Deux morts étranges dans le scandale européen des écoutes téléphoniques

En début d’après-midi, le vendredi 21 juillet, Adamo Bove –chef de la sécurité à Telecom Italia, la plus grande entreprise de télécommunications du pays – dit à sa femme qu’il avait quelques courses à faire et quitta l’appartement familial à Naples. Quelques heures plus tard, la police devait retrouver sa voiture garée sur une passerelle d’autoroute. Le corps de Bove gisait sur al chaussée 30 mètres plus bas.

Bove était un maître dans l’art de détecter des réseaux téléphoniques secrets. Récemment, pour des procureurs de Milan, il avait reconstitué grâce à des traces d’appels sur des téléphones portables comment une « Unité spéciale d’enlèvement » composée d’agents de la CIA et du SISMI (la CIA italienne) avait kidnappé Abou Omar, un religieux égyptien, et l’avaient conduit au Caire où il avait été torturé. Le kidnapping d’Abou Omar et l’implication présumée de 26 agents de la CIA, que els procureurs cherchent à faire arrêter et extrader, a électrifié les médias italiens. Les médias US ont pris note de l’affaire puis l’ont laissée tomber.

Les premiers compte rendus de presse sur la mort de Bove disaient que cet homme de 42 ans s’était suicidé. Selon des sources non spécifiées, Bove aurait été déprimé à cause de l’imminence de son inculpation par les procureurs milanais. Mais les procureurs ont immédiatement, et de manière inhabituelle, mis les choses au point : Bove n’était pas une cible pour eux ; de fait, il était leur source principale d’information. Bove, ont-ils ajouté, était en train de les aider à enquêter sur ses propres patrons, qui étaient en train d’orchestrer un bureau illégal d’écoutes téléphoniques et de détruire les preuves digitales qui auraient pu les incriminer. Un haut responsable de Telecom avait déjà été débusqué lorsqu’il fut pris en train de mener une de ces opérations illégales et de vendre des informations interceptées à une entreprise de renseignement industriel.

16 mois auparavant, en mars 2005, un ingénieur en informatique de Vodaphone en Grèce, Costas Tsalikidis, 38 ans, avait découvert un micro hautement sophistiqué caché dans le réseau de téléphonie mobile de la société. L’engin espion captait les conversations du Premier ministre et d’autres hauts responsables gouvernementaux sur les portables. Il espionnait même le téléphone de voiture du chef des services secrets grecs. Parmi les autres personnes mises sous écoute, il y avait des militants des droits civiques, le chef de la coalition grecque « Halte à la guerre », des journalistes et des hommes d’affaires arabes installés à Athènes. Cette opération d’écoutes avait été déclenchée deux mois avant le début des Jeux Olympiques d’Athènes en août 2004, selon une enquête ultérieure des autorités grecques.

Selon sa famille et ses amis, Tsalikidis était enthousiasmé par son travail et envisageait d’épouser sa compagne de longue date. Mais le 9 mars 2005, sa vielle mère le trouva pendu à une corde blanche accrochée à la tuyauterie à l’extérieur de la salle de bains de son appartement. Ses pieds ne se trouvaient qu’à 7 centimètres du sol. Sa mort fut considérée comme un suicide. Tout comme Adamo Bove, il n’avait laissé aucun message d’adieu.

Le lendemain, le chef de Vodaphone en Grèce informa le Premier ministre que des étrangers avaient écouté illégalement des hauts responsables gouvernementaux. Mais avant de faire son rapport, le PDG avait fait détruire le matériel d’espionnage, bien que cela entraînât évidemment la destruction des preuves.

Les enquêtes sur les suicides présumés de Adamo Bove et Costas Tsalikidis soulèvent des questions, et pas seulement sur les circonstance ssupectes de leur mort. Elles pointent vers des structures de renseignement politisées et illégales qui s’appuient sur des responsables d’entreprise coopératifs. Les procureurs et les journalistes européens qui enquêtent sur ces réseaux d’espionnage ont révélé que :

les écoutes par Vodaphone étaient transmises en temps réel via quatre antennes situées près de l’ambassade US d’Athènes, selon une enquête longue de 11 mois du gouvernement grec. Certaines de ces transmissions étaient envoyées à un téléphone situé à Laurel, Maryland, près du siège de l’Agence nationale de sécurité.

– selon le quotidien Ta Nea grec, le PDG de Vodaphone a dit en privé au gouvernement grec que les poseurs de micro étaient des « agents US ». Comme le Premier ministre grec redoutait des protestations de l’opinion grecque et une guerre diplomatique avec les USA, il ordonna au PDG de Vodaphone de ne pas livrer ses conclusions aux enquêteurs officiels grecs.

– Dans les deux cas, le grec comme l’italien, l’équipement d’espionnage était le plus camouflé et le plus intelligent qu’on ait jamais vu. Sa création avait requis des ingénieurs hautement expérimentés et des laboratoires coûteux dans lesquels l’équipement informatique avait pu être testés dans des simulations d’un système national de téléphonie. Les enquêteurs grecs en ont conclu que l’équipement d’écoute de Vodaphone avait été créé hors de Grèce.

– une fois mis en place, l’équipement d’écoute pouvait avoir une vaste portée puisque la plupart des sociétés incorporent leur Internet, leurs téléphones mobiles et fixes dans une seule et unique plateforme ;

– Le service fédéral allemand de renseignement, le BND, a récemment espionné des journalistes d’investigation. Selon une enquête parlementaire, ce sopérations d’espionnage auraient pu être menées en utilisant la base US secrète de bad Aibling dans les Alpes bavaroises, qui héberge le programme d’écoute global US baptisé Echelon.

Les deux suicides présumés étaient-ils plus qu’une étrange coïncidence ?Quelques médias italiens –La Stampa, Dagospia et Feltrinelli entre autres – ont noté des parallèles troublants. Mais à ce jour aucun journaliste n’est parvenu à surmonter les obstacles à  l’enquête posés par la total différence entre deux systèmes d’enquête criminelle, avec comme seul point commun une volonté des deux Premiers ministres de ne pas provoquer le courroux de la Maison Blanche. Aux USA, où des programmes d’écoute massive ont été mis en place après le 11 septembre, les enquêteurs, els reporters et les membres du Congrès n’ont pas encore exploré la question de savoir si les responsables de ces opérations d’espionnage les utilisent dans des buts partisans ou pour des profits financiers.

Alors que de nouvelles révélations troublantes sont faites en Europe, il devient de plus en plus difficile d’ignorer la facilité avec laquelle les programmes d’espionnage peuvent être détournés pour des buts illégaux. Les bonnes âmes qui suivent cette piste d’enquête devraient craindre pour leur vie.

Jeffrey Klein est rédacteur fondateur du magazine Mother Jones. Paolo Pontoniere est un commentateur des affaires européenes pour  New America Media.

Source : New America Media, 19 août 2006. Original : http://www.alternet.org/story/40485/

Photo : Adamo Bove, l’étrange suicidé de Telecom Italia

Traduit de l’anglais par Fausto Giudice, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique (www.tlaxcala.es). Cette traduction est en Copyleft, à condition d’en respecter l’intégrité et de mentionner sources et auteurs.

Sur l’affaire de l’enlèvement d’Abou Omar, lire aussi :

«Extraordinary Rendition » – À la recherche de Mister Bob et des 18 salopards, par Fausto Giudice, août 2005,  http://quibla.net/alire/giudice3.htm 

 Miracle à Milan, par Fausto Giudice, 7 juillet 2006, http://quibla.net/guantanamo2006/cia.htm



Articles Par : Jeffrey Klein et Paolo Pontoniere

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