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Comment nous restons aveugles à l’histoire du pouvoir
Par Jonathan Cook
Mondialisation.ca, 28 février 2020

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Alors que Bernie Sanders enchaîne les succès dans la course aux primaires démocrates, des scandales éclatent dans les médias pour entraver sa route vers la victoire. Le sénateur du Vermont serait soutenu par la Russie, d’après des responsables anonymes. Voter pour Sanders, ce serait installer Poutine à la Maison Blanche. Aucun argument, aucune preuve et aucune source vérifiable. L’histoire sera pourtant répétée en boucle jusqu’à devenir une vérité aux yeux de l’opinion publique. Pour Jonathan Cook, c’est la démonstration des manœuvres du pouvoir, un système qui monopolise les richesses, détruit la planète et qui, à travers les médias, le divertissement et l’école, nous impose un cadre de pensée. Un pouvoir qui, à la différence des puissants, aspire à rester discret et ne supporte pas que des politiciens comme Sanders ou Corbyn l’oblige à sortir de l’ombre pour défendre ses intérêts. (Investig’Action)


Si une chose me pousse à écrire, en particulier ces articles sur le blog, c’est le besoin urgent que nous avons de comprendre le pouvoir. Le pouvoir est la force qui façonne presque tout dans nos vies et nos morts. Il n’y a pas d’enjeu plus important. Comprendre le pouvoir et le défaire à travers cette compréhension, voilà le seul chemin vers la libération que nous pouvons emprunter en tant qu’individus, en tant que sociétés et en tant qu’espèces.

Les médias sont censés être un marché libre des idées. C’est pourquoi ça devrait être tout simplement stupéfiant que personne dans ces médias n’aborde jamais directement les questions de pouvoir – au-delà des manigances des partis politiques et des scandales de célébrités.

Mais le manque d’intérêt pour analyser et comprendre le pouvoir n’est pas du tout surprenant en réalité. En effet, les médias mainstream sont l’outil clé du pouvoir. Ou, vus sous un autre angle, ils en sont l’expression centrale.

De toute évidence, la principale préoccupation du pouvoir est de pouvoir rester dissimulé. Par définition, son exposition l’affaiblit. Une fois le pouvoir exposé se posent des questions sur sa légitimité, ses méthodes, ses finalités. Le pouvoir ne veut pas être vu, il ne veut pas être restreint, il ne veut pas être tenu responsable. Il veut une liberté absolue de se reproduire et idéalement d’amasser plus de pouvoir encore.

C’est pourquoi le vrai pouvoir se rend aussi invisible et insondable que possible. Comme un champignon, le pouvoir ne peut croître que dans l’obscurité. Il est donc difficile d’écrire à ce sujet de manière intelligible pour tous ceux qui sont sous le charme du pouvoir, c’est-à-dire la plupart d’entre nous, la plupart du temps. En effet, le pouvoir s’approprie le langage si bien que les mots sont inadéquats pour décrire l’histoire du véritable pouvoir.

Des ondulations à la surface

Remarquez que je me réfère au pouvoir et non pas aux puissants. Car le pouvoir doit être compris davantage comme une idée faite chair, une matrice idéologique de structures, une façon de comprendre le monde plutôt qu’un ensemble de personnes ou une cabale. Le pouvoir a sa propre logique distincte de ceux qui sont considérés comme puissants. Oui, les politiciens, les célébrités, la royauté, les banquiers et les PDG font partie de son expression physique. Mais ils ne sont pas le pouvoir, précisément parce que ces individus sont visibles. La visibilité même de leur pouvoir les rend vulnérables et potentiellement remplaçables – tout le contraire du pouvoir.

Les difficultés actuelles du prince Andrew en Grande-Bretagne ou de Harvey Weinstein aux États-Unis illustrent les caprices de la puissance, tout en nous disant peu de choses sur le pouvoir lui-même. À l’inverse, il y a une vérité dans l’histoire égoïste de ceux au pouvoir – les dirigeants d’entreprise comme Exxon ou BP. Dans les rares occasions où ils seraient sous le feu des projecteurs, s’ils devaient refuser de faire leur travail, c’est-à-dire superviser la destruction de la planète, quelqu’un d’autre interviendrait rapidement pour prendre le relais.

