De Yalta au monde unipolaire à l’avènement d’un nouveau monde multipolaire (2) 

Analyses:

Première partie :

De Yalta au monde unipolaire et à l’avènement d’un nouveau monde multipolaire (1)

«La plus grande caractéristique de la civilisation orientale est de connaître le contentement, alors que celle de l’Occident est de ne pas le connaître.» Hu Shih, philosophe 

Les civilisations, disait Paul Valéry, sont mortelles. Bien avant Spengler, le père de la sociologie, Ibn Khaldoun, dans son œuvre magistrale La Muqqadima, (Les prolégomènes) avait pointé du doigt l’évolution des civilisations qui passent par trois stades : l’avènement, l’apogée et le déclin. Les signes d’un craquement de l’hégémonie occidentale commencèrent à poindre à l’horizon. Des voix inquiètes commençaient à douter de la pérennité du magistère occidental. Pourtant et malgré cela, «l’Empire» ne se laisse pas faire. La transition de l’humanité vers un «empire global», un ordre mondial polarisé autour d’une seule puissance : les Etats-Unis.

Beaucoup d’études ont été faites sur les causes du déclin des civilisations. Un document connu , et décrié en son temps:  Le Déclin de l’Occident est un essai d’Oswald Spengler. a été un choc pour l’Occident qui pensait qu’il était là pour 1000 ans ! Dans cet essai Oswald Spengler  développe une synthèse historique qui rassemble tout à la fois, l’économie politique et la politique, les sciences et les mathématiques, les arts plastiques et la musique. Cet ouvrage  fut traduit pour le lectorat  français par son ami le philosophe  algérien Mohand Tazerout, en 1948.  Ainsi  et pratiquement depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, il était de bon ton pour les Européens de s’arrimer à l’alma mater du monde libre : les Etats-Unis d’Amérique. Cela ne dura pas ! Malgré la lutte sans merci de la guerre froid , contre l’Union Soviétique   des craquements se font entendre  au sein du  monde  que la doxa occidentale  dit « libre » .Les états d’âme  des vassaux «européens» de l’Empire  quant la perte de l’identité de l’Europe  se font jour.(1)

Quelles sont ses valeurs et comment s’est bâtie la suprématie occidentale ?

Quelles sont les «valeurs» de l’Occident d’essence chrétienne ? Tout est parti, rappelle-ton , des grandes découvertes. Nous sommes à la fin du XVe siècle, là, le choc islam-chrétienté se solidifie de deux façons : Constantinople qui tombe aux mains de l’Empire ottoman en 1453 et la Reconquista s’achève par la chute de Grenade en 1492.  Les grandes découvertes vers le nouveau monde avec son avatar : le pouvoir colonial : l’histoire du pays colonisé est niée et rasée au profit d’une nouvelle histoire, une nouvelle identité, voire une nouvelle religion Il est courant d’admettre que pendant que la civilisation musulmane entame son déclin commencé trois siècles plus tôt, l’Occident entamait son envol.

En visite à Varsovie, le 6 juillet 2017, le président américain Donald Trump a réaffirmé son attachement aux «valeurs», il appelle l’Occident à défendre ses traditions.

«L’avenir de l’Occident, déclare-t-il, est menacé si ses nations et ses citoyens manquent de détermination. La défense de l’Occident repose en dernier ressort, non seulement sur les moyens, mais aussi sur la volonté de ses habitants de l’emporter (…). Nous devons travailler ensemble pour nous opposer aux forces, qu’elles viennent de l’intérieur ou de l’extérieur, du Sud ou de l’Est, qui menacent à terme de saper ces valeurs et d’effacer les liens de la culture, de la foi et de la tradition qui font de nous ce que nous sommes.» D’une certaine façon, dans la continuité du pape Jean Paul II, l’Église s’inquiète que l’Occident perde la foi. Ainsi : Dans ses vœux au gouvernement de l’Église, le 21 décembre 2019, le pape François a dépeint une situation bien pessimiste pour la chrétienté. Regrettant que la foi soit aujourd’hui «niée, marginalisée et ridiculisée» en Occident, il a appelé l’Église à changer. «Nous ne sommes plus en chrétienté, nous ne le sommes plus ! Nous ne sommes plus les seuls aujourd’hui à produire la culture, ni les premiers, ni les plus écoutés».(2)

Il rejoint de ce fait l’écrivain Michel Houellebecq connu pour sa haine de l’Islam et  pour qui le suicide de l’Occident est le résultat de deux déclins, l’un démographique, l’autre religieux.

