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Bonjour, Hamas
Par Uri Avnery
Mondialisation.ca, 04 mars 2008
Gush Shalom 4 mars 2008
Url de l'article:
https://www.mondialisation.ca/bonjour-hamas/8248

Bonjour, Hamas

NOUS, ISRAÉLIENS, vivons dans un monde de fantômes et de monstres. Nous ne menons pas une guerre contre des personnes vivantes et de véritables organisations, mais contre des diables et des démons qui sont là pour nous détruire. Il s’agit d’une guerre entre les Fils de la Lumière et les Fils de l’Ombre, entre le Bien absolu et le Mal absolu. C’est ainsi que nous voyons les choses, et c’est également ainsi que l’autre partie les voit.

Essayons de ramener cette guerre des sphères virtuelles vers la terre ferme de la réalité. Il ne peut pas y avoir de politique raisonnable, ni de discussion rationnelle, si nous ne quittons pas le royaume des horreurs et des cauchemars.

Après la victoire du Hamas aux élections palestiniennes, Gush Shalom avait déclaré que nous devons parler avec lui. Voici quelques-unes des questions qui se sont alors déversées sur moi de toutes parts :

– Aimez-vous le Hamas ?

Pas du tout. J’ai de très fortes convictions laïques. Je suis opposé à toute idéologie qui mélange politique et religion – qu’elle soit juive, musulmane ou chrétienne, en Israël, dans le monde arabe ou en Amérique.

Cela ne m’empêche pas de parler avec les gens du Hamas, comme je parle avec d’autres personnes avec lesquelles je ne suis pas d’accord. Cela ne m’a pas empêché d’être reçu chez eux, d’échanger des points de vue avec eux et d’essayer de les comprendre. Il y en a que j’ai appréciés, d’autres pas.

– On dit que le Hamas a été créé par Israël. Est-ce vrai ?

Israël n’a pas « créé » le Hamas, mais il l’a certainement aidé à ses débuts.

Pendant les vingt premières années de l’occupation, les dirigeants israéliens considéraient l’OLP comme l’ennemi principal. C’est pourquoi ils favorisèrent des organisations palestiniennes qui, pensait-on, pourraient saper l’OLP. Par exemple, la tentative ridicule d’Ariel Sharon d’établir des « ligues de villages » arabes qui pourraient agir comme des agents de l’occupation.

Le monde israélien du renseignement qui, au cours des 60 dernières années, n’a presque jamais su prévoir les événements dans le monde arabe, s’est trompé cette fois encore. Il croyait que l’émergence d’une organisation islamique affaiblirait l’OLP laïque. Alors que l’administration militaire des territoires occupés jetait en prison tout Palestinien qui s’engageait dans l’action politique – même en faveur de la paix – elle ne touchait pas aux militants religieux. La mosquée était le seul endroit où les Palestiniens pouvaient se rassembler et préparer une action politique.

Cette politique était, bien sûr, basée sur une totale incompréhension de l’islam et de la réalité palestinienne.

Le Hamas fut officiellement fondé juste après le déclenchement de la première intifada à la fin de 1987. Les services israéliens de sécurité (connus sous le nom de Shabak ou Shinbet) l’ont beaucoup ménagé. Ce n’est qu’un an plus tard qu’ils ont arrêté le fondateur du mouvement, le cheikh Ahmed Yassine.

Il est ironique de constater aujourd’hui que les dirigeants israéliens soutiennent l’OLP dans l’espoir d’affaiblir le Hamas. ! Il n’y a pas de meilleure preuve de la stupidité de nos « experts » s’agissant des questions arabes, ceci résultant d’un mélange d’arrogance et de mépris. Le Hamas est beaucoup plus dangereux pour Israël que l’OLP ne l’a jamais été.

– Est-ce que la victoire électorale du Hamas montre que l’islam gagne du terrain parmi les Palestiniens ?

Pas nécessairement. Les Palestiniens ne sont pas devenus plus religieux du jour au lendemain.

Certes, il y a un lent processus d’islamisation dans toute la région, de la Turquie au Yémen, et du Maroc à l’Irak. C’est la réaction de la jeune génération arabe à l’échec du nationalisme laïque dans la résolution de ses problèmes nationaux et sociaux. Mais ceci n’a pas provoqué de séisme dans la société palestinienne.

