Empire et Multitude : Empire post-impérialiste ou nouvelle expansion de l’impérialisme ?

Michael Hardt et Antonio Negri ont choisi d’appeler le système global actuel « Empire ». Le choix de ce terme vise à distinguer ses caractéristiques principales de ce qui définit l’ »impérialisme ». Dans cette conception l’impérialisme est réduit à sa dimension strictement politique, c’est-à-dire aux limites du pouvoir formel d’un Etat au-delà de ses propres frontières, confondant donc impérialisme et colonialisme. Le colonialisme n’existe donc plus, pas plus que l’impérialisme. Cette affirmation creuse reprend le discours [nord-]américain dominant selon lequel les Etats-Unis, à la différence des Etats européens, n’ont jamais aspiré à former un empire colonial pour leur propre intérêt et n’ont donc jamais pu être « impérialistes » (et ne le sont pas plus aujourd’hui qu’hier, comme Bush nous le rappelle).

La tradition du matérialisme historique nous propose une analyse très différente du monde moderne, centrée sur l’identification des nécessités de l’accumulation du capital, particulièrement dans les secteurs dominants. A l’échelle globale, cette analyse permet de découvrir les mécanismes qui produisent la polarisation des richesses et du pouvoir et construit l’économie politique de l’impérialisme.

Hardt et Negri ignorent scrupuleusement toutes les analyses qui ont été produites à ce sujet, par les marxistes ou par d’autres écoles de l’économie politique. Par contre ils reprennent le légalisme de Maurice Duverger ou la vulgaire science politique de l’empirisme anglo-saxon. Ainsi l’« impérialisme » devient une caractéristique commune partagée dans le temps et l’espace par plusieurs « Empires », comme l’empire romain, l’empire ottoman, le colonialisme britannique ou français, l’empire austro-hongrois, russe, et soviétique. L’inévitable chute de ces empires est lié à des « causes analogues ». C’est plus proche d’un journalisme superficiel que de toute analyse de l’histoire. En fait, encore une fois, ils se rallient à la mode actuelle (après « la chute du Mur de Berlin »).

Il ne fait aucun doute que l’évolution du capitalisme et du système mondial ces vingt dernières années a comporté des transformations qualitatives de toutes natures. Mais se rallier au discours dominant, selon lequel la révolution « scientifique et technologique » produira elle-même des formes d’organisation économiques et politiques de la planète qui surpasseront celles qui étaient associées à la défense des « intérêts nationaux », c’est tout autre chose ; et plus encore de considérer que cette évolution comme « positive ». Ce discours est basé sur de graves simplifications. Les secteurs les plus importants du capitalisme opèrent en effet dans l’espace transnational de capitalisme mondial, mais le contrôle de ces secteurs demeure aux mains de groupes financiers encore fortement « nationaux » (c’est-à-dire basés aux Etats-Unis, et Grande-Bretagne ou en Allemagne, mais non encore dans une « Europe » qui n’existe pas comme telle à cette échelle). De plus, la reproduction économique du système est, aujourd’hui comme hier, impensable sans l’organisation parallèle des « politiques » qui régissent ses évolutions. L’économie capitaliste n’existe pas sans « Etat », sauf dans la vulgate idéologique creuse du libéralisme. Il n’y a pas encore d’Etat « monde », transnational. La vraie question, ignorée par le discours dominant sur la globalisation, c’est les contradictions entre les logiques de l’accumulation globalisée des secteurs dominants (oligopoles) du capitalisme central et celles qui conduisent les « politiques » du système.

