Élections Brésil – Bolsonaro au pouvoir avec « Dieu au dessus de tout ».

Le Brésil divisé

Dimanche le 28 octobre 2018, Jair Bolsonaro vient d’être déclaré le nouveau président du Brésil. Il remplacera officiellement le président actuel, Michel Temer, le 1er janvier 2019.  Désormais l’extrême-droite est au pouvoir avec « Dieu au dessus de tout ».  Jair Bolsonaro, le capitaine de 63 ans, a remporté la victoire avec 55,1% des votes contre 44,9% pour Fernando Haddad.

Les Brésiliens et Brésiliennes sont allés voter dans le calme. Les électeurs donnant leur préférence à Haddad ont démontré leur couleur en allant voter avec un livre sous le bras ou dans la main.  Cette  action se manifestait comme un geste pour démontrer l’importance du livre et symbolisait la campagne d’Haddad « un livre pour une arme ».  Des partisans de Bolsonaro avaient été voter au premier tour avec une arme à la main allant jusqu’à se filmer derrière l’urne avec leur arme (ce qui est évidemment interdit par la loi). Rappelons que le PSL veut favoriser le port d’arme pour tous les citoyens (semblable au modèle étasunien).

« Mais livros, menos armas » (« Plus de livres, moins d’armes »)

Photos par Micheline Ladouceur

Il n’y a pas eu officiellement de fraude électorale.  On a relevé que quelques cas isolés d’individus, mais dans l’ensemble l’élection s’est déroulée de façon démocratique. Cependant, avant même le déroulement du deuxième tour, des partisans de Bolsonaro, dont le futur président, avaient clairement dit que si Haddad gagnait, la victoire relèverait de la fraude. De plus, Jair Bolsonaro avait déjà mentionné qu’il ne reconnaitrait pas une victoire de l’adversaire.

A droite une électrice qui ne craint pas d’afficher ses couleurs : une partisane de Bolsonaro.

Photo par Micheline Ladouceur

Le Brésil demeure divisé alors que Bolsonaro l’a emporté dans 15 états, dominant toutes les régions sauf le Nord-Est et l’état du Para (Nord) et le petit état du Tocantins (au Nord du Goias où est situé le district fédéral, Brasilia) qui sont demeurés fidèles au candidat du PT. Haddad a conquis 11 états lors du deuxième tour.  Sao Paulo (67,97% des votes) et Rio de Janeiro (67,95%) sont des états majoritairement bolsonaristes. (source : em.com) La géographie électorale est demeurée sensiblement la même que celle du premier tour pour l’ensemble des états.


Résultats du deuxième tour : Haddad (en rouge) a récolté près de 45% et Bolsonaro (en jaune) a vaincu avec  un peu plus de 55%.

Comapraison avec le premier tour :

Source des cartes : A Folha de Sao Paulo

Au premier tour, l’état du Tocantins était favorable à la vague bolsonariste.

Les votes donnés au candidat Ciro Gomez (état du Ceara) sont allées au PT au deuxième tour. La division du pays est beaucoup plus prononcée et visible géographiquement avec le vote final. Le PT a fait des gains au deuxième tour en englobant de nouveaux états.

L’annulation du vote a fortement augmenté au cours de ces élections : 7,4% des Brésiliens (augmentation de 60% par rapport à l’élection de 2014) ont annulé. « En tout, 42 millions de Brésiliens n’ont choisi aucun candidat » (30% de la population). »(incluant les abstentions, les votes annulés et en blanc)

Cette campagne électorale s’est traduit par des comportements haineux de la part des partisans de Bolsonaro, la peur de l’autre, l’incertitude et la colère de plusieurs.  Les réseaux sociaux ont également joué un rôle fondamental dans cette campagne.  Une période électorale n’a jamais été aussi « émotionnelle » selon beaucoup de Brésiliens, particulièrement ceux qui ne voulaient surtout pas voter pour LUI (Bolsonaro). Des familles, des amis, des collègues de travail se sentaient divisés entre eux alors que l’extrême-droite-droite prenait de l’avance dans les intentions de vote. De plus, le débat politique entre les candidats a été inexistant puisque Bolsonaro a refusé de débattre ses idées avec le candidat du PT, Fernando Haddad.

Après l’annonce de sa victoire Jair Bolsonaro a lu un discours en se disant pour « la démocratie et la liberté » et pour le respect de la Constitution . Mais Dieu aura-t-il un rôle à jouer dans ce gouvernement?  Bolsonaro a mentionné plusieurs fois le nom de « Dieu », avec les mêmes expressions utilisées lors de sa campagne, comme « Dieu au dessus de tout. »  Le nouveau président (catholique, mais également  évangélique) a prononcé son discours de sa maison à Barra Tijuca à Rio de Janeiro en commençant ainsi :

Vous saurez la vérité et la vérité vous rendra libre. Je ne me suis jamais senti seul, j’ai toujours ressenti la présence de Dieu et la force du peuple brésilien, des prières d’hommes, de femmes, d’enfants et de familles entières qui, devant la menace de suivre un chemin qui n’est pas ce que les Brésiliens veulent et méritent, Le Brésil avant tout. Je fais de vous mes témoins en disant que ce gouvernement sera un défenseur de la Constitution, de la démocratie et de la liberté. Ceci est une promesse non pas d’un parti, ce n’est pas la parole de l’homme, c’est un serment à Dieu. La vérité libérera ce grand pays et nous transformera en une grande nation. La vérité fut le phare qui nous a guidés ici et continuera à éclairer notre chemin. (Discours de Jair Bolsonaro)

La fin de son discours a été suivi d’une prière récitée par le sénateur Magno Malta (PR-ES). Jair Bolsonaro était entouré de ses partisans – et un noir avec le t-shirt jaune se tenait debout à l’arrière de celui-ci comme si on voulait faire oublier le racisme du nouveau président. L’élection de Bolsonaro renforce ainsi l’influence des évangéliques au sein du pouvoir.