– Alors, pourquoi le Hamas a-t-il gagné ?

Plusieurs raisons à cela. La principale est la conviction des Palestiniens qu’ils n’obtiendraient rien des Israéliens par des moyens non violents. Après le meurtre de Yasser Arafat, de nombreux Palestiniens ont cru que s’ils élisaient Mahmoud Abbas comme nouveau président, celui-ci obtiendrait d’Israël et des Etats-Unis ce qu’ils n’avaient pas donné à Arafat. Ils ont découvert que c’est le contraire qui se passait : pas de vraies négociations, alors que les colonies se développaient de jour en jour.

Ils se sont dit : si les moyens pacifiques ne marchent pas, il ne reste que les moyens violents. Et s’il doit y avoir la guerre, il n’y a pas de meilleurs guerriers que ceux du Hamas.

Autre raison : la corruption dans les échelons les plus élevés du Fatah avait atteint de telles dimensions que la majorité des Palestiniens étaient dégoûtés. Tant qu’Arafat était vivant, la corruption était plus ou moins tolérée, parce que tout le monde savait qu’Arafat lui-même était honnête et que son immense importance pour la lutte nationale faisait oublier les défauts de son administration. D’autre part, le Hamas était considéré comme propre et ses dirigeants comme non corrompus. Les institutions sociales et éducatives du Hamas, principalement financées par l’Arabie Saoudite, étaient largement appréciées.

Les divisions à l’intérieur du Fatah ont aussi aidé les candidats du Hamas.

Le Hamas, bien sûr, n’avait pas pris part aux élections précédentes, mais on pensait généralement – y compris dans le Hamas lui-même – qu’il ne représentait que 15 à 25% de l’électorat.

– Peut-on raisonnablement penser que les Palestiniens eux-mêmes puissent renverser le Hamas ?

Tant que l’occupation continue, il n’y a aucune chance. Un général israélien a dit cette semaine que si l’armée israélienne arrêtait d’opérer en Cisjordanie, le Hamas y remplacerait là aussi Abbas.

L’administration de Mahmoud Abbas a des pieds d’argile – les pieds américains et israéliens. Si les Palestiniens perdaient finalement la confiance qu’ils ont encore en Abbas, le pouvoir de celui-ci s’écroulerait.

– Mais comment peut-on parvenir à un accord avec une organisation qui déclare qu’elle ne reconnaîtra jamais Israël et dont la Charte appelle à la destruction de l’Etat juif ?

Toute cette question de « reconnaissance » est un une idiotie, un prétexte pour éviter de dialoguer. Nous n’avons pas besoin de la « reconnaissance » de qui que ce soit. Quand les Etats-Unis ont commencé à discuter avec le Vietnam, ils n’ont pas demandé à être reconnus comme Etat anglo-saxon, chrétien et capitaliste.

Si A signe un accord avez B, cela signifie que A reconnaît B. Tout le reste n’est que foutaise.

Et dans le même ordre d’idées : les histoires sur la charte du Hamas rappellent le grabuge qu’on a fait autour de la charte de l’OLP à son époque. C’était un document sans importance, qui a été utilisé par nos représentants pendant des années comme excuse pour refuser de parler avec l’OLP. On a remué ciel et terre pour obliger l’OLP à l’annuler. Qui s’en souvient aujourd’hui ? Les actes d’aujourd’hui et de demain sont importants, pas les papiers d’hier.

– De quoi parlerions-nous avec le Hamas ?

Tout d’abord, d’un cessez-le-feu. Quand une blessure saigne, il faut d’abord arrêté le saignement avant de soigner la blessure elle-même.

A de nombreuses reprises, le Hamas a proposé un cessez-le-feu, Tahidiyeh (« tranquille ») en arabe. Celui-ci signifierait l’arrêt de toutes les hostilités : roquettes Qassams et Grad et obus de mortier de la part du Hamas et des autres organisations, « liquidations ciblées », incursions militaires et privation de nourriture de la part d’Israël.