Le système de Hardt et Negri, présenté sous le terme plaisant d’« Empire », découle donc de la naïve perception de la globalisation préconisée par le discours dominant. Selon cette perception, la transnationalisation a déjà aboli l’impérialisme (et ses conflits), pour le remplacer par un système où le centre est partout et nulle part. L’opposition centre/périphérie (qui définit la relation impérialiste) est déjà « dépassée ». Hardt et Negri reprennent là le discours le plus banal : puisqu’il existe un « premier monde » de « richesse » dans le « tiers monde » et un « tiers monde » de pauvreté dans le premier, il n’y a aucune raison d’opposer le premier monde et le tiers monde l’un l’autre. Il existe certainement une Inde pauvre et une Inde riche, et la même chose se produit aux Etats-Unis, puisque nous vivons tous dans des sociétés divisées en classes et intégrées au capitalisme mondial. Est-ce que cela signifie que les formations sociales de l’Inde et des Etats-Unis sont identiques ? Est-ce que la distinction entre le rôle actif de certains dans le façonnage du monde et le rôle passifs d’autres, qui ne peuvent que s’« ajuster » aux demandes du système global, n’a aucun sens ? En fait cette distinction est plus importante aujourd’hui que jamais. Aux premiers temps de l’histoire contemporaine (1945-1980), les rapports de force entre les pays impérialistes et les pays dominés étaient tels que le « développement » des périphéries était à l’ordre du jour et ces dernières pouvaient se positionner en agents actifs de transformation du monde. Aujourd’hui ces relations ont changé fortement en faveur du capital dominant. Le discours sur le développement a disparu, remplacé par le discours de l’« ajustement ». En d’autres termes, le système mondial actuel (l’« Empire ») n’est pas moins impérialiste mais plus impérialiste que ses prédécesseurs !

Hardt et Negri s’en seraient rendu compte s’ils avaient au moins pris note de ce qui est écrit par les représentants du capital dominant. Aussi incroyable que cela paraisse, ils ne l’ont pas fait du tout. En effet, la plupart des secteurs de l’establishment des Etats-Unis (démocrates et républicains) ne font pas secret de leurs objectifs et de leur plan : monopoliser l’accès aux ressources naturelles de la planète de façon à préserver leur dispendieux mode de vie, y compris au détriment d’autres peuples ; empêcher toute puissance moyenne ou supérieure de devenir un compétiteur capable de résister aux ordres de Washington ; et parvenir à ces objectifs par le contrôle militaire de la planète.

Hardt et Negri ont simplement repris le discours dominant selon lequel, le « nationalisme » et le « communisme » ayant été définitivement vaincus, le retour à un libéralisme globalisé représente un progrès objectif. Les « insuffisances » du système, s’il y en a, ne peuvent être corrigées qu’à l’intérieur de la logique du système lui-même et non pas en le combattant. Il est donc facile de comprendre pourquoi Negri a rejoint les rangs de l’Europe atlantiste et a appelé à soutenir son projet de constitution ultra-libérale conforme aux souhaits de Washington. Cependant la véritable histoire du « nationalisme » et du « communisme » n’a rien à voir avec ce que la propagande libérale en dit. Les transformations sociales inspirées par le nationalisme et le communisme pendant trois décennies d’Etat providence dans les démocraties sociales d’Occident, dans les pays du socialisme réellement existant et dans les expériences de populisme national radical, dans le tiers monde, ont contraint le capital à s’ajuster aux demandes sociales engendrées par la logique de sa propre domination et cela a fait reculer les ambitions de l’impérialisme. Ces transformations étaient importantes et largement positives malgré les limites imposées par le caractère insuffisamment radical des projets en question. Le retour (provisoire) du libéralisme, possible en raison de l’érosion et de la chute de ces projets de la période précédente de la l’histoire contemporaine, n’est pas « un pas en avant », mais une limite fatidique.

Les vrais problèmes du monde d’aujourd’hui ne peuvent être formulés qu’en abandonnant le discours libéral de Hardt et Negri. Des thèses importantes et variées existent sur ces questions, certaines se plaçant dans la perspective d’un renouveau du matérialisme historique, ignorées par Hardt et Negri. J’aimerais ici rappeler les grandes lignes des thèses que j’ai proposées sur le sujet. Dans le passé l’impérialisme apparaissait comme un conflit permanent entre les pouvoirs impérialistes (au pluriel). La centralisation croissante du capital oligopolistique implique l’émergence aujourd’hui de l’impérialisme « collectif » de la triade (les Etats-Unis, l’Europe et le Japon). Les secteurs dominants du capital ont des intérêts communs dans la gestion de leurs profits dans ce nouveau système impérialiste. Hors la gestion politique unifiée de ce système se heurte à la pluralité des Etats. Les contradictions à l’intérieur de la triade ne proviennent pas des divergences d’intérêt parmi les capitaux oligopolistiques dominants mais de la diversité des intérêts représentés par les Etats. J’ai résumé cette contradiction en une phrase : l’économie unifie les partenaires du système impérialiste, la politique divise les pays concernés.

