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Comment expliquer l’embrasement social en Equateur?
Par Christophe Ventura et Mathieu Dejean
Mondialisation.ca, 11 octobre 2019
lesinrocks.com
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https://www.mondialisation.ca/comment-expliquer-lembrasement-social-en-equateur/5637670

Depuis le 3 octobre, l’Equateur est plongé dans une crise politique et sociale qui a conduit le président Lenín Moreno à transférer la capitale de Quito à Guayaquil. Christophe Ventura, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques, spécialiste de l’Amérique latine, décrypte la situation.

Que s’est-il passé dans l’immédiat pour que Lenín Moreno transfère la capitale de l’Equateur à Guayaquil, où il s’est réfugié ?

Christophe Ventura – Cette décision intervient dans un contexte d’embrasement assez subit de l’Equateur depuis le 3 octobre. Le président équatorien a décrété l’état d’exception, équivalent à l’état d’urgence en France, pour soixante jours renouvelables. La Cour constitutionnelle a amendé cette décision en la réduisant à 30 jours, avec des exceptions pour certains secteurs professionnels. Dans ce cadre, Lenín Moreno a demandé le changement de siège du gouvernement, de Quito, capitale politique de l’Equateur, à Guayaquil, capitale économique.

Quelle est l’origine de ce mouvement social ?

La décision récente qui a mis le feu aux poudres, c’est la même qui a lancé le mouvement des Gilets jaunes en France : l’augmentation des prix des carburants à la pompe, jusqu’à 123 % pour le gazole, qui est le carburant populaire en Equateur. Le président a pris cette décision dans le cadre d’un paquet de mesures économiques qu’on qualifierait en France de mesures d’austérité.

Comme souvent dans les pays pétroliers, l’or noir est subventionné par l’Etat en Equateur, par tradition et par affirmation d’une souveraineté qui doit bénéficier aux habitants du pays. Les consommateurs payaient la moitié de leur litre d’essence, et l’Etat l’autre moitié. C’est cette deuxième moitié que l’Etat a décidé de stopper, ce qui a fait exploser socialement le pays.

Mais il y a aussi d’autres mesures : des restrictions salariales, des congés en moins pour les fonctionnaires, et la baisse de certains impôts sur la sortie des capitaux du territoire, donc concernant les groupes sociaux les plus riches. On se retrouve avec un mouvement multisectoriel, qui met dans la rue les camionneurs, les opposants politiques de Moreno, les partisans de l’ancien président Rafael Correa, les secteurs indigènes… Il y a une coagulation de tous les mécontentements.

Les peuples autochtones ont marché sur la capitale. Ce sont eux qui semblent être le fer de lance de la contestation : pourquoi ?

Les peuples autochtones sont traditionnellement un des secteurs les plus radicaux. La Confédération des peuples autochtones (Conaie) a été au cœur des grandes convulsions sociales des années 1990, qui ont abouti à l’effondrement du pays et à l’arrivée de Rafael Correa en 2006. Ils ont été parmi les acteurs les plus mobilisés contre les plans d’ajustement structurel du FMI, que Lenín Moreno est en train de reprendre aujourd’hui.

En effet, les mesures qu’il prend s’inscrivent dans la contraction d’un prêt de 10 milliards de dollars en février dernier, auprès du FMI (à hauteur de 4 milliards de dollars), de la Banque mondiale, Banque interaméricaine de développement et de l’Agence Française de Développement. L’Etat cherche à réduire la dépense publique pour rembourser ces prêts. Cependant, le secteur des camionneurs et les syndicats pèsent aussi lourd dans ce mouvement social. Elles sont moins visibles, mais d’autres actions ont lieu dans le pays, de blocage des flux économiques, des routes, etc.

Dans son allocution, Lenín Moreno a dénoncé une “tentative de coup d’Etat” organisée par son ancien mentor, Rafael Correa, dont il était pourtant l’héritier. Que s’est-il passé pour que le fossé se creuse entre eux ?

Il y a deux versions. Celle de Lenín Moreno consiste à dire qu’il a découvert des déficits abyssaux qui lui avaient été cachés quand il a pris le pouvoir. Il a donc dû prendre des décisions douloureuses. Comme partout dans la région, il faut souligner que les pays sud-américains ne sont pas sortis de la crise économique et sociale de 2013, ils ont des économies chaotiques, la croissance n’est pas au rendez-vous, et les inégalités explosent. Moreno a justifié son virage de cette manière. C’est un changement de cap par rapport à ses engagements de campagne, qui prévoyaient une redistribution sociale.

La version de Rafael Correa, c’est que Lenín Moreno a trahi son camp, qu’il s’est mis dans les mains de l’opposition et de la droite équatorienne, qui est très puissante. Moreno a rapidement perdu la cohésion de sa majorité politique au parlement. Il est indéniable qu’il a défini des alliances avec des secteurs de la société situés au centre droit et à droite du pays. Il pensait qu’il fallait trouver un projet de gouvernement compatible avec ces secteurs économiques. Cela l’a mené à demander ce prêt au FMI il y a quelques mois. Il y a un réalignement de sa politique par rapport aux intérêts des gens à qui il s’en remet pour lui octroyer des prêts financiers.

Qui peut profiter de la faiblesse de Lenín Moreno ?

C’est impossible à dire à l’heure actuelle. On peut dire que Moreno fait l’unanimité contre lui. Il a une gestion martiale de la crise assez brutale, avec un couvre-feu partiel dans certaines zones, une militarisation de l’espace public. Ce sont des signes de craintes, de peur même. Moreno mobilise des arguments éculés selon lesquels cette crise serait commanditée par Nicolas Maduro en lien avec Rafael Correa, qui est exilé en Belgique. Cela trahit son isolement.

Cependant, le parti de Correa, qui est le premier parti d’opposition, a été décapité : ses dirigeants ne vivent plus en Equateur. La Conaie pour sa part ne se reconnaît nulle part dans le champ politique. C’est pourquoi on peut qualifier ce mouvement de dégagiste : il s’est cimenté pour destituer un pouvoir considéré comme illégitime. Il n’a pas de colonne vertébrale organisée politiquement, même s’il est fort par nature. Si Lenin Moreno s’enfonce dans une gestion sécuritaire, répressive de la crise, on risque en tout cas d’assister à une radicalisation assez incontrôlable.

 

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