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CERN – la physique des particules piégée par l’OTAN
Par Andre Gsponer et Jacques Grinevald
Mondialisation.ca, 13 août 2008
Horizons et débats No 31 13 août 2008
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En publiant une adaptation de l’article de l’historien John Krige sur l’origine du CERN, La Recherche d’octobre 2004 (no 379; p. 64–69) a eu le grand mérite de dépasser les légendes qui circulent à ce propos, et ainsi d’ouvrir le débat sur les vraies fonctions du CERN, qui comme pour toute organisation internationale, sont avant tout politiques.

En tant que participant actif, ou (et) observateur attentif, du dévelopment du CERN et de la physique des hautes énergies durant ces trentes dernières années, nous voudrions faire quelques commentaires, notamment en nous référant à l’original: «I.I. Rabi et la naissance du CERN» (Physics Today, September 2004, p. 44–48)1.

D’abord le titre, devenu: «CERN l’atome piégé par le plan Marshall». En effet, si les idées à l’origine du CERN en 1954 remontent au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sa création proprement dite a beaucoup moins à voir avec le plan Marshall (1948–1952) qu’avec l’initiative «Atomes pour la Paix» de l’Administration Eisenhower en 1953. En effet, comme l’ont montré les politologues2, cette démarche américaine de déclassement d’une partie des secrets de la fission nucléaire était avant tout une intiative de politique étrangère, tout comme la création du CERN, ainsi que le démontre John Krige.

De fait, l’initiative «Atomes pour la Paix» a été suivie en 1957 par une initative soviétique dont on parle peu, une démarche similaire de déclassement d’une partie des secrets de la fusion thermonucléaire, initiative rapidement récupérée par les Américains en 19583. Il en a résulté que la Grande Bretagne, suivie par d’autres Etats, se sont rapidement engagés dans des programmes nationaux, ce qui explique en partie pourquoi aujourd’hui encore l’effort international pour la fusion thermonucléaire n’est pas comparable à celui de la recherche centralisée en physique des hautes énergies, dont le CERN est le prototype.

Ainsi, l’épisode relaté par John Krige démontre, documents officiels à l’appui, que la création du CERN s’inscrit dans une dynamique où les trois axes scientifico-technologiques du nucléaire (la fission, la fusion, et l’accélération des particles – voir La Recherche no 124, juillet/août 1981, p. 866–868) ont été autant que possible endigués, neutralisés, «piégés» voire même «pillés» par la politique étrangère américaine. En fait, ces conclusions étaient déjà les nôtres quand nous avons publié «La Quadrature du CERN» en 1984 (voir La Recherche no 165, avril 1985, p. 506)4. Mais nous ne savions pas alors que François de Rose, considéré comme l’un des fondateurs du CERN (dont il a présidé le Conseil de 1959 à 1962), avait écrit en tant qu’ancien Représentant permanent auprès du Conseil atlantique, dans la Revue de l’OTAN d’octobre 1978, pages 16–20 et 26–30, un article sur la politique scientifique de l’OTAN où le CERN était montré en exemple, et dont les conclusions vont largement dans le sens de celles de John Krige ou des nôtres. En particulier, dans une perpective de complémentarité atlantiste, où domine la vision d’une Amérique plus «apte» à «assimiler et utiliser les développements scientifiques et techniques», donc mieux «disposée» que l’Europe «à accueillir les innovations et les progrès», François de Rose rappelle qu’il aurait été «dommageable pour l’Amérique elle-même» de ne pas avoir un accès direct «aux découvertes de base, aux enseignements et aux travaux accomplis en Europe»5.

C’est ainsi que, bien que ne faisant pas partie de l’Organisation, les Etats-Unis ont toujours eu un accès privilégié aux résultats scientifiques et technologiques du CERN. Ceci est illustré par le fait que des expériences cruciales pour le développement des armes à faisceaux de particules ont pu être faites sans difficultés au CERN au début des années 19806, et qu’en ce moment même des scientifiques américains travaillant sous contrat Défense participent à des expérience sur l’antimatière7, alors qu’il est explicitement reconnu que ce genre de collaboration permet aux USA de faire l’économie de la construction d’installations similaires sur leur propre territoire, voir La Recherche de novembre 1986 (no 182; p. 1440–1443)8.

