Devant l’anomie actuelle : Quel monde pour quelle vie ?

 «Le bien-vivre, la qualité et la poésie de la vie, y compris dans son rythme, sont des choses qui doivent – ensemble – nous guider. C’est pour l’humanité une si belle finalité. Cela implique aussi et simultanément de juguler des choses comme la spéculation internationale… Si l’on ne parvient pas à se sauver de ces pieuvres qui nous menacent et dont la force s’accentue, s’accélère, il n’y aura pas de bien-vivre.»

 

Edgard Morin, philosophe

La crise financière qui a secoué à des degrés divers les économies capitalistes avec des dommages collatéraux importants a amené les dirigeants des pays industrialisés à une introspection, celle de s´apercevoir que – même en terre d´opulence – la richesse n´est pas forcément synonyme de bonheur. Ces trente dernières années justement, la croissance du PIB s´est concrétisée dans les pays développés par l´explosion du «beaucoup avoir» d´une minorité et la relative stagnation d´une majorité. 50% du surcroît de richesses créées aux États-Unis entre 1983 et 1998 ont bénéficié au 1% des ménages les plus aisés, et 90% de cette même richesse aux 20% des ménages déjà les plus favorisés (parmi les plus aisés).

Rapidement, il est apparu que le PIB était insuffisant pour rendre compte du développement dans ses multiples dimensions. Un autre indice a été développé en 1990 par l´économiste pakistanais, Mahbub ul Haq et l´économiste indien, Amartya Sen. L´indice de développement humain ou IDH est un indice statistique composite, créé par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) en 1990, évaluant le niveau de développement humain des pays du monde. L´IDH est un indice composite, calculé par la moyenne de trois indices quantifiant respectivement: la santé /longévité, le savoir ou niveau d´éducation, le niveau de vie. Malgré cela, il est apparu que même l´IDH rendait insuffisamment compte du bien-être de la qualité de la vie, voire du bonheur. Le Bonheur national brut (BNB) est une tentative de définition du niveau de vie en des termes plus psychologiques et holistiques que le Produit national brut. La Qualité de Vie est définie par l´Organisation mondiale de la santé (OMS, 1994) comme «la perception qu´a un individu de sa place dans l´existence, dans le contexte de la culture et du système de valeurs dans lesquels il vit, en relation avec ses objectifs, ses attentes, ses normes et ses inquiétudes». Cette idée de la «qualité de vie» est également au coeur de la fameuse «politique de civilisation» prônée par le philosophe Edgar Morin. La base de données mondiales sur le bonheur (World database on Happiness) est un registre de recherches scientifiques sur le plaisir subjectif de vivre. Le Danemark est au sommet de la pyramide de la perception du bonheur alors que le Zimbabwe est lanterne rouge…(1)

Est-ce que la décroissance est la solution?

Pour Erik Rydberg, ce n’est pas vrai! Car, dit-il c´est naturellement faire abstraction des couches sociales qui, de plus en plus larges, peinent à joindre les deux bouts, qui n´ont d´autre choix que mal manger, mal se vêtir et mal se loger. (…) Encore faut-il s´entendre sur ce qu´il conviendrait de faire décroître et, détrônant le sacro-saint objectif de croissance, ce par quoi on se propose de le remplacer.(…)(2)

Le néolibéralisme, qui détruit les solidarités, s’attaque d’une façon symbolique à la santé. Parlant de la disparition des solidarités et de l’émergence du tout profit, Denis Garnier écrit: «(…) L’hôpital est ainsi disloqué entre l’éthique et la finance. Il s’enlise progressivement dans les méandres du libéralisme prédateur. La recherche d’économies est devenue un véritable dogme, une vérité absolue, une nouvelle façon de penser le travail. Il faut absolument réduire les coûts! Alors tout le monde y va de son idée, de sa vérité et nous devons applaudir. Les emplois coûtent chers; il faut en supprimer! Le chômage coûte cher; abaissons les allocations et le nombre de bénéficiaires! La sécurité sociale coûte cher; diminuons la prise en charge des soins! L’enseignement coûte cher; réduisons le nombre de professeurs. L’Etat coûte cher; livrons ses prérogatives au secteur marchand. Le contribuable paiera moins, le consommateur sera surtaxé et le client sera prisonnier de factures toujours plus lourdes! Alors, quelle logique est à l’oeuvre si le progrès est suivi d’une mort sociale?(3)

