Double attentat de Damas : encore un scénario à l’irakienne

Pas de trêve de Noël en Syrie, et même un – inquiétant – fait nouveau : le double attentat à la voiture piégée qui a ensanglanté, vendredi 23 décembre, le centre de Damas – au moins 44 morts et 150 blessés – a fait d’autant plus de bruit que ce modus operandi du terrorisme était resté, depuis le début des troubles, inédit en Syrie. Qui du coup se retrouve à l’heure de son voisin irakien où l’on en est plus à compter, depuis la chute de Saddam en 2003, ni le nombre des attentats à la voiture piégée ni celui de leurs victimes.

Les voitures ont explosé à proximité immédiate de deux bâtiments des forces de sécurité. Il n’a pas fallu longtemps aux autorités pour incriminer al-Qaïda, un porte-parole précisant que le gouvernement libanais avait averti Damas de l’imminence d’un tel acte. Et de fait, c’est aux côtés du chef de la délégation « préparatoire » de la Ligue arabe, Samir Seif al Yazal, que le vice-ministre syrien des Affaires étrangères s’est rendu sur les lieux du drame. Il n’a fallu guère plus de temps à l’opposition radicale – Observatoire syrien des droits de l’homme, Comités locaux de coordination et Conseil national syrien – pour voir au contraire la main des services syriens derrière ces attentats, destinés donc, selon les opposants, à frapper l’imagination des premiers observateurs de la Ligue arabe, arrivés la veille à Damas : ces attentats tomberaient à pic, selon l’opposition, pour renforcer la thèse gouvernementale d’une violence terroriste émanant de groupes islamistes ou des « déserteurs » de l’ASL. Et depuis Londres, l’OSDH s’est déjà fendu d’un communiqué péremptoire, selon lequel al-Qaïda « n’a pas mis les pieds en Syrie depuis 10 ans ». Dix ans c’est-à-dire depuis l’arrivée au pouvoir de Bachar al-Assad, soit dit en passant.

Le Figaro reconnaît la présence de guérilléros libyens

Al-Qaïda, on ne sait pas, mais des groupes radicaux islamistes venus de l’étranger, il n’y a pas, ou plus, débat. Même Le Figaro vient de publier, dans son édition du 23 décembre, un reportage sur les combattants islamistes libyens venus exporter leur « révolution » en Syrie. Et c’est édifiant : on a droit à une séance de prière collective associant des membres de l’ASL et un groupe de Libyens très « pros », puisque vétérans de la prise de Tripoli et d’ailleurs conduits en Syrie par Abdel Mehdi al Harati, qui commandait, du temps de la guerre civile libyenne, la « brigade de Tripoli » de l’armée rebelle. Après la prière, tout ce beau monde déballe ses « cadeaux » à la « résistance » syrienne : des armes, bien sûr, fruit de « collectes » organisées ces derniers temps en Libye-CNT, et aussi des talkie-walkies, de téléphones satellitaires de marque Thuraya. On a même droit, entre deux « Allah o akbar ! » à un « cours de formation » dispensé aux membres de l’ASL par Mehdi al Harati qui tient à ses « élèves » syriens des propos sans ambiguité : « Vous êtes là pour faire la guerre ! ». Et le reporter du Figaro d’indiquer que les Libyens sont en Syrie « depuis presque une semaine » et qu’il « leur faut rentrer en Turquie ». Pour préparer de nouvelles missions ?

Encore une fois, tout ceci, qui pourrait émaner d’une déclaration du gouvernement syrien ou d’un article de l’agence Sana, vient d’être écrit noir sur blanc par un journaliste du Figaro ! Même les adversaires les plus déterminés du régime de Damas ne peuvent plus cacher la réalité des groupes armés venant de – et soutenus par – l’étranger. Les sites d’information alternatifs parlaient depuis une quinzaine de jours de l’infiltration en Syrie de plusieurs centaines de djihadistes libyens : le Figaro, avec un peu de retard, valide l’information. De même que voici un mois, le journaliste atlantiste Frédéric Pons reconnaissait, dans les pages de l’hebdomadaire Valeurs Actuelles, que le gouvernement turc aidait logistiquement l’ASL et que, plus récemment, le « spécialiste » du dossier syrien au Figaro, Georges Malbrunot, disait que l’ASL était entièrement contrôlée par Ankara et la confrérie syrienne des Frères musulmans.

