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Dejan Bodiroga : « Nous les Serbes, nous nous sentons européens, mais l’Europe nous a tourné le dos »
Par Stefano Milani
Mondialisation.ca, 26 février 2008
Il manifesto 26 février 2008
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Lui aussi y était, jeudi dernier, au milieu des centaines de milliers de manifestants descendus dans la rue à Belgrade pour crier : « Le Kosovo est Serbie ». Ses 205 centimètres ne pouvaient pas passer inaperçus. Lui, qui a une mère d’origine kosovar, est considéré  dans le pays des Balkans comme une véritable idole. Dejan Bodiroga, 35 ans, ex-basketteur parmi les plus grands. Une vitrine comble de trophées et reconnaissances, et, maintenant, en contrat pour trois ans  comme responsable de la zone sportive de la Lottomatica de Rome, pour le basket. Quelqu’un qui a toujours très peu parlé, préférant le ballon aux micros. Mais aujourd’hui il en va de la démocratie de son pays, alors le géant timide ne se défile pas et martèle : « Il n’existe qu’un Etat : la Serbie ».

Quel climat as-tu trouvé dans la rue ?

Des états d’esprit très différents.  La rage, le regret mais aussi une énorme envie de libération et une soif de justice. Les gens étaient là pour manifester  tout leur désappointement contre une indépendance hors la loi et exprimer leur solidarité à tous les Serbes qui vivent au Kosovo. Je pense que la reconnaissance a été une violation du droit international. Un précédent dangereux pour l’avenir  de la démocratie. La Serbie, de nouveau, a été touchée au cœur et elle est blessée moralement. Blessée mais pas morte. La rage des gens est  compréhensible  parce qu’on est en train de commettre l’énième injustice contre une nation qui, dans la dernière décennie, a énormément souffert et qui, maintenant, dit ça suffit.

Il y avait beaucoup de jeunes qui manifestaient…

 

Enormément.  Ils sont l’avenir de ce pays et ils ont très bien compris qu’il en va de leur vie. Ces jours ci sont un moment très délicat pour la Serbie, et on a besoin d’une génération qui ne se plie pas face au pouvoir qui vient d’en haut. On ne peut pas rester sans rien faire et subir, toujours subir. Ça fait des années qu’on subit. Et puis on est toujours considéré comme les « méchants » alors que tous les autres sont les « bons ». Bons comme les américains qui  utilisent leur force comme ils veulent et qui ont bombardé nos terres il y a neuf ans pendant 78 jours ? Dans un « but humanitaire » ils disaient, mais peut-on dire de tels mensonges ? Et puis le nettoyage ethnique, l’uranium appauvri. La liste serait trop longue et douloureuse.

 

Comme joueur de basket tu as été sur tous les parquets d’Europe, cette même Europe qui tourne le dos à la Serbie. Le risque d’une nouvelle fracture avec le vieux continent existe-t-il ?

 

La Serbie veut  rester en Europe. L’élection du premier ministre Boris Tadic aux dernières élections en est la preuve évidente. Le problème est de comprendre quelle est la Serbie qui intéresse l’Europe. Si elle la veut amputée (manchot, NdT) de 15% de notre territoire alors non, c’est un prix que nous n’avons pas l’intention de payer. Nous nous sentons européens, notre histoire le prouve. Nous avons exporté de par le vieux continent des grands personnages de la culture, de l’art, du cinéma, du sport. Bien sûr cette situation n’aide pas le processus d’intégration et risque d’alimenter le vent nationaliste du pays. Mais la faute ne nous en revient pas à nous. La faute est à ceux qui utilisent le pouvoir pour détruire les plus faibles.

Tu vis et travaille dans un pays, l’Italie,  qui a reconnu l’indépendance du Kosovo.  Tu es mal à l’aise dans cette situation ?

Personnellement je peux en être embêté mais  je sais bien  que ce que décide un gouvernement  n’est pas forcément  la volonté de tout son peuple. J’ai beaucoup d’amis en Italie et je connais pas mal  d’italiens qui vivent à Belgrade. Et tout le monde m’a exprimé sa totale solidarité, tout le monde est du côté du peuple serbe. Donc pour moi l’Italie reste un pays ami à qui je dois beaucoup,  c’est ici que j’ai commencé ma carrière sportive et c’est ici que mon fils grandit.

Edition de dimanche 24 février 2008 de il manifesto

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

 

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