De l’écume à la surface de l’eau

C’EST AUJOURD’HUI Yom Kippour (1), et de façon presque automatique mes pensées, comme celles de tous ceux qui étaient là à l’époque, se reportent 34 années en arrière, à ce Yom Kippour là.

J’étais assis à la maison , en pleine conversation avec un ami, lorsque soudain les sirènes se sont mises à hurler.

Le bruit des sirènes est toujours effrayant, mais les sirènes le jour de Yom Kippour appartiennent à un autre monde. Après tout, c’est un jour de silence complet, c’est le jour où pas une seule automobile ne circule dans les rues d’Israël.

Au dehors, un accès d’activité inhabituel. Des véhicules militaires passant à toute allure, des gens en uniforme se précipitant avec leur sac à l’épaule, le rugissement des avions au dessus de nos têtes.

Nous nous sommes rassemblés autour de la radio, normalement silencieuse à Yom Kippour. Elle annonçait qu’une guerre était engagée.

JE N’ÉTAIS pas appelé sous les drapeaux, mais au cours des jours suivants j’ai vu la guerre sous différents angles. J’étais à l’époque membre de la Knesset et rédacteur en chef du magazine d’information Haolam Hazeh, mais la Knesset était en vacances (tout s’est produit en pleine campagne électorale) et l’équipe de rédaction du magazine était presque réduite à l’impuissance du fait que la plupart de ses membres avaient été rappelés sous les drapeaux. Rami Halperin, un jeune photographe qui venait d’être libéré du service militaire et qui commençait à travailler pour le magazine, n’attendit pas qu’on le rappelle mais se hâta de rejoindre son ancienne unité, à temps pour la bataille de la « Ferme chinoise » où il s’est fait tuer.

Un célèbre directeur de télévision allemande vint au pays demander conseil sur la façon de filmer la guerre. Au cours de nos discussions, l’idée lui est venue de faire un film sur la couverture que je ferai de la guerre.

De cette façon, j’ai pu voir tous les fronts. Nous avons cherché à joindre Ariel Sharon dans le sud et nous l’avons suivi jusqu’au canal de Suez. Á quelques kilomètres du canal, nous avons été soumis à un important pilonnage de l’artillerie égyptienne. Nous étions pris dans un énorme encombrement – toute une division avec ses transports de troupes, ses canons, ses chars, ses ambulances et tout ce qui était en route vers le canal. En cours de route nous sommes entrés dans un hôpital de campagne où un médecin militaire, Ephraïm Sneh – un membre éminent de la Knesset aujourd’hui – était en train d’opérer.

Ensuite, nous nous sommes précipités vers le front du nord. Nous avons dépassé un grand nombre de chars incendiés, des leurs et des nôtres, et nous sommes arrivés à un village à environ douze kilomètres de Damas. Je ne sais pas pourquoi je me souviens d’une conversation avec un petit garçon au sujet de chats.

Dans l’intervalle, nous avons visité un camp de réfugiés près de Naplouse et la vieille cité de Jérusalem. De chaque café retentissait la voix du président égyptien, Anouar al-Sadate, expliquant ses objectifs de guerre. Les membres de l’équipe allemande étaient sidérés. Ils avaient en mémoire des histoires de la seconde guerre mondiale et trouvaient incroyable le fait que la population occupée soit autorisée à écouter librement la radio ennemie.

MAIS l’événement qui est resté gravé dans ma mémoire – et dans la mémoire de la plupart des Israéliens qui ont vécu cette époque – ne s’est pas produit sur le front.

Nous étions assis dans l’appartement d’un voisin, lorsqu’une image est apparue sur l’écran de la télévision : des douzaines de soldats israéliens s’accroupissant au sol, les mains au dessus de leur tête baissée, et des soldats syriens terrifiants qui les dominaient.

Jamais jusque là on n’avait vu des soldats israéliens dans cet état : sales, mal rasés, visiblement effrayés, pitoyables comme seuls des prisonniers de guerre peuvent l’être.

Il y eut un silence dans la pièce. Á ce moment, le mythe du superman israélien, du soldat israélien invincible, qui s’était imposé à toute une génération, s’effondra. Ce mythe fut la dernière victime de la guerre du Kippour.

Il est vrai que l’armée israélienne fit ses preuves. En trois semaines de guerre elle arracha la victoire de l’étau de la défaite. Au début de la guerre, le ministre de la Défense Moshe Dayan marmonnait à propos de la « destruction du troisième temple » (il voulait dire l’Etat d’Israël) ; finalement l’armée menaçait à la fois Le Caire et Damas.

