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Des excuses
Par Uri Avnery
Mondialisation.ca, 22 juin 2008
Gush Shalom 22 juin 2008
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https://www.mondialisation.ca/des-excuses/9413

CETTE SEMAINE : Le Premier ministre du Canada a fait une déclaration spectaculaire au parlement : il a présenté ses excuses aux populations indigènes de son pays pour les injustices qui leur ont été infligées pendant des générations par les gouvernements canadiens successifs.

De cette façon, le Canada blanc, dont les ancêtres conquirent le pays et tentèrent de balayer la culture des nations indigènes, essaie de faire la paix avec celles-ci.

 

Stephen Harper a condamné un siècle de politiques d’assimilation (source: Reuters)

PRÉSENTER DES EXCUSES POUR des torts passés est devenu un élément de la culture politique moderne.

Ce n’est jamais une chose facile à faire. Il se peut que des cyniques disent : ce n’est pas sincère. Ce ne sont que des mots. Et les mots, après tout, sont un produit peu coûteux. Mais en réalité, de tels actes ont une signification profonde. Un être humain – et plus encore une nation entière – éprouve de la difficulté à admettre les injustices réalisées et les atrocités commises. Cela implique de réécrire le récit historique qui constitue le fondement de leur cohésion nationale. Il nécessite une modification en profondeur des livres scolaires et de la façon de voir les choses de la nation. En général, les gouvernements y répugnent, à cause des démagogues nationalistes et des marchands de haine qui sévissent dans tous les pays.

Le président français a présenté des excuses au nom de son peuple pour les méfaits du régime de Vichy, qui a livré des Juifs aux exterminateurs nazis. Le gouvernement tchèque a présenté des excuses aux Allemands pour l’expulsion massive de la population allemande à la fin de la deuxième guerre mondiale. L’Allemagne, naturellement, a présenté des excuses aux Juifs pour les crimes innommables de l’Holocauste. Tout à fait récemment, le gouvernement australien a présenté des excuses aux aborigènes. Et même en Israël, un léger effort a été fait pour guérir une douloureuse blessure nationale, lorsque Ehud Barak a présenté des excuses aux Juifs orientaux pour la discrimination dont ils ont souffert pendant tant d’années.

Mais nous sommes confrontés à un problème beaucoup plus difficile et plus complexe. Il concerne les racines de notre existence nationale dans ce pays.

JE SUIS CONVAINCU que la paix entre nous et le peuple palestinien – une paix véritable, fondée sur une réconciliation véritable – commence par des excuses.

Dans mon esprit, je vois le président de l’État ou le Premier ministre prenant la parole devant une session extraordinaire de la Knesset pour prononcer un discours historique dont la teneur serait :

MADAME la présidente, honorable Knesset,

AU nom de l’état d’Israël et de l’ensemble de ses citoyens, je m’adresse aujourd’hui aux fils et aux filles du peuple palestinien, où qu’ils soient.

Nous reconnaissons le fait que nous avons commis à votre encontre une injustice historique, et nous vous prions humblement de nous pardonner.


Gaza, 16 janvier 2008.

Lorsque le mouvement sioniste décida d’implanter un foyer national dans ce pays, que nous appelons Eretz Israël et vous Palestine, il n’avait nullement l’intention de construire notre état sur les ruines d’un autre peuple. En fait, presque aucun membre du mouvement sioniste n’avait jamais mis les pieds dans ce pays avant le premier congrès sioniste en 1897, ni n’avait d’ailleurs la moindre idée de la situation réelle ici.

La grande aspiration des pères fondateurs de ce mouvement était de sauver les Juifs d’Europe, où les sombres nuages de la haine envers les Juifs étaient en train de s’amonceler. En Europe de l’Est, des pogroms faisaient rage, et partout en Europe il y avait des signes du processus qui conduirait finalement au terrible Holocauste, au cours duquel périraient 6 millions de juifs.

Cet objectif fondamental se rattachait à la profonde vénération des Juifs, de générations en générations, pour le pays où la Bible, le texte qui donne à notre peuple son identité, avait été écrite, et à la ville de Jérusalem, vers laquelle les Juifs se tournent dans leurs prières depuis des milliers d’années.

