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Coup de froid entre l’Egypte et la France
Par Hedy Belhassine
Mondialisation.ca, 27 mars 2014
Le blog de Hedy Belhassine
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L’origine de la crise diplomatique qui menace les relations entre la France et l’Egypte n’est pas la condamnation à mort de 529 frères, c’est une histoire de cornecul authentiquement abracadabrantesque qui fait diversion.

 Par une sombre journée de novembre, un honorable citoyen égyptien en balade à Paris pénétra dans la cour du Collège de France.
Pour quelle raison ? Nul ne le sait. Mais on suppose que l’érudit venait entendre une leçon sur Thoutmotsis III par l’éminent professeur Grimal, titulaire de la chaire de civilisation pharaonique.
Toujours est-il que soulagé de son envie pressante, il s’attarda dans le jardin devant une statue représentant un jeune homme pensif : menton sur poing, coude sur genoux, pied en appui posé sur une énorme tête de….pharaon !
On imagine l’émoi du visiteur.
Qui a osé représenter Râ le Dieu des dieux sous la semelle d’un quidam ? Jamais depuis la glorieuse épopée millénaire de l’Egypte un pharaon n’avait été traité comme un vulgaire gibier ! L’Egyptien en frissonna d’indignation. Il lui vint des envies furieuses de marteaux piqueurs. Il se rêva en salafiste vengeur étreignant le marbre outrageur d’une ceinture de TNT.
En s’approchant d’avantage, il découvrit avec encore plus d’effroi le nom de l’ignoble chasseur de trophée : Champollion ! Champollion le père de l’Egyptologie le déchiffreur des hiéroglyphes, celui qui proclamait : « je suis tout à l’Egypte, elle est tout pour moi » ; Champollion « l’hypocrite »  statufié pour l’éternité.
Bien vite, le promeneur arabe se ressaisit. C’est le sculpteur le coupable de la posture coloniale et raciste du grand homme, et non pas son modèle.
Dans un coin, il décrypta le nom de l’ignominieux artiste : B-a-r-t-h-o-l- d- i.
Quoi ?
Le grand Frédéric Auguste, Bartholdi ? L’ami de Ferdinand de Lesseps, celui qui proposa sans succès à Ismaïl Pascha d’édifier à l’entrée du canal de Suez sa monumentale statue avant d’aller la vendre aux nouveaux riches de New York ? Le Bartholdi de « la Liberté éclairant le monde » – tout s’éclaire maintenant – qui pour se venger du kédive sculpta Champollion en piétineur de pharaon !
Bartholdi et Champollion, une association de malfaisants protégés par le Collège de France, le plus glorieux et le plus savant des propagateurs de savoir depuis 1530. Quel scandale !
Il convenait de dénoncer le complot de l’Histoire et de sonner sans tarder le tocsin du haut des pyramides !
Les images du portable Facebookées ont immédiatement soulevé l’indignation du peuple au plus profond de lui même. L’Egyptien est une victime de naissance. C’est un endurci capable de subir sans broncher tous les outrages : la faim, le soleil, les sauterelles, l’ignorance, la maladie, les coups debâtons, l’injustice… Pourtant, dès qu’on touche à ses icônes : Oum Kalthoum, Nasser, Taha Hussein, Abdelhalim Hafez, Mohamad Abdel Wahhab, Cheikh Imam, Ahmad Fouad Najm, Samia Gamal et j’en passe… il entre en fureur. Pire encore, qu’on souille la mémoire d’un seul poil de ses Râ ! Alors là, il est prêt à faire déborder le Nil !…
C’est pourquoi, avant que la révolte ne gagne la place Tahrir, le Maréchal Sissi, soupçonneux de quelques complots fratricides, a ordonné une enquête approfondie sur la personnalité des sus- nommés Champollion, Collège et Bartholdi. Quelques jours plus tard, à la vue du rapport accablant des moukhabarat, il a téléphoné à l’Elysée et par le truchement d’un traducteur stagiaire il a déclamé son indignation.
En tentant d’apaiser le courroux du Généralissime à neuf étoiles, le Président Hollande se demandait comment il allait intervenir dans cette histoire sans queue ni tête.
Il crut comprendre qu’elle concernait un champion de France et une célèbre cantatrice surpris en plein ébat scabreux dans le sanctuaire d’un pharaon.
Heureusement, les services français parvinrent à décrypter le message involontairement brouillé et l’affaire fut transmise pour action aux ministères des affaires étrangères de la culture.
Une commission mixte franco-égyptienne siégea sans désemparer.
Le Collège de France se montra intraitable. La statue ne sera pas extradée de la cour du vénérable établissement. Aux coups de burins salvateurs suggérés, il opposa son véto. A la bâche façon abaya sous prétexte de rénovation, dito. Nul ne touchera à l’intégrité du couple Champollion-Bartholdi.
Face aux intransigeances savantes, l’énarchie s’inclina. Alors on s’achemina vers une transaction compensatoire assortie de quelques bakchichs d’usage.
Pour  équilibrer l’offense, l’Egypte commanderait au grand artiste Abdel Foul une sculpture représentant Ramsès II les fesses posées sur la tête de Napoléon. L’oeuvre magistrale serait exposée à l’entrée du nouveau « Collège d’Egypte » au Caire. Financé par l’Agence Française de Développement, l’ensemble pourrait être inauguré par son Directeur Général Monsieur Dov Zerah en compagnie de l’aide de camp du Maréchal.
Et l’amitié intéressée franco-egyptienne sera préservée !…
Hedy Belhassine
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