Droit international public et guerre moderne

La modification du champ de bataille et l’uranium appauvri

Jusque dans les premiers mois de 2001, les médias européens se sont préoccupés de manière relativement intensive des conséquences que pouvait entraîner l’emploi d’uranium appauvri (UA). Après leur engagement dans l’ancienne Yougoslavie, par exemple, de nombreux soldats ont été atteints de cancer. Immédiatement après l’engagement de ses soldats, l’Italie a diagnostiqué parmi eux six cas de leucémie. Environ en janvier dernier, la discussion a cessé abruptement et durablement. Il n’est guère de journaux qui traitent encore ce sujet. L’OTAN avait pris position en conséquence: on ne voulait pas de cette discussion. Les effets de l’UA ont été taxés de broutilles, les conséquences indéniables chez les soldats et dans la population concernée ont été tues autant que possible ou justifiées par des explications curieuses, comme celle d’un cluster de leucémie. Emise par la fondation Heritage, un groupement stratégique néo-conservateur, la déclaration suivante montre que des discussions orageuses doivent avoir eu lieu alors au sein de l’OTAN:

«Les clameurs qu’a suscitées parmi les nations l’affirmation selon laquelle l’emploi d’uranium appauvri pendant l’intervention au Kosovo aurait frappé de leucémie 24 [!] membres des troupes y préservant la paix sont infondées. De nombreuses études consacrées à l’uranium appauvri, déchet du processus produisant du combustible pour réacteurs nucléaires et armes à l’uranium, n’ont pas trouvé de relations entre son emploi par les soldats et quelque forme que ce soit de cancer ou d’autres problèmes de santé. La controverse qui a éclaté après que l’on eut diagnostiqué la leucémie chez les soldats menace de saper la structure de l’alliance en Europe. Il faut à tout prix que les faits relatifs à l’uranium appauvri ne disparaissent pas lors du débat.»

Toutefois, le taux de cancer monte, depuis un certain temps, dans les pays détruits par l’alliance guerrière: en Afghanistan, en Irak, en Bosnie, en Serbie, au Monténégro, au Kosovo, en Somalie. Graduellement, les faits ne peuvent plus être cachés. On est obligé de reconnaître toujours davantage les atteintes à la santé et les taux de cancer.

–    C’est ainsi que, récemment, le ministère britannique de la défense a confirmé l’existence du syndrome des guerres du Golfe dont ont été victimes les soldats des conflits de 1991 et de 2003.
–    Le gouvernement italien a communiqué que, entre-temps, plus de 300 soldats sont atteints de leucémie.
–    Le ministère irakien de l’environnement a déclaré diverses localités du pays irradiées au point qu’aucun être humain ne peut plus y vivre.
–    En Serbie et au Kosovo, le taux de cancer est monté massivement en peu de temps.

Aucun parti ne se hasarde encore à saisir ces pommes de terre bouillantes. Les va-t-en-guerre américains rêvent toujours de guerre atomique «faisable», bien que des membres éminents de leurs propres gouvernements mettent en garde contre de telles folies. Une discussion sur les conséquences de l’emploi de toutes formes d’armes à l’uranium perturbe visiblement les plans de l’alliance guerrière et de toute l’industrie qui lui est liée dans divers pays.

Mais les personnes souffrantes dans les pays ravagés par la guerre, l’accumulation en ces lieux de conséquences graves, telles que le cancer, les dommages génétiques, les perturbations de développement chez l’homme et la bête sont entre-temps indéniables. Les soldats de retour au pays qui souffrent des mêmes maladies, ainsi que leurs proches, ne se résigneront pas tous à rester silencieux. Ils ont droit à une information honnête, à un vrai soutien médical et à des soins. C’est le mérite de divers médecins et autres scientifiques, d’hommes des médias et de citoyens engagés, de s’être occupés minutieusement de ces questions, d’avoir constitué une documentation et de continuer à effectuer des recherches afin de mettre un terme à cette injustice et d’aider si possible les personnes concernées.

Abstraction faite de l’aspect politico-militaire répréhensible, il faut donc aussi se pencher sur les facteurs humanitaires et médicaux de ce problème. Les articles suivants doivent y contribuer, afin de tirer des conséquences prévenant de nouvelles souffrances. Tout report supplémentaire de cette controverse provoquerait de nouvelles maladies, la plupart du temps graves et souvent mortelles.

Qu’est-ce qui a changé sur le champ de bataille depuis 1991?

1. Le feu provoqué par des engins de pénétration, des armes téléguidées et d’autres engins a modifié considérablement l’évolution de la chaleur sur le champ de bataille. Ainsi, le TNT brûle à quelque 575 °C, alors que l’uranium appauvri (UA) brûle de 3000 à 5000 °C. Cette fournaise produit ce que l’on appelle des vapeurs métalliques – un mélange d’aérosols comprenant de l’uranium et des métaux de l’objet cible. Tous les métaux, qu’il s’agisse de fer, d’acier, d’aluminium, de nickel, etc., forment un aérosol en raison de la température extrêmement élevée de l’uranium en feu. Tel n’était pas le cas des munitions à base de TNT.