Le déclin de l’Occident et l’avènement de l’Orient 

Comment est venue la suprématie de l’Occident  ? Il est courant d’admettre que l’Occident est parti à la colonisation du monde après la première révolution industrielle. Il procéda à un dépeçage des territoires au gré de ses humeurs sans tenir compte des équilibres sociologiques que les sociétés subjuguées ont mis des siècles à sédimenter. Pendant cinq siècles, au nom de ses «droits de l’Homme» qui «ne sont pas valables dans les colonies», si l’on en croit Jules Ferry, un chantre enragé de la colonisation et de la grandeur de l’Empire colonial français, l’Occident dicte la norme, série, punit, récompense, met au ban des territoires qui ne rentrent pas dans la norme. Ainsi, par le fer et par le feu, plus de 75% des richesses des suds sont épuisés comprenant, plus de 80% des habitants de la planète, et furent spoliés et détenus par 20% des pays du Nord.

Après la chute de l’Union soviétique, dont nous avons parlé dans la contribution précédente, les Américains, ivres de puissance et tentés par la posture de l’Empire, se devaient de trouver un «Satan de rechange». Une étude du Pnac (Programme for New American Century)  (Programme pour le nouveau siècle) recommandait de chercher un motif pour relancer l’hégémonie américaine d’une façon définitive. Il fallait à tout prix s’assurer des sources d’approvisionnement pérennes et à un prix «raisonnable». L’arrivée du 11 septembre fut du pain bénit. Francis Fukuyama s’interrogeait à juste titre sur la fin de l’histoire maintenant que la pax americana régnait et paraissait durer mille ans. Ainsi furent organisées les expéditions punitives que l’on sait un peu partout semant le chaos, la destruction et la mort. Pourtant, les signes d’un craquement de l’hégémonie occidentale commencèrent à poindre à l’horizon. Des voix inquiètes et de plus en plus nombreuses au sein de l’intelligentsia  européenne et même américaine  commençaient à douter de la pérennité du magistère occidental.

Dans un discours à l’Université de Princeton, Joschka Fischer, ancien ministre allemand des Affaires étrangères, faisait part de son inquiétude et désignait nommément l’Islam comme adversaire : «La situation actuelle nous enseigne que la question de la sécurité au XXIe siècle pour nous tous, et avant tout pour les États-Unis et l’Europe, ne peut plus être définie à l’aune des catégories traditionnelles du XXe siècle. Un totalitarisme d’un genre nouveau, le terrorisme islamiste, et l’idéologie du djihad, basée sur le mépris de l’homme, menacent la paix et la stabilité régionales et mondiales. (…) Aujourd’hui, notre sécurité est principalement menacée, non pas par un seul État, mais au contraire par un mouvement totalitaire d’un genre nouveau qui, ayant perdu l’Afghanistan, ne peut plus baser sa puissance sur le contrôle d’un autre État.

Cette menace ne vise pas non plus les potentiels stratégiques des États-Unis et de l’Occident. Elle tend plutôt à ébranler leur moral et à déclencher des réactions qui renforcent le soutien au totalitarisme islamiste au lieu de l’affaiblir. Cette nouvelle menace est d’envergure, mais pis encore : elle essaye de créer un «choc des civilisations» basé sur la religion et l’appartenance culturelle entre le monde islamo-arabe et l’Occident mené par les États-Unis. (…) Est-ce la fin de l’Occident ? Cette question qui donne le frisson est actuellement en vogue. L’Occident ne serait condamné que si la communauté transatlantique, faute d’intérêts communs, n’avait plus d’avenir (…) Dans leur lutte contre la nouvelle menace, l’Europe et l’Amérique dépendent l’une de l’autre. L’Amérique et l’Europe pourront relever les défis du XXIe siècle, mais elles ne pourront le faire qu’ensemble.»(3)

Ainsi, pour Joshka Fisher, l’hégémonie occidentale sera toujours aux commandes ! Pourtant, ce n’est pas l’avis de la CIA qui a publié un rapport intitulé «Le monde en 2025». On constate une prise de conscience d’une nouvelle donne à la fois démographique, économique, financière et même dans une certaine mesure, militaire. La lecture du dernier rapport de la CIA nous permet de mieux connaître le mode de pensée de la classe dirigeante étasunienne et d’en identifier les limites. Terrorisme en retrait, glissement du pouvoir économique de l’Occident à l’Orient, pénurie d’eau, déclin des ressources en hydrocarbures, nouvelles technologies. Dans la lignée du précédent Rapport de la CIA, pour la première fois, les Américains reconnaissent qu’ils ne seront plus les maîtres du monde !(4)

La haine de l’Occident des peuples du Sud

Les colonisations bestiales des pays occidentaux ont fait naître au sein des pays anciennement colonisés, une sentiment de haine . On peut penser  en effet,  que le reste du monde et notamment les pays anciennement colonisés ont des griefs contre l’Occident. C’est en tout cas le sentiment de Jean Ziegler pour qui les peuples du Tiers-Monde ont bien raison de haïr l’Occident.