Plutôt que de penser en termes d’individus, il est préférable de visualiser le pouvoir comme les eaux profondes d’un lac, tandis que les puissants ne sont que les ondulations à la surface. Les ondulations vont et viennent, mais la vaste étendue d’eau en dessous reste intacte.

De manière superficielle, le pouvoir se dissimule à travers des histoires. Il a besoin de récits, surtout sur ceux qui semblent puissants – afin de créer des drames politiques et sociaux qui nous distraient de la réflexion sur le pouvoir profond. Mais plus fondamentalement encore, le pouvoir dépend de l’idéologie. L’idéologie masque le pouvoir – dans le vrai sens du terme, c’est le pouvoir – parce qu’elle est la source de l’invisibilité du pouvoir.

L’idéologie fournit les hypothèses qui animent nos perceptions du monde. Ces hypothèses nous empêchent de nous demander pourquoi certaines personnes sont apparemment nées pour régner, pourquoi elles ont été autorisées à s’approprier de vastes domaines de ce qui était autrefois la terre de tous, pourquoi elles ont pu amasser des masses de richesses héritées, ou pourquoi elles sont célébrées pour avoir exploité un grand nombre de travailleurs ou pour avoir réussi à étouffer la planète à tel point que la vie elle-même est asphyxiée.

Formulée de la sorte, aucune de ces pratiques ne semble naturelle. Pour un Martien en visite sur Terre, ces pratiques auraient même l’air pathologiquement folles, elles seraient la preuve irréfutable de notre autodestruction en tant qu’espèce. Mais ces conditions sont l’arrière-plan non examiné de nos vies. Elles sont exactement comme les choses sont et ont peut-être toujours été. C’est le système.

Certes, les personnes qui bénéficient des politiques sociales et économiques de ce système peuvent parfois être tenues pour responsables. Même les politiques peuvent parfois être soumises à un examen minutieux. Mais les hypothèses qui les sous-tendent sont rarement remises en question – certainement pas dans ce que l’on nous apprend à appeler le «courant dominant».

C’est un résultat étonnant. Presque aucun d’entre nous ne bénéficie du système, mais nous le validons chaque fois que nous nous rendons aux urnes. Très peu d’entre nous sont des dirigeants, ou jouissent d’une énorme fortune, ou vivent dans de grandes propriétés, ou possèdent des entreprises qui privent des milliers de travailleurs des fruits de leur labeur, ou profitent de la destruction de la vie sur Terre. Et pourtant, l’idéologie qui rationalise toute cette injustice, l’inégalité et l’immoralité non seulement restent en place, mais engendrent en fait plus d’injustice, plus d’inégalité et plus d’immoralité d’année en année.

Nous regardons tout cela se dérouler passivement, en grande partie avec indifférence parce que nous croyons – nous sommes faits pour croire – que nous sommes impuissants.

Ça se régénère comme le Dr Who

À ce stade, vous pouvez être frustré par le fait qu’il manque encore un nom au pouvoir. N’est-ce pas du capitalisme au stade avancé? Ou peut-être le néolibéralisme? La mondialisation? Ou le néoconservatisme? Oui, nous pouvons l’identifier dès maintenant comme idéologiquement ancré dans tous ces termes nécessairement vagues. Mais nous devons nous rappeler que c’est encore quelque chose de plus profond.

Le pouvoir a toujours une forme idéologique et des structures physiques. Il a les deux faces. Il a existé avant le capitalisme et existera après lui (si le capitalisme ne nous tue pas d’abord). L’histoire humaine a consisté à consolider et à régénérer le pouvoir sous de nouvelles formes encore et encore – comme le héros éponyme de la série de science-fiction britannique Doctor Who – alors que différents groupes ont appris à l’exploiter, à l’usurper et à le soumettre à une utilisation intéressée. Le pouvoir fait partie intégrante des sociétés humaines. Maintenant, notre survie en tant qu’individus et en tant qu’espèce dépend de notre recherche à réinventer le pouvoir, à l’apprivoiser et à le partager également entre nous tous – et ainsi à le dissoudre. C’est le défi ultime.