Mais cela ne veut pas dire que les Européens n’ont pas pu profiter de la «tête de pont» CERN, notamment pour détourner à leur avantage certains aléas de la démocratie. C’est ainsi que lorsqu’en 1965 des complications politico-administratives ont freiné la livraison d’un super-ordinateur CDC 6600 dont la France avait besoin pour mettre au point sa bombe à hydrogène9, les scientifiques français ont pu utiliser une machine similaire que le CERN venait de recevoir10 pour apprendre à s’en servir et commencer à écrire leurs programmes. En fait, si dans ce cas un Etat européen dont la politique nucléaire indépendantiste inquiétait le Congrès américain a pu bénéficier du CERN, un événement assez semblable s’est produit en 2001 lorsque le CERN a signé un accord de coopération avec l’Iran11, au grand dam de la classe politique américaine.

Pourquoi? Comme nous le confirme John Krige dans son article original, avec référence à la CIA, le CERN avait aussi été créé à l’avantage de l’Occident pour que «les scientifiques américains puissent discrètement juger la compétence de leurs collègues soviétiques et d’ailleurs, […] en bref, pour que le CERN puisse constituer une base utile à l’espionnage scientifique informel»12. C’est ainsi que lorsque les scientifiques et ingénieurs irakiens ont assidûement fréquentés le CERN dans les années 1970, par le biais de collaborations avec des Universités anglaises, il ne fait aucun doute que Washington fut rapidement informé de ce que les Irakiens s’inspiraient de la technologie des accélérateurs pour enrichir de l’uranium à des fins militaires13. Si on les a laissé faire, pour ensuite prétendre en 1991 que l’on ne savait rien, c’est que la règle de ce jeu là consistait, et consiste toujours, à frapper fort au moment où l’autre commettrait une erreur.

C’est ainsi que le CERN, né avec la Guerre froide, continue à jouer, voir à étendre, son rôle politique de passage obligé pour tout pays voulant accéder à la technologie des accélérateurs de particules, que ce soit en raison de leurs applications scientiques, industri­elles, ou militaires. Il n’est donc pas étonnant de constater que depuis qu’ils ont fait des essais nucléaires, l’Inde et le Pakistan sont devenus des partenaires hautement considérés au CERN, comme le démontrent les nombreuses pages consacrées à ces deux pays dans le Courrier CERN depuis quelques années14.

Que dire alors du CERN à l’occasion de son 50e anniversaire? Principalement qu’il a largement concrétisé, voir dépassé, les rêves de ses promoteurs – les visionnaires atlantistes tels que Isidor I. Rabi (qui représenta les Etats-Unis auprès du Comité scientifique de l’OTAN), J. Robert Oppenheimer (président de 1946 à 1952 du «GAC», le très influent comité de huit personnes, dont Rabi, conseillers scientifiques et politiques de l’«AEC», la Commission américaine pour l’énergie atomique), François de Rose en France, Edoardo Amaldi en Italie, et beaucoup d’autres15. Il est donc navrant, pour nous qui sommes convaincus que l’Europe a un autre message à apporter au monde que celui de la puissance, de voir que le CERN piégé dans la dynamique atlantiste, a empêché plutôt que favorisé un véritable processus d’unification européenne centré sur des valeurs morales et scientifiques qui lui seraient propres.  