«Les Occidentaux, lit-on dans une contribution du  journal Le Monde, ont, d’après Jean Ziegler, arraché à leurs foyers et déporté outre-Atlantique des dizaines de millions d’Africains dont ils ont fait des esclaves. Plus tard, par le fer et le feu, ils ont colonisé et exterminé les peuples qui vivaient sur les terres de leurs ancêtres en Afrique, en Australie, en Inde… Le temps a coulé depuis, mais «les peuples, écrit Jean Ziegler, se souviennent des humiliations, des horreurs subies dans le passé. Ils ont décidé de demander des comptes à l’Occident». Ils sont d’autant plus fondés à le faire, estime le Savonarole suisse, célèbre pour ses coups de gueule, que l’ordre mondial actuel ne fait que perpétuer la mainmise historique de l’Occident. En témoigne la destruction du marché africain du coton par les firmes américaines avec la complicité de l’Organisation mondiale du commerce (OMC)…»(5)

L’Occident s’est américanisé : les larmoiements des Debray, Zemmour, Finkielkraut 

Nous sommes au début du XXIe siècle. Peut-on dire que la «mondialisation» est une «occidentalisation» du monde»? S’agit-il de valeurs universelles ou simplement de valeurs occidentales, c’est-à-dire inapplicables dans d’autres sociétés ? La naissance du Pnac était vue comme une tentative de maintenir l’American way of life ( la façon de vivre à l’Américaine) censée être une ligne d’horizon un nirvana,   et le rêve américain   ( american dream) qui  comme on le sait a fait  long feur au besoin en créant un chaos réorganisateur, selon le mot de Candy Rice, ancienne secrétaire d’Etat de George Bush. avec à la place l’American way of war,  la façon américaine de faire la guerre.

« La sociologue française Simone Weil s’interrogeait, déjà en 1943, sur la réalité de l’aide américaine à l’Europe !!! Et, en effet, «nous sommes passés du diktat aryen au diktat occidentalo-US, l’avatar vert- kaki du vert de gris».  De fait, l’hégémonie anglo-saxonne — car le Royaume-Uni a joué le rôle du cheval de Troie de l’infiltration irrésistible de l’Oncle Sam — a su jouer très fin : Disney pour séduire nos gamins grandissant à l’ombre de Mickey et Donald, Elvis, le rocker blanc, ado révolté, décoiffant la jeunesse cassant les fauteuils de l’ordre bourgeois. Ah! l’arnaque… D’une guerre à l’autre, d’un putsch à l’autre, rockers en tête, les Etats-Unis ont envahi, au prétexte de leur démocratie, quasiment la terre entière. Ils stationnent aujourd’hui aux portes de la Russie, du Moyen-Orient, s’appuyant sur les fanatiques.  Au moment où le monde est en passe de changer de projet civilisationnel, le médiologue Regis Debray, dans son ouvrage sur l’américanisation de l’Europe, se lamente, sur le tard, — alors que le ver est dans le fruit depuis bien longtemps — du bonheur perdu et du bon temps «d’avant». Bernard Gensane explicite la pensée de Debray. Pour lui, la civilisation européenne, qui a dominé le monde pendant deux ou trois siècles, s’efface sous nos yeux, confite dans un amer sentiment de déclin. L’Amérique, définitivement, l’a remplacée. Plus de Français, d’Allemands, de Polonais, d’Européens au total. Il n’y a que des Yankees de second collège et contents de l’être par servilité. Les 2 000 implantations militaires sur les cinq continents ne seraient rien sans les 35 000 McDo. (…) L’État français, les pouvoirs publics ont plié le cou devant les méthodes étasuniennes. A Sciences-Po, «réformée» par un chairman of the board plus ricain que ricain, 60% des cours sont dispensés en anglais (…)»(6)

La mort de l’Europe par le grand remplacement islamiste ?