Les fondateurs sionistes qui vinrent dans ce pays étaient des pionniers dont les cœurs étaient animés des idéaux les plus nobles. Ils croyaient à la libération nationale, à la liberté, à la justice et à l’égalité. Nous sommes fiers d’eux. Ils ne n’imaginaient certainement pas commettre une injustice de dimension historique.

TOUT CECI ne justifie pas ce qui est arrivé ensuite. La création d’un foyer national juif dans ce pays s’est traduite par une profonde injustice à votre égard, vous le peuple qui vivait ici depuis des générations.

Nous ne pouvons ignorer plus longtemps le fait qu’au cours de la guerre de 1948 – qui est pour nous la Guerre d’Indépendance, et pour vous la Nakba – quelques 750.000 palestiniens furent forcés de quitter leurs foyers et leurs terres. Pour établir les circonstances précises de cette tragédie, je propose la création d’un « Comité pour la vérité et la réconciliation » composé d’experts de chez vous et de chez nous, dont les conclusions seront alors inclues dans les manuels scolaires, les vôtres et les nôtres.

Nous ne pouvons plus ignorer le fait que pendant 60 années de conflit et de guerre, vous avez été empêchés d’exercer votre droit naturel à l’indépendance dans votre propre État national libre, un droit confirmé par la résolution du 29 novembre 1947 de l’Assemblée Générale des Nations Unies, qui donnait aussi une base légale à la constitution de l’État d’Israël.

Pour tout cela, nous vous devons des excuses, et je les formule ici de tout mon cœur.

La Bible nous dit : “Qui avoue (ses fautes) et y renonce obtiendra miséricorde” (Proverbes 28, 13). En clair, avouer ne suffit pas. Nous devons aussi renoncer aux torts que nous avons faits dans le passé.

Il est impossible de remonter le cours de l’histoire et de rétablir la situation qui existait dans le pays en 1947, tout comme le Canada – ou les États Unis, dans ce genre de situation – ne peut revenir 200 ans en arrière. Nous devons construire notre avenir commun avec la volonté d’aller ensemble de l’avant, de guérir ce qui peut être guéri et de réparer ce qui peut être réparé sans infliger de nouvelles blessures, commettre de nouvelles injustices et causer plus de tragédies humaines.

Je vous encourage à accepter nos excuses dans l’esprit avec lequel nous vous les présentons. Travaillons ensemble pour une solution juste, viable et concrète à notre conflit centenaire – une solution qui pourrait ne pas répondre à toutes les justes aspirations ni redresser tous les torts, mais qui permettra à nos deux peuples de mener leurs vies dans la liberté, la paix et la prospérité.

Cette solution apparaît clairement à tous. Nous savons tous en quoi elle consiste. Elle est née de nos expériences douloureuses, martelée par les leçons de nos souffrances, cristallisée par les efforts de nos meilleurs esprits – les vôtres autant que les nôtres.

Cette solution signifie simplement : vous avez les mêmes droits que nous. Nous avons les mêmes droits que vous : de vivre dans  notre propre État, sous notre propre drapeau, gouvernés par les lois que nous aurons élaborées, dirigés par un gouvernement que nous aurons élu librement – et nous espérons qu’il sera bon.

Un des commandements fondamentaux de notre religion – comme de la vôtre et de toutes les autres – a été formulé il y a 2000 ans par Rabbi Hillel : Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas que les autres te fassent.

En pratique cela veut dire : votre droit de constituer dès maintenant l’État de Palestine libre et souverain dans l’ensemble des territoires occupés par Israël en 1967, État qui sera admis comme membre à part entière des Nations unies.

Les frontières du 4 juin 1967 seront rétablies. J’espère que nous pourrons nous mettre d’accord, par des négociations libres, sur des échanges limités de territoires à l’avantage des deux parties.

Jérusalem qui nous est si chère à tous, doit être la capitale de nos deux États – Jérusalem ouest, avec le Mur Occidental, la capitale d’Israël, Jérusalem est avec l’Esplanade des Mosquées, que nous appelons le Mont du Temple, la capitale de la Palestine. Ce qui est arabe sera à vous, ce qui est juif sera à nous. Travaillons ensemble à maintenir la ville, en tant que réalité vivante, ouverte et unie.