De par sa nature même, le pouvoir doit empêcher cette étape – une étape qui, compte tenu de notre situation actuelle, est nécessaire pour empêcher la mort à l’échelle planétaire. Le pouvoir ne peut se perpétuer qu’en nous trompant sur ce qu’il a fait et fera, et sur les alternatives qui pourraient exister. Le pouvoir nous raconte des histoires. Il dit que ce n’est pas le pouvoir, que c’est soit l’État de droit, la justice, l’éthique et la protection, soit l’anarchie ou le monde naturel, inévitable. Et pour masquer le fait que ce ne sont que des histoires – et que, comme toutes les histoires, celles-ci peuvent ne pas être vraies, ou même être l’opposé de la vérité –, le pouvoir incorpore ces histoires dans l’idéologie.

Nous sommes encouragés à croire que les médias – au sens le plus large possible – sont les seuls habilités à nous raconter ces histoires et à les promouvoir comme orthodoxie. C’est la lentille à travers laquelle le monde nous est révélé. La réalité filtrée à travers la lentille du pouvoir.

Les médias, ce ne sont pas seulement des journaux et des émissions télévisées. En effet, le pouvoir exerce également son emprise sur nos horizons imaginatifs à travers toutes les formes de divertissement «populaire», des films hollywoodiens aux vidéos YouTube en passant par les réseaux sociaux et les jeux vidéo.

Aux États-Unis, par exemple, presque tous les médias appartiennent à une poignée d’entreprises qui ont divers intérêts liés au pouvoir. Le pouvoir s’exprime dans nos sociétés modernes comme richesse et propriété. Et les entreprises sont au sommet de cette structure. Avec leurs actionnaires (car les dirigeants d’entreprise ne contrôlent pas vraiment le pouvoir, le pouvoir les contrôle), les entreprises possèdent presque toutes les ressources de la planète, elles détiennent presque la totalité des richesses. Elles utilisent généralement leur argent pour attirer l’attention sur elles et leurs marques tout en achetant l’invisibilité pour exercer un pouvoir profond.

Prenons un exemple: le pouvoir de Rupert Murdoch est visible pour nous, tout comme ses défauts personnels et, parfois, l’influence pernicieuse de ses journaux. Mais ses journaux ne jouent pas seulement un rôle à un instant T dans l’élaboration et le contrôle de ce dont nous parlons. Ses journaux contrôlent également tout le temps  ce que nous sommes capables de penser et de ne pas penser. C’est ça le vrai pouvoir. Et ce rôle ne sera jamais mentionné par une entreprise de Murdoch – ni aucun de ses prétendus rivaux dans les médias mainstream. C’est la chasse gardée de blogs comme celui-ci pour des raisons très évidentes.

Cela fait des médias mainstream un pilier clé de la matrice du pouvoir. Leurs journalistes sont des serviteurs du pouvoir des entreprises, qu’ils en soient conscients ou non. Et la plupart ne le sont pas.

Le voile du pouvoir

Ces pensées m’ont été provoquées par le commentaire, plutôt rare, d’un éminent journaliste mainstream sur le pouvoir. Jonathan Freedland est un chroniqueur du soi-disant progressiste Guardian. C’est un équivalent britannique de Thomas Friedman ou Jeffrey Goldberg. Son travail consiste à aider à rendre invisible le pouvoir profond, même s’il critique les puissants. La marque de fabrique de Freedland est d’utiliser les drames éphémères du pouvoir politique pour voiler le vrai pouvoir.