 

Pourquoi cet affolement du monde? La vitesse incriminée

Nos existences ressemblent au tir à la corde. Le monde nous pousse vers le «fast» quand on n’aspire qu’au «slow». La planète est frappée d’un mal terrible, celui de la vitesse. Toujours plus vite, plus haut, plus loin et… toujours moins bien pensé. Mais pourquoi le «vite fait mal fait» s’est-il ainsi emparé du travail, de l’action politique et de notre vie quotidienne? Et comment y remédier? «Le froid, le silence et la solitude sont des états qui se négocieront demain plus chers que l’or. Sur une Terre surpeuplée, surchauffée, bruyante, une cabane forestière est l’eldorado.» Car oui, notre société va vite, trop vite. On mange trop vite, on dort trop peu, on bâcle de plus en plus et l’on savoure de moins en moins. Et cela dépasse le chronomètre: l’ère de l’urgence porte en elle le stress bien sûr, mais aussi le moche, le mal conçu, le standardisé, le superficiel, l’énergivore, le polluant… Fast-food égal malbouffe; chanteurs jetables égalent pop indigeste; lois pondues dans l’urgence d’un fait divers égalent texte bancal et souvent retoqué par le Conseil d’Etat… Et le pire, écrit le philosophe catalan, Joan Domènech Francesch dans son Eloge de l’éducation lente, c’est que «l’augmentation de la rapidité n’engendre pas de gain de temps, mais accroît la sensation de manque». Mais d’où vient cette fièvre accélératrice?(4)

Pour l’essayiste Gilles, Finchelstein, auteur de La dictature de l’urgence, c’est encore une question géopolitique: «La mondialisation a mis en concurrence, nos vieilles économies avec celles de pays émergents. Et qui dit concurrence dit obligation d’intensifier la cadence.» Il pointe aussi la disparition des grandes croyances, le marxisme et le christianisme, «qui nous faisaient oeuvrer pour les générations futures. Aujourd’hui, il n’y a qu’une vie pour se réaliser, ce qui est à la fois un progrès, mais peut être très anxiogène». Bien sûr, il faut éviter la nostalgie à oeillères: si en Occident on prend infiniment moins de temps pour cuisiner et si la durée de vie des couples s’est réduite, c’est aussi parce que les femmes sont moins rivées aux fourneaux et moins dépendantes financièrement de leurs conjoints. Si l’on a le sentiment que les films, l’Italien Carlo Petrini, qui en avait ras-le-bol du fast-food, a inventé le «slow food» en 1986. Treize ans plus tard, sa ville – Bra – et trois autres décidaient d’appliquer la philosophie slow aux cités, inventant le mouvement des «Città slow» (villes lentes), qui regroupe aujourd’hui pas loin d’une centaine de municipalités. Le slow a ensuite contaminé de nouveaux domaines: le design, l’éducation. Là encore, il s’agit moins de ralentir le tempo que de réhabiliter le qualitatif, le sobre, le durable, le non-rentable, le délicat, le pertinent et parfois l’inutile – disons le beau, tout simplement.(4)
Dans un entretien accordé à Terra éco, le philosophe Edgard Morin implique la vitesse imposée par la mondialisation-laminoir et appelle à un moratoire.

