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Double tragédie en Palestine
Par Mark Levine
Mondialisation.ca, 13 mars 2008
Aljazeera 13 mars 2008
Url de l'article:
https://www.mondialisation.ca/double-trag-die-en-palestine/8318


Douleur du père d’une petite fille de dix-huit jours Amira Abu Asr, tuée d’une balle dans la tête par des soldats israéliens et enterrée le 5 mars [GALLO/GETTY]

Les Américains sont devenus si habitués à la dynamique désastreuse qui anime Israéliens et Palestiniens aujourd’hui que l’échec d’un accord de paix dans l’hécatombe actuelle a l’air normal à leurs yeux.

C’est le reflet d’une situation que nous nous imaginons impuissants à aider à changer et qui ne fait qu’aggraver la tragédie qui se déploie dans les Territoires occupés et en Israël également.

Actuellement, l’attention mondiale s’est portée sur le meurtre de huit étudiants de la yeshiva Mercaz HaRav, ultra sioniste, établie en 1924 par le Rabin Avraham Isaac Kook, fondateur du sionisme religieux.

La semaine dernière, le centre d’intérêt était la guerre à Gaza, qui sera sans doute au cœur de l’actualité la semaine prochaine aussi.

Les attaques contre des étudiants en religion plongés dans l’étude et la prière – associées au lancement de roquettes, depuis Gaza, sur les villes israéliennes de Sederot et d’Ashkelon- sont déjà citées comme les derniers exemples du refus palestinien de conclure la paix avec Israël plus de deux ans après son retrait sans précédent de la Bande de Gaza.

La plus grande prison du monde


Militant blessé
Shanbo Heinemann, militant pro-Palestinien blessé lors d’une manifestation contre le mur [GETTY]

Cet argument présente toutefois beaucoup de problèmes : d’abord, la plupart des actes de la résistance palestinienne contre l’occupation ont toujours été non-violents.

Tout aussi important est le fait que s’il n’y a plus de civils israéliens à Gaza, l’armée israélienne n’a jamais cessé d’y être présente.

Tel-Aviv a retiré les colons civils, puis il a jeté la clef de ce qui est devenu la plus grande prison du monde.

L’ancien premier ministre, Ariel Sharon, qui a été l’architecte de ce déplacement de colons, était disposé à sacrifier Gaza pour que Israël garde les grands blocs de colonies en Cisjordanie regroupant aujourd’hui plus de 250.000 colons (près du double si on ajoute à ce chiffre les colonies juives de Jérusalem Est).

Sans que les États-Unis n’émettent un semblant de plainte, le nombre des colons a également doublé en Cisjordanie pendant les années du processus de « paix » d’Oslo – qui a débuté quand Abu Dahim avait environ 12 ans et qui s’est terminé à ses dix-neuf ans.

Lorsque l’ancien premier ministre Yitzak Rabin a été assassiné en 1995, les dirigeants palestiniens ont averti que l’expansion continue des colonies « tuait » le processus de paix et conduirait tôt ou tard à une « révolution » de la rue.

Matrice de contrôle

La présence de bien plus de 100 colonies a nécessité une matrice de contrôle interdisant la présence des Palestiniens sur 80 pour cent de la Cisjordanie.

Il s’est aussi ensuivi la destruction de milliers de maisons et d’oliviers ainsi que d’arbres fruitiers ( base d’une économie palestinienne autrement fermée), la confiscation de 35.000 acres (15.000 hectares) de terre palestinienne et la création d’un réseau de routes de contournement et de bases militaires.

Le « mur de séparation » long de 400 kilomètres et haut de huit mètres entaille profondément le territoire palestinien et traverse au moins trois cantons isolés.

Au total, le système de colonies a rendue impossible la création d’un État palestinien viable de par son territoire et de son économie.

Avec le déclenchement de l’intifada d’al-Aqsa en septembre 2000, les deux parties ont rapidement démantelé ce qu’Oslo avait pu créer comme infrastructure de paix.

Vers le milieu de 2002, Israël a commencé à mettre en place une stratégie de chaos géré : il a pratiquement fermé les Territoires et détruit une grande partie de leur infrastructure économique et politique, transformant ainsi l’intifada en ce que les Palestiniens ont baptisé l’« intifawda » – néologisme couplant la violence de l’intifada avec le chaos (« fawda ») – intifawda d’une société vivant dans un État et une économie vivotants.

