Print

BRÉSIL – «Je ne parle pas aux garimpeiros» : Entretien avec le leader yanomami Davi Kopenawa
Par Davi Kopenawa et Paolo Moiola
Mondialisation.ca, 15 juillet 2019
Comunicaciones Aliadas 29 avril 2019
Url de l'article:
https://www.mondialisation.ca/bresil-je-ne-parle-pas-aux-garimpeiros-entretien-avec-le-leader-yanomami-davi-kopenawa/5635392

DIAL avait publié dans son numéro d’avril un premier entretien avec la missionnaire de l’ordre de la Consolata Mary Agnes Nieri Mwangi, qui vit depuis 19 ans dans la mission Catrimani, en Terre indienne yanomami (TIY). Paolo Moiola, l’auteur de ce premier entretien, en a réalisé un second, cette fois avec le leader yanomami Davi Kopenawa, dont nous publions la traduction ci-dessous. Le texte original a été publié sur le site Comunicaciones Aliadas le 29 avril 2019.


Les Yanomami sont à peu près 35 000 personnes et occupent un territoire qui s’étend des deux côtés de la frontière entre le Brésil et le Venezuela. La Terre indienne yanomami (TIY) instituée par une loi en 1992, a une superficie de plus de 9,5 millions d’hectares entre les États brésiliens de Roraima et Amazonas. Conduisant une politique fortement anti-indienne, le président Jair Bolsonaro la considère d’un oeil de plus en plus mécontent. Dans le même temps la Fondation nationale de l’Indigène (FUNAI), fortement affaiblie par le nouveau gouvernement ne défend pas la TIY contre les invasions de milliers de garimpeiros (mineurs illégaux) qui sont en train de détruire le territoire et la forêt amazonienne, et provoquent pollution par le mercure, violence et maladies au sein de la population indienne.

Le leader yanomami Davi Kopenawa avec Carlo Zacquini, missionnaire italien de l’ordre de la Consolata (photo : Paolo Moiola)

En 2004, le leader yanomami Davi Kopenawa a fondé l’organisation Hutukara, l’une des sept qui agissent sur la TIY dans le but de garantir les droits de son peuple à la terre et à la santé. Son livre autobiographique La Chute du ciel [1], publié en 2010, revendique la lutte des Yanomamis pour leurs droits et leur dignité.

Paolo Moiola, collaborateur de Noticias Aliadas, s’est entretenu avec Kopenawa sur son expérience et la situation de son peuple.

Votre livre La Chute du ciel a été traduit en différentes langues. Quel était son objectif lorsque vous l’avez écrit ?

J’ai écrit le livre La Chute du ciel mais au nom du peuple yanomami. À l’intention d’étudiants, d’anthropologues, de professeurs ; pour donner à voir une façon différente de penser, celle du peuple yanomami. Un certain nombre de blancs nous considèrent comme des animaux, comme des sauvages. J’ai voulu faire montre de mes connaissances et exposer le chemin que nous avons suivi depuis le commencement du monde [selon la cosmogonie yanomami]. À travers ces pages j’ai voulu aller à la rencontre de ceux qui ne nous connaissent pas. Témoigner de la sagesse des Yanomami : ils savent penser, ils savent parler, ils savent raconter l’histoire du monde et de la forêt. C’est un livre qui vous est destiné, vous qui vivez dans les villes et ne connaissez ni les Yanomami ni la forêt.

Quels sont les objectifs d’Hutukara, l’organisation yanomami que vous dirigez ? Comment est-il financé ?

Hutukara défend les droits du peuple yanomami. L’association se porte bien, elle fonctionne bien. Elle a peu d’argent mais elle bénéficie de contributions de Rainforest Alliance, de l’Ambassade de Norvège et d’autres appuis extérieurs. Le Brésil lui ne donne rien.

L’un des engagements de Hutukara est la défense de la terre indienne des Yanomami. Est-ce que les invasions de terres continuent ?

C’est une lutte sans fin : aujourd’hui ils quittent notre terre, mais demain, ils reviendront. Les garimpeiros sont porteurs de maladies : malaria, tuberculose. Sans parler des maladies sexuelles de ceux qui arrivent sans femmes et prennent les nôtres. Ils empoisonnent l’eau. Ils apportent des boissons alcoolisées.

Avez-vous tenté d’ouvrir un dialogue avec les garimpeiros ?

Nous ne nous parlons pas. Je ne veux pas discuter avec eux. Je ne parle pas aux garimpeiros. Je ne parle pas à des envahisseurs.

Dans le domaine de la santé existe le Secrétariat spécial de santé indienne (SESAI), qui dépend du ministère de la santé.

Le SESAI est un organisme du gouvernement fédéral et non des Indiens. Il est certain que les responsables reçoivent beaucoup d’argent de Brasilia, mais ils le volent, ils ne l’utilisent pas en faveur de la santé des Indiens. C’est ainsi que fonctionne le monde des blancs. Et les hommes politiques s’en mêlent toujours.

Dans La Chute du ciel, les envahisseurs dont vous dites qu’ils font partie de vos souvenirs d’enfance sont des missionnaires de l’organisation états-unienne New Tribes Mission. Comment se sont-ils comportés envers vous ?

Les missionnaires qui ont pénétré sur nos terres n’ont jamais bien travaillé. Ils sont venus uniquement pour apprendre notre langue et nos connaissances originales.

En territoire yanomami, il y a dans quelques villages des missions de la Mission évangélique d’Amazonie (MEVA), également d’origine états-unienne. Que pouvez-vous nous en dire ?

Les pasteurs de la MEVA ne nous ont jamais aidés. Ils restaient bras croisés pendant que nous nous luttions et nous souffrions. Sont nos amis ceux qui travaillent avec les populations indiennes. Par exemple, l’Institut socio-environnemental (ISA) [non gouvernemental] et le diocèse de Roraima, mais aussi tous ceux qui défendent la nature. Malheureusement cependant la majorité des blancs ne sont pas nos amis. Nous connaître ne les intéresse pas.

Ce jugement négatif concerne aussi les missionnaires catholiques de Catrimani (Roraima) ?

La Mission Catrimani nous accompagne depuis de nombreuses années. C’est la seule qui respecte notre culture. Elle respecte la religion des xapiri [2] et de notre créateur, dont le nom est Omama. Je me souviens tout particulièrement de Monseigneur Aldo Mongiano [missionnaire de la Consolata et évêque de Roraima de 1975 à 1996. Il a eu de nombreux problèmes avec les hommes politiques et les grands propriétaires locaux du fait de sa proximité avec les populations indiennes] qui nous a aidés et a fait avec nous du bon travail. Nous avons souffert ensemble et ensemble nous avons reçu des menaces.

 

-Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3499.
- Traduction d’Annie Damidot pour Dial.
- Source (espagnol) : Comunicaciones Aliadas, 29 avril 2019.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, la traductrice, la source française (Dial – www.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.

 

Notes :

[1Davi Kopenawa et Bruce Albert, La Chute du ciel : paroles d’un chaman yanomami, Paris, Plon, 2010, 819-32 p. Le livre a d’abord été publié en français, puis traduit en différentes langues – note DIAL.

[2Esprits – note DIAL.

Avis de non-responsabilité: Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que le ou les auteurs. Le Centre de recherche sur la mondialisation se dégage de toute responsabilité concernant le contenu de cet article et ne sera pas tenu responsable pour des erreurs ou informations incorrectes ou inexactes.