Cette américanisation de l’Europe n’est pas la seule cause du déclin de l’Europe. Cherchant les autres causes du déclin de l’Europe en tant que civilisation et prenant l’exemple de la France, Bernard Plouvier, essayiste, en propose trois. Il s’en prend d’abord aux dirigeants coupables de faire perdre son âme chrétienne à l’Europe. Pour lui, c’est Giscard qui a amené le ver dans le fruit en permettant le regroupement familial :

(…) On introduisait dans l’Etat des individus issus d’autres cultures que celles des hommes qui avaient créé l’Etat, puis cite le christianisme, une religion d’essence féminine, qui prêche l’agapé (l’amour du Dieu créateur & père éminent des humains et la pratique de la charité – soit un don total, sans espoir de réciprocité.»(7)

Les nouveaux maîtres soft du monde 

Quelle est l’alternative maintenant que le monde occidental qui prône des « valeurs » qu’il n’applique jamais et et qui a perdu  ce faisant, son magister moral ? De plus en plus le reste du monde se tourne vers l’Orient  asiatique  Ainsi a l’autre bout du curseur concernant l’avenir du monde, nous trouvons l’analyse lumineuse de l’ambassadeur singapourien Kishore Mahbubani qui décrit le déclin occidental : recul démographique, récession économique, et perte de ses propres valeurs. Il observe les signes d’un basculement du centre du monde de l’Occident vers l’Orient. L’auteur fait le point sur l’ascension économique vertigineuse des pays de l’Asie (8).

«Dans un essai magistral, écrit Jean-Pierre Lehmann, l’ambassadeur singapourien Kishore Mahbubani, auteur de The New Asian Hemisphere : The Irresistible Shift of Global Power to the East, analyse le déclin occidental : recul démographique, récession économique, et perte de ses propres valeurs. Il observe les signes d’un basculement du centre du monde de l’Occident vers l’Orient. Il y a plus de 40 ans, un ouvrage de l’important historien britannique Victor Kiernan m’avait fortement impressionné : il s’intitulait The Lords of Humankind, European Attitudes to the Outside World in the Imperial Age. Il avait été publié en 1969, lorsque la décolonisation européenne touchait à sa fin, à quelques rares exceptions près. Kiernan brossait le portrait de l’arrogance et du fanatisme traversés par un rayon de lumière exceptionnel. La plupart du temps, cependant, les colonialistes étaient des gens médiocres mais en raison de leur position et, surtout, de leur couleur de peau, ils étaient en mesure de se comporter comme les maîtres de la création. De plus, l’ouvrage de Kiernan me montrait que, même si la politique coloniale européenne touchait à sa fin — les puissances coloniales européennes ne pouvant plus garder leurs colonies –, l’attitude colonialiste des Européens subsisterait probablement encore longtemps».(9)

«En fait, poursuit Jean-Pierre Lehmann, celle-ci reste très vive en ce début de XXIe siècle. Souvent, on est étonné et outré lors de rencontres internationales, quand un représentant européen entonne, plein de superbe, à peu près le refrain suivant : «Ce que les Chinois [ou les Indiens, les Indonésiens ou qui que ce soit] doivent comprendre est que…», suivent les platitudes habituelles et l’énonciation hypocrite de principes que les Européens eux-mêmes n’appliquent jamais. Le complexe de supériorité subsiste. Le fonctionnaire européen contesterait certainement être un colonialiste atavique. C’est là qu’est le problème. Comme l’écrit Mahbubani : «Cette tendance européenne à regarder de haut, à mépriser les cultures et les sociétés non européennes a des racines profondes dans le psychisme européen.» (p. 266) «A l’époque de l’impérialisme, qui, selon Kiernan, a duré des guerres napoléoniennes à la Première Guerre mondiale, le nombre de puissances coloniales européennes était très restreint. L’Espagne et le Portugal ont été chassés de la plupart de leurs colonies américaines au début du XIXe siècle et l’Espagne a perdu les Philippines en 1898, lors de sa guerre contre les Etats-Unis. Les quatre puissances coloniales importantes à l’époque impérialiste ont été le Royaume-Uni, la France, les Pays-Bas et, à sa manière, la Russie, dont, l’empire, contrairement aux autres, était basé sur la terre(…).»(9)  

«Ce que Mahbubani attaque c’est l’anomalie absurde d’un pouvoir mondial occidental envahissant et persistant dans un monde sujet à des changements fondamentaux. Cette distorsion est due à la politique occidentale et aux attitudes qui en résultent.»(9)