Les négociations devraient être conduites par les Egyptiens, particulièrement parce qu’ils devraient ouvrir la frontière entre la bande de Gaza et le Sinaï. Gaza doit retrouver sa liberté de communication par terre, mer et air avec le monde.

Si le Hamas exigeait l’extension du cessez-le-feu à la Cisjordanie, il faudrait aussi en discuter. Cela nécessiterait un dialogue à trois, Hamas-Fatah-Israël.

Le Hamas n’utiliserait-il pas le cessez-le-feu pour s’armer ?

Certainement. Tout comme Israël. Peut-être réussirions-nous à trouver enfin une défense contre les roquettes à courte portée.

– Si le cessez-le-feu tenait, quelle serait la prochaine étape ?

Un armistice, ou hudnah en arabe.

Cela poserait un problème au Hamas de signer un accord formel avec Israël, parce que la Palestine est un Waqf – donation religieuse. (Le Waqf apparut, à l’époque, pour des raisons politiques. Quand le calife Omar conquît la Palestine, il craignait que ses généraux se la partagent, comme ils l’avaient déjà fait en Syrie. Donc il déclara qu’elle était la propriété d’Allah. Ceci ressemble à l’attitude de nos propres religieux, qui soutiennent que c’est un péché d’abandonner la moindre parcelle du pays parce que Dieu nous l’a expressément promis.)

La Hudnah est une alternative à la paix. C’est un concept profondément ancré dans la tradition islamique. Le prophète Mahomet lui-même a accepté une trêve avec les dirigeants de La Mecque avec lesquels il était en guerre après sa fuite de La Mecque vers Médine. (A ce sujet, avant l’expiration de la hudnah les habitants de La Mecque ont adopté l’islam et le prophète est entré pacifiquement dans la ville.) Puisque c’est une sentence religieuse, sa violation par les croyants musulmans est impossible.

Une hudnah peut durer des dizaines d’années et être prolongée à l’infini. Une longue hudnah est en pratique une paix, si les relations entre les deux parties créent une réalité de paix.

– Alors une paix formelle est impossible ?

Il y a aussi une solution à cela. Le Hamas a déclaré dans le passé qu’il ne s’opposait pas à ce qu’Abbas conduise des négociations de paix, à condition que l’accord conclu soit soumis à référendum. Si le peuple palestinien le confirme, le Hamas acceptera la décision du peuple, a t-il affirmé.

– Pourquoi le Hamas accepterait-il cela ?

Comme toute force politique palestinienne, le Hamas aspire au pouvoir dans l’Etat palestinien qui sera créé dans les frontières de 1967. Pour cela, il a besoin de jouir de la confiance de la majorité. Il n’y a pas le moindre doute que l’immense majorité du peuple palestinien veut son propre Etat et la paix. Le Hamas le sait très bien. Il ne fera rien qui éloignerait de lui la majorité du peuple.

– Et quelle est la place d’Abbas dans tout cela ?

Il faudrait l’obliger à arriver à un accord avec le Hamas, selon les termes de l’accord précédent conclu à La Mecque. Nous croyons qu’Israël a tout intérêt à négocier avec un gouvernement palestinien qui comprenne les deux grands mouvements, afin que l’accord conclu soit accepté par presque toutes les parties du peuple palestinien.

– Le temps travaille-t-il pour nous ?

Pendant de nombreuses années, Gush Shalom a dit à l’opinion publique israélienne : faisons la paix avec la direction laïque de Yasser Arafat, car sinon le conflit national se transformera en un conflit religieux. Malheureusement, cet avertissement s’est encore une fois révélé exact.

Ceux qui ne voulaient pas l’OLP ont eu le Hamas. Si nous n’arrivons pas à un accord avec le Hamas, nous serons face à des organisations islamiques plus extrémistes, comme les Talibans en Afghanistan.

Article en anglais, « Good Morning, Hamas », Gush Shalom, 1er mars 2008.
http://zope.gush-shalom.org/home/en/channels/avnery/1204410372/

Traduit de l’anglais pour l’AFPS (http://www.france-palestine.org/): RM/SWPHL

Uri Avnery est journaliste et cofondateur de Gush Shalom.

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