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Crise des marins britanniques : les Etats-Unis menacent l’Iran
Par Ann Talbot
Mondialisation.ca, 09 avril 2007
WSWS 6 avril 2007
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La version originale de cet article a été publiée le 4 avril, soit avant la libération des 15 soldats et matelots détenus par l’Iran. Il souligne les menaces proférées contre l’Iran et  indique leur signification : les Etats-Unis ne toléreront pas qu’une puissance régionale vienne limiter sa domination des ressources pétrolières du Moyen-Orient.

C’est samedi dernier que le président américain George W. Bush a mentionné pour la première fois la détention de 15 soldats et marins britanniques, neuf jours après le début de l’affaire. Le geste de l’Iran était « inexcusable », a-t-il dit, appelant l’Iran « à remettre les otages ».

Ces commentaires laissent entendre que les Etats-Unis considèrent utiliser le geste iranien contre leur allié britannique comme un prétexte pour lancer une attaque militaire contre Téhéran, présentant une agression planifiée de longue date comme un geste de défense d’un Etat européen.

C’est très certainement ce que craignait la Russie. Après les remarques de Bush, Moscou s’est empressé de signaler qu’il existait des plans pour attaquer l’Iran ce mois-ci. « Les services du renseignement russe ont des informations à l’effet que les forces armées américaines stationnées dans le golfe Persique ont presque complété leur préparation pour une frappe de missile sur le territoire iranien », a rapporté l’agence de presse Novosti. « Le Pentagone a élaboré un plan très efficace qui permettra aux Américains de mettre l’Iran K.O. avec un coût minimal », a déclaré à Novosti un responsable senior des services du renseignement russe.

La semaine passée, le colonel général russe Leonid Ivashov a affirmé que le Pentagone planifie « une attaque aérienne massive » contre l’Iran. « Nous n’avons aucun doute qu’il y aura une opération, ou plutôt des gestes agressifs contre l’Iran », a-t-il dit.

La Russie semble vouloir tenter d’empêcher que les Etats-Unis lancent une guerre contre l’Iran en rendant public ce qu’elle connaît des plans américains. Le reportage de Novosti vient après que la Russie eut refusé d’appuyer la requête de la Grande-Bretagne pour une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies contre l’Iran qui blâmerait Téhéran. La dernière résolution de l’ONU votée jeudi dernier exprimait les « grandes inquiétudes » que suscitait l’incident plutôt que « déplorer » les gestes de l’Iran comme le voulait la Grande-Bretagne.

Le journaliste américain vétéran, Seymour Hersh, a publié un article dans le magazine New Yorker plus tôt cette année donnant des détails sur les plans américains pour lancer une attaque contre l’Iran. Il a suggéré que des agents américains opéraient déjà secrètement en Iran. Hersh fut celui qui fit connaître ce qui se passait à la prison d’Abou Ghraïb et qui avait été rendu célèbre en révélant le massacre de My Lai au Vietnam. Il a de bons contacts au sein de l’establishment politique, militaire et de l’espionnage. Lorsque l’on lui demanda des précisions sur les révélations de Hersh, Bush ne nia rien et dit qu’il tenait à l’option militaire.

Dans le contexte de la concentration des forces navales dans le golfe Persique, une confrontation avec l’Iran était presque inévitable. Les Etats-Unis, avec deux porte-avions et leurs navires subordonnés, ont actuellement la plus grande présence navale dans la région depuis qu’ils ont lancé l’invasion de l’Irak. La Grande-Bretagne a doublé la taille de sa présence navale depuis octobre 2006.

Près de 80 pour cent du commerce européen avec le Moyen-Orient transite par ces eaux. La France, qui s’est longtemps présentée comme un opposant de la guerre contre l’Irak, n’a clairement pas l’intention de permettre que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne conservent le contrôle de cette région stratégique et y a envoyé son porte-avions pour participer aux opérations alliées.

La capture de 15 membres de la Royal Navy a provoqué une vague de ferveur patriotique dans les médias britanniques. En tête de peloton, on trouve le Daily Telegraph. Il a écrit que « Le défi iranien fait paraître la Grande-Bretagne comme impuissante. » Il se plaignait qu’« une semaine de diplomatie secrète et de posture publique qui a commencé par une série de fautes et de mauvais calculs semble avoir jeté la lumière sur l’impotence militaire de la Grande-Bretagne et sur le déclin de sa stature en tant que puissance mondiale. »

Le ministre britannique des Affaires étrangères Margaret Beckett a été critiquée pour avoir refusé de se rendre à Londres aux tout premiers jours de la crise pour une rencontre avec le Cobra, le comité d’urgence du gouvernement,. Selon le Daily Telegraph, les fonctionnaires des Affaires étrangères avaient exprimé leur « surprise » qu’elle choisisse plutôt de demeurer auprès de ceux qu’elle représente.

