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Deux papes canonisent deux papes: L’Eglise et le supermarché du croire
Par Chems Eddine Chitour
Mondialisation.ca, 29 avril 2014

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«La vie est une pièce de théâtre, ce qui compte ce n’est pas qu’elle dure longtemps mais qu’elle soit bien jouée.»

Sénèque

 

C’est l’événement central de l’année pour l’Eglise catholique: 1 à 2 millions de personnes, dit-on, sont attendues à Rome ce week-end pour la canonisation de deux papes: Jean XXIII et Jean-Paul II. La cérémonie a eu lieu dimanche avec la bienveillance de tous les médias du monde qui montrent une religion bienveillante, souriante, fière de vivre. Cela nous change beaucoup de l’image d’un Islam saignant que présentent avec délectation les mêmes télévisions occidentales dont le rôle est de présenter l’islam sous un jour couleur de soufre. Tout le monde se souvient de Jean-Paul II, mort en 2005. 26 ans de pontificat, 104 pèlerinages à la rencontre des fidèles. Le pape du «n’ayez pas peur» qui a fait de la croisade anticommuniste son sacerdoce majeur. Insatiable et charismatique globe-trotteur de la foi, qui regarda en face la chute du communisme. Les détracteurs de Jean-Paul II lui reprochent notamment, une trop grande concentration du pouvoir et sa sévérité avec les théologiens dissidents, notamment ceux de la théologie de la libération.(1)

Rien à voir avec Jean XXIII qui présente un profil très différent. Pape au pontificat très court (5 ans), il a lancé l’Eglise dans une profonde réforme, via le concile Vatican II. Jean XXIII est aussi célèbre pour sa légendaire bonté. Angelo Giuseppe Italie, (25 novembre 1881 – Rome,
3 juin 1963) fut élu pape le 28 octobre 1958 sous le nom de Jean XXIII (béatifié par Jean-Paul II à l’occasion du Jubilé de l’an 2000, il est désormais le «bienheureux pape Jean XXIII». En Italie, on lui donne le surnom affectueux d’Il Papa Buono («Le Bon Pape». Pasteur débonnaire, il est connu pour sa simplicité. Dès le 25 janvier 1959, Jean XXIII convoque le deuxième concile du Vatican, qui devait être le vecteur d’une importante modernisation de l’Église catholique romaine. Cette décision surprend, voire inquiète la curie qui redoute des innovations trop marquées Le 11 octobre 1962, le concile, couramment désigné depuis lors sous le nom de «Vatican II», est ouvert. Le 11 avril 1963, il promulgue une encyclique qui est perçue comme étant son testament spirituel: Pacem in terrishttp: Au-delà du monde catholique elle est adressée «à tous les hommes de bonne volonté», fait l’apologie de la démocratie, affirme que la guerre ne peut être un instrument de justice et préconise que ce soit désormais la «loi morale» qui régisse la relation entre les Etats, prônant la solidarité, la justice et la liberté.

Béatification et canonisation

Une béatification ou une canonisation intervient au terme d’un long processus par lequel l’Église catholique examine avec précaution la vie et l’oeuvre de celui appelé à être élevé sur les autels. Pourquoi des saints? Tout en considérant que Dieu seul est saint, l’Église catholique a toujours voulu proposer aux fidèles des modèles de vie chrétienne.

«La canonisation est un rite suivi par l’Église catholique romaine et les Églises orthodoxes, permettant d’ajouter une personne au nombre des saints. Jusqu’au xe siècle, il n’existe pas dans l’Église catholique romaine de procédure centralisée pour déclarer une personne sainte. Le plus souvent, c’est la vox populi qui déclare la sainteté. (…) La foi et les bonnes oeuvres de son vivant, et les miracles, avant ou après sa mort, sont nécessaires pour déclarer la sainteté d’une personne. S’ajoute dans les requis la réputation de sainteté (…) En 1634, Urbain VIII fixe de façon claire et détaillée les critères et la procédure de canonisation dans sa constitution Cælestis Jerusalem, l’examen des miracles (au moins deux) permet l’ouverture du réel procès en canonisation. (…) Le procès en canonisation commence par la déclaration reconnaissant «vénérable» la personne défunte. Celle-ci est alors reconnue digne de recevoir une vénération locale. Elle peut ensuite être béatifiée suite à une béatification. Elle atteint alors le rang des «bienheureux» et peut faire l’objet d’un culte plus généralisé. Enfin, le «saint» fait, lui, l’objet d’un culte universel.» (2)

Qu’est-ce qu’un miracle?