L’anomalie est d’autant plus frappante étant donné la démographie actuelle. A l’apogée de l’époque impériale, aux alentours de 1900, la population européenne représentait environ un quart de l’humanité (contre 57% pour l’Asie). Aujourd’hui, la première ne représente plus que 12% de la population mondiale. Bien que même une proportion de 30% de la population mondiale de 1900 (Europe et Amérique du Nord) ne justifiait en aucun cas que les Occidentaux se comportent comme les maîtres de l’humanité, cette prétention est encore plus contestable au XXIe siècle, où 12% entendent faire la loi aux 88% restants. Alors que – quittant la démographie – on pouvait peut-être considérer l’Occident en 1900 comme «supérieur» dans de nombreux domaines, notamment les institutions, les systèmes sociopolitiques et industriels, l’éducation et les innovations techniques, cette supériorité est aujourd’hui remise en question par l’Orient en plein essor. Il est temps que l’Occident regarde la réalité en face et Mahbubani lui en donne l’occasion (9).

A propos de la «culture de paix», Mahbubani écrit :

«Les Etats occidentaux ont atteint le sommet du développement humain : non seulement zéro guerre mais zéro projet de guerre entre deux pays occidentaux.» (…) En particulier, une guerre entre les deux grands anciens belligérants européens que sont la France et l’Allemagne est inconcevable. La mise en accusation possède deux aspects : le premier est que l’Occident ne respecte pas ses propres valeurs et le second qu’il ne veut pas ou ne peut pas reconnaître le besoin de changement de l’ordre mondial qui entraînerait la fin de son quasi-monopole de pouvoir. Ces deux aspects sont liés : «L’incapacité de l’Occident à admettre le caractère non viable de sa domination mondiale représente un grave danger pour le monde. Les sociétés occidentales doivent choisir entre chercher à défendre leurs valeurs ou chercher à défendre leurs intérêts au cours du XXIe siècle» (pp. 7-8). Pour Mahbubani, «trop souvent les intérêts priment sur les valeurs».(9)

L’auteur établit une distinction entre ce qu’il appelle l’«Occident philosophique» et l’«Occident matériel», celui-ci étant plus important et dominé par des intérêts bornés. Mahbubani reproche à l’Europe sa myopie, son autosatisfaction et son égocentrisme. Il relève en particulier que l’Europe a failli s’engager vraiment en faveur de ses voisins :

«Cependant, au XXIe siècle, le déclin de l’Occident en termes d’abandon de ses valeurs a été accéléré en particulier par les Etats-Unis sous le gouvernement de George W. Bush. (…) Naturellement, Bush n’est pas le premier président états-unien coupable de duplicité et d’atrocités. Mais la guerre en Irak sera sans aucun doute un jalon important dans le déclin de l’Occident en matière à la fois de pouvoir et de valeurs. Les Etats-Unis et le Royaume-Uni, pays qui revendiquent l’invention et l’application du droit international, ont violé celui-ci en envahissant l’Irak sans véritable mandat des Nations unies. Et le gouvernement Bush a fait pis encore que de se comporter comme un hors-la-loi international en attaquant l’Irak. Il a décidé de ne pas respecter le droit international humanitaire» (p. 259). «Bien qu’ils aient violé plusieurs dispositions sur les droits humains, les États-Unis continuent de publier chaque année un rapport du département d’État sur la situation des droits de l’homme dans tous les pays du monde, sauf le leur» (p. 259).(9)

«L’essor économique de l’Orient a été remarquable. (…) Jusque dans les années 1970, lorsque les Occidentaux envisageaient d’investir ailleurs qu’en Occident, les principales destinations étaient des pays comme l’Iran, le Nigeria et le Mexique alors qu’on se tenait à distance de l’Asie de l’Est et du Sud. Comme les choses ont changé ! Le remarquable essor économique de l’Orient est dû en partie à une dynamique interne qui attachait beaucoup de prix aux réformes du marché ainsi qu’à leurs fondements institutionnels, et particulièrement au développement du capital humain et aux effets bénéfiques de la globalisation. Alors que l’économie de marché et la mondialisation provoquent un grand désenchantement en Occident, l’Asie considère que «la vraie valeur de l’économie de marché ne réside pas seulement dans l’augmentation de la productivité. Elle élève l’esprit humain, elle libère l’esprit de centaines de millions de personnes qui sentent maintenant qu’ils peuvent enfin prendre leur destin en main. C’est pourquoi l’Asie va de l’avant» (p.18).(9)

