Crise : ce sont les inégalités qui sont à blâmer, pas la Chine

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En attaquant la Chine, les démocrates se trompent de cible, affirme Robert Reich, car si « la crise du chômage aux États-Unis est due à l’effondrement de la demande qui a suivi l’éclatement de la bulle immobilière », la cause profonde de la récession est selon lui « le niveau record des inégalités en Amérique – qui s’est traduit par une concentration au sommet sans précédent des revenus et des richesses, et par une portion congrue pour la majorité. » Pire encore, en accusant l’ « étranger » ils alimentent la vague de xénophobie orchestrée par les républicains. Dénonçant la timidité de la gauche américaine sur les inégalités – peut-être par crainte de perdre le soutien de leurs généreux donateurs, suggère-t-il – il l’exhorte à s’engager à réduire les inégalités, faute de quoi, il serait « difficile voire impossible de faire sortir le pays de la récession. »

Les grandes crises économiques sont une aubaine pour les démagogues qui utilisent les peurs et les détournent vers des politiques nourries par le ressentiment contre l’ « étranger ». Dans les années 1930 c’étaient les hommes d’affaire étrangers (principalement européens), les immigrants, et les Juifs qui étaient visés. Aujourd’hui, ce sont les entreprises étrangères (principalement les chinoises), les musulmans, les immigrants, etc.

Pourquoi croyez-vous qu’une demi-douzaine d’Etats envisagent (ou ont récemment adopté) des mesures pour mettre fin aux enseignements multiculturels, refuser l’accès aux écoles publiques des enfants de travailleurs sans papiers, et autoriser le profilage racial ? Tous les sondages montrent qu’il y a aujourd’hui aux USA moins de travailleurs sans-papiers qu’il y a trois ans.

Comment expliquez-vous cette poussée d’islamophobie – neuf ans après le 11 septembre ? Quelle est la raison de ces vociférations contre un centre musulman à proximité de Ground Zero ? Pourquoi 18% des Américains croient-ils que le président Obama n’est pas né aux États-Unis et qu’il est musulman, en secret ?

Comment expliquez-vous la soudaine animosité envers les échanges internationaux, en particulier concernant la Chine ? Les candidats aux prochaines élections de mi-mandat dépensent des dizaines de millions de dollars en publicités reprochant à leurs adversaires d’être trop bienveillants envers la Chine.

Les républicains ont derrière eux une longue histoire de cette pratique consistant à transformer les craintes en ressentiments qui motivent leurs électeurs.

Aujourd’hui, alors que persiste cette « Grande Récession de l’emploi », ils disposent d’un terrain plus fertile. Fox News sert de mégaphone à Glenn Beck, Sarah Palin, et Newt Gingrich lorsqu’ils stigmatisent les immigrés, les musulmans, et remettent en cause le patriotisme du Président.

Mais les démocrates sont entrainés sur le même terrain lorsqu’ils accusent la Chine. Selon le New York Times, la présidente de la Chambre Nancy Pelosi a encouragé les candidats démocrates à s’en prendre à la Chine, à la suite d’un sondage montrant que leurs électeurs étaient de plus en plus tentés de blâmer Pékin pour nos problèmes, et étaient massivement favorable à une suppression des allégements fiscaux pour les entreprises qui font des affaires en Chine.

Les démocrates devraient savoir que le fort taux de chômage en Amérique n’a que peu ou pas du tout à voir avec la Chine. Certes, la Chine devrait permettre au yuan de s’apprécier par rapport au dollar. Mais la sous-évaluation de la devise chinoise n’est pas la raison pour laquelle nous avons perdu 15 millions d’emplois depuis la fin de l’année 2007. Le code des impôts ne devrait pas récompenser les entreprises qui délocalisent des emplois là-bas. Mais cet allégement fiscal n’a que peu à voir avec la situation dans laquelle nous sommes.

La crise du chômage aux États-Unis est due à l’effondrement de la demande qui a suivi l’éclatement de la bulle immobilière. Ne pouvant plus contracter d’emprunts garantis par la valeur croissante de leurs logements, la classe moyenne et la classe ouvrière ne sont plus en mesure de dépenser suffisamment pour maintenir l’activité économique.

Si les démocrates (ou les républicains) veulent trouver un responsable, ils devraient blâmer le niveau record des inégalités en Amérique – qui s’est traduit par une concentration au sommet sans précédent des revenus et des richesses, et par une portion congrue pour la majorité.

Les preuves en sont visibles tout autour de nous. Ce n’est pas un hasard si les années 1928 et 2007 ont été celles de records historiques pour la part du revenu national allant aux 1% les plus riches. Le salaire médian est aujourd’hui 5% inférieur à ce qu’il était au début de la décennie, en tenant compte de l’inflation, tandis que les hauts salaires se portent mieux que jamais. Le logement est le principal patrimoine de la plupart des Américains et les prix de l’immobilier sont désormais 20 à 40% inférieurs à ce qu’ils étaient il y a trois ans, tandis que les principaux actifs des riches sont les actions et les obligations, dont le cours a beaucoup moins baissé. Le taux officiel de chômage est de 4,4% pour cent pour les diplômés de l’université, mais de 10% pour ceux ayant seulement un diplôme du secondaire, et près de 15% pour ceux qui ont décroché du lycée.

Je ne propose pas aux démocrates de blâmer les riches pour leur réussite. La plupart ont obtenu des revenus élevés et leur patrimoine honnêtement. Et une économie dynamique requiert que les entrepreneurs soient récompensés pour un travail ardu et utile.

Mais les démocrates devraient admettre que la structure économique de l’Amérique est devenue dangereusement déséquilibrée – plus déséquilibrée qu’elle ne l’a été durant les années 80 – et que c’est ce déséquilibre qui rend difficile voire impossible de faire sortir le pays de la récession. C’est la raison pour laquelle, les démocrates devraient réaffirmer leur engagement pour que la nation corrige ces déséquilibres.

Les démocrates sont-ils tellement dépendants des contributions de campagne des riches, qu’ils n’osent pas aborder le sujet ? Ou sont-ils inquiets d’être accusés par la droite de pratiquer la « lutte de classe » ? Ou bien sont-ils convaincus par les sondages que chaque membre de la classe moyenne croit qu’il sera riche un jour et ne pourrait donc supporter d’entendre ces vérités ?

Ou bien encore, sont-ils convaincus que le dénigrement de la Chine soit tellement plus efficace ?

La stigmatisation de la Chine n’éduque pas l’opinion publique sur la nature réelle de l’enjeu et sur ce qui devra être accompli dans les années à venir. Pire encore, cela renforce les politiques tablant sur le ressentiment, et légitime par ailleurs la xénophobie et les autres formes d’isolationnisme.

Publication originale en anglais Robert Reich

Traduction Contre Info

Robert Reich, ancien ministre du Travail de Bill Clinton



Articles Par : Robert Reich

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