleurs d’une autre nuance?
Par Peter Koenig
Mondialisation.ca, 14 août 2020

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Le Bélarus dans la tourmente, après une élection où le président sortant Alexandre Loukachenko – 25 ans déjà au pouvoir (en fonction depuis 1994) – l’a emporté avec 80% des voix. C’est ce que disent les statistiques officielles et les médias. Vrai ou faux ? Est-ce que cela a de l’importance ? – La marge est suffisamment importante pour ne pas être contestée ou remise en question par les « recompteurs ». Alors, les gens descendent dans la rue. La première réaction de la police contre les manifestants est violente.

Washington réprimande la Biélorussie [Bélarus]- pour calmer la violence policière – à la base pour protéger les manifestants. La réaction générale de l’Occident face à l’élection est négative. Ils affirment unilatéralement, que « les élections étaient injustes et truquées ». Cela pourrait être vrai ou faux.

L’Occident critique depuis des années le comportement de Loukachenko en ce qui concerne les droits de l’homme. N’est-ce pas un peu ironique ? Chaque fois que l’Occident émet une critique pour laquelle il n’a pas de réel motif, il se plaint de « violations des droits de l’homme ». C’est un peu le cas de tout les pays dans le monde. La Russie, la Chine et tous ceux qui sont associés à ces deux pays qualifiés de diaboliques présente un « bilan horrible en matière de droits de l’homme ». Ce n’est pas vraiment une question de substance que l’Occident met en avant, ou si c’est le cas, , c’est parce qu’ils inventent la  » teneur  » de ces droits humains. La Chine en est un bon exemple.

Juste en passant – quelqu’un a-t-il jamais remis en question ou même critiqué le bilan de l’Occident en matière de droits de l’homme ? Pensons simplement à toutes les guerres et « sanctions » initiées par l’Occident au Moyen-Orient – Afghanistan, Irak, Syrie, Yémen, Palestine par procuration, Israël, Somalie ; aux agressions contre l’Iran, le Liban ; au fait de priver le Venezuela, Cuba et la Corée du Nord de médicaments essentiels, de nourriture – et de pièces détachées qui pourraient faire fonctionner leur économie – sans parler des calomnies, des sanctions et des agressions contre la Chine et la Russie. Personne en Occident n’ose dire « stop ». Les médias contrôlés par les Anglo-Étasuniens se taisent. – Où sont les véritables auteurs de violations des droits de l’homme, dans des proportions gigantesques, plus graves que celles de la Russie, de la Chine et du reste du monde réunis ? – Il y a de quoi alimenter la réflexion.

Revenons à la Biélorussie. La Biélorussie est aussi un « allié » de la Russie. Ou, disons, d’une autre manière : La Biélorussie est une zone tampon entre la Russie et l’OTAN. L’alliance du Bélarus avec la Russie est donc importante. Il est également important pour l’Occident de rompre cette alliance. Pour se rapprocher des portes du Kremlin.

Et c’est précisément ce qui se passe. Le fait est que Pompeo est allé voir Loukachenko au début de l’année 2020 en lui serrant la main, en lui souriant et en lui promettant son amitié – et lui offrir sa politique « d’aide à la démocratie ». Malgré la critique des droits de l’homme, la plupart des sanctions occidentales ont été levées à l’encontre du Bélarus, car Loukachenko a libéré certains prisonniers politiques. Le discours de Pompeo affirme que Washington soutient l’indépendance de la Biélorussie, alors qu’ils sont conscients des liens étroits de Minsk avec la Russie.

Pompeo a déclaré (une citation de Reuters) : « Il y a une longue histoire avec la Russie. Il ne s’agit pas de nous choisir entre les deux. Nous voulons être ici« . Comme c’est sage. Le « choix » se fera par un bras de fer de Washington, ou pire, si nécessaire.

Par pure coïncidence, lorsque la Russie et le Bélarus ont eu un désaccord à propos des livraisons de pétrole et la prolongation du contrat fin 2019 et début 2020, Washington a immédiatement proposé des approvisionnements alternatifs. Pompeo a dit également ceci:

« Les États-Unis veulent aider la Biélorussie à développer son indépendance. Nos producteurs d’énergie sont prêts à livrer 100% du pétrole dont vous avez besoin à des prix compétitifs ». – Et, « Votre nation ne devrait pas être forcée de dépendre d’un seul partenaire pour votre prospérité ou votre sécurité. »

Mais un accord de contrat pétrolier a été conclu avec Moscou, et les livraisons ont repris le 4 janvier 2020.