Ecoutons-le: «La vitesse fait partie du grand mythe du progrès, qui anime la civilisation occidentale depuis les XVIIIe et XIXe siècles. L’idée sous-jacente, c’est que nous allons, grâce à lui, vers un avenir toujours meilleur. Dans les temps anciens, vous vous donniez rendez-vous quand le soleil se trouvait au zénith. Au Brésil, dans des villes comme Belém, encore aujourd’hui, on se retrouve «après la pluie». Dans ces schémas, vos relations s’établissent selon un rythme temporel scandé par le soleil. Mais la montre-bracelet, par exemple, a fait qu’un temps abstrait s’est substitué au temps naturel. Et le système de compétition et de concurrence – qui est celui de notre économie marchande et capitaliste – fait que pour la concurrence, la meilleure performance est celle qui permet la plus grande rapidité. La compétition s’est donc transformée en compétitivité, ce qui est une perversion de la concurrence.(5)

On ne se rend pas compte – alors même que nous pensons faire les choses rapidement – que nous sommes intoxiqués par le moyen de transport lui-même qui se prétend rapide. Toutes ces multiples vitesses s’inscrivent dans une grande accélération du temps, celui de la mondialisation. Et tout cela nous conduit sans doute vers des catastrophes. Prenez l’exemple du déjeuner. Le temps signifie convivialité et qualité. Aujourd’hui, l’idée de vitesse fait que dès qu’on a fini son assiette, on appelle un garçon qui se dépêche pour débarrasser et la remplacer. Notre temps rapide est donc un temps antiréflexif. Et ce n’est pas un hasard si fleurissent dans notre pays un certain nombre d’institutions spécialisées qui prônent le temps de méditation. Le yoguisme, par exemple, est une façon d’interrompre le temps rapide et d’obtenir un temps tranquille de méditation. L’ouvrage de Paul Lafargue Le droit à la paresse (qui date de 1880, Ndlr) reste plus actuel que jamais car ne rien faire signifie temps mort, perte de temps, temps non-rentable.(5)

«Nous sommes prisonniers de l’idée de rentabilité, de productivité et de compétitivité. Nous sommes pris dans un processus hallucinant dans lequel le capitalisme, les échanges, la science sont entraînés dans ce rythme. Des forces de résistance se manifestent effectivement. L’économie sociale et solidaire en est une. Le commerce équitable tente, lui aussi, de court-circuiter les intermédiaires prédateurs. Ce qui est important, c’est de savoir ce qui doit croître et ce qui doit décroître. Il est évident que les villes non polluantes, les énergies renouvelables et les grands travaux collectifs salutaires doivent croître. La pensée binaire, c’est une erreur. Il faut poursuivre la mondialisation dans ce qu’elle crée de solidarités entre les peuples et envers la planète, mais il faut la condamner quand elle crée ou apporte non pas des zones de prospérité mais de la corruption ou de l’inégalité. Je milite pour une vision complexe des choses. Car notre grande tragédie, c’est que l’humanité est emportée dans une course accélérée, sans aucun pilote à bord. Il n’y a ni contrôle, ni régulation. A force d’oublier l’essentiel pour l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel. Au bout du compte, nous sommes toujours pris dans des nécessités de résister. (…)Car aujourd’hui existent des forces de résistance qui sont dispersées, qui sont nichées dans la société civile et qui ne se connaissent pas les unes les autres. Mais je crois au jour où ces forces se rassembleront en faisceaux. Tout commence par une déviance, qui se transforme en tendance, qui devient une force historique. Nous n’en sommes pas encore là, certes, mais c’est possible. Ce que j’appelle la métamorphose, c’est le terme d’un processus dans lequel de multiples réformes, dans tous les domaines, commencent en même temps. Je parle de réformes profondes de vie, de civilisation, de société, d’économie. Ces réformes-là devront se mettre en marche simultanément et être intersolidaires.»(5)

Nous sommes aujourd’hui sept milliards sur notre chère planète et pas un qui ne se pose cette bête question: «Que faisons-nous ici?»… Le plus important se trouve ici et maintenant. Dans notre quête éperdue du bonheur. Fort de ce constat, il ne tient qu’à nous de faire en sorte que cette cohabitation, qui pour certains paraît impossible, soit une fontaine de bonheur et d’opulence. Utopique? Voyons voir… Qu’est-ce qui peut nous empêcher de vivre en harmonie, dans un monde d’équité et de justice? C’était, il me semble, le but ultime des premiers Homo-sapiens qui, en se répartissant les tâches dans la communauté, ont rompu avec la sacro-sainte loi du plus fort. De ce fait, ils ont permis aux myopes, aux boiteux, aux affaiblis, de trouver leur place et de contribuer à leur manière, au bien-être de tous.(6)

 

Comment résister?  La métamorphose par la solidarité?