Mais la légende d’une armée israélienne invincible était pulvérisée. Le tableau des prisonniers israéliens sans défense et humiliés ne se laisse pas effacer de la mémoire. Dès la fin de la guerre, la bataille des généraux éclata. Leurs disputes détruisirent le prestige des chefs militaires, eux qui avaient été jusque là les idoles de l’opinion publique. Ce prestige n’a jamais été totalement restauré. (Mais, contrairement aux attentes de beaucoup de gens, la mainmise de l’armée sur la politique israélienne ne s’est pas affaiblie.)

Cette rupture psychologique fut suivie d’une rupture politique. La génération de Golda Meir quitta la scène ; la génération de Yitzhak Rabin prit sa place. Seulement trois ans et demi plus tard, l’incroyable se produisit : Menachem Begin, l’éternel chef de l’opposition, arriva au pouvoir.

LA PRINCIPALE réussite de Begin, la paix avec l’Égypte, fut un résultat direct de la guerre du Kippour, que les arabes appellent la guerre du Ramadan. La traversée du canal et la rupture de la ligne Bar-Lev ont rendu aux égyptiens leur fierté et cela a rendu la paix possible. J’ai été l’un des cinq premiers israéliens à se rendre au Caire après la visite de Sadate à Jérusalem, et le souvenir est encore très présent à mon esprit des centaines d’affiches accrochées en travers des rues : « Sadate – Héros de la guerre, héros de la paix ! »

En Israël aussi, beaucoup se souviennent de Begin comme d’un héros de la paix. Après tout, il a été le premier homme d’état israélien à faire la paix avec un pays arabe – et pas simplement avec un n’importe quel Etat arabe, mais avec le plus central et le plus important. Malgré tout ce qui est survenu dans l’intervalle, cette paix a tenu.

Certains reprochent à Bashar al-Assad et au roi Abdallah d’Arabie Saoudite de ne pas suivre l’exemple de Sadate. Pourquoi n’osent-ils pas venir à Jérusalem ?

Cette façon de raisonner se fonde sur une mauvaise appréhension des faits. Sadate ne s’est pas contenté de prendre la décision de venir. Cela ne s’est pas fait comme il l’a si souvent présenté (y compris au cours d’une conversation que j’ai eue avec lui) : au retour d’une visite en Europe, alors qu’il survolait le mont Ararat, il aurait eu l’inspiration soudaine de faire quelque chose sans équivalent dans l’histoire : dans la capitale de l’ennemi en étant encore en état de guerre. La vérité, c’est qu’avant la visite, des émissaires de Sadate et de Begin s’étaient rencontrés secrètement au Maroc. Ce n’est qu’après la promesse par le ministre des Affaires étrangères Moshe Dayan, au nom de Begin, de restituer tous les territoires égyptiens occupés, que Sadate prit sa décision.

Où est aujourd’hui le dirigeant israélien qui serait prêt à promettre à Assad la restitution de tout le Golan, à promettre à Mahmoud Abbas un retrait sur la Ligne Verte ?

COMMENT Begin a-t-il décidé de donner à l’Égypte « des morceaux de notre mère-patrie » ? Très simple : pour lui, ce n’était pas « des morceaux de notre mère-patrie ».

Begin avait devant les yeux une carte claire d’Israël. Il en avait hérité de son maître et professeur, Zeev Jabotinsky : la carte du pays au début du mandat britannique, sur les deux rives du Jourdain.

Au cours de l’histoire les frontières de ce pays ont changé des centaines de fois. Il y eut les frontières de la promesse divine, du Nil à l’Euphrate. Il y eut les frontières du « royaume de David » (qui n’a jamais existé), allant jusqu’à Hamat dans le nord de la Syrie. Il y eut les frontières de la minuscule enclave autour de Jérusalem à l’époque d’Ezra et de Néhémie. Il y eut les frontières de la Palestine romaine, qui ont changé de temps à autre. Il y eut les frontières du « Jund (zone militaire) Filastin » des conquérants musulmans. Et beaucoup d’autres.

Comme les frontières précédentes, celles du mandat britannique ont une origine fortuite. Au sud, elles furent le résultat d’un accord avant la première guerre mondiale entre les britanniques (qui gouvernaient l’Égypte) et les Turcs (qui gouvernaient la Palestine). Au nord, elles furent le résultat d’un accord – après cette guerre – entre le gouvernement colonial français en Syrie et le gouvernement colonial britannique en Palestine. En Transjordanie, une longue bande fut déployée jusqu’en Irak afin de permettre le libre écoulement du pétrole depuis Mossoul (alors également sous autorité britannique) jusqu’à Haïfa sur la Méditerranée.