Nous évacuerons les colonies israéliennes, qui vous ont causé tant de souffrances et d’injustices, et nous ramènerons les colons chez nous, à l’exception de ceux qui se trouvent dans de petites zones qui seront annexées à Israël dans le cadre d’échanges de territoires librement consentis. Nous démantèlerons aussi tout l’arsenal de l’occupation tant physique qu’institutionnel.

Nous devons aborder avec générosité, compassion et bon sens le travail de trouver une solution juste et viable à la terrible tragédie des réfugiés et de leurs descendants. Chaque famille de réfugiés doit se voir offrir le libre choix entre plusieurs solutions : rapatriement et réinstallation dans l’État de Palestine, avec une aide généreuse ; demeurer où ils se trouvent ou émigrer dans le pays de leur choix, avec également une aide généreuse ; et oui – le retour dans le territoire d’Israël, en nombre acceptable, en accord avec nous. Les réfugiés eux-mêmes doivent être des partenaires à part entière de tous nos travaux.

Je fais confiance à nos deux États – Israël et Palestine, vivant côte à côte dans ce petit pays que nous aimons – pour qu’ils se rejoignent rapidement sur les plans humain, social, économique, technologique et culturel, créant une relation qui ne garantira pas seulement notre sécurité mais assurera aussi un développement rapide et la prospérité pour tous.

Ensemble nous travaillerons pour la paix et la prospérité dans notre région, en nous appuyant sur des relations étroites avec tous les pays qui nous entourent.

Engagés pour la paix et déterminés à créer un avenir meilleur pour nos enfants et petits enfants, levons-nous et inclinons la tête en mémoire des victimes innombrables de notre conflit, juifs et arabes, israéliens et palestiniens – un conflit qui a duré beaucoup trop longtemps.

UN TEL DISCOURS est, de mon point de vue, absolument essentiel pour ouvrir un nouveau chapitre de l’histoire de ce pays.

Au cours de décennies de rencontres avec des Palestiniens de toutes conditions sociales, j’en suis venu à la conclusion que la dimension émotionnelle du conflit est aussi importante, et peut-être plus importante,  que sa dimension politique. Un profond sentiment d’injustice imprègne les esprits et détermine les actions de tous les Palestiniens. Des sentiments plus ou moins conscients de culpabilité perturbent l’esprit des Israéliens, et sont à l’origine d’une conviction profonde que les Arabes ne feront jamais la paix avec nous. 

Je ne sais pas quand un tel discours sera possible. Cela dépendra de nombreux facteurs impondérables. Mais ce dont je suis sûr, c’est que sans cela, de simples accords de paix, obtenus par des diplomates chicaniers, ne suffiront pas. Comme l’ont montré les accords d’Oslo, construire une île artificielle dans une mer d’émotions tempétueuses, cela ne peut tout simplement pas fonctionner.

LES EXCUSES PUBLIQUES du Premier ministre canadien ne sont pas le seul enseignement que nous pouvons recevoir de ce pays d’Amérique du Nord.

Il y a 43 ans le gouvernement canadien a engagé une démarche extraordinaire pour établir la paix entre la majorité anglophone et la minorité francophone  parmi ses citoyens. Leurs relations étaient restées une plaie ouverte depuis l’époque de la conquête britannique du Canada français il quelques 250 ans. Il fut décidé de remplacer le drapeau national canadien, qui était constitué à partir de l' »Union Jack », par un drapeau totalement nouveau, avec pour emblème la feuille d’érable.

Á cette occasion, le président du sénat déclara : « Le drapeau est le symbole de l’unité de la nation, car il représente, indiscutablement, tous les citoyens du Canada sans distinction de race, de langue, de croyance ou d’opinion. »

Nous pouvons tirer un enseignement de cela, aussi.

 

Article en anglais: « An Apology » , Gush Shalom, 14 juin 2008.

Traduit pour l’AFPS: FLPHL

 Uri Avnery est journaliste et cofondateur de Gush Shalom.

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