Il était donc fascinant de voir Freedland essayer de définir le «pouvoir» dans une récente chronique destinée à dissuader les gens de soutenir Bernie Sanders en tant que candidat démocrate. Voici ce qu’il écrit en référence au pouvoir:

Si les événements récents nous ont rappelé quelque chose, c’est qu’en politique, le pouvoir est le tout. …

 Plus important encore, un parti [politique] au pouvoir a la capacité de créer les conditions lui permettant de le conserver. …

 C’est comprendre le pouvoir du pouvoir, une vérité si évidente qu’elle n’a guère besoin d’être énoncée, qui pousse au désespoir certains vétérans aguerris des campagnes de gauche précédentes. « Rien. Sans pouvoir, il n’y a rien », a fulminé James Carville, qui a dirigé le dernier effort démocrate réussi pour évincer un président républicain en exercice lorsqu’il a organisé la victoire de Bill Clinton en 1992.

 Mais la première étape est d’accepter son importance, de reconnaître que gagner le pouvoir est la condition sine qua non de la politique, littéralement la chose sans laquelle il n’y a rien.

Notez que dès le début, Freedland limite sa définition du pouvoir de manière à assister le pouvoir plutôt que de l’examiner. Il écrit quelque chose de significatif – l’importance de «comprendre le pouvoir du pouvoir, une vérité si évidente qu’elle n’a guère besoin d’être énoncée» – mais obscurcit résolument le «pouvoir du pouvoir».

Ce que Freedland aborde à la place est une forme moindre de pouvoir – le pouvoir en tant que drame politique visible, l’illusion que nous, ceux qui n’ont actuellement aucun pouvoir réel, pouvons exercer le pouvoir en votant pour des candidats déjà sélectionnés pour leur soumission idéologique au pouvoir, dans un contexte politique et économique structuré pour servir le pouvoir, dans un paysage médiatique et culturel où ceux qui tentent de s’attaquer au pouvoir réel ou de le contester finissent par être rejetés comme des «théoriciens du complot», ou des «gauchistes coiffés de papier d’aluminium» ou des socialistes fous; ou alors, ils finiront par être enfermés comme des subversifs, comme des dangers pour la société, comme cela est arrivé de manière évidente à Chelsea Manning et Julian Assange.

Un petit indice que Freedland voile le pouvoir, y compris à ses propres yeux: sa référence irréfléchie au conseiller électoral de Bill Clinton comme menant une «campagne de gauche». Bien sûr, dépouillés d’un récit au service du pouvoir, ni Clinton ni sa campagne n’auraient pu être décrits comme de gauche.

Alors que Freedland s’inquiète de la façon dont le pouvoir politique s’est déplacé vers la droite aux États-Unis et au Royaume-Uni, il s’accorde aussi la consolation trompeuse que le pouvoir culturel – «les médias, l’Académie, le divertissement»- peut agir comme un contrepoids de gauche progressiste, même inefficace, au pouvoir politique de droite. Mais comme je l’ai souligné, le monde des médias et du divertissement – dont Freedland fait partie – est précisément là pour maintenir le pouvoir, le rationaliser, le propager et l’affiner pour mieux le cacher. Les médias au sens large font partie intégrante du jeu de l’ombre, du voile du pouvoir réel. La dichotomie gauche-droite – dans les limites sévèrement circonscrites que Freedland et ses collègues imposent – fait partie de ce processus de dissimulation.

L’analyse apparente de Freedland sur le pouvoir ne le conduit bien sûr pas à considérer de manière significative les questions les plus urgentes et les plus vitales du moment, des questions qui sont profondément liées à ce qu’est le pouvoir et à son fonctionnement:

Comment pourrions-nous bouleverser l’ «orthodoxie» économique pour empêcher l’effondrement imminent d’un système financier mondial reposant fallacieusement sur l’idée d’une croissance infinie sur une planète finie? Et comment, si nous voulons survivre en tant qu’espèce, pourrions-nous faire face au pouvoir d’entreprises qui polluent la planète à mort par la promotion agressive d’un consumérisme rampant et axé sur le profit?

