De l’assassinat de Gemayel à la crise libanaise

L’ensemble des médias a immédiatement désigné, avant toute enquête, le coupable, la Syrie et le simple fait de s’interroger là-dessus peut apparaître suspect.

Qu’on soit clair. Je ne sais pas qui a tué Pierre Gemayel. Cet assassinat a peut-être été commis sur ordre des autorités syriennes, ou à l’initiative de tel ou tel de ses services secrets. Mais, pour l’instant, personne n’en a apporté la preuve. Je pense, en revanche, intéressant de s’interroger sur certaines des « preuves » contre Damas et aussi, à partir de ce tragique événement, sur le contexte libanais.

Le premier argument est connu. A qui profite le crime ? Selon ses accusateurs le régime syrien craint la mise en place du tribunal international chargé de juger les assassins de Rafic Hariri (ce qui est probable) ; mais en quoi l’assassinat de Pierre Gemayel règle-t-il ce problème ? Dès le 25 novembre le gouvernement libanais (en l’absence des ministres de Hezbollah et d’Amal, démissionnaires), a adopté le projet de tribunal international. De plus, il était évident que Damas serait désigné comme « responsable » de ce crime par les Etats-Unis et la France et que cela ne pourrait que renforcer le front antisyrien, au moment même où Damas multiplie les gestes d’ouverture en direction de l’Occident.

Un des meilleurs spécialistes du pays, le journaliste Robert Fisk vit au Liban et couvre le conflit depuis plus de trente ans. Il écrit dans le quotidien britannique The Independent du 23 novembre, sous le titre « Gemayel’s mourners know that in Lebanon nothing is what it seems » (ceux qui pleurent Gemayel savent qu’au Liban rien n’est jamais comme il semble) : « Les Libanais ont répondu à l’indignation internationale sur le meurtre de Gemayel avec moins d’emphase que le président George Bush dont les promesse de « soutien au gouvernement Siniora et à la démocratie libanaise » ont été accueillies avec le mépris qu’elles méritent. C’était le même George Bush qui a regardé en silence cet été les Israéliens agresser le gouvernement démocratique de Siniora et bombarder le Liban pendant 34 jours, tuant plus d’un millier de civils. Et les Libanais savent également quoi penser des remarques de Tony Blair – celui-là même qui a oeuvré à retarder un cessez-le-feu qui aurait sauvé d’innombrables victimes -affirmant que « nous devons tout faire pour protéger la démocratie libanaise ». Un milicien chrétien à la retraite, rival du clan Gemayel résume : « Ils (les dirigeants occidentaux) ne se préoccupent pas le moins du monde de nous. ». » (…)

« Les puissances occidentale pointent du doigt la Syrie. Oui, les cinq responsables libanais assassinés durant les 20 derniers mois étaient anti-syriens. (…) Est-ce qu’une Syrie vengeresse ne frapperait pas l’indépendance du Liban en tuant un de ses ministres ? Oui. Mais alors quel serait le meilleur moyen de miner la force nouvelles et arrogante du Hizbollah pro-syrien, la guérilla chiite qui a demandé la démission du gouvernement Siniora ? Ne serait-ce pas en tuant un ministre et en sachant que de nombreux Libanais accuseraient les alliés Hezbollah de la Syrie ? »

On présente souvent le Hezbollah et les forces d’opposition au gouvernement de Fouad Siniora comme inféodées à Damas et cherchant avant tout à empêcher la mise sur pied du tribunal international. Pourtant, selon le quotidien francophone du Liban, L’Orient Le-Jour, du 25 novembre, dans un article « Amal et le Hezbollah réclament le respect des « mécanismes constitutionnels » » Amal et le Hezbollah ont apporté leur soutien de principe à la mise en place d’un tribunal international, mais conformément à des « mécanismes conformes à la Constitution ». « Face à l’exploitation du crime de l’assassinat du député et ministre Pierre Gemayel, qui vise à déformer notre position vis-à-vis du tribunal international, nous exprimons notre soutien absolu à la mise en place d’un tribunal international dont les mécanismes seraient conformes à la Loi fondamentale », assure le communiqué conjoint des deux formations chiites. « En même temps, cela ne nous empêchera pas de continuer à insister, en usant de tous les moyens démocratiques autorisés par la loi, sur notre droit à une participation politique véritable, conformément aux fondements de l’entente nationale. »

