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Ceci n’est pas une école
Par Réjean Bergeron
Mondialisation.ca, 02 avril 2020
Le Devoir (Opinion) 1 avril 2020
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Un ordinateur portable, une connexion Internet, un serveur, une panoplie d’applications numériques ne peuvent pas, tant s’en faut, se substituer à l’école comme milieu de vie et encore moins au travail sur le terrain des enseignants et des enseignantes.

En cette période de crise sanitaire, sociale et économique, certains, qui en doutaient encore, vont l’apprendre rapidement, alors que d’autres, qui ne juraient que par ces technologies pour « réinventer l’école » ou pour « créer l’école du futur », vont perdre rapidement leurs belles illusions.

Car je vais vous faire une confidence : tout ce matériel informatique composé de plastique, de verre et de métaux est sans âme. Aucun sentiment, aucune émotion n’est en mesure de se dégager de ce tas d’atomes. L’ordinateur peut bien dicter un ensemble de procédures des plus rationnelles, mais jamais il n’accompagnera les étudiants et les étudiantes dans leur parcours scolaire, social et humain comme peuvent le faire les enseignants et les enseignantes lorsqu’ils sont en relation étroite, réelle, physique et empathique avec eux.

J’enseigne au niveau collégial et voilà qu’on nous demande dans l’urgence et la précipitation de nous retourner sur un dix sous afin de sauver non pas des vies, mais la session de nos étudiants en misant le tout pour le tout sur les cours en ligne à partir du 6 avril. Oui, je veux bien. Je vais « collaborer » à cet effort de guerre, je serai un bon soldat, j’irai au front. Mais attention ! Empruntant les habits du devin Tirésias, je vous préviens : les résultats seront lamentables, pour ne pas dire catastrophiques. Je fais bien sûr référence aux résultats scolaires, mais aussi, et surtout aux répercussions que cette tyrannie numérique en cette période de crise sanitaire aura sur la santé mentale de nos étudiants, sur le taux de stress et d’angoisse qu’ils ressentiront tout au long de cette immense tentative d’improvisation technopédagogique.

À force d’entendre les chantres du tout numérique, on est porté à surestimer les vertus de ces applications et aussi la maîtrise de ces mêmes outils par nos étudiants. Bien qu’ils aient presque tous un téléphone intelligent, ils sont nombreux à ne pas posséder d’ordinateur à la maison et parfois même de connexion Internet. Mais ceci, tout compte fait, est secondaire. Ce qui est le plus préoccupant, c’est le milieu physique dans lequel ils vont se retrouver pour suivre ces cours en ligne et l’état d’esprit qui sera le leur pour entreprendre et mener peut-être cette tâche à terme.

Faut-il le rappeler : le Québec, l’Amérique, le monde traversent une grave crise sanitaire, sociale et économique. On demande aux citoyens de rester chez eux. La plupart des commerces ont été fermés. Des millions de personnes ont perdu leur emploi. Chaque jour, le premier ministre fait une mise à jour sur le nombre d’infections et de morts causés par le coronavirus. Vous allumez la télévision et toutes les nouvelles portent sur cet événement exceptionnel et gravissime. Et nous, pendant ce temps, on demande aux étudiants de suivre des cours en ligne !

Pensez-vous qu’ils trouveront quelque part dans un recoin de leur cerveau l’attention, l’énergie et la volonté nécessaires pour remplir une pareille tâche ? Voilà quelques jours, j’ai envoyé un message à mes étudiants pour savoir s’ils connaissaient l’application Zoom dans le but de pouvoir faire des vidéoconférences avec eux si jamais cette option était retenue. Jusqu’à maintenant, à peine 20 % de ceux-ci m’ont répondu !

C’est que, voyez-vous, ils sont ailleurs, pas physiquement mais mentalement. Comme vous et moi, ils sont probablement très préoccupés et même perturbés par tout ce qui se passe dans leur environnement immédiat. Leurs parents (ou eux-mêmes) ont peut-être perdu leur emploi. L’argent va commencer à se faire rare pour certains. Leur réseau social a été démantelé et leurs habitudes quotidiennes chamboulées. Tous les membres de la famille se doivent de partager jour et nuit le même espace vital et peut-être même le seul ordinateur disponible dans la maison ou le petit appartement qu’ils occupent tous. Voilà autant de facteurs et de coups du sort qui sont propices à faire monter la tension psychologique et la détresse chez ces adolescents en quête de sens.

Mais pendant ce temps, on leur demande, dans un climat déjà très tendu, de suivre des cours en ligne, de se brancher pendant des heures et des heures à une technologie qui, comme on le sait, est elle-même anxiogène.

Après, on viendra nous dire qu’on se préoccupe de la santé mentale de nos jeunes…

Réjean Bergeron

 

Illustration en vedette : pixabay.com

Réjean Bergeron : Essayiste et professeur de philosophie au niveau collégial, Montréal

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