Se pose alors la question du miracle. Dans l’Encyclopédie Wikipédia, nous lisons: «Un miracle désigne un fait extraordinaire, positif, non explicable scientifiquement. Il est vu comme surnaturel, attribué à une puissance divine et accompli soit directement, soit par l’intermédiaire d’un serviteur de cette divinité. On croit souvent que les miracles sont «bons» ou «bien intentionnés»… mais ce n’est pas toujours le cas. Dans la Bible on lit que plusieurs situations où Dieu lui-même punit sévèrement les hommes en utilisant les miracles. Pour les catholiques, il y aurait peu de miracles en Occident latin (250 récits de miracles depuis le début du christianisme). Cependant, sans parler de miracles. Une étude scientifique a été faite à propos de 1574 cas de guérisons inexpliquées en milieu hospitalier entre 1864 et 1992.» (3)

La sainteté dans les religions

Il y aurait un millier de saints catholiques dont trois « Algériens  d’alors »: Optat de Milev, Donat et Augustin d’Hippone. Mais qu’est au juste un saint? Une définition donnée par l’encyclopédie Wikipédia nous apprend que: «Les saints sont des hommes ou des femmes – et dans certaines traditions des anges – distingués par différentes religions pour leur élévation spirituelle et proposés aux croyants comme modèles de vie en raison d’un trait de personnalité ou d’un comportement réputé exemplaire. Certains de ces saints peuvent être qualifiés de «martyrs» («témoins»), lorsqu’ils ont payé de leur vie leur attachement à leur foi. Les saints au sens strict sont ceux qui, sont parvenus à la béatitude éternelle, contemplent Dieu au Ciel et intercèdent pour les êtres humains ici-bas.(4)

Le protestantisme se distingue du reste du christianisme notamment par son refus du culte des saints (et de leurs reliques). L’Ancien Testament utilise le terme hébreu «qodesh» qui signifie initialement «pur» «La sainteté appartient à Dieu», tel était le message inscrit sur la plaque d’or que portait le grand prêtre qui officiait dans le temple de Jerusalem.(4)

Le sunnisme réprouve tout culte autre que celui adressé à Dieu. On parle d’associateurs nommé shirk. Ainsi, le culte des «saints» est interdit dans le sunnisme. Le sunnisme ne connaît pas de hiérarchie. Il n’y a donc pas de titre de sainteté, à proprement parler. Cependant, certains pays d’Afrique, notamment au Maghreb, pratiquent parfois un «certain» culte des saints, nommés localement marabouts. Des formes de soufisme assez hétérodoxe, dont les tariqa sont répandues dans l’ensemble des communautés musulmanes, connaît aussi des «walis», terme toujours traduit par «saint» dans la littérature d’expression française, bien que le sens de «wali» soit souvent synonyme de «guide vers Dieu» ou de «maître».(4)

Le chiisme reconnaît également les saints et leur tombeau donne lieu à des pèlerinages. Le terme de «saint» n’existe pas en bouddhisme. Ainsi, la désignation (relativement récente) dans le bouddhisme tibétain.» (4)

Comment le Vatican «fabrique des saints» et fait sponsoriser ses messes

Pour Stéphanie Le Bars qui nous explique le fonctionnement de la canonisation qui tourne autour de deux miracles avérés – au sens de l’Eglise-:

«Tous deux [ les deux papes à canoniser] sont des produits de la «fabrique des saints», une entreprise théologique et ecclésiale devenue à différentes époques clairement politique, que le christianisme a mise en place dès ses origines. (…) «L’exemplarité du saint doit s’appuyer sur une vie évangélique, précise Philippe Lécrivain, historien et jésuite. Le ´´miracle´´, souvent une guérison, est alors perçu comme le signe de l’énergie divine, une manière de donner une profondeur théologique à l’exemplarité.» Dès le IIIe siècle commence le culte des martyrs (…) Tout au long du Moyen Âge, la machine s’emballe. Des «vies de saints» circulent, qui relatent, entre légende et chronique, l’existence pieuse et les gestes nobles de croyants exemplaires. Il est vrai que, jusqu’au XIe siècle, la procédure est simple: «l’acclamation» populaire, la vox populi, suffit. (…) Mais cette fabrique anarchique de saints, non exempte de supercheries, va être reprise en main par l’Eglise. L’évolution coïncide avec une centralisation de la papauté à Rome, à partir du XIIe siècle. Après la Réforme, les protestants rejettent le culte des saints pour «n’adorer que Dieu». (…)» (5)