Cette position sur le tribunal vient d’être réaffirmée avec force par un communiqué commune du 24 novembre de Nabih Berri, le président du parlement libanais et chef du parti Amal et par Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah (je le publie en anglais plus bas).

Ammar al-Musawi, membre du bureau politique du Hezbollah a déclaré sur Al-Jazira, le 24 novembre :« Il est clair que les forces du 14 février (Said Hariri et ses alliés) tentent de présenter le tribunal comme un sujet de discorde entre les Libanais. Je veux rappeler que durant les négociations entre les différents dirigeants libanais ceux-ci ont tous approuvé le tribunal international. Mais les gens en place tentent de nous empêcher de discuter le projet de résolution sur le tribunal (transmis par les Nations unies) (…) Nous discutons aussi avec les forces du 14 février de la création d’un gouvernement d’union nationale et de l’obtention d’une minorité de blocage d’un tiers. » Car la vraie question que pose l’opposition est celle-ci : le pays peut-il être dirigé contre la moitié au moins de sa population ?

Il est facile de schématiser la situation au Liban. Christophe Ayad écrit ainsi dans Libération du 23 novembre, « Le Liban victime des enjeux régionaux » : « Depuis la constitution d’un inattendu axe franco-américain, à l’été 2004, qui a abouti à l’adoption de la résolution 1559, le Liban est devenu le champ d’une gigantesque bataille entre deux visions du monde, correspondant à deux projets politiques et deux camps radicalement opposés. D’un côté, le camp « du 14 mar » (référence à la manifestation géante après la mort de Hariri), constitué de tous les partis antisyriens, à commencer par celui de Saad Hariri, l’héritier de Rafic Hariri, victime présumée du régime syrien. Les forces du 14 mars, qui contrôlent les deux tiers de l’Assemblée et le poste de Premier ministre, sont soutenues par Paris et Washington, qui voient, dans leur victoire électorale du printemps 2005, qui a suivi le retrait syrien du Liban, un triomphe de la démocratie. En face, la coalition prosyrienne, où toutes les confessions sont présentes, gravite dans l’orbite du Hezbollah. Le parti chiite, qui a grandi à l’ombre du double parrainage de l’Iran et de la Syrie, les deux principaux ennemis de Washington dans la région, est devenu un acteur majeur depuis son relatif succès face à l’armée israélienne pendant la guerre de l’été. »

Peut-on présenter la situation aussi schématiquement ? En oubliant, par exemple, le général Michel Aoun, l’opposant le plus déterminé à Damas depuis quinze ans, qui dirige le principal parti maronite et qui est allié au Hezbollah ?

Le point de départ de toute analyse non partisane est d’accepter ce fait : le pays est divisé en deux et la « victoire » de l’un des deux camps sur l’autre est impossible sans guerre civile. C’est ce que rappelle Joseph Samaha, rédacteur en chef du quotidien libanais Al-Akhbar, dans son éditorial du 23 novembre, qui s’étonne du fait que les forces du 14 mars, qui dénonçaient les projets de manifestation du Hezbollah et de ses alliés, aient appelé à faire des funérailles de Pierre Gemayel une grande manifestation politique : « Dire que les manifestations d’aujourd’hui (avec les funérailles) sont dirigées contre une partie des Libanais n’empêche pas de dire que les manifestations prévues du Hezbollah et de ses alliés visaient aussi une autre partie importante de Libanais. (…) Chaque citoyen a le droit d’avoir telle ou telle opinion. Mais tous les citoyens devraient prendre conscience qu’ils affrontent une partie importante de leurs concitoyens. (…) C’est notre cohésion nationale qui est menacée. »