Ces questions ne sont abordées que de manière approximative dans les médias mainstream, sans poser la moindre menace pour le pouvoir profond.

Des pépins dans le système

Le type de pouvoir sur lequel Freedland se concentre n’est pas le vrai pouvoir. Ce qui l’intéresse, c’est retirer le «pouvoir» à Donald Trump pour le donner à un candidat soi-disant «éligible» du parti démocrate, comme Pete Buttigieg ou Michael Bloomberg, plutôt qu’à un Sanders considéré comme «non éligible»; ou prendre le «pouvoir» de Boris Johnson par le biais d’un parti travailliste «modéré» et flexible qui rappelle l’ère Tony Blair plutôt que le socialisme démocratique «aliénant» contre lequel lui et ses collègues ont travaillé sans relâche lorsque Jeremy Corbyn a été élu à la tête du parti travailliste.

En d’autres termes, pour Freedland et l’ensemble du spectre des médias mainstream, la seule discussion qu’ils souhaitent avoir est de savoir qui pourrait le mieux servir un pouvoir politique superficiel et éphémère – sans définir ni même faire allusion au véritable pouvoir.

Il y a de bonnes raisons pour cela. Parce que si nous comprenons ce qu’est le pouvoir, qu’il dépend des idées avec lesquelles nous avons été gavés à chaque moment de notre éveil, des idées qui asservissent nos esprits et sont maintenant sur le point de nous tuer, nous pourrions décider que tout le système de pouvoir doit être balayé, et pas seulement son dernier visage, qu’il soit joli ou laid. Si nous comprenons que nous devons commencer par des idées et des valeurs entièrement nouvelles. Et que la seule façon de nous libérer de nos idées pathologiques et autodestructrices actuelles est d’arrêter d’écouter les fidèles fonctionnaires du pouvoir comme Jonathan Freedland.

Les efforts actuels pour empêcher Sanders de remporter la primaire démocrate aident au moins à nous ouvrir les yeux.

Le parti démocrate est l’un des deux partis nationaux américains dont le rôle, comme les médias mainstream, est de dissimuler le pouvoir profond. Leur fonction est de créer l’illusion du choix, et ainsi de maintenir le public spectateur du drame de la politique. Cela ne signifie pas qu’il n’y a aucune différence entre les partis républicain et démocrate. Il y en a, et pour certaines personnes, elles sont significatives et peuvent même être d’une importance vitale. Mais ces différences sont complètement insignifiantes du point de vue du pouvoir.

En fait, le pouvoir a pour objectif d’amplifier ces différences triviales pour les faire ressembler à des différences majeures. Mais, quel que soit le parti qui accède au «pouvoir», les entreprises continueront de spolier et de détruire la planète, elles continueront de nous conduire dans des guerres à but lucratif et continueront à accumuler de vastes richesses largement non réglementées. Elles pourront le faire parce que les dirigeants des partis républicain et démocrate ont atteint leurs positions actuelles – ils ont été sélectionnés – en prouvant leur utilité au pouvoir profond. C’est le pouvoir du pouvoir, après tout.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a jamais de pépins dans le système. Des erreurs se produisent, bien qu’elles soient généralement corrigées rapidement. Le système n’est pas tout-puissant – pas encore, du moins. Notre situation n’est pas nécessairement désespérée, bien que la lutte soit extrêmement difficile, car la plupart d’entre nous n’ont pas encore compris ce qu’est le pouvoir et n’ont donc aucune idée de la manière dont il pourrait être confronté.

Le pouvoir a dû faire des compromis historiques, prendre des mesures défensives dans l’espoir de maintenir son invisibilité. En Occident, il a finalement concédé le vote à tous les hommes adultes, puis aux femmes, pour garantir sa légitimité. En conséquence, le pouvoir a dû abandonner l’expression de menaces manifestes de violence physique pour maintenir l’ordre. Il s’est orienté vers la fabrication d’un consensus idéologique – notre passivité actuelle face à notre autodestruction imminente – à travers les systèmes éducatifs et les médias mainstream.