Devant les dérives, nous dit Stéphanie le Bars, «la reprise en main par Rome va de pair avec un renforcement du poids des ordres religieux et des lobbies organisés pour le choix des «causes» à défendre. Elle débouche surtout sur le summum de l’autoglorification de l’Eglise: la sainteté de la figure papale. «Après 1870 et la fin des Etats pontificaux, le pape, perdant son pouvoir temporel, se réfugie dans la puissance spirituelle, explique André Vauchez. Il accentue son rôle central, instaure l’infaillibilité papale et ouvre la voie aux canonisations quasi systématiques des papes, incarnations de l’Eglise elle-même.»(…) La politique de canonisation adoptée par l’Eglise a connu de notables évolutions depuis le pontificat de Jean-Paul II (1978-2005). «Jean-Paul II a procédé à 482 canonisations et à 1 341 béatifications, (…) (…) M. Michel voit enfin dans ces célébrations une forme de «marketing religieux qui vise à offrir le produit le plus adapté au consommateur à un moment donné». Et de citer l’exemple de Padre Pio, un prêtre italien, mort en 1968, sujet d’une piété populaire immense durant sa vie, et canonisé en 2002, malgré les doutes de la hiérarchie catholique sur la réalité de ses stigmates.» (5)

Dans le même ordre, sacrifiant au néolibéralisme, la foi étant devenu un produit marchand, l’Eglise cherche des sponsors, comme un vulgaire comité scientifique en mal de ressource Philippe Ridet écrit :

«Un à un, Mgr Liberio Andreatta, chef de l’agence vaticane de l’organisation des pèlerinages, égrène, mercredi 23 avril, les noms des sponsors qui permettent au Vatican de financer la double canonisation: «Le pétrolier ENI, les banques Intesa Sanpaolo, Pekao, Banco Popolare et UniCredit, la société d’assurance Generali, le groupe Benetton, la Société des autoroutes, celle des aéroports.» Pourtant, les dépenses du plus petit Etat du monde sont modestes comparées au retentissement de la manifestation: 500.000 euros, consacrés pour l’essentiel à l’installation de tribunes pour la presse, pour les 61 délégations représentant 54 pays, les 19 chefs d’Etat, les 24 chefs de gouvernement et les 23 ministres. Bonne nouvelle: d’ores et déjà, les donations des sponsors ont couvert 300.000 euros de cet investissement. Il faut remonter au Festival de Woodstock, en août 1969, pour trouver un événement planétaire aussi bon marché. (…)» (6)

La canonisation des papes Jean XXIII et Jean-Paul II, le 27 avril prochain, est «principalement une affaire politique», a expliqué le père Marc Lindeijer lors d’un entretien avec la radio catholique néerlandaise. dans le Stern, Walter Wüllenwerber pose la question: ´´Mutter Teresa who sind ihre Millionen?´´ Mère Teresa où sont vos millions? Il avance l’hypothèse que tout l’argent récolté par Mère Teresa a servi à renflouer la banque du Vatican qui avait fait faillite lors du fameux crac du Banco Ambrosiano» (7)

Le désarroi du croyant du XXIe siècle

En ces temps d’anomie du monde où tout parait éphémère où des convictions que l’on croyait gravées dans le marbre, comme l’incorruptibilité de l’Eglise et de ses hommes, on apprend que des scandales financiers touchent aussi l’Eglise et que beaucoup de ses prêtres ne sont pas des modèles de vertu. Plus que jamais, l’homme est tiraillé entre un besoin de croire et de s’accrocher par atavisme à une réalité supérieure représentée notamment par des intercesseurs- ce qu’on appelle les» «aoulia assalihine» «les guides vertueux»?- et dans le même temps, il apprend que la science peut tout expliquer notamment les miracles ou réputées telles qui ont amené à la foi des générations de fidèles.