Au sujet de l’économie, on peut s’attendre à des négociations prochaines avec les créanciers, le FMI et Washington.  Éliminer la dette publique à tout prix…

L’emploi, les revenus et l’équilibre fiscal font partie de notre engagement en nous rapprochant des opportunités et en travaillant pour tous. Nous briserons le cercle vicieux de la croissance de la dette pour le remplacer par le cercle vertueux de la réduction des déficits, de la réduction de la dette et de la baisse des taux d’intérêt. Cela stimulera les investissements, la croissance et la création d’emplois. Le déficit public primaire doit être éliminé le plus rapidement possible et converti en excédent, tel est notre objectif. (Discours de Jair Bolsonaro)

Le gourou du président, Paulo Guedes, a déjà été nommé le futur ministre des finances. Guedes envisage la privatisation massive des entreprises d’état. Il prétend mettre à la fin de la crise économique. Cependant il est certain que de nouvelles mesures d’ajustement structurel risquent de fracasser davantage l’économie nationale et le Brésil pourrait connaître une crise beaucoup plus profonde.

Bolsonaro a indiqué qu’il avait l’intention de proposer l’indépendance de la Banque Centrale, « ce qui donnerait plus de liberté pour définir l’ensemble de la politique monétaire du pays. » (nexojournal) L’indépendance de la Banque Centrale pourrait se résumer à un contrôle total de l’extérieur, soit Washington. À suivre de près…

Bolsonaro a terminé son discours en évoquant une fois de plus le nom de Dieu :

Nous sommes un grand pays et maintenant nous allons, ensemble, transformer ce pays en une grande nation, une nation libre, démocratique et prospère. Le Brésil avant tout et Dieu  au dessus de tous. (Brasil acima de tudo e Deus acima de todos.)  (Discours de Jair Bolsonaro)

Bolsonaro va donner une place importante aux généraux de l’armée à qui on accordera des privilèges. Plusieurs militaires occuperont des postes de ministre ou obtiendront des positions importantes. « Les forces armées gagneront en importance dans le futur gouvernement, du jamais vu dans la période démocratique du pays. » (Simone Kafruni, Militares ganham protagonismo com a chegada de Bolsonaro ao Planalto, CB, le 29 octobre 2018) Le général Augusto Heleno (photo à droite) sera ministre de la Défense. Le capitaine Bolsonaro, président, deviendra le commandant suprême des Forces armées.

Les militaires continueront à apporter leur aide aux populations : apporter de l’eau, de la nourriture, des médicaments … en donnant un « visage humain » à l’armée. Cependant il ne faut pas oublier que les militaires occupent des favelas à Rio de Janeiro pour soi-disant assurer la sécurité.  La violence n’a pas diminué pour autant et des milices paramilitaires contrôlent une grande partie de ces territoires par la terreur.

Bolsonaro a répété plus d’une fois qu’il entendait pacifier le Brésil « Vamos pacificar o Brasil ». Cela pourrait signifier « établir la paix par la militarisation », rétablir l’ordre en réprimant les « rébellions » ou privilégier la militarisation pour le contrôle social.  Les frontières nationales seront certes fortement militarisées, particulièrement à la frontière avec le Venezuela qui est déjà occupée par l’Armée suite aux incidents dans l’état du Roraima. Bolsonaro a fait sa campagne en parlant de la « menace communiste » en se référant à la fois au PT et au Venezuela. Une guerre ouverte avec le Venezuela est envisageable… Dans cette perspective de « l’ennemi déclaré », une (ou même plusieurs) base militaire étasunienne pourrait être construite.

Les Brésiliens qui ont voté « EleNao », Non, Pas Lui, ont vécu ce moment historique, élection d’un gouvernement d’extrême-droite, comme une défaite pour la véritable démocratie, celles de tous les Brésiliens. Les Brésiliens devront s’organiser de nouveau et créer de nouvelles forces face à l’État qui a pris un virage radical vers la droite (voire extrême-droite). Les Brésiliens, les activistes et tous les mouvements sociaux devront continuer leurs luttes et la résistance. Mais pour cela il sera important que les mouvements sociaux, certains activistes et syndicalistes reconstruisent leur base en dehors du PT (parti des travailleurs) et du « mythe Lula ». Il ne faut pas ignorer le fait que beaucoup ont voté non pas pour Bolsonaro, mais contre le PT !  Les abstentions et le vote en blanc symbolisent également la grande déception vis-à-vis le gouvernement pétiste (de Lula) qui a provoqué une grave crise économique. et financière.

Micheline Ladouceur

Sao Paulo, Brésil

 

Remerciement : Je remercie mon amie Irene Uehara qui m’a accompagnée lors de ce deuxième tour.

Nous remercions également la coordonatrice qui nous a guidée lors de notre visite aux urnes.



Articles Par : Micheline Ladouceur

A propos :

Ph.D. en géographie. Spécialiste des questions latino-américaines et brésiliennes. Directrice associée du Centre de recherche sur la Mondialisation, Rédactrice de Mondialisation.ca et des pages en portugais et en italien.

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