En prévision de la visite de Pompeo à Minsk au début de l’année, l’administration Trump a laissé entendre que « ,[Le Bélarus] vit une époque de grande rivalité entre puissances et c’est une opportunité d’exercer davantage d’influence [dans la région].« 

Et voilà. Les élections sont souvent des moments stratégiques pour frapper un pays quand vous voulez le dominer. Qui sait si les États-Unis ont été derrière les résultats des élections, directement ou par procuration – les manipulant, sachant très bien que la popularité de Loukachenko est tombée à un niveau très bas. Loukachenko a dirigé son pays comme un État policier. Une nouvelle victoire de Loukachenko pourrait (et devrait – comme le souhaite l’Occident) provoquer des révoltes sociales – qui, comme dans d’autres endroits du monde – comme actuellement à Hong Kong, pour ne citer qu’un seul cas – peuvent être provoqués par Washington et ses larbins et se prolonger aussi longtemps qu’il faudra pour provoquer un changement de régime – ce dont Washington ne cesse de rêver en ce qui concerne la Biélorussie.

Le Bélarus n’a pas de ressources naturelles à mettre en valeur et le pays dépend ainsi économiquement de la Russie. Par ailleurs sa situation géographique stratégique est une zone tampon pour la Russie. La Russie n’a jamais cessé d’aider économiquement le Bélarus. Il est très peu probable que la Russie intervienne dans les élections du Bélarus, malgré ce que dit Washington sur l’ingérence politique et électorale de la Russie. Ce n’est pas le style de la Russie, mais c’est clairement le style de Washington d’intervenir dans les élections dans le monde entier. Il n’y a pas eu une seule élection « libre » – « libre » signifiant sans ingérence, directe ou indirecte, des États-Unis, au cours des dernières décennies dans le monde. Pas une seule.

Contrairement à l’Ukraine, en Biélorussie, il n’y a pas eu d’intervention apparente de l’UE et du FMI (jusqu’à présent). Seuls les États-Unis ont été visibles lors la visite de Pompeo à Minsk le 1er février 2020. Mais nous ne savons vraiment pas ce qui s’est passé derrière les coulisses, quels accords ont été signés « verbalement ».

Cependant, quels que soient l’implication des secrets derrière la visite de Pompeo, cela ressemble à une nouvelle sorte de révolution de couleurs en préparation. Une révolution dont les instigateurs ne sont pas visiblement Washington et/ou leurs alliés contrôlés par l’OTAN, l’Union européenne. Mais plutôt une « tierce partie », proche alliée des Etats-Unis, dont la survie dépend des Etats-Unis, comme l’Ukraine. Il est possible que l’Ukraine, dirigée par Washington, ait infiltré ses services de renseignement et autres fauteurs de troubles (peut-être avec des passeports russes) en Biélorussie, principalement à Minsk, avant les élections, pour orchestrer la victoire écrasante de Loukachenko, ainsi que les troubles civils qui ont suivi – et qui, à ce jour, ne se sont pas atténués.

Ce n’est peut-être pas une coïncidence si la seule véritable adversaire de Loukachenko, Svetlana Tikhanovskaya (qui n’a obtenu que 10 % des voix) s’est enfuie en Lituanie, où elle était « en sécurité », comme l’a déclaré le ministre lituanien des affaires étrangères.

Les Etats-Unis condamnent officiellement la brutalité policière de Loukachenko, mais en secret, ils veulent que Loukachenko reste au pouvoir, jusqu’au moment approprié, lorsque le contrôle sera suffisamment avancé, comme ce fut le cas avec l’Ukraine. En attendant, ils pourraient préparer Svetlana à prendre la relève de Loukachenko – quand le temps sera venu de créer une autre « Maïdan » – de style biélorusse.

Le président Poutine en est sans doute conscient – et probablement d’autres scénarios sont possibles. Tirant les leçons de l’expérience ukrainienne, il pourrait choisir de « remplacer » Loukachenko avant qu’il ne soit trop tard. Car si la Biélorussie tombe – et avec l’Ukraine à la porte sud, Moscou serait en réel danger.

Peter Koenig

Article original en anglais :

Belarus – A Color Revolution of a Different Shade?

Traduit par Maya pour Mondialisation

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Peter Koenig est économiste et analyste géopolitique. Il est également spécialiste des ressources en eau et de l’environnement. Il a travaillé pendant plus de 30 ans à la Banque mondiale et à l’Organisation mondiale de la santé dans le monde entier dans les domaines de l’environnement et de l’eau. Il donne des conférences dans des universités aux États-Unis, en Europe et en Amérique du Sud. Il écrit régulièrement pour Global Research, ICH, New Eastern Outlook (NEO), RT, Countercurrents, Sputnik, PressTV, The 21st Century, Greanville Post, Defend Democracy Press, The Saker Blog, et d’autres sites Internet. Il est l’auteur de Implosion – Un thriller économique sur la guerre, la destruction de l’environnement et la cupidité des entreprises – une fiction basée sur des faits et sur 30 ans d’expérience de la Banque mondiale dans le monde entier. Il est également co-auteur de The World Order and Revolution ! – Essais de la Résistance. Il est associé de recherche au Centre de recherche sur la mondialisation.

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