Ce qu’on ne nous raconte pas à propos des « réfugiés pour la plupart syriens »

Réflexions et questions sur la cohérence de ce qu’on nous raconte (ou ne nous raconte plus) à propos des « réfugiés pour la plupart syriens »

On peut être surpris par le nombre de « réfugiés pour la plupart syriens »  ou « en majorité Syriens » arrivant aux portes de l’Europe. On nous avait pourtant annoncé[1] que le « régime » ne contrôlait plus les frontières (notamment nord avec la Turquie et est avec l’Irak et la Jordanie), aux mains de Daesh et autres terroristes… qui maintenant laisseraient donc passer non pas quelques discrètes dizaines ou centaines mais des milliers de gens, pourtant assez repérables dans des zones très surveillées ? A contrario si, contrairement aux informations que nous donnent les « spécialistes », le gouvernement syrien contrôlait ces frontières, quel intérêt aurait-il à laisser partir des dizaines de milliers de ses concitoyens ?

Pour le journaliste syrien Moustapha Al Mikdad « maintenant que leur guerre terroriste contre nous a épuisé une grande partie de nos ressources, l’organisation de l’immigration de nos jeunes commence à prendre de très graves proportions qui laissent à penser qu’un nouveau plan est en cours de préparation pour vider la Syrie de ses compétences humaines et scientifiques. (…) Un dernier plan qui, en effet, viderait considérablement la Syrie de cette catégorie d’âge susceptible de combattre le terrorisme et de reconstruire le pays ; ce qui signifie la poursuite de la politique guerrière occidentale par d’autres moyens qui atteindraient les mêmes objectifs, en cas d’échec de leurs opérations incessantes d’extermination, de destruction et d’extension du terrorisme »[2].

Fin juillet le gouvernement syrien a décrété une « amnistie générale pour les déserteurs et tous ceux qui ont refusé de faire leur service militaire dans le pays en guerre. Elle s’applique à condition que les déserteurs se rendent dans un délai d’un mois s’ils sont à l’intérieur du pays et de deux mois s’ils se trouvent à l’étranger. D’après SANA [agence de presse gouvernementale syrienne, dont le site en français est inaccessible depuis plusieurs mois…], l’amnistie concerne uniquement les soldats ou appelés ayant fui l’armée. « Ne sont pas concernés par cette amnistie les soldats qui ont participé à des opérations militaires [contre le régime] après leur défection ou qui ont du sang sur les mains » »[3].

« Beaucoup de jeunes hommes choisissent de quitter le pays pour fuir le service militaire. Il est difficile de leur jeter la pierre : plus d’un conscrit sur cinq est déjà mort face aux jihadistes »[4].

Mais on ne nous montrera pas de reportages sur les familles de conscrits ou jeunes réservistes blessés ou tués au combat, parfois plusieurs dans le même foyer.

Selon le HCR, il y a 6,5 millions de déplacés internes en Syrie : familles qui ont dû quitter leur foyer détruit, ou fuyant les zones de combat contre les terroristes et « rebelles », mais qui ne veulent pas quitter leur pays et souhaitent retourner chez eux dès que leurs quartiers sont reconstruits. D’après T. Meyssan « les déplacés en Syrie se sont surtout regroupés à Damas et dans le district de Lattaquié. Il n’y a pas de déplacés des zones gouvernementales vers les zones occupées par les jihadistes » et «sur le terrain, les rebelles syriens ont tous accepté de s’allier aux jihadistes étrangers. Les zones tenues par les rebelles sont administrées comme en Arabie saoudite ».

Nos médias ne nous parlent pas non plus des déplacés internes ; et nos gouvernements ne les aident pas. Ce serait pourtant doublement intéressant : là-bas pour les déplacés, et ici pour contribuer à diminuer l’arrivée de ces « réfugiés fuyant la guerre », qu’on nous exhibe depuis quelques jours.

Tel qu’on nous le présente aujourd’hui, cet exode requiert une logistique dépassant les arrangements, mafieux ou pas, de passeurs embarquant discrètement depuis les côtes syriennes quelques dizaines ou centaines de personnes, ou les accompagnant à travers des frontières terrestres pourtant hautement sensibles. A moins qu’une partie de ces « réfugiés en majorité syriens » ne se trouve déjà, et pour certains depuis longtemps, au-delà de la frontière, par exemple dans les camps de réfugiés turcs (ou jordaniens) ?

D’après nos informations depuis Damas, « les réfugiés syriens sont dans des camps en Jordanie, dans des camps et des locations en Turquie, uniquement dans des locations au Liban où il n’y a pas de camp pour les Syriens. En Jordanie, les réfugiés sont majoritairement opposés à la République arabe syrienne, croit-on. Par contre au Liban et en Turquie, ils sont massivement pro-Assad. Les réfugiés qui se rendent en Europe viennent surtout de Turquie. Ils fuient les camps, après avoir fui Daesh ».

Nos médias et spécialistes (et ministre des Affaires étrangères) se sont faits beaucoup plus discrets depuis des mois sur ces camps de réfugiés « surpeuplés » en Turquie ou Jordanie[5]. Le « 20 heures » de France 2 du 8 septembre a fait semblant de nous montrer le camp de Zaatari, à la frontière jordanienne : une seconde d’image panoramique (non datée) sur un camp de tentes sans aucun habitant en vue, puis reportage sur une famille chrétienne hébergée dans la paroisse d’un village jordanien voisin…

La « communauté internationale » qui feint subitement de se lamenter sur le sort des pauvres réfugiés n’a pas répondu en décembre 2014 à l’ « appel pressant » du HCR pour éviter la suspension par le PAM (Programme alimentaire mondial) de « son programme d’aide alimentaire à plus de 1,7 million de réfugiés syriens en raison d’une pénurie de fonds », «suspension du programme d’aide alimentaire […] dévastatrice à cette période critique [qui] aura un impact direct sur des dizaines de milliers de familles réfugiées parmi les plus vulnérables qui dépendent presque entièrement de l’aide internationale. Je lance disait le Haut Commissaire– un appel pressant à la communauté internationale : soutenez le PAM maintenant, ne laissez pas les réfugiés souffrir de la faim »[6].

Façon radicale, économique et discrète, de se débarrasser de ces réfugiés en les poussant vers l’Europe. Merci qui ?

Marie-Ange Patrizio,

9 septembre 2015



[1] Cf. notamment l’émission du 22 mai des « Matins de France Culture », où le « politologue et spécialiste de l’islam », Gilles Kepel, va jusqu’à annoncer la prise probable de Damas par Daesh pour le début du Ramadan, fin juin 2015… Il faut dire que le spécialiste était invité cette année à la réunion du Groupe Bilderberg, début juin : il anticipait sur les pronostics de ses patrons.

[4] Informations recueillies auprès de ce que nos médias appellent « une source bien informée » : au choix, OSDH à Londres ou Thierry Meyssan à Damas..?

[5] Visite de L. Fabius en août 2012 au camp de Zaatari (nord de la Jordanie) « établi en plein désert » : «« Mon voyage est dabord humanitaire » a-t-il précisé. « Laction de la France, comme laction des autres pays, consiste à apporter son soutien aux réfugiés », a dit Fabius qui a également rencontré des responsables de lONU et des réfugiés syriens. « Je resterai quelques heures en Jordanie » » : http://www.liberation.fr/monde/2012/08/16/fabius-bachar-al-assad-est-le-bourreau-de-son-peuple_840043



Articles Par : Marie-Ange Patrizio

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