Toutefois, de sérieux problèmes politiques se posent à la Grande-Bretagne en cas d’action militaire contre l’Iran qui mettrait en danger les vies de 15 matelots et marines. Le Telegraph a mené un sondage pour voir combien de personnes en Grande-Bretagne appuieraient une action militaire contre l’Iran et il en est arrivé à un très faible taux de 7 pour cent. Même après plus d’une semaine de chauvinisme total, il s’est avéré impossible de réunir suffisamment d’appuis pour une nouvelle action militaire. L’expérience de la guerre en Irak a laissé sa marque dans l’opinion publique britannique. 

Cependant, Blair s’est déjà montré capable de défier une opposition massive par le passé. Il s’est lié à la campagne guerrière de Bush, et si les marmonnements du président américain signifient que Washington a décidé de lancer une attaque contre Téhéran, Blair ne peut pas et ne va pas modifier sa trajectoire.

Dans les récents mois, alors que les préparatifs militaires ont été mis en place pour une autre guerre, des désaccords ont été exprimés dans l’administration à Washington à propos du moment et des circonstances du déclenchement d’une guerre contre l’Iran. Le Guardian, qui représente une section significative de l’opinion libérale en Grande-Bretagne, a fait grand cas de ces désaccords parmi l’administration Bush.

Un récent éditorial a exprimé l’espérance de voir les pressions venant du vice-président Dick Cheney et du conseiller à la Maison-Blanche Elliot Abrams pour une confrontation militaire avec l’Iran être repoussées car « le gouvernement britannique a d’importants alliés à Washington. La secrétaire d’Etat américaine, Condoleezza Rice, et le secrétaire à la Défense, Robert Gates, sont en mission et sont prêts à entreprendre des pourparlers avec Téhéran. »

Le Guardian ne sous-estime pas les dangers d’une guerre, il espère seulement qu’une telle issue peut être évitée par des manœuvres diplomatiques dans les coulisses du pouvoir. Tout comme le secrétaire d’Etat Colin Powell était présenté comme la voix de la raison à Washington, ceux de l’establishment britannique qui espère que la diplomatie l’emportera se tournent maintenant vers son successeur Condoleezza Rice. Toutefois, si une action militaire devait être déclenchée, il est fort probable que le Guardian affirme encore une fois que, la diplomatie ayant échoué, l’Iran doive subir les conséquences de ses actes.

Bien qu’il y ait des désaccords à Washington, ceux-ci se situent surtout au niveau du choix du moment et des tactiques plutôt que de la nécessité d’une guerre contre l’Iran. Le conservateur Institut de l’entreprise américaine (AEI) prépare depuis longtemps une justification pour la guerre. Il a profité de la détention de membres du personnel britannique pour enflammer l’opinion aux Etats-Unis en faisant des comparaisons avec la prise d’otage à l’ambassade américaine en 1979.

 « La capture par l’Iran de 15 membres du personnel naval britannique est une atrocité — et une opportunité, » a soutenu David Frum, membre de l’AEI. « La femme matelot qui a été capturée a été obligée de porter le hidjab islamique, ce qui est une violation de son droit sous la Convention de Genève de pratiquer sa propre religion, » a-t-il fulminé, avant d’aborder la véritable question — que cette crise « présente l’opportunité de mobiliser l’opinion européenne à l’action ».

Les Européens vont réaliser que « L’un des leurs a été attaqué et menacé par l’abus prolongé de son personnel militaire. Cette histoire paraîtra à la télévision soir après soir. Plus longtemps elle durera, plus le peuple britannique et les autres Européens se demanderont : Pouvons-nous faire quelque chose ? Et la bonne nouvelle est que oui, il y a quelque chose à faire. »

Michael Rubin, un autre membre de l’AEI, déclare que la détention du personnel britannique est un acte de guerre. Micheal A. Ledeen, qui détient la chaire de la Liberté, est d’accord avec cette opinion — « les Iraniens ont commis un acte de guerre contre un pays de l’OTAN », écrit-il, et on devrait dire aux autres membres de l’alliance qu’ils doivent respecter les obligations du traité.

Les néo conservateurs de l’AEI sont probablement ceux qui préparent la guerre avec le plus de véhémence, mais ils ne sont pas seuls à penser que le conflit entre l’Iran et la Grande-Bretagne devrait être utilisé pour préparer une attaque militaire contre l’Iran. Le sénateur Joseph Biden, président du Comité des affaires étrangères au Sénat et candidat à la présidentielle démocrate de 2008, a déclaré le 1er avril à l’émission « Fox News Sunday », « Nous pouvons faire plus de pressions diplomatiquement tout en intensifiant nos préparatifs…

« Je dirais que c’est le résultat du succès croissant de la nouvelle stratégie de l’administration Bush en Iran, et je le pense sincèrement, poursuit-il. Ils ont fait de l’Iran un problème mondial. »

Biden a dit que Bush devrait avoir un plan d’action qui couperait l’Iran de son « importation de pétrole raffiné et affecterait son exportation de pétrole brut. Vous pouvez leur faire très, très mal. Mais je ne pense pas qu’il faut parler de cela publiquement. Si j’étais président, je n’en parlerais pas. Je le planifierais tout en manœuvrant sur tous les fronts diplomatiques. »

Téhéran est clairement préoccupé par le fait que la crise puisse être utilisée comme prétexte pour la guerre et a adopté une attitude plus conciliante. Le 2 avril, les télévisions iraniennes ont diffusé d’autres images des matelots et marines, mais prétendent voir un tournant dans la position britannique qui serait susceptible de résoudre la crise.

« Il semble que la Grande-Bretagne ait changé quelque peu sa position durant les deux derniers jours sur les faits incontestables et sur certaines de ses assertions », a mentionné un commentateur de la télévision. « Si cela se poursuit, nous pouvons espérer que la question se règle dans un processus bilatéral à l’abri de l’agitation et des clameurs tout en atteignant les demandes logiques de l’Iran. »

Tout en ne faisant aucune concession, le secrétaire des Affaires étrangères, Margaret Beckett a atténué sa rhétorique lors du sommet de l’Union européenne en Allemagne la semaine dernière. « Je pense que tout le monde regrette cette situation, » a-t-elle dit. « Ce que nous voulons, c’est trouver une façon d’en sortir. »

En réponse, il semble que les Iraniens aient intensifié leurs efforts de solution diplomatique.  Le Dr. Ali Larijiani, secrétaire général du Conseil de sécurité nationale, a donné une longue entrevue sur la chaîne télévisée britannique « Channel 4 News ». Il a dit que l’Iran n’avait pas l’intention d’intenter un procès contre les détenus britanniques ou de demander des excuses du gouvernement britannique. Il a seulement stipulé qu’une délégation soit envoyée pour régler la question de déterminer si le bateau britannique est entré dans les eaux territoriales iraniennes dans la zone frontalière litigieuse de Shatt al Arab.

Larijani est l’un des politiciens les plus importants après le chef suprême d’Iran, l’ayatollah Khamenei.  Il était, à un certain moment, le dirigeant des Gardiens de la  Révolution, la force qui a capturé le bateau britannique, et représente des éléments conservateurs critiques envers ceux qui veulent un rapprochement avec l’Ouest.

Un pas de plus vers la détente a été franchi avec la remise en liberté par le gouvernement irakien, hier, d’un diplomate iranien, Jalal Sharafi, capturé il y a plus de huit semaines par des hommes armés et en uniforme militaire irakien. Le ministre irakien des Affaires étrangères, Hoshyar Zebari a nié qu’il y avait un quelconque rapport avec la détention des marins britanniques, mais ça ne peut pas être une simple coïncidence. Zebari a également répété l’appel de son gouvernement auprès des forces militaires américaines pour la libération des cinq représentants iraniens détenus à Irbil en janvier. 

La situation demeure fluide, et la présente confrontation peut bien se terminer pacifiquement. Même si la présente crise relativement à la détention des soldats de la Royal et des marins est résolue, des leçons importantes doivent être tirées. Encore une fois, des figures dirigeantes autant du Parti républicain que du Parti démocrate aux États-Unis, ainsi que de l’establishment politique britannique, ont démontré leur inclination pour la guerre. La clique criminelle autour de Bush et de Blair est déterminée à effectuer un « changement de régime » en Iran dans le but de prendre le contrôle des vastes ressources pétrolières du pays, comme elle l’a fait en Irak. Cette course sanglante pour l’hégémonie mondiale ne peut être arrêtée que par un mouvement socialiste indépendant de la classe ouvrière internationale.

Article original en anglais paru le 4 avril 2007.

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