«L’essor de l’Asie, poursuit Jean Pierre Lehmann, selon Mahbubani, provient en grande partie de son adaptation réussie aux ‘’sept piliers de la sagesse occidentale’’. On ne la mesure pas seulement dans ses succès en matière de musique classique mais peut-être d’une manière encore plus redoutable en sciences et en technologie : en effet, «en 2010, 90% de tous les scientifiques et ingénieurs titulaires d’un doctorat vivront en Asie » (p. 58). Les changements intervenus sont vraiment profonds : «L’Asie explose parce que tant de cerveaux asiatiques, sous-employés pendant des siècles, débordent de créativité» (p. 13).  Au cœur de l’histoire de l’Asie – et cela a souvent été négligé –, on trouve la responsabilisation de centaines de millions de personnes qui ressentaient auparavant un manque total de pouvoir sur leur vie» (p. 17) (9)

Le casse-tête pour l’empire de la Russie et de la Chine 

Un empêcheur de continuer à à  mater  en rond les peuples faibles : la Russie, même si ce n’est pas une puissance économique, c’est une puissance militaire aussi puissante que les Etats-Unis, mais qui ne possède pas de bases à l’extérieur. Sans revenir au faste de la grande Catherine, Poutine a redonné de la dignité aux Russes. Il a pu imposer une vision du monde, notamment en se mettant du côté du droit international en Syrie. Vladimir Poutine résiste aux sanctions-représailles et à l’embargo de l’Empire et de ses vassaux, coupable de ne pas être rentré dans le rang en permettant une base de l’Otan à sa frontière (Révolution orange de l’Ukraine téléguidée à partir des Etats-Unis) et surtout d’avoir récupéré la Crimée.  Mieux encore, il a réussi à maintenir la Syrie en un seul morceau, elle qui était promise à la curée. Pour Macron, l’hégémonie occidentale est plombée à présent par la Chine, la Russie et «l’émergence de l’Afrique qui n’est plus à nier».

Il en est de même de la puissance chinoise La puissance chinoise, devenue supérieure à celle de toute l’Union européenne, de la plupart des nations occidentales :

«nous sommes en train de vivre sans doute la fin de l’hégémonie de l’Occident sur le monde». Dans le cas où la réforme industrielle et économique ne s’opère pas, «la France disparaîtra», dit-il, comme «on a vu des civilisations, des Etats disparaître et être oubliés».  De la bouche même de Macron, l’Europe semble ce jour dépassée «dans l’économie mondiale… la technologie… la 4 et la 5 G… dominées par les Chinois… le numérique… la culture… et la défense». Pour Macron, «la Chine et la Russie ont pris des parts de puissance dans le monde parce que la France, l’Angleterre et les Etats-Unis ont été faibles… L’Afrique est cet indispensable allié… pour que la France continue à jouer son rôle de puissance dans le monde , on comprend clairement que sans l’Afrique, la France n’est que l’ombre d’elle-même».(10)

Emboîtant le pas à Emmanuel Macron, Vladimir Poutine a estimé que l’Occident perdait son leadership dans le monde, lors d’un grand rendez-vous économique international organisé par la Russie. Le président russe a constaté le déclin du leadership occidental dans le monde, en intervenant lors d’une séance plénière du Forum économique oriental de Vladivostok.

«Je pense que tout le monde se rend compte, et le président Macron l’a récemment dit en public, que le leadership de l’Occident touche à sa fin», a déclaré Vladimir Poutine. Selon le chef de l’État russe, une organisation internationale efficace est aujourd’hui inimaginable sans des pays comme l’Inde ou la Chine. Le Forum économique oriental est un forum annuel organisé à Vladivostok, en Russie, dans le but de promouvoir les investissements étrangers dans l’Extrême-Orient russe. Sa cinquième édition se déroule du 4 au 6 septembre 2019.» (11)

Beaucoup d’analystes occidentaux fondent l’espoir que la civilisation chinoise s’effondrera. Tout est fait pour diaboliser la Chine, accusée de tous les maux, notamment le dumping. «China Bashing» est le terme utilisé par le Washington Post. Avec des taux de croissance respectables de 6 à 7% (à une époque ce taux frisait les 10%). La Chine rattrape son retard dans tous les domaines, c’est l’atelier du monde, la ferme du monde et le leader incontesté dans les énergies renouvelables. L’Empire dispose de 700 bases à l’extérieur des Etats-Unis, il dispose d’un budget militaire de 650 milliards de dollars, équivalent à celui de tous les autres pays. Pour la situation de chaos actuel. l’Empire est contre toutes les coalitions si ce n’est pas lui qui les dirige. La restauration de son hégémonie mondiale est devenue son obsession suprême, unique obsession, c’est de forcer les Européens à sanctionner la Russie à mort. En d’autres termes, stopper l’intégration commerciale et géopolitique entre l’Europe et la Russie.