Diviser la Palestine


Le Mur
Le mur de séparation israélien découpe une large bande dans les oliveraies palestiniennes [GALLO/GETTY]

Les Israéliens avaient compté qu’ils inciteraient les Palestiniens à se battre entre eux en séparant la Cisjordanie de Gaza, en intensifiant l’occupation de la première tout en se libérant des colonies dans le second et en déployant constamment une violence disproportionnée contre toute manifestation de résistance (tanks, hélicoptères de combat, F-16 et soldats fortement armés).

C’est en fait ce que Israël avait espéré quand il avait clandestinement appuyé l’émergence du Hamas il y a vingt ans. Son but était de d’opposer un rival à l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et d’amener les deux partis à se battre entre eux plutôt que d’élaborer des stratégies plus utiles pour combattre l’occupation.

Toutefois, alors même que les Palestiniens se battaient entre eux, la résistance contre l’occupation se poursuivait. Cette résistance consistait pour la plupart en actions non violentes (manifestations, sit-in et tentatives d’arrêter les démolitions de maisons ou de replanter des champs et des vergers dévastés).

Ces actions sont rarement signalées dans les médias internationaux et sont habituellement réprimées avec violence par l’armée israélienne ou les colons.

Que ce soit à juste titre ou non, c’est toutefois la violence palestinienne, et spécialement les attentats-suicides – et à présent les attaques à la roquette contre des civils – qui ont caractérisé la résistance à l’occupation en cours.

Les attaques-suicides

A cet égard, ces actes ont été complètement suicidaires -le scénario de la « résistance » palestinienne contre l’occupation semble avoir été écrit par Israël dans la mesure où il servait les intérêts des gouvernements israéliens au pouvoir depuis 2000. Ainsi que le dit récemment Bradley Burston, journaliste au Haaretz :

« Les Palestiniens ont gardé leur ultime arme fatale sous le boisseau depuis 40 ans… Le haut commandement israélien ne pouvait que prier qu’ils ne la sortent jamais et ne la mettent en œuvre … la non-violence. C’est une des raisons pour lesquelles, depuis des décennies, Israël a fait de son mieux pour détourner, harceler et réprimer les manifestations de non-violence palestinienne ».

Si les Palestiniens décidaient jamais simplement « de se mettre en marche » en masse vers le passage d’Erez qui sépare Gaza d’Israël et vers les principaux postes de contrôle comme Qalandiya et utilisaient des marteaux et des pics pour les détruire, Israël ne pourrait pratiquement rien faire à moins de perpétrer un massacre devant les caméras du monde.

Toutefois, les Palestiniens se sont tellement enlisés dans l’idéologie du summud (qui est naturellement devenu un impératif national après que un million de Palestiniens ont été déracinés pendant les guerres de 1948 et de 1967) ; en vertu de cette idéologie, ils sont restés obstinément en place à tel point qu’ils ont rarement pris l’offensive stratégique ou morale.

Lorsqu’ils ont adopté l’approche morale pendant la première intifada, la rude répression israélienne associée à la domination de la politique palestinienne par l’OLP, a réussi à dépolitiser et à priver d’autonomie la « génération de la première intifada ».

Il y a deux semaines, quand quelques courageux Palestiniens ont essayé d’organiser une marche pacifique vers le passage d’Erez pour profiter de l’élan crée par la rupture de la clôture à la frontière entre Gaza et l’Egypte, ils ont été stoppés, loin de la frontière, par un cordon de policiers du Hamas armés jusqu’aux dents.

Peu de temps après, la ration quotidienne de roquettes a été tirée sur la ville israélienne voisine de Sederot, blessant deux enfants israéliens.

Israël a répondu par une nouvelle salve d’attaques tuant et blessant encore plus de Palestiniens.

Comment arrêter ?

Il y a quelques années, à un moment particulièrement violent de l’intifada, j’ai interviewé un dirigeant important du Hamas dans son bureau à Gaza. Après les clichés d’usage, je suis devenu de plus en plus exaspéré et je lui ai dit « Ecoutez, oublions la question de savoir si vous avez le droit d’utiliser la violence, particulièrement contre des civils, pour arriver à votre but. Le fait est que cette stratégie n’a pas donné de résultats ».