La Multitude – la démocratie constituante ou la reproduction de l’hégémonie du capital ?

L’idéologie libérale propre au capitalisme place l’individu au-dessus de tout. Peu importe si durant la période de la construction historique de l’idéologie libérale, lors des Lumières, l’individu en question devait être un propriétaire éduqué, et donc un bourgeois capable de faire usage de sa Raison. C’était une définitive avancée libératrice. Mouvement au-delà du capitalisme, le socialisme ne peut pas être conçu comme retour vers le passé, comme une négation de l’individu. La démocratie bourgeoise, malgré les limites dans lesquelles le capitalisme l’encercle, n’est pas « formelle » mais tout à fait réelle, même si elle demeure incomplète. Le socialisme sera démocratique ou ne sera pas. Mais j’ajoute à cette phrase un complément indispensable : il n’y aura plus de progrès démocratique sans remettre en question le capitalisme. La démocratie et le progrès social sont inséparables. Les socialismes réellement existants du passé n’ont certainement pas respecté cette donnée, bien qu’ils aient pu réaliser des progrès sans démocratie ou bien avec aussi peu de démocratie que dans le capitalisme lui-même. Mais nous devons ajouter que la grande majorité des défenseurs de la démocratie aujourd’hui ne sont guère exigeants et considèrent que la démocratie est possible sans progrès social visible, pour ne pas parler de remise en cause des principes du capitalisme. Hardt et Negri abandonnent-ils cette catégorie de la démocratie libérale ?

Les bases individualistes de l’idéologie libérale place l’individu comme le sujet de l’histoire en dernière instance. Cette affirmation n’est pas vraie, ni pour l’histoire des premiers systèmes (lesquels selon les Lumières ignoraient l’individu) ni pour l’histoire du capitalisme, qui est un système basé sur le conflit entre les classes, les vrais sujets de cette période historique. Mais l’individu pourrait devenir le sujet de l’histoire dans un socialisme avancé du futur.

Hardt et Negri pensent que nous sommes parvenus à ce tournant de l’histoire où les classes (ainsi que les nations et les peuples) ne sont plus les sujets de l’histoire. Maintenant l’individu est devenu le sujet (ou est sur le point de le devenir). Ce tournant donne lieu à la formation de ce qu’ils appellent la « Multitude », définie comme « totalité de subjectivités productives et créatives ».

Pourquoi ce tournant se produirait-il ? Le texte de Hardt et Negri est assez vague sur ce point. Ils parlent d’une transition vers un « un capitalisme cognitif » ou de l’émergence de la « production immatérielle », de la nouvelle société « en réseau » ou de « déterritorialisation ». Ils se réfèrent aux propositions de Foucault concernant la transition d’une société disciplinaire à une société de contrôle. Tout ce qui a été dit ces trente dernières années, bon ou mauvais selon les points de vue, propositions très discutables ou platitudes naturellement indéniables, est jeté pêle-mêle dans une grande marmite où se prépare le futur. Un empilement de modes contemporaines n’emporte pas forcément la conviction. La similarité avec les thèses de Manuel Castells concernant la « société en réseau », et avec les idées propagées par Jeremy Rifkin, Robert B. Reich et d’autres [nord-]Américains, est telle qu’on peut légitimement se demander : qu’y a-t-il de nouveau et d’important dans ce débordement d’idées ?