Le problème du Liban c’est bien évidemment celui des ingérences étrangères. Pas seulement celles de la Syrie, mais celles d’Israël, des Etats-Unis, de l’Iran, de la France, etc. L’instabilité régionale favorise des telles interventions. Charles Glass, un journaliste qui a vécu au Liban entre 1972 et 1976 et de 1983 à 1985, qui a été pris en otage par le Hezbollah en 1987 et qui a écrit plusieurs livres sur le Proche-Orient écrit dans Counterpunch, « How to Let Lebanon Live » (comment laisser le Liban vivre)

« Que peuvent faire les Etats-Unis ? Je peux vous dire ce qu’ils ont fait. En 1976, le secrétaire d’Etat Henry Kissinger a approuvé l’occupation syrienne du Liban. En 1982, son successeur Al Haig a encouragé l’invasion israélienne du Liban. En 1990 encore, un autre secrétaire d’Etat américain James Baker, a donné le feu vert au retour de l’armée syrienne dans des zones qu’elle avait dû abandonner en 1982. Ni la Syrie ni Israël n’ont pénétré au Liban sans OK américain. Un diktat américain pourrait les tenir tous les deux à l’écart, si vraiment les politiciens américains se préoccupaient du Liban comme ils le prétendent. »

« La seule solution pour le Liban serait que la Syrie et Israël (et maintenant l’Iran) cessent de s’ingérer dans les affaires libanaises. Beaucoup de Libanais éprouvent de la gratitude pour le soutien des Etats-Unis et de la France à la résolution 1559 qui a forcé la Syrie à se retirer. Mais leur gratitude n’a pas été jusqu’à remercier les Etats-Unis d’avoir permis (en fait encouragé) l’assaut israélien de 34 jours contre leur pays en juillet et en août. Les Etats-Unis (…) pourraient tracer des lignes rouges : ni Israël ni la Syrie ne pourraient plus utiliser l’autre comme prétexte pour jouer avec le Liban ; les Etats-Unis pourraient aller plus loin et sponsoriser un traité entre Israël et la Syrie concernant les hauteurs du Golan occupé. »

Cette nouvelle orientation américaine semble peu probable. Joshua Landis, sur son site SyriaComment, qui offre par ailleurs de nombreuses réactions de la presse américaine à l’assassinat de Pierre Gemayel, remarque : « Il était clair déjà avant l’assassinat de Gemayel que le président Bush était déterminé à contrecarrer les efforts pour ouvrir un dialogue avec la Syrie et l’Iran. L’assassinat ne va faire que renforcer sa résolution à isoler les deux pays pour « gagner en Irak », comme il affirme qu’il le fera. Il semble que les Etats-Unis sont plutôt décidés à se tourner vers le problème palestinien pour trouver un moyen d’apaiser les tensions arabes et assurer l’appui de l’Egypte, de l’Arabie saoudite et de la Jordanie dans sa confrontation avec l’Iran et la Syrie. »

« Cette stratégie échouera. L’Arabie saoudite, l’Egypte et la Jordanie ont peu d’intérêt à s’engager contre leurs voisins. Ils ne peuvent rien faire pour aider Washington à gagner en Irak. Et Washington a fait la preuve qu’il était incapable de résoudre la question palestinienne et encore moins de convaincre les Arabes qu’il pensait sérieusement à faire pression sur Israël pour que ce pays abandonne les colonies. La stratégie de Bush contribuera seulement à radicaliser la région, accroître le bain de sang en Irak et accélérer le déclin de l’influence américaine. »

Blog du Diplo, Alain Gresh, 26 novembre 2006

http://blog.mondediplo.net/-Nouvelles-d-Orient-



Articles Par : Alain Gresh

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