J’ai été abasourdi par l’honnêteté de sa réponse : « Nous savons que la violence ne marche pas, mais nous ne savons pas comment l’arrêter ».

En une image miroir des conceptions stratégiques israéliennes, le Hamas n’a pas réussi à se dégager du paradigme dangereusement dépassé qui dit que la violence, spécialement celle qui frappe les civils, a pour seule réponse plus de violence encore jusqu’à ce que l’autre côté cède.

Mise à part la turpitude morale d’une telle conception de la part des deux côtés – sans parler de son illégalité flagrante par rapport au droit international – la réalité est que, du moins à court terme, le coût humain et politique d’une telle démarche est bien inférieur pour Israël que pour les Palestiniens auxquels il reste très peu de temps avant de voir l’effondrement définitif de leurs rêves d’indépendance.

Le Premier ministre d’Israël, Ehud Olmert, a lui-même admis que le jour où les Palestiniens renonceront à leur rêve d’un État indépendant, Israël sera « confronté à une lutte pour l’égalité des droits de vote sur le modèle sud africain et dès ce moment, c’en sera fini de l’État d’Israël ».

Dynamique dysfonctionnelle

La dynamique actuelle est toutefois si dysfonctionnelle qu’aucun des deux camps ne semble désireux de faire le premier pas l’éloignant de l’abîme.

Vu cette situation, seule une partie extérieure puissante peut obliger les belligérants à faire les difficiles compromis nécessaires pour réaliser une paix juste et durable.

C’est la tâche à laquelle les États-Unis s’étaient engagés en 1993, lorsque le Président de l’époque, Bill Clinton, a assisté à la signature du premier accord d’Oslo sur la pelouse de la Maison blanche. Toutefois, nous avons misérablement échoué dans notre rôle de médiateur auto proclamé.

Et ce n’est pas uniquement que les États-Unis ont pris sans complexe le parti d’Israël pour pratiquement toutes les principales questions depuis lors.

Pendant les années Oslo, les États-Unis ont travaillé main dans la main avec les services de sécurité israéliens et palestiniens pour étouffer la contestation au sein de la société civile palestinienne ou du Conseil législatif, processus qui les éloignait plus qu’il ne les rapprochait d’une paix juste et durable.

Avec la militarisation de la politique étrangère étasunienne après le 11 septembre et l’occupation salie de l’Afghanistan et de l’Irak, Israël avait encore plus carte blanche pour infliger à la société palestinienne précisément le type de dégâts que nous voyons actuellement à Gaza.

Le sang des enfants

En refusant de faire pression sur Israël pour qu’il négocie avec le Hamas – comme l’y incitent de nombreux commentateurs israéliens et une nombre croissant d’hommes politiques américains également – nous n’avons pas seulement permis l’actuelle violence, nous en sommes directement responsables.

Le Hamas s’est dit disposé à négocier la solution des deux États, encore qu’à des conditions que Israël n’est guère enclin à accepter.

Le sang des enfants israéliens et palestinien que nous voyons à la télévision est sur nos mains également.

Ce serait bon de pouvoir imaginer que le prochain président des États-Unis ait le courage de « changer » cette dynamique. Il y a toutefois peu de chances que cela se produise.

Le seul espoir est que les sociétés israélienne et palestinienne se réunissent pour arrêter la violence que leurs dirigeants continuent à leur infliger avant que les délusions de victoire des deux côtés ne tournent à la psychose.

9 mars 2008 – Vous pouvez consulter cet article à : http://english.aljazeera.net/NR/exeres/BB1E373A-50F9-403A-9263-98D09D584A31.htm

Traduction de l’anglais : amg, Info-Palestine (http://www.info-palestine.net/)

* Mark Levine est professeur d’histoire à l’UCI Irvine et auteur ou éditeur d’une demi douzaine de livres traitant du conflit israélo-palestinien et de la globalisation au Moyen-Orient, notamment : Overthrowing Geography : Jaffa, Tel Aviv and the Struggle for Palestine, Reapproaching Borders : New Perspectives on the Study of Israel and Palestine, Why They Don’t Hate Us : Lifting the Veil on the Axis of Evil, et bientôt An Impossible Peace : Oslo and the Burdens of History.

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