Je vais donc proposer une autre hypothèse pour expliquer l’invention de la « multitude » en question. Actuellement nous vivons une défaite des puissants mouvements politiques et sociaux qui ont façonné le XXème siècle (les mouvements ouvriers et socialistes, les mouvements de libération nationale). La perte de perspective provoquée par toute défaite provoque un désordre éphémère et une profusion de propositions para-théoriques qui légitiment ce désordre et étayent la croyance selon laquelle il représente un moyen « effectif » pour « transformer le monde » (y compris sans le vouloir), dans le bon sens du terme de surcroît. On ne peut élaborer de nouvelles formulations, cohérentes et efficaces, qu’en prenant ses avec le passé, plutôt que d’en proposer un « remake », et en intégrant effectivement les nouvelles réalités issues de l’évolution sociale dans toutes ses dimensions. De telles contributions, diverses et ouvertes au débat, existent certainement. Le discours de Hardt et Negri n’en fait pas partie.

Les propositions que Hardt et Negri tirent de leur discours sur la « multitude » témoignent, y compris dans leur formulation, de l’impasse dans laquelle ils se trouvent. La première de ces propositions concerne une démocratie qui, pour la première fois dans l’histoire, est supposément sur le point de devenir réalité à l’échelle globale. Mieux, la multitude est définie comme la force « constitutive » de la démocratie. C’est une proposition fabuleusement naïve. Allons-nous dans cette direction ? Au-delà de quelques apparences superficielles (quelques élections ici et là), lesquelles satisfont bien entendu les pouvoirs libéraux (particulièrement Washington), la démocratie -nécessaire et possible- est en crise. Elle est menacée de perdre sa légitimité en faveur des fondamentalismes ethniques et religieux (Je ne considère pas les régimes ethnocratiques de l’ex-Yougoslavie comme des progrès de la démocratie !). Est-ce que des élections qui ont mis fin au pouvoir d’un gang criminel (par exemple, au service de l’autocratie russe) pour le remplacer par un autre (financé par la CIA !) constituent un progrès de la démocratie ou une farce manipulée ? Est-ce que le développement du projet impérialiste pour le contrôle de la planète n’est pas à l’origine des attaques frontales contre les droits démocratiques élémentaires aux Etats-Unis ? Le consensus libéral de l’Europe, qui réunit la plupart de forces de droite et de gauche, ne se trouve-t-il pas dans un processus de délégitimation des procédures électorales ? Hardt et Negri sont silencieux sur ces questions.

La deuxième proposition concerne la « diversité de la multitude ». Mais les formes et les contenus qui définissent les (diverses) composantes de la multitude ne sont guères spécifiés, pas plus que ne le sont les forces qui accroissent ou réduisent cette diversité. Des contradictions majeures parcourent du coup tout le texte de Hardt et Negri. Par exemple la globalisation actuelle, selon eux, est censée réduire les « différences » entre les centres et les périphéries (sinon cette globalisation resterait impérialiste). Le monde réel évolue dans un sens exactement opposé, en accentuant les « différences » et en construisant un apartheid de dimension mondiale. La diversité à l’intérieur des composantes locales du système citées par Hardt et Negri (seulement dans les sociétés d’Amérique du nord et d’Europe en fait) est elle-même de nature « diverse » : il y a (parfois, comme aux Etats-Unis) des « communautés » ethniques ou para-ethniques, il y a diverses régions linguistiques ou religieuses, il y a aussi des classes, peut-être ( ! ), qu’il serait bon de redéfinir sur la base de la transformation des réalités sociales ! Une fois que toutes ces diversités ont été relevées, on n’en a guère dit plus. Comment sont-elles les unes les autres positionnées dans la production, la reproduction et la transformation des systèmes sociaux ? Il est impossible de répondre à ces questions fondamentales sans une conceptualisation de ce que j’appelle les « cultures politiques ». Elles sont certainement ouvertes au débat, mais elles ne peuvent pas être ignorées. Hardt et Negri n’apportent rien qui puisse soutenir leur thèse.

Le tournant qui établit l’individu comme sujet de l’histoire et la multitude comme la force constