Distorsion et malhonnêteté: films ukrainiens au festival du film de Cottbus

Le festival du cinéma est-européen de novembre dernier à Cottbus en Allemagne (à 120 kilomètres au sud-est de Berlin et à quelques kilomètres de la frontière polonaise) est un événement annuel depuis 1991.

Alors qu’une poignée de films montrés au festival (qui s’est tenu du 4 au 9 novembre 2014) ont donné un aperçu, quoique limité, des problèmes de la région, plusieurs œuvres ont présenté une vision déformée et, dans certains cas, franchement malhonnête des conditions prévalant dans l’Est.

Partout en Europe orientale, dans les Balkans et l’ancienne Union soviétique, des dizaines de millions de personnes sont confrontées à la ruine sociale après vingt-cinq ans de vie dans le marché libre capitaliste restauré. Le chômage est effréné et les systèmes d’aide sociale qui existaient sous les anciens régimes staliniens ont été réduits en miettes. Ce processus était déjà bien avancé il y a six ans, mais il s’est accéléré depuis le krach financier de 2008. Le résultat a été l’expansion rapide de la pauvreté parmi les jeunes et les personnes âgées. Les structures politiques sont dominées partout dans la région par des élites corrompues issues des anciennes bureaucraties staliniennes, en alliance avec une couche de nouveaux riches qui ont pillé la propriété de l’Etat et se sont enrichis de manière hallucinante.

L’augmentation rapide de l’inégalité sociale dans toute la région, un virage correspondant vers des formes de gouvernement autoritaires et des campagnes de nationalisme orchestrées par les autorités ont été déclenchés et exacerbés par les politiques de l’Union Européenne (UE), du Fonds monétaire international (FMI) et des banques internationales, qui exigent des mesures d’austérité sans répit afin de remplir les trésoreries des banques et les poches des super-riches.

La désillusion croissante face aux politiques officielles en Europe de l’Est s’exprime, lors d’une élection après l’autre, dans des plongées record du taux de participation. Les partis et slogans politiques sont considérés comme interchangeables. Les ploutocrates ont maintenant décidé que la meilleure manière de défendre et faire croître leurs affaires et intérêts financiers est souvent de financer leur propre parti politique et de diriger le gouvernement. L’exemple le plus connu est l’Ukraine, gouvernée actuellement par le milliardaire Petro Porochenko, qui jouit du soutien inconditionnel de l’UE.

Sur ce fonds de tensions explosives, les organisateurs du 24e festival de film de Cottbus ont décidé de dédier l’une des principales sections de l’événement à ce que le programme décrit comme des «mondes de vécu homosexuel».

Il ne peut pas y avoir de doute que les gays et les lesbiennes sont confrontés à une discrimination considérable dans de nombreux pays de l’Europe de l’Est, où l’église et des groupements nationalistes homophobes jouent un rôle significatif dans la vie politique. Mais la priorisation des droits des gays dans la situation actuelle donne un signal clair. En particulier, il crée une plate-forme pour des partis tels que les Verts et des organisations variées de pseudo-gauche coopérant avec des ONG choisies pour hisser les politiques identitaires au-dessus des thèmes sociaux.

En grande partie, les forces de la classe moyenne qui font campagne pour les droits des gays sont indifférents, ou en effet hostiles, aux besoins économiques et sociaux de larges couches de la population ouvrière. C’est certainement le cas du parti vert allemand, qui a été très actif dans l’avancement d’un «agenda gay et lesbien» en Europe orientale, tout en appuyant les programmes d’austérité dictés par l’UE et le FMI pour ces mêmes pays.

En plus d’une pléthore de films traitant des politiques identitaires, le festival de Cottbus met à l’affiche également une poignée de films malhonnêtes concentrés sur les développements en Ukraine.

Il était une fois en Ukraine

Le long métrage Once Upon a Time in Ukraine (Il était une fois en Ukraine), réalisé par Igor Parfenov, commence par une séquence de dix minutes présentant le viol de deux jeunes filles par des policiers pro-russes en Crimée. L’une des filles, Nina, survit au viol et s’enfuit à Kiev pour échapper à ses persécuteurs, alors que l’autre victime, son amie, est tuée par son agresseur. Cet épisode donne le ton pour le film dans son ensemble. La Russie est représentée comme agresseur en Ukraine, prêt à utiliser tous les moyens pour arriver à ses fins.

Le réalisateur entrelace l’intrigue fictionnelle de son film avec des événements réels survenus sur la place Maïdan (place de l’Indépendance) à Kiev. A Cottbus, Parfenov (décrit dans une note biographique comme sportif et écologiste) a déclaré qu’il pensait depuis longtemps faire un film sur la révolution. Lorsque les manifestations éclatèrent en Ukraine à la fin novembre 2013, il écrivit son scénario en une semaine, rassembla en toute vitesse une équipe et partit pour la place Maïdan. Un certain nombre de scènes dans son film ont été tournées sur le fond de confrontations violentes entre des manifestants et les forces policières et spéciales défendant le régime de l’ancien président pro-russe Viktor Ianoukovytch.

Le réalisateur apparaît lui aussi comme protagoniste dans son film – dans le rôle d’un vétéran de la guerre d’Afghanistan. Celui-ci se lie d’amitié avec Nina et lui offre un refuge, et il distribue des exemplaires de la fameuse Lettre à un sous-officier de Tolstoï à des agents de police et des membres des unités spéciales défendant des immeubles gouvernementaux au centre de Kiev. Dans sa lettre, Tolstoï fait appel aux forces russes de ne pas tirer sur leurs compatriotes.

En fait, le film de Parfenov n’a rien en commun avec l’appel humanitaire de Tolstoï. Il fournit plutôt une plate-forme pour la propagande pro-occidentale contre la Russie, tout en glorifiant le nationalisme ukrainien. Le caractère incorporé par Parfenov salue à plusieurs reprises ses compagnons, y compris un autre vétéran de la guerre d’Afghanistan, en proférant le cri de bataille des nationalistes ukrainiens: «Gloire à l’Ukraine ! Gloire aux héros !»

L’aspect le plus malhonnête du film, toutefois, est qu’il omet toute référence au rôle joué par les forces d’ultra-droite tels que les partis Svoboda et du Secteur de droite, qui furent à l’avant-garde des manifestations de la place Maïdan, en particulier pendant les semaines qui aboutirent au renvoi de Ianoukovytch. Est également absente du film toute mention des nombreuses interventions de politiciens de premier plan d’Allemagne, Pologne, des Etats-Unis et d’autres pays, qui soulevèrent activement les masses sur la place Maïdan contre Ianoukovytch et la Russie.

Almanac #Babylone ’13

Beaucoup des manquements et omissions de Il était une fois en Ukraine sont reproduits dans un deuxième film montré à Cottbus, Almanac #Babylon ’13 – “Chronicle of Civil Protest” (Almanac #Babylone ’13 – “Chronique d’une contestation civile”), qui documente d’une manière biaisée les événements de la place Maïdan qui ont débuté à la fin novembre 2013. Réalisé par un consortium de douze jeunes cinéastes, le film montre des séquences documentaires au sujet du début des manifestations étudiantes il y a un an qui ont rapidement abouti à des confrontations violentes avec les forces de l’Etat défendant Ianoukovytch.

Nous voyons quelques manifestants en décembre, tentant de renverser l’arbre de Noël traditionnel installé sur la place de l’Indépendance, alors que d’autres les mettent en garde contre la folie de leur action. Une autre scène traite des suites du renversement de la statue géante de Lénine qui dominait la place devant le parlement. Le film omet d’expliquer que le renversement de la statue a été le fait de militants du parti d’extrême-droite Svoboda.

Au lieu de cela, Almanac #Babylone ’13 présente un étudiant en art qui déclare que s’il s’oppose à la destruction de la statue, celle-ci devrait à son avis être exposée dans un musée dédié aux crimes du communisme.

Une jeune femme également interviewée déclare qu’elle avait grandi dans la ville et n’avait aucun problème avec la présence de la statue de Lénine au centre de la ville. Une autre séquence montre naïvement Porochenko s’adressant aux masses réunies sur la place, s’érigeant en véritable alternative au régime d’Ianoukovytch.

Les interviews montrées dans Almanac #Babylone ’13, comme le film dans son ensemble, suggèrent quelques-uns des problèmes auxquels doivent faire face les cinéastes et de larges couches de la population d’Ukraine. Certaines couches des classes moyennes et des artistes ukrainiens épousent ouvertement l’anticommunisme et font preuve d’absence de tout sens critique, et son même parfois partisans des idéologies et activités nationalistes et fascistes de Svoboda et du Secteur de droite.