 «Besoin d’être rassuré? Forme de superstition? C’est un fait: le culte des saints, ces précieux intermédiaires, reste vivace parmi les catholiques. Les protestants, hostiles à la prolifération des fêtes religieuses au Moyen Âge s’adressent directement à Dieu. «Chez les musulmans, poursuit-il, on ne parle pas de saints, mais il existe une vénération pour les patriarches de la Bible et les compagnons du Prophète. Reste la question des miracles, plus épineuse que jamais. Au Moyen Âge, la science ou la médecine ne permettaient pas toujours de faire la distinction entre le «surnaturel» (miracle divin) ou le «préternaturel» (les merveilles limitées à la sphère du naturel). Une guérison inexpliquée était un signe, une preuve de l’existence de Dieu. «Il faut attendre le début du XXe siècle, rappelle le Dr Jean-Claude Monfort, psycho-gériatre à l’hôpital parisien Sainte-Anne, avec la découverte d’anticonvulsivants, pour que la crise d’épilepsie apparaisse, non plus comme une «possession diabolique», comme on le croyait, mais comme la conséquence de désordres neurologiques». «En 1952, poursuit-t-il, les psychoses délirantes, parfois considérées comme «démoniaques», cèderont sous l’effet des premiers neuroleptiques. Puis, les antidépresseurs soulageront bien des souffrances.» (8)

Quelle est la position de la science en face du miracle?

«Apparemment, les limbes étaient exclusivement une invention des catholiques. Pour toutes les autres religions, paradis ou enfer étaient et restent: «La science fait-elle reculer les miracles nécessaires à la béatification (un miracle) et à la canonisation (deux miracles)? «il est incontestable que la foi peut amener un mieux-être physique ou psychologique et peut-être des guérisons», souligne Jean-Claude Monfort. (…) Le modèle d’un intercesseur, intermédiaire entre un Dieu lointain et un simple humain, peut aider les croyants. Contrairement à l’adage selon lequel mieux vaut s’adresser au Bon Dieu qu’à ses saints.» (8)

La papauté est-elle infaillible? Des générations de fidèles l’ont cru Lors d’un concile des premiers siècles, les papes «inventent» les nimbes, une sorte de purgatoire soft. Des milliers de fidèles ont cru que leurs proches morts étaient dans cette étape intermédiaire Nous nous rappelons tous comment du jour au lendemain, un décret de l’Église, signé Benoît XVI, du 20 avril 2007, a décidé de supprimer les limbes. Drôle de panique! Que faire de tout ce monde dont la plupart des âmes attendaient depuis des siècles. Apparemment, les limbes étaient exclusivement une invention des catholiques. Pour toutes les autres religions, paradis ou enfer étaient et restent toujours les seuls «repères». Que représente tout ce décorum au XXIe siècle où la foi a déserté les choeurs où le m’as-tu vu et le show business envahit même le sacré.

Plus largement , que reste- t-il aux religions de spécifiques maintenant que les réputées « miracles » sont reproductibles dans les laboratoires ? . Si les religions veulent réellement servir de guide à une humanité désemparée, ballotée dans tous les sens, victime du money-théïsme, il  leur faudra une lecture plus saine plus désarmée des saintes écritures et surtout plus dépouillée . la sobriété et le renoncement à la culture de l’éphémère, sont à n’en point douter  les chemins du salut.

Prof. Chems Eddine Chitour

1. Aymeric Janier: http://www.lemonde.fr/europe/ article/2014/04/25/jean-xxiii-et-jean-paul-ii-des-canonisations-prematurees_4407300_3214.html

2. La Canonisation: Encyclopédie Wikipédia

3. Le miracle: Encyclopédie Wikipédia

4. Les saints: Encyclopédie Wikipédia

5. http://www.lemonde.fr/culture/article/2014/04/25/la-fabrique-des-saints_4407009_3246.html

6. http://www.lemonde.fr/economie/article/2014/04/26/canonisations-de-jean-xxiii-et-jean-paul-ii-un-evenement-bon-marche-pour-le-vatican_4407790_3234.html

7. http://www.lesobservateurs.ch/2014/04/18/la-canonisation-des-papes-est-principalement-une-affaire-politique/

8. http://www.lessentiel.lu/fr/lifestyle/tendances/story/S-adresser-a-ses-saints-plutot-qu-au-bon-Dieu-31460013

 

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