Cataluña libre ?

Le vote historique d’hier (1er octobre) – le référendum décidé par le gouvernement de la Catalogne, considéré comme illégal par le gouvernement néolibéral de Rajoy à Madrid – s’est transformé en un déchaînement de violence policière abjecte contre des masses d’électeurs désarmés. Le référendum a peut-être été illicite selon la Constitution espagnole, mais voter dans un référendum pour exprimer une opinion est un droit de l’homme, que le gouvernement central de Madrid accepte ou n’accepte pas le résultat du vote.

Au début de lundi matin, le gouvernement catalan a publié une déclaration indiquant qu’environ 2,3 millions de Catalans, 42,3% des 5,3 millions d’électeurs inscrits, ont voté oui à 90% lors du scrutin pour l’indépendance. Sans l’ingérence violente de la police nationale et de la garde civile, le gouvernement catalan a estimé qu’au moins 80% des électeurs inscrits auraient voté.

De toute évidence, la manifestation de force impitoyable et brutale du gouvernement espagnol est un rappel que le fascisme est vivant, et bien vivant  en Europe, que le généralissime Franco en Espagne n’est pas mort. À Bruxelles, les marionnettes invertébrées de l’empire transatlantique et de l’oligarchie européenne demeuraient honteusement silencieuses – arguant que c’était une affaire intérieure espagnole, comme si l’Espagne, un membre à part entière de l’UE n’était pas une affaire interne de l’Union européenne.

À la fin de la journée du référendum, le 1er octobre, le président Rajoy a eu l’audace de déclarer littéralement qu’il n’y avait pas eu de référendum en Catalogne. Il a félicité et remercié la police espagnole de protéger l’ordre public à Barcelone et ailleurs en Catalogne et d’avoir défendu la Constitution espagnole.

Pourtant, les médias ont montré et commenté les batailles policières violentes, pendant toute la journée, contre des électeurs pacifiques. La police espagnole avec son équipement anti-émeute a brisé les portes et fait irruption dans les écoles où les urnes de vote étaient situées, en essayant d’empêcher les électeurs de voter. Ils ont également enlevé et détruit les urnes.

À la fin de la journée, près de 1 000 personnes – 844 officiellement – ont été blessées par la force de police nationale, la violence extrême, par les matraques et les balles en caoutchouc extrêmement dangereuses et potentiellement mortelles frappant indifféremment les électeurs non violents désarmés, y compris les personnes âgées, les femmes et les enfants. Il y avait des centaines de milliers de personnes, des familles qui étaient venues avec des enfants à cet événement historique, certains campant depuis vendredi dans les écoles pour s’assurer que leur droit de vote était protégé.

Lorsque la police catalane a décidé d’une politique de retenue, et de ne pas interférer avec le référendum, mais plutôt de protéger les électeurs contre les éventuelles violences, le gouvernement fasciste de Rajoy a envoyé la police et la garde civile d’autres régions de l’Espagne pour empêcher le vote. Leur violence brutale et excessive contre des électeurs non armés était choquante. Ils avaient clairement reçu des instructions fermes pour leur brutalité auprès de leurs maîtres à Madrid – les maîtres mêmes qui les ont félicités pour l’accomplissement de leurs tâches. C’était une horrible chose à voir.

Le président Rajoy louant la police violente qui a laissé des centaines de blessés, certains gravement, est encore un témoignage supplémentaire que le fascisme s’étend en Europe. Le sang de Franco doit courir dans les veines de Rajoy. Bruxelles – le siège de l’État policier et du régime militaire européen grandissant – englobant déjà aujourd’hui l’ensemble des 28 États membres de l’UE, a souscrit à cette violence en restant silencieux.

Regardons d’un peu plus près certaines des raisons de cette horrible répression contre les personnes qui n’avaient que l’intention d’exprimer leur opinion – un droit humain absolu, selon la Charte des Nations Unies.

La Catalogne, avec une population d’environ 7,5 millions (sur les 46 millions d’espagnols) et une superficie d’environ 7% des 506 000 km2 de l’Espagne, contribue à hauteur de 20% à la production économique espagnole, produit 25% des exportations espagnoles, reçoit 23,5% du tourisme étranger en Espagne, et 57% des investissements étrangers du pays. Il y a beaucoup à perdre dans la sécession catalane.

La Catalogne reçoit aujourd’hui un revenu annuel par habitant d’environ 1800 € en dévolution fiscale de Madrid, mais contribue au moins pour le double de ce montant au Trésor espagnol. Ce déséquilibre a depuis longtemps été une épine douloureuse dans les relations entre Barcelone et Madrid. Mais le gouvernement de droite du PP (Parti populaire) de Rajoy a toujours refusé fermement un dialogue pour plus d’autonomie et plus de justice financière.

La région basque de l’Espagne s’est battue pendant des décennies (1959-2011) pour l’indépendance. Le conflit politique armé Espagne–ETA, connu sous le nom de Mouvement de libération nationale basque, a causé des centaines de morts violentes. Lorsqu’ils ont finalement désarmé, après un accord de paix en 2011 avec le gouvernement central, ils ont conclu un accord fiscal nettement plus équitable avec Madrid.

Sur le plan historique, la Catalogne est devenue une partie de l’Espagne au XVesiècle sous le roi Felipe VI et la Reine Isabelle. Au XXe siècle, sous la république espagnole, la Catalogne avec sa propre culture et sa langue, a reçu une pleine autonomie en 1932. Elle été abolie par Franco lorsqu’il est arrivé au pouvoir en 1938. Après la mort de Franco, en 1975, la Catalogne reprend une autonomie temporaire qui a pris fin en 2006, lorsqu’une Haute-Cour espagnole a contesté le statut d’autonomie et a jugé inconstitutionnels certains articles du Statut.

C’est alors que le mouvement indépendantiste catalan le plus récent a commencé. Depuis lors, plusieurs référendums fictifs ont eu lieu, dont le dernier en 2014, lorsque 80% de ceux qui ont voté (environ 30% des électeurs éligibles) ont opté pour l’indépendance.

Le référendum du 1er octobre 2017 a été la première tentative sérieuse de sécession depuis 2006. Bien que non conforme à la Constitution espagnole, la suppression vigoureuse et violente de la liberté d’expression des gens a été un grave abus des droits de l’homme. Il est très probable qu’il y aura de méchants retours de flamme.

Cette oppression féroce de Rajoy, la réticence au dialogue, ont définitivement retourné la plupart des Catalans contre Madrid et pour l’indépendance. Il y a quelques semaines, les sondages en Catalogne indiquaient un coude à coude entre indépendantistes et légitimistes, avec un léger avantage à ceux qui voulaient rester avec l’Espagne. Après les menaces de Madrid depuis des semaines et la répression policière violente d’hier, au moins 80% des électeurs catalans inscrits veulent maintenant l’indépendance. Une tendance similaire a été observée en Espagne. Il y a quelques mois, 10% à 20% des Espagnols étaient neutres ou favorisaient l’indépendance de la Catalogne. Après le fiasco de la police d’hier, près de la moitié des Espagnols, en solidarité avec leurs frères catalans, appuient l’indépendance de la Catalogne.

La lutte n’est pas terminée après la violente tentative de répression du vote à Madrid. Nous pouvons simplement espérer que la guerre civile sera évitée.

Peter Koenig

Article original en anglais :

Cataluña Libre?

Traduit par jj, relu par Cat pour le Saker francophone

Peter Koenig est économiste et analyste géopolitique.



Articles Par : Peter Koenig

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