2. Lorsque le mélange d’aérosols refroidit dans l’air environnant, il produit des particules d’un diamètre aérodynamique moyen de 5 nanomètres, que l’on peut inhaler. Les particules sont de céramique. Grâce à un microscope électronique, elles peuvent être identifiées comme particules lisses et ovales, dont les plus grandes sont creuses. On a trouvé des nanoparticules de céramique dans tous les tissus de vétérans examinés en Italie après la guerre du Kosovo. Les particules de céramique ne se dissolvent pas aisément dans le liquide corporel. Lorsqu’elles sont inhalées, la période pendant laquelle elles restent à l’intérieur du corps peut donc être beaucoup plus longue que celle des fragments d’uranium qui ne sont pas de céramique ainsi que celle des fragments d’autres métaux. Remarquez s.v.p.: La majeure partie des recherches sur l’uranium portent sur de la poussière de mines qui n’est pas de céramique et dont les particules ont un diamètre aérodynamique moyen de 5 microns, soit près de 1000 fois plus grand que celui des nanoparticules d’aérosols d’uranium. La recherche sur la poussière de mines d’uranium est dépourvue d’importance si l’on veut comprendre la toxicité des nanoparticules de céramique qui se trouvent dans le corps humain.

3. Pour la personne qui y est exposée, la dose d’irradiation dépend de la puissance de la source, de son éloignement et de la période d’exposition. La comparaison avec une insolation facilitera la compréhension. L’importance de l’insolation dépend de l’heure de la journée et de la durée passée au soleil. Bien que l’UA de céramique soit un peu moins radioactif que l’uranium naturel, le contact direct avec un tissu sensible et une période de radiation du corps assez longue accroissent la dose absorbée par le tissu.

4. Les particules d’un diamètre inférieur à 2,5 µm peuvent pénétrer dans le corps par le système respiratoire et les profonds tissus pulmonaires. Comme l’œil ne les perçoit pas, demander aux vétérans s’ils ont été exposés à des fragments d’uranium ou d’autres métaux est une stratégie trompeuse, qui omettra d’identifier la plupart des milieux concernés. La taille des nanoparticules est infime; celles-ci restent longtemps dans l’air ou sont poussées très loin par le vent. Lors de la première guerre du Golfe, les combats ont eu lieu dans le sud de l’Irak et au nord du Koweit, mais des particules d’UA ont été trouvées dans la terre de Bagdad. La nature ne contient pas de particules d’UA. L’air de tout le champ de bataille doit avoir été contaminé par des vapeurs de métaux lourds de céramique, y compris de l’UA en aérosol.

5. Les nanoparticules franchissent facilement la barrière hémato-pulmonaire, peuvent pénétrer dans les cellules humaines comme des denrées alimentaires en faible quantité et passer la barrière hémato-encéphalique, où elles causent des dommages neurologiques. Elles ont été trouvées dans le sperme, peuvent traverser le placenta et endommager un embryon ou un fœtus en développement. Le tissu des reins ne peut pas les éliminer par filtrage, leur taille étant trop petite. Elle peuvent donc circuler très longtemps dans le corps humain.

6. Les nanoparticules d’uranium sont radioactives et peuvent donc attaquer l’ADN mitochondrial, source d’énergie de la cellule. L’ADN mitochondrial subit 16 fois plus fortement les effets de la radioactivité que l’ADN du noyau de la cellule, car il n’a pas de manteau protecteur sous la forme de jaune d’œuf (histone), contrairement à celui-ci. Il peut rendre inefficaces les mécanismes de réparation corporels en réduisant le glutathion et la superoxyde dismutase. L’endommagement radioactif des mitochondries peut léser fortement le cœur, le cerveau, le foie et les reins et provoquer divers cancers, des problèmes de reproduction ainsi que des malformations de la progéniture.
 
7. Les nanoparticules de métaux lourds, tel l’uranium, causent des empoisonnements à différents degrés, dont résultent des pertes de poids, tremblements de la main, affaiblissements de la musculature, paralysies, douleurs abdominales, nausées, vomissements et diarrhées, maux de tête, faiblesses, troubles oculaires, tachycardies, tensions artérielles chez les adultes et dommages potentiels à la naissance, retards intellectuels, autismes, psychoses, allergies, dyslexies et hyperactivités de la progéniture.

Pourquoi ce problème de l’UA n’est-il pas compris généralement?

8. Les problèmes fondamentaux qui empêchent l’opinion publique de comprendre cette nouvelle situation résultent notamment de nos spécialisations universitaires et de la nouveauté de l’irradiation. Depuis plus d’un siècle, les toxicologues ont étudié les métaux lourds, mais non les particules de métaux lourds de céramique qui se mesurent en nanomètres. En outre, les cours universitaires de toxicologie ne comprennent pas l’étude de métaux radioactifs tels que l’uranium, cette discipline étant réservée aux physiciens de la santé. Le calcul de la dose radioactive est la tâche de physiciens, qui utilisent le modèle d’inhalation proposé par la Commission internationale de protection radiologique (ICRP).