Last but not least près de 2 629 experts(es) ont été recrutés(es) par l’empire du Milieu dans le cadre de son plan 1 000 talents, Donald Trump doit aussi faire face à ce qu’il considère comme une :

«tentative d’espionnage économique et scientifique»: la fuite des chercheurs et chercheuses américains vers la Chine. Désormais, le ministère de la Justice des Etats-Unis tente de punir les scientifiques qui se tournent vers ce pays. La Chine est en 2016 la plus grande puissance économique mondiale, l’Inde 3e, et les pays «occidentaux», en incluant le Japon, ne représentent plus que 5 des 10 plus grandes économies. L’Occident est donc en train de perdre lentement mais sûrement sa prééminence économique, au profit d’une répartition des richesses, ou du moins de la production, plus juste à l’échelle de la planète.»(12)

Pour le politologue Daniel Vanhove :

«Des trois empires que furent chacun à leur manière, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France, aucun ne peut plus prétendre à ce qu’il était ou à ce que certains croient qu’ils sont encore, rabâchant ici les ‘’Droits de l’homme’’ bafoués sans cesse par ceux-là-mêmes qui s’en gargarisent ; ou là ‘‘Les Lumières’’… éteintes depuis longtemps, à moins de continuer à prendre des vessies pour des lanternes ! Dès lors, pendant combien de temps ces gouvernements actuels pensent-ils pouvoir encore continuer à rogner, voler leur population des acquis gagnés au prix de luttes sociales parfois très dures, menées depuis plusieurs générations, pour satisfaire leur fonctionnement si inégalitaire ?»(13)

Pour Mahbubani, il est temps de regarder la réalité en face

Le diplomate singapourien Kishore Mahbubani, cité précédemment, voit trois principaux foyers de défis pour l’Occident : la Chine, l’Inde et le monde islamique. A propos du dernier, alors que le terme de «musulman» est associé dans l’esprit des Occidentaux à celui d’«Arabe», la grande majorité des musulmans vivent en Asie où l’on trouve la plupart des pays qui ont les plus importantes populations musulmanes : Indonésie, Inde, Pakistan, Bangladesh et Iran. L’invasion anglo-américaine de l’Irak a considérablement aggravé les relations entre l’Occident et les Etats et peuples musulmans. Mahbubani exhorte l’Occident à «faire de toute urgence des efforts pour mieux comprendre l’esprit musulman».(9)

«Prenons le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP). Selon Mahbubani, il «est légalement vivant mais spirituellement mort» (p. 193). «Le monde, écrit-il, a perdu pour l’essentiel sa confiance dans les cinq États nucléaires. Au lieu de les considérer comme des gardiens honnêtes et compétents du TNP, il les perçoit généralement comme faisant partie de ses principaux violateurs» (p.199). Leur décision d’ignorer le développement par Israël d’un arsenal nucléaire leur a été particulièrement préjudiciable. La conspiration du silence – alors que chacun sait qu’Israël possède l’arme nucléaire – a entraîné la création d’une «brèche dans le régime de non-prolifération dans laquelle d’autres pays peuvent s’engouffrer» (p. 199).  «Il faut renforcer, écrit-il, le TNP afin de pouvoir demander à Israël de démanteler son arsenal nucléaire. Sinon il n’y a aucune raison légitime de refuser à l’Iran de devenir une puissance nucléaire, ce qui conduira sans doute l’Arabie Saoudite et d’autres pays à faire de même. C’est cette incapacité à exercer convenablement un leadership qui fait que l’Occident est aujourd’hui davantage le problème que la solution. L’Occident viole, certes, ses principes, mais c’est en assimilant et en appliquant les trois principes occidentaux de «démocratie, d’État de droit et de justice sociale [que] le monde peut devenir meilleur». (9)