En même temps, de larges couches de la population qui s’opposent à de telles organisations restent confuses et désorientées en ce qui concerne les gains historiques obtenus par la classe ouvrière ukrainienne grâce à la révolution d’Octobre menée par Lénine et Trotsky.

Une troisième œuvre montrant quatre brèves séquences réalisées par de jeunes cinéastes ukrainiens donne un aperçu des conditions sociales arriérées et en voie de dégradation dans le pays, en particulier à la campagne. Le film révèle l’énorme pression que la situation actuelle exerce sur les relations sociales et familiales et évite les apologies nationalistes qui sont si frappantes dans Il était une fois en Ukraine et Almanac. Au festival, l’un des cinéastes a observé que les conditions pour réaliser des films en Ukraine s’étaient détériorées depuis l’élection de Porochenko, qui avait arrêté le système des subventions de l’Etat pour le cinéma qui existait sous le gouvernement d’Ianoukovitch.

Le Candidat

L’un des films les plus intéressants montrés au festival de Cottbus fut The Candidate (Le Candidat), réalisé par Jonáš Karásek, qui jette un regard très critique sur le système politique prévalant en Slovaquie. Le protagoniste du film est le chef d’une agence publicitaire qui a obtenu le mandat d’assurer qu’un candidat inconnu décroche la présidence nationale lors des élections prévues deux mois plus tard. Derrière cette requête se trouvent des «colporteurs» politiques louches qui promettent à l’agence des fonds illimités pour sa campagne.

L’agence publicitaire est modelée à l’image de ses homologues occidentaux. La paroi devant laquelle le chef de l’agence Adam Lambert (Marek Majeský) prononce ses discours à l’équipe est tapissée de monnaies nationales du monde entier. Son personnel a été recruté dans des compagnies et banques internationales majeures.

Lambert est lui-même sous observation par une équipe de sécurité recrutée par des forces dont l’identité n’est pas dévoilée jusqu’à la fin du film. Après avoir trouvé le ton approprié pour promouvoir le candidat inconnu contre son rival corrompu, Lambert décide qu’une victoire au deuxième tour ne suffit pas. Il veut que son candidat gagne une majorité absolue lors du premier tour déjà. A cette fin, Lambert organise une tentative d’assassinat contre son propre candidat la veille du vote pour obtenir le facteur de sympathie publique nécessaire à faire pencher la balance.

Le Candidat

Le candidat de Lambert est élu, mais effectivement assassiné le jour du scrutin. La prochaine tâche de Lambert est de cacher la mort de son candidat aux médias et au public jusqu’à ce que le résultat du scrutin soit annoncé. Nous apprenons que la période en fonction du candidat fut la plus brève de tous les présidents de l’histoire de Slovaquie. Un des caractères du film, évidemment parlant au nom de Monsieur Tout-le-monde slovaque, fait ce commentaire laconique: «Mieux vaut un président mort qu’un ‘moindre mal’». Le Candidat s’inspire clairement de l’histoire politique récente de Slovaquie. Wikipédia donne une liste de pas moins de huit grand scandales politiques, y compris truquage de scrutin, collusion de forces de renseignement avec des politiciens, corruption, transactions criminelles par des politiciens etc., qui ont eu lieu en Slovaquie depuis 1993.

L’actuel premier ministre Robert Fico (naguère membre du parti communiste de Tchécoslovaquie) a été porté au pouvoir en 2012 à la suite de ce qu’on appelle l’affaire Gorila, d’après une opération de mise sur écoute par les services secrets de Slovaquie qui révélait des niveaux énormes de corruption au sein de l’élite politique et des affaires du pays. Il convient de relever que le «social-démocrate» Fico gouvernait le pays déjà de 2006 à 2010 dans le cadre d’une alliance avec le Parti national slovaque, xénophobe et d’extrême-droite. Le Candidat omet d’identifier une force progressiste quelconque qui pourrait s’opposer aux rapports corrompus et criminels qui dominent la politique slovaque. Le film tend à traiter les Slovaques ordinaires comme matière malléable que les agences publicitaires peuvent gaver de messages. Néanmoins, le film, qui rassembla des publics record en Slovaquie en 2013, a manifestement touché un nerf sensible auprès du public. Et les sujets qu’il aborde sont omniprésents partout en Europe de l’est.

Stefan Steinberg

Article d’abord paru en anglais, WSWS, le 20 novembre 2014



Articles Par : Stefan Steinberg

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