9. L’ICRP est une organisation non gouvernementale qui se perpétue par cooptation et prend toutes ses décisions par l’intermédiaire de son comité principal, qui compte 13 membres. Quand les Nations Unies ont institué l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et l’ont chargée d’établir des normes de protection contre la radioactivité, celle-ci s’est adressée à l’ICRP et non à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour formuler des recommandations. L’AIEA a conclu une convention «Memo of Under­standing» (MoU) – avec les autres organisations dépendant de l’ONU, OMS comprise, – par laquelle elle est devenue chef de file en matière de normes de protection contre la radioactivité et d’estimation du sinistre après chaque accident. L’ICRP a prescrit une méthodologie mathématique qui détermine comment calculer la dose et le nombre des types de cancers mortels devant découler de chaque dose. Cette méthodologie part d’un système de réparations des cellules corporelles fonctionnant normalement et utilise les caractéristiques observées de la poussière de mines d’uranium. Le Comité européen sur le risque de l’irradiation (CERI) et l’agence française officielle de protection contre la radioactivité ont estimé officiellement cette méthodologie inutilisable pour le calcul de la dose de sources d’irradiation pénétrant à l’intérieur du corps.

10. Ce modèle mathématique relatif au degré de contamination de la population ne tient compte ni de la distribution par âges ni du statut sanitaire des personnes exposées à la contamination, ni des autres expositions toxiques qui coïncident avec les radiations. Il ne distingue pas non plus entre une particule de 2 microgrammes (µg) et de 40 000 à 60 000 nanoparticules d’une masse totale de 2 µg. Si les deux microgrammes d’UA se transforment en aérosol de 40 000 à 60 000 nanoparticules, ils affectent une toute autre dose à la personne qui les respire. Cette dose est, pour le moins, 36 fois plus forte que celle de la particule d’UA intacte de 2 µg. L’accroissement provient de l’augmentation de la surface à volume identique. Les petites particules entreront en contact avec une surface de tissu à peu près 3,6 fois plus grande et les particules α émises par l’uranium endommageront le tissu 10 fois plus fortement que si elles provenaient d’une particule intacte plus grande. Cela s’explique par le fait qu’elles sont directement émises de la surface et non freinées par la particule elle-même.

11. L’OMS, l’UNSCEAR (Comité scientifique des Nations Unies pour l’étude des effets des rayonnements ionisants) et le PNUE (programme des Nations Unies pour l’environnement) ont été contraints par les MoUs susmentionnés d’utiliser la méthodologie et les recommandations de l’AIEA et, par conséquent, celles de l’ICRP. Ces organisations ne sont pas indépendantes. Comme elles utilisent toutes la méthodologie et les facteurs de risque de l’ICRP, elles parviennent toutes aux mêmes conclusions.

12. Dans la hiérarchie des organisations des Nations Unies, l’AIEA dépend directement du Conseil de sécurité, alors que l’OMS fait rapport à l’ECOSOC (Conseil économique et social), qui dépend de l’Assemblée générale. Ainsi, l’AIEA a priorité, notamment en matière militaire.

Quelques propositions de contre-mesures

13. Réduire le mandat de l’AIEA à la seule prévention de la prolifération des armes nucléaires. [Supprimer le mandat tendant à stimuler l’emploi de l’énergie nucléaire.]

14. Instituer une organisation internationale indépendante visant à promouvoir l’énergie durable.

15. Charger l’OMS de recommander des normes de sécurité et d’estimer les sinistres en matière de santé qu’engendre la contamination due à l’irradiation ionisante et non ionisante, en combinaison avec toutes les autres mises en danger déjà connues.

16. Revaloriser le statut de l’OMS au sein des Nations Unies en la chargeant de faire rapport directement au Conseil de sécurité. La protection de la santé est d’une importance vitale pour la sécurité humaine, nationale et internationale.

17. Assurer l’indépendance des diverses organisations dépendant des Nations Unies, ainsi que la transparence et le professionnalisme dans les nominations au sein de ces organisations. Actuellement, la plupart de ces nominations sont déterminées par les gouvernements des Etats membres, ce qui peut entraîner des distorsions politiques.

18. Vouer l’attention officielle aux publications fondées scientifiquement, même si les auteurs sont ignorés par leur propre gouvernement.

19. Proscrire toutes les guerres, dont la toxicité augmente, qui détruisent en masse la biosphère et le patrimoine génétique, constituant ainsi des crimes contre l’humanité.

Intervention lors du XVe congrès «Oui à ­l’éthique» sur le thème «Peuples et cultures: se respecter, s’entraider et apprendre les uns des autres» du 31 août au 2 septembre 2007 à Feldkirch/Vorarlberg, Autriche.

Traduction Horizons et débats.

H. Rosalie Bertell, docteur en biométrie, sœur grise du Sacré-Cœur, Canada.



Articles Par : H. Rosalie Bertell

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