L’Algérie dans le monde 

Sous les coups de boutoir de la modernité, le peu de cohérence pour le vivre-ensemble que nous avions à l’indépendance a été laminé en cinquante-sept ans d’errance. La gestion de la cité, le fonctionnement étatique que nous avions hérité a volé en éclats du fait d’une gouvernance approximative qui a fait que les citoyens ne sont pas protégés. Nous sommes aussi par mimétisme ravageur en décadence sans avoir rien produit, sinon copier outrageusement les travers d’un Occident ravageur du sens qui nous incite à dépenser et surtout à ne pas penser. La décadence en Algérie, ce sont les dépenses inutiles. C’est la corruption devenue un sport national, C’est le passe-droit, l’incurie à tous les étages. La décadence, ce sont les fabuleux profits mal acquis pendant que les besogneux sont en apnée. Il a fallu le sursaut salvateur imprimé par la Révolution tranquille du 22 février 2019 ; le peuple dans son ensemble a dit basta à l’incurie. Une nouvelle ère s’ouvre devant nous et les citoyennes et citoyens attendent et devront donner la pleine mesure de leur talent par le travail, le savoir, seule défense immunitaire dans ce XXIe siècle qui ne fait pas de place aux faibles.

Conclusion : la civilisation a besoin de «spiritualité»

«La boulimie sans retenue de la civilisation du toujours plus» amènera, à Dieu ne plaise, la planète au chaos. Ce n’est pas simplement l’Occident qui va décliner, ce sont tous les peuples qui vont le suivre dans une descente aux abîmes. Assurément, la planète est en pleine tourmente, la recomposition du monde fera disparaître des Etats dans un nouveau Yalta. Peut-on dire qu’une civilisation meure quand elle a épuisé ses récits de légitimité à la fois temporelle et atemporelle ?»

C’est en tout cas l’avis de Jean-François Léotard qui parle du déclin des grands récits de légitimité comme le socialisme, le communisme, l’hitlérisme, le fascisme, le récit religieux, le libéralisme sauvage serait responsable indirectement de l’anomie du monde et du déclin de l’Occident. A l’heure du chacun pour soi, le sentiment d’appartenance à un projet qui transcende les individualités s’est évaporé. Marcel Gauchet parle de désenchantement du monde. L’espace commun se délite, les religions n’ont plus rien à se dire. Les sociétés n’ont plus de «Grands Récits». Même si la face sombre de la conquête de l’Ouest avec à la clé l’extermination des Indiens est gommée. Le rêve américain qui a été inculqué à coups de récits sur la destinée manifeste de l’American Way of Life ne fait plus recette, même aux États-Unis.

La post-modernité se traduit par l’adage de la guerre de tous contre tous, le libéralisme triomphant fait peser sur l’être-soi et sur l’être-ensemble une lourde menace. Peut-être que la sagesse de l’Extrême-Orient, magistralement représentée par la Chine, ramènera un peu de sérénité à l’anomie du monde et fera accepter un multilatéralisme bénéfique à toutes les nations sous tous les cieux et toutes les espérances.

Professeur, Chems Eddine Chitour 

École Polytechnique, Alger

Notes :
1.C.E.Chitour: L’Occident à la conquête du monde. ed. Enag. Alger. 2009.
2. https://www.alterinfo.net/notes/Nous-ne-sommes-plus-en-chretiente-le-Pape-estime-que-l-Occident-se-dechristianise_b40994894.html
3. Joschka Fischer : L’Europe et l’avenir des relations transatlantiques. Princeton 19 11 2003
4. Le monde en 2025 selon la CIA, le 26.02.2010.
5. La Haine de l’Occident, de Jean Ziegler : les fâcheuses approximations du Savonarole suisse Le Monde le 13.10.08.
Bernard Gensane https://www.legrandsoir.info/regis-debray-civilisation-comment-nous-sommes-devenus-americains.html
7. https://metamag.fr/2017/08/07/la-mort-dune-grande-civilisation-chute-de-lempire-romain-et-declin-de-leurope/
8. K.Mahbubani : The Irresistible Shift of Global Power to the East, septembre 2008.
9.Jean-Pierre Lehmann Réflexions sur les thèses de Kishore Mahbubani Déclin de l’Occident et montée de l’Orient Reseau Voltaire 2 septembre 2008.
10. https://www.saimondy.net/2019/08/27/bientot-la-fin-de-lhegemonie-occidentale-sur-le-monde-vue-par-emmanuel-macron/
11. Alexander Kriazhev https://fr.sputniknews.com/russie/201909051042047020-la-fin-du-leadership-de-loccident-se-profile-constate-poutine/
12. Robin Tutenges 16 décembre 2019 http://www.slate.fr/story/184299/etats-unis-fuite-cerveaux-scientifiques-chine?
13. Daniel Vanhove https://www.mondialisation.ca/grandeur-decadence-de-loccident/5639123

 



Articles Par : Chems Eddine Chitour

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