(La menace de la violence n’est que voilée et peut être rendue explicite par ceux qui doutent de la légitimité du pouvoir ou tentent d’arrêter sa descente vers l’autodestruction, comme Extinction Rebellion qui y fera face de plus en plus  à mesure qu’il pousse vers un changement profond et systémique.)

Le pouvoir a une volonté incessante de nourrir l’appétit insatiable qu’il a créé pour nous en tant que consommateurs. Il y a aussi cette obsession de doses technologiques comme moyen de maximiser l’efficacité et les profits. Mais tout cela crée parfois des problèmes. Cela ouvre de nouvelles possibilités pour exposer le pouvoir. Un exemple récent est la révolution de l’édition de l’information incarnée par les médias sociaux. Le pouvoir essaie maintenant désespérément de remettre ce génie dans la lampe avec des récits intéressés sur les « fake news » à gauche (rendus plus crédibles en les confondant avec des fake news de droite), ainsi qu’avec des changements drastiques des algorithmes pour faire disparaître les contre-récits émergents de la gauche.

Surtout, le pouvoir a du mal à maintenir l’illusion de sa nature affable, du service normal, confronté qu’il est aux faits réels, tels que la planète qui se réchauffe, les incendies  en Australie, les températures hivernales douces de l’Antarctique, la mort massive des insectes et les marées de plastique qui étouffent les océans. Le pouvoir multiplie les efforts pour exploiter les opportunités de profit que lui offrent le climat et l’urgence environnementale, tout en refusant de reconnaître qu’il est entièrement responsable de cette urgence. Mais cela pourrait se retourner contre le pouvoir. La question n’est plus de savoir si nous allons ouvrir les yeux sur le rôle du pouvoir, mais de savoir si nous ferons avant qu’il ne soit trop tard.

La menace Sanders

Sanders est l’un de ces pépins. Tout comme Jeremy Corbyn l’était au Royaume-Uni. Ils ont été rejetés par des circonstances actuelles. Ils sont les premiers signes d’un timide réveil politique face au pouvoir, ce qui est parfois qualifié de «populisme» de façon générique. Ils sont le résultat inévitable des difficultés de plus en plus grandes auxquelles le pouvoir est confronté pour dissimuler son autodestruction alors qu’il cherche à supprimer toute entrave à sa cupidité vorace.

À une époque, ceux qui payaient le prix du pouvoir étaient cachés des regards, dans des bidonvilles urbains ou des friches lointaines, privés de tout droit. Mais l’accélération des contradictions du pouvoir – du capitalisme mondial à un stade avancé, si vous préférez un nom spécifique – a rapproché ces effets beaucoup plus près de nous, si bien qu’ils ne peuvent plus être ignorés. Des pans de plus en plus grands des sociétés occidentales, l’épicentre du pouvoir, comprennent qu’il faut un changement sérieux, et pas seulement cosmétique.

Le pouvoir doit se débarrasser de Sanders, tout comme il devait auparavant se débarrasser de Corbyn parce que les deux sont des spécimens particulièrement rares. Ce sont des politiciens qui ne sont pas prisonniers du paradigme actuel du pouvoir. Ils ne servent pas le pouvoir dévotement comme la plupart de leurs collègues. Si bien que ces politiciens menacent de mettre en lumière le vrai pouvoir. En fin de compte, le pouvoir utilisera n’importe quel outil pour les détruire. Mais le pouvoir préfère, dans la mesure du possible, maintenir son manteau d’invisibilité pour éviter d’exposer le simulacre de la «démocratie» axée sur la consommation qu’il a conçue afin de se consolider et de s’étendre. Le pouvoir préfère notre collusion.