La première étape sur le chemin du bonheur se situe donc dans notre capacité à faire preuve de solidarité envers et contre tout…. Le libéralisme sauvage n’est même pas une idéologie. C’est un état d’esprit. Si c’était une idéologie, comme le communisme, le nazisme, le socialisme, etc. il serait possible de le combattre avec les mêmes armes. Mais comment expliquer à un enfant élevé dans le culte de la réussite et de l’argent, que l’essentiel se trouve ailleurs? Comment faire comprendre à un étudiant en préparatoire. qu’il est possible de réussir sans écraser les autres dès lors que ce système éducatif l’y incite?(6)

Le monde idéal n’existe que dans le monde des idées. La charité et la solidarité sont les deux faces de l’humanité. Chez certains groupes d’hommes, l’empathie est canalisée, comme d’autres tendances psychologiques. L’empathie s’adapte à l’instinct de survie. Certains peuples organisent ou organisaient l’euthanasie ou le suicide des plus faibles et des plus vieux lorsque la survie du groupe était en cause. D’autres sont capables d’aller détruire une tribu voisine (ou pays) sous prétexte que c’est nécessaire pour assurer la sécurité de la leur.

Pierre Bourdieu, avec sa lucidité prophétique, proposait de concevoir le libéralisme comme un programme de «destruction des structures collectives» et de promotion d´un nouvel ordre fondé sur le culte de «l´individu seul mais libre», «le néolibéralisme vise à la ruine des instances collectives construites de longue date, par exemple, les syndicats, les formes politiques, mais aussi et surtout la culture en ce qu´elle a de plus structurant et de ce que nous pensions être pérennes». (…) Il avait lancé un appel pour qu´on procède à un vaste travail d´enquête en vue de fournir des «descriptions circonstanciées des souffrances engendrées par les politiques néolibérales» susceptibles de déboucher sur des indices ad hoc qui permettent de poser la question «des coûts sociaux de la violence économique et tenter de jeter les bases d´une véritable économie du bonheur».(7)

Dans le monde ancien, la finalité de la vie humaine était de comprendre l’ordre du monde, et de le respecter. En deux mots: harmonie et respect. En Occident, il en est tout autrement. L’homme ne se voit pas à côté des autres formes de vie: il est au-dessus. Et il n’est pas seulement au-dessus: il est aussi «à part», d’une autre nature. L’homme n’accepte pas de subir: il veut modeler le monde, le dominer. Le monde physique et les autres formes de vie sont des ressources à disposition et peu importe si l’empreinte écologique s’emballe! Devant l’anomie du monde, chacun de nous, agit à l’intérieur de cette logique folle, tout en rêvant d’un monde plus «humain» dont on a perdu la signification réelle.

1. http://www.lexpressiondz.com/chroniques/analyses_du_professeur_chitour/69499-L%E2%80%99irruption-du-bonheur.html

2. Erik Rydberg: Croissance et bonheur, ça marche ensemble? www.gresea.be

3. Garnier Denis: Quelle logique est à l’oeuvre, si le progrès est suivi Agoravox 8.11.2011

4. http://www.terraeco.net/Moins-vite-la-vie,19888.html  N°30 -11.2011 Ralentir…vite!

5. Ralentir… vite! Terra eco N° 30 novembre 2011 http://www.terraeco.net/Edgar-Morin-Nous-avancons-comme,19890

6. http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/dans-quel-monde-nous-vivons-103959121111  

7. Pierre Bourdieu. L´essence du libéralisme, le Monde diplomatique mars 1998.

 

 

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique enp-edu.dz



Articles Par : Chems Eddine Chitour

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