C’est cette carte fortuite qui fut sacralisée par Jabotinsky, qui écrivit la célèbre chanson : « Le Jourdain a deux rives / Celle-ci nous appartient, et l’autre aussi. » Ce chant était emblématique pour l’Irgoun clandestin et accompagnait la manchette du journal du Parti Révisionniste de Jabotinsky, le précurseur de l’actuel Likoud. La conclusion de Begin : la presqu’île du Sinaï n’appartient pas à la Terre d’Israël et peut de ce fait être abandonnée sans scrupules. L’intention était d’obtenir que l’Égypte se retire de la guerre, ce qui pour Begin n’avait qu’un objectif : la possession de la totalité de la Terre d’Israël, cette terre que d’autres appellent la Palestine.

Begin n’aurait eu aucun problème d’abandonner le Golan qui, selon cette carte, n’appartient pas non plus au pays. Mais il fut fasciné par Ariel Sharon qui l’incita à envahir le Liban pour anéantir l’OLP, sans avouer son second objectif qui était de porter un coup décisif à la Syrie. (Comme c’est bien connu, aucun des deux objectifs ne fut atteint.)

Dans l’intervalle, une nouvelle génération était apparue, une génération qui ne connaissait ni Jabotinsky ni sa carte. Dans la conscience de la Droite israélienne, une nouvelle carte a pris forme : la rive orientale du Jourdain n’y figure plus, le Golan en fait maintenant partie. Mais la Cisjordanie y occupe, comme toujours, la place centrale.

AVANT LA GUERRE DES SIX JOURS, l’historien britannique des croisades, Steven Runciman, m’a dit que nous vivons dans une situation paradoxale :  » Israël a été fondé sur une terre qui a appartenu aux Philistins, tandis que les Palestiniens, qui tiennent leur nom des Philistins, vivent dans la terre qui appartenait à l’ancien royaume d’Israël.  » Les frontières entre l’Etat d’Israël, la Cisjordanie et la Bande de Gaza ont été fixées par la guerre de 1948.

Depuis lors, l’Etat d’Israël a fait de gros efforts pour mettre fin à cette situation paradoxale.

Tout ce qui se produit aujourd’hui de significatif participe de l’effort d’Israël pour imposer son pouvoir en Cisjordanie et en faire une partie intégrante de l’état d’Israël. Tout le reste n’est que de l’écume à la surface de l’eau.

La pathétique Condoleeza Rice ne cesse d’aller et venir. Ehud Ohlmert produit un document vide de contenu afin de donner l’illusion d’un progrès vers la création d’un état palestinien à côté d’Israël. Des avions israéliens bombardent un secteur syrien pour éliminer la menace d' »armes de destruction massive ». Israël se prépare à bombarder ou à ne pas bombarder des installations nucléaires en Iran. Le président Bush appelle à une « rencontre internationale » à une date indéterminée, avec des participants non précisés, pour un objectif non défini.

Tout cela constitue une réalité imaginaire. La réalité réelle se déploie sur le terrain, chaque jour, à chaque heure : des incursions nocturnes dans les villes de Cisjordanie, des constructions effrénées dans les colonies, l’extension du réseau de routes réservées aux israéliens, de nouveaux barrages routiers qui s’ajoutent aux quelques 600 qui existent déjà, aggravant les conditions de vie dans les ghettos palestiniens de Cisjordanie transformant la vie dans la Bande de Gaza en enfer.

C’est cela la guerre réelle : la guerre pour « la totalité de la terre d’Israël »- une guerre qui a disparu des discours publics, mais qui est menée énergiquement, loin des yeux d’Israéliens qui vivent à seulement 20 minutes de voiture de là. Les Palestiniens se battent avec leurs maigres moyens mais avec une détermination inflexible.

Á défaut de réaliser un compromis historique entre les peuples, cette guerre va se poursuivre pendant des générations. Un garçon qui naît aujourd’hui s’engagera dans la guerre lors de son 18e anniversaire, tout comme les garçons nés il y a 18 ans , et son père, comme ceux qui l’ont précédé, l’enterrera.

La guerre de Kippour n’a représenté qu’un petit épisode de cette campagne. Elle a été menée au sud et au nord contre les Egyptiens et les Syriens. Les Palestiniens n’y étaient pas impliqués. Mais personne n’a mis en doute un seul instant qu’il s’agissait d’un épisode du conflit israélo-palestinien.

(1) Le Yom Kippour est une fête juive.

Traduit de l’anglais « Foam on the Water« , Gush Sahlom, 22 septembre 2007: FL/PHL

Uri Avnery est journaliste et cofondateur de Gush Shalom.



Articles Par : Uri Avnery

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