Notes

1    J. Krige, http://www.physicstoday.org/vol-57/iss-9/p44.html: I.I. Rabi and the birth of CERN, ­Physics Today (September 2004) p. 44–48.
2    R. Kollert, Die Politik der latenten Proliferation. Militärische Nutzung ‹friedlicher› Kerntechnik in Westeuropa, Dissertation (Deutscher Universitätsverlag, Wiesbaden, 1994, ISBN-3-8244-4156-X) 551 pp.
R. Kollert, ‹Atoms-for-peace›: A foreign policy concept of the Cold War gets into a clue to latent proliferation, INESAP Information Bulletin, no 9 (May 1996) 22–24.
3    A. Gsponer et J. P Hurni, http://arXiv.org/pdf/physics/0401110
ITER The International Thermonuclear Experimental Reactor and the Nuclear Weapons Proliferation Implications of Thermonuclear-Fusion Energy Systems (PDF), report ISRI-04-01 (2 February 2004) 80pp. Voir plus particulièrement la section 2.9, pages 51 à 54.
4    J. Grinevald, A. Gsponer, L. Hanouz, and P. Lehmann, http://cui.unige.ch/isi/sscr/phys/Quadrature.html «La Quadrature du CERN», avec: http://cui.unige.ch/isi/ssc/phys/Jungk-preface.html
préface de Robert Jungk (Editions d’En bas, ­Lausanne, 1984) 186 pp.
5    François de Rose, Les progrès scientifiques et techniques: Les problèmes qu’ils posent à l’Ouest, Revue de l’OTAN, Vol.26 (Octobre 1978)16–20, 26–30. Pour le CERN, et la fusion thermonucléaire, voir plus particulièrement les pages 26 et 27.
6    Voir la postface, Le CERN, vingt ans après, http://cui.unige.ch/isi/ssc/phys/Jungk-postface.html que Robert Jungk a écrite en 1986 pour la réédition de son livre de 1966 sur le CERN. Voir aussi La Quadrature du CERN, pages 29 à 34. Pour les détails techniques, voir section 9.1. de A. Gsponer: http://arXiv.org/pdf/physics/0409157 Physics of high-intensity high-energy Particle Beam Propagation in open Air and outer-space Plasmas (PDF), Report ISRI-82-04 (September 2004) pages 63–71.
7    G. Gabrielse et al., First measurement of the velocity of slow antihydrogen atoms, Phys. Rev. Lett. Vol. 93 (13 August 2004) 073401-1. En page 073401-4 on lit que l’expérience est partiellement financée par l’Air Force Office of Scientific Research of the United States. Cette publication est annoncée dans: «CERN Courier» (October 2004): http://www.cerncourier.com/main/article/44/8/6 p. 8.
8    http://cui.unige.ch/isi/ssc/phys/LaRecherche.html
Version web avec quelques liens internet supplémentaires.
9    U.S. delays jumbo systems for France, Datamation, Vol. 11 (January 1965) 95.
10    C. Jones, Computing at CERN, «CERN Courier» (September 004): http://cerncourier.com/main/article/44/7/27 p. 32.
11    Un premier accord de coopération apportant 1.4 millions de francs suisses au CERN a été signé le S juillet 2001: «CERN Courier» (September 2001): http://cerncourier.com/main/article/41/7/18/4/cernpeo15_9-01 p. 38.
12    Référence no 8 de: http://www.physicstoday.org/vol57/iss-9/p44.html (erreur de lien?!…) version Physics Today de l’article de John Krige: Wilton Lexow, The Science Attaché Program (CIA, Studies in Intelligence, Spring 1966) p. 21: http://www.cia.gov/csi/studies/declass Instructions pour la commande.
13    Voir l’article de Suren Erkman: http://cui.unige.ch/isi/ssc/phys/Erkman.html Bombe atomique: L’Irak est passé par le CERN, dans le Journal de Genève du 22 avril 1995. Voir aussi «La Quadrature du CERN» pages 60, 70, 71, et 73. Pour plus de détails techniques et politiques, voir A. Gsponer: http://nuclearweaponarchive.org/Iraq/Calutron.html Iraq’s calutrons: 1991-2001.
14    Pour un numéro consacrant une page entière de nouvelles à l’Inde, et une autre au Pakistan, voir le «Courrier CERN» de décembre 2003, pages:
http://cerncourier.com/main/article/43/10/6 8-1 et http://cerncourier.com/main/article/43/10/7 8-2, et respectivement pages: http://cerncourier.com/main/article/43/10/10 10-1 et http://cerncourier.com/main/article/43/10/11 10-2 . Il va sans dire que la Chine, qui pour les USA a remplacé l’URSS en tant grand rival, jouit d’une considération similaire, voir par exemple «Courrier CERN» mars 2003: http://cerncourier.com/main/article/44/2/20 p. 31–32.
15    L’importance du rôle d’Oppenheimer est plus particulièrement soulignée par François de Rose, ce que rapporte notamment l’historien Robert Jungk, voir La Quadrature du CERN p. 51. Voir aussi: http://www.cerncourier.com/main/article/44/8/22
Origins: the early days of CERN, dans le numéro commémoratif du «Courrier CERN» (Octobre 2004) p. 74; ainsi que: http://cerncourier.com/main/article/42/6/20/3
CERN Pioneers, «CERN Courier» (July/August 2002) p. 35.
Source: La Gazette nucléaire, 217/218 auf http://resosol.org/Gazette/2004/217_218_p09.html

Andre Gsponer, ancien directeur de l’Independent Scientific Research Institute (ISRI) à Genève et Jacques Grinevald, professeur émérite à l’Institut Universitaire d’Etude du Développement (IUED), Université de Genève.

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