L’establishment du Parti démocrate essaie de faire tomber Sanders durant les primaires et de couronner un fonctionnaire en puissance comme Buttigieg, Biden ou même Elizabeth Warren. Et s’il le faut, il parachutera un milliardaire comme Michael Bloomberg. Pas parce que Sanders pourra de par lui-même mettre fin au pouvoir mondial du capitalisme pathologique et du consumérisme. Mais parce que plus Sanders se rapproche du principal théâtre d’ombres, la présidence, plus le pouvoir devra se rendre visible pour le vaincre. (Le langage rend ici difficile la description de cette dynamique sans recourir à des métaphores qui font paraître le pouvoir d’une manière fantaisiste comme quelque chose d’humain plutôt que dans sa véritable forme structurelle et idéologique.)

Alors que les autres candidats semblent de plus en plus incapables de renverser Sanders, et que le truquage des élections primaires s’est révélé beaucoup plus difficile à faire secrètement que prévu, le pouvoir a dû fléchir ses muscles plus ouvertement qu’il ne le souhaite. Le récit est donc organisé pour détruire Sanders de la même manière que les récits antisémites et du Brexit ont été utilisés pour arrêter le mouvement populaire de Corbyn sur son chemin. Dans le cas de Sanders, les médias mainstream préparent un récit russe prêt à l’emploi alors qu’il se rapproche du pouvoir – un récit qui a déjà été affiné pour être utilisé contre Trump.

(La relation de Trump avec le pouvoir pourrait être la base d’un article entièrement distinct. Trump n’est pas une menace idéologique pour le pouvoir, il est l’un de ses fonctionnaires. Mais il est un potentiel Harvey Weinstein ou un prince Andrew. Il peut être sacrifié si nécessaire. Le récit du Russiagate a servi deux objectifs utiles au pouvoir. Il a apprivoisé la politique égocentrique de Trump pour s’assurer qu’il ne menace pas le pouvoir profond en le rendant plus visible. Et il a créé un drame politique convaincant qui canalise et dissipe la «résistance» à Trump. Une grande partie de la gauche est ainsi satisfaite de faire quelque chose, alors qu’en fait, elle ne fait que renforcer Trump et le pouvoir profond.)

Pris dans un piège

La semaine dernière, alors que Sander était sur le point de remporter la primaire du Nevada, les médias occidentaux ont rapporté des allégations basées sur « responsables US » anonymes. Le sénateur du Vermont serait considéré par les Russes comme un atout. Moscou essaierait d’aider soit Sander soit Trump à être élu. Aucune des personnes à l’origine de cette affirmation n’a été identifiée. Aucune explication sur la façon dont Sanders pourrait constituer un atout pour les Russes. Et aucune preuve sur la manière dont les Russes aideraient Sanders.  Le pouvoir n’a pas besoin de faits ni de preuves, même lorsque ses prétentions perturbent de toute évidence le processus démocratique. Il domine le royaume du récit et de l’idéologie. Si bien que cette histoire, comme la « crise d’antisémitisme » de Corbyn, devient vraie simplement en étant répétée.

Parce que le pouvoir est le pouvoir, ses récits peuvent défier les règles de logique les plus élémentaires. Après tout, comment un récit non vérifié et sans preuve sur l’ingérence russe dans la campagne de Sanders pourrait-il être plus important qu’une ingérence réelle destinée à endommager cette campagne par des «responsables US» anonymes? Comment de tels efforts antidémocratiques et inexplicables pour interférer dans le résultat des élections US pourraient-ils être rapportés par les médias, si l’ensemble de la presse est incapable ou refuse d’engager ses facultés critiques en faveur de principes démocratiques qu’elle prétend défendre? Sans doute les médias ne nous représentent pas, le peuple et nos intérêts, mais sont réellement des serviteurs qui vouent un culte au pouvoir.

Comme je l’ai documenté plusieurs fois auparavant, Corbyn s’est retrouvé pris dans un piège semblable à celui auquel Sanders est maintenant confronté. Tout partisan (y compris des Juifs) qui a nié que le parti travailliste mené par Corbyn était antisémite, ou a soutenu que les allégations d’antisémitisme étaient instrumentalisées pour le blesser, a été brandi comme une preuve que Corbyn avait effectivement attiré des antisémites dans son parti. Il était devenu antisémite de conclure, sur base de preuves objectives, que le parti travailliste de Corbyn n’était pas antisémite. Dès que Corbyn a accepté, à contrecœur et sous la pression des médias et du parti, d’accepter l’alternative et de reconnaitre qu’un problème d’antisémitisme avait pris racine sous sa direction, il a été implicitement contraint de reconnaître qu’il y avait quelque chose en lui et ses valeurs qui permettaient à l’antisémitisme de prendre racine. Il était damné de toute façon – c’est précisément la façon par laquelle le pouvoir s’arrange pour sortir vainqueur.

À moins que nous puissions développer nos facultés critiques pour résister à sa propagande, le pouvoir détient toutes les cartes et il peut donc les distribuer de la manière qui convient le mieux à ses intérêts. Le récit russe peut être écrit et réécrit de la même manière pour nuire à Sanders. S’il se dissocie du récit russe, cela peut être cité comme preuve qu’il est dans la poche du Kremlin. Mais si Sanders soutient les allégations de collusion de Trump avec la Russie, comme il l’a fait, il confirme simplement le récit selon lequel Vladimir Poutine interfère dans l’élection – ce qui peut ensuite être renversé pour présenter Sanders comme l’un des atouts de la Russie.

Le message est: un vote pour Trump ou Sanders installera Poutine à la Maison Blanche. Si vous êtes un patriote, mieux vaut choisir une paire de mains sûres – celles de Buttgeig, Biden ou Bloomberg. (Paradoxalement, l’un des pépins pourrait être une campagne électorale présidentielle US entre deux milliardaires, un «choix» entre Trump et Bloomberg. En réussissant trop à concevoir le système électoral au service de ses seuls intérêts et à permettre d’acheter par l’argent toute influence politique, le pouvoir risque de se rendre visible à un public plus large qu’auparavant.)

Rien de tout cela ne doit être considéré comme sinistre ou conspirationniste, même si cela y ressemble pour ceux qui ne sont pas capables ou refusent de comprendre le pouvoir. Il est dans la logique du pouvoir d’exercer et de consolider son emprise dans toute la mesure du possible. Et le pouvoir s’est accumulé du pouvoir au fil des siècles, au cours des millénaires. Notre incapacité à comprendre cette simple vérité est en réalité une forme d’analphabétisme politique, qui a été engendré par notre soumission, notre adoration du pouvoir.

Ceux qui sont pris dans le spectacle de la politique, les ondulations superficielles – presque tous, presque tout le temps – sont des acteurs plutôt que des témoins de l’histoire du pouvoir. Et pour cette raison, nous ne pouvons voir que d’autres acteurs, les batailles entre les puissants et les impuissants, ou entre les impuissants eux-mêmes, plutôt que voir le pouvoir lui-même.

Nous regardons le drame sans voir le théâtre dans lequel ce drame se déroule. En fait, le pouvoir est bien plus que le drame ou le théâtre. Ce sont les fondations invisibles sur lesquelles le théâtre est construit. Pour employer une autre métaphore, nous sommes comme des soldats sur le champ de bataille d’autrefois. Nous massacrons – ou sommes massacrés par – des gens qui ne sont pas différents de nous, définis comme un ennemi. Nous sommes encouragés par des généraux, des politiciens et des journalistes au service d’un supposé idéal que nous ne pouvons articuler au-delà des slogans les plus vides.

Le pouvoir est la structure des pensées que nous pensons contrôler. C’est le cadre des idéologies pour lesquelles nous pensons avoir voté, les valeurs que nous pensons choisir, l’horizon des imaginations que nous pensons avoir créées. Le pouvoir n’existe que tant que nous le consentons par notre obéissance aveugle. Mais en vérité, c’est le plus faible des opposants – il peut être surmonté simplement en levant la tête et en ouvrant les yeux.

Jonathan Cook

 

Article original en anglais :

How We Stay Blind to the Story of Power

Présentation et traduction par Investig’Action

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