L’opposition ne veut plus de la Ligue arabe et de sa mission

Bref, est-ce que le régime de Bachar al-Assad qui est confronté, à Homs notamment, à une véritable guérilla urbaine – attestée là encore par un article récent du très politiquement correct magazine français Les Inrocks (voir notre article « Etonnant : Les Inrocks disent la vérité sur Homs ! », mis en ligne le 19 décembre) -, est-ce que ce régime donc a besoin d’organiser un double attentat à la voiture piégée pour convaincre les observateurs de la Ligue arabe de la réalité des prémices d’une guerre civile, ou au moins d’un terrorisme organisé, en Syrie ? Non. Mais tout est bon à l’opposition pour délégitimer déjà la mission de la Ligue en Syrie, qui, une fois sur le terrain, ne pourra évidemment pas nier la réalité d’une violence, d’un terrorisme émanant des groupes d’opposition, et qui, ce faisant, avalisera la thèse du gouvernement syrien, reprise d’ailleurs par la Russie et la Chine. Du coup, les réseaux médiatiques de l’opposition débinent de toutes les manières possible cette mission arabe qu’ils ont pourtant réclamée sur tous les tons depuis des semaines : on tente de mettre en doute la personnalité du général soudanais al-Dabi dirigeant les observateurs de la Ligue en Syrie, on s’offusque que le gouvernement syrien ait pu obtenir de la Ligue arabe des « améliorations » en termes de « sécurité nationale » pour le déploiement des observateurs dans le pays. Les cyber-opposants de Syrian Révolution 2011 crient à la manoeuvre, et les CLC et le CNS réclament que l’ONU supplante ou coiffe plus étroitement la mission arabe en Syrie. Et, selon l’OSDH, des manifestations auraient eu lieu en Syrie contre l’arrivée des observateurs arabes !

L’insupportable vérité de la violence de l’opposition

Bref, l’opposition ne veut pas – on s’en doutait mais ça se confirme tous les jours – d’un rapport équilibré, objectif, de la Ligue arabe en Syrie, un rapport qui reconnaîtrait que la violence ne vient pas d’un seul côté – celui du pouvoir – en Syrie.

Un rapport que le porte-parole du ministère syrien des Affaires étrangères a salué comme un « texte honnête et important », un texte qui, justement, mentionne expressément que la violence « vient de tous les côtés ». Et c’est exactement pour la même raison fondamentale qu’au Conseil de sécurité de l’ONU les Occidentaux clament haut et fort, ces derniers jours, leur volonté d’»amender » le fameux projet de résolution russe condamnant la répression « disproportionnée » du gouvernement ET les violences commises par les groupes armés de l’opposition. Et c’est bien cette dénonciation de TOUTES les violences commises en Syrie qui ne passe pas chez les opposants syriens et leurs puissants soutiens occidentaux, parce que ça ne « colle pas » avec leur discours sur la perversité intrinsèque et la violence univoque du régime syrien.

Dans ces conditions, ce dernier n’avait nul intérêt à organiser des attentats à Damas : les observateurs de la Ligue arabe auront assez de témoignages, à Homs et ailleurs, des méthodes de l’ASL et des groupes concurrents pour se faire une idée juste de la réalité du terrain syrien.

En revanche, ce double attentat confirme le danger d’irakisation de la crise syrienne. Une irakisation encouragée par ceux-là même qui ont naguère fait de l’Irak leur « champ d’expérience » de la déstabilisation du monde arabe.



Articles Par : Louis Denghien

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