Ces armes qui ne tueront plus mais continueront à faire peur

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Oubliez les balles en caoutchouc et les gaz lacrymogènes. La guerre sans morts, ou presque, le maintien de l’ordre sans armes qui tuent se préparent d’ores et déjà dans le secret des laboratoires.

Sur les routes, des gels lubrifiants dits « antitraction » seraient répandus pour empêcher tout véhicule d’avancer, tout soldat de se déplacer. Un suspect ne s’arrêtant pas à un barrage recevrait des projectiles à énergie pulsée : un flot de plasma déclencherait un flash traumatisant près de l’individu visé, une sorte d’explosion d’air dont le souffle ne brûlerait pas, mais désorienterait un moment. Des balles électroniques, cumulant effet coup de poing et décharge électrique, feraient aussi l’affaire. Sans oublier les armes acoustiques, infrasons insupportables dirigés vers les véhicules, les bâtiments ou résonant dans les boîtes crâniennes.

Des aérosols aux odeurs répugnantes disperseraient sur-le-champ une foule agressive. Des mines antipersonnelles d’un nouveau type protégeraient les zones interdites : après s’être signalées auprès de l’intrus par un avertisseur vocal ou lumineux, elles lui infligeraient des rafales d’ondes électriques capables de l’immobiliser plusieurs secondes. Des armes à impulsions électromagnétiques détruiraient les équipements électroniques. Des bactéries « mangeraient » le goudron des routes ou le béton des bâtiments, décomposeraient carburants et explosifs. Des pulvérisations d’agents chimiques hyper-corrosifs fragiliseraient les aciers.

Evidemment, ce théâtre des opérations de l’avenir ne peut encore se décrire qu’au conditionnel. La confidentialité qui entoure ces projets, voire la clandestinité qui masque certains « black programs » américains, empêche de distinguer ce qui restera à l’état d’idée irréalisable de ce qui va prendre corps rapidement. Les dispositifs à énergie pulsée, encore trop lourds, seraient sur le point d’être testés en Irak par l’armée américaine. D’autres procédés sont sans doute utilisés depuis des années.

Ces recherches tous azimuts démontrent surtout que l’attrait des armes dites non létales n’est pas près de régresser. Selon les définitions en usage, celles-ci sont conçues pour frapper d’incapacité le personnel et le matériel par des effets temporaires et réversibles, tout en minimisant le risque mortel. Leur intérêt s’impose aux policiers, mais aussi aux militaires, qui doivent de plus en plus souvent effectuer des opérations de maintien de l’ordre, sous l’oeil des opinions publiques, en minimisant les pertes civiles. Le département de la défense américain a fini de s’en convaincre après l’échec de sa tentative de pacification de Mogadiscio (Somalie) en 1993. La situation actuelle en Irak n’a certainement pas changé la donne.

Ce n’est sans doute pas un hasard si des informations, jusque-là confidentielles, ont filtré, ces derniers mois, dans des revues spécialisées. Comme s’il fallait commencer à préparer l’opinion à la généralisation de ces nouveaux armements. Semblable à un énorme pistolet à eau, un fusil à laser a été présenté par des membres du très secret laboratoire de recherche de l’US Air Force, au Nouveau-Mexique, comme un prototype révolutionnaire d’arme capable d’aveugler l’ennemi à distance. Incidemment, les militaires ont glissé que la justice allait être associée à son développement, sans en mentionner la raison : depuis 1995, les armes aveuglantes, susceptibles d’infliger des brûlures définitives aux rétines, sont formellement prohibées par une convention des Nations unies.

De fait, la plupart des dispositifs décrits en préambule tomberaient sous le coup des traités internationaux interdisant les armes chimiques ou biologiques. C’est la principale crainte des adversaires de ces technologies non létales : voir se multiplier les recherches qui violent secrètement les règlements en vigueur, au risque de relancer une nouvelle course clandestine aux armements. Les partisans de ces nouvelles techniques demandent, eux, une adaptation des textes pour tenir compte du nombre de vies qu’elles pourraient épargner.

Cette innocuité ne va pourtant pas de soi. Les nombreuses morts survenues lors du dénouement de la prise d’otages du Théâtre Doubrovka, à Moscou, en octobre 2002, ont montré les dangers des gaz présentés comme incapacitants par les forces russes. La plupart des spécialistes préfèrent aujourd’hui parler d’armes « moins létales ». « Il existe des variables que l’on ne peut maîtriser, souligne Pierre Delaume, chef du Centre d’études de la logistique à la direction de l’administration de la police nationale. Chaque individu possède un seuil de tolérance qui varie selon son état psychologique et physique. »

Ces débats ont été alimentés, ces dernières années, par l’essor de la première arme de ce type commercialisée à grande échelle : un pistolet à impulsion électrique fabriqué par la firme américaine Taser, qui équipe aujourd’hui les polices de 52 pays, d’usage courant aux Etats-Unis (la société vient de s’y lancer sur le marché des particuliers) et actuellement testé en France. Cet engin peut éjecter, jusqu’à 7 mètres, deux dards qui traversent les vêtements. Ils sont reliés par un fil au pistolet qui délivre une onde électrique déconnectant provisoirement le cerveau du système musculaire en provoquant une paralysie momentanée. Les risques liés à des mauvaises chutes ou à des réactions cardiaques, des décès même, ont été rapportés. « Le pistolet n’a jamais tué ou blessé sérieusement quelqu’un », rétorque Antoine Di Zazzo, de Taser France.

Les opposants à cette nouvelle arme soulignent, eux, différents risques. Celui d’une facilitation du recours à la violence et d’une banalisation de son usage. « Au cours des formations des fonctionnaires, nous insistons sur un point : ne devenez pas dépendant du Taser », reconnaît M. Di Zazzo. Des caméras vont équiper les engins, reliées au commandement pour éviter les abus. Mais des dérives ont déjà eu lieu ailleurs. Quatre soldats américains ont été sanctionnés, en décembre 2004, pour avoir usé de pistolets Taser au cours de sévices sur des prisonniers irakiens. Les armes non létales peuvent ainsi fournir de nouvelles méthodes aux tortionnaires, tout en masquant les traces de leurs brutalités. Réduiront-elles la mortalité au prix de l’accroissement de la douleur ?

EN FRANCE

2 260 FLASHBALLS

sont utilisés par les policiers chargés d’assurer l’ordre public. C’est en mai 2002, à son arrivée au ministère de l’intérieur, que Nicolas Sarkozy a voulu en généraliser l’usage.

103 PISTOLETS À IMPULSION ÉLECTRIQUE

(Taser) sont à disposition de la police française, à titre d’expérimentation, dont plus de la moitié pour les brigades anticriminalité. Le ministère souhaite en acquérir un millier en 2006.

20 PAPERBALLS

sont en expérimentation, notamment chez les CRS. Ils envoient des billes de peinture marquant les vêtements d’un suspect poursuivi. Ils ont été essayés à Lyon pendant les violences urbaines, en novembre 2005.

SUR INTERNET

www.bradford.ac.uk/acad/nlw/

https://www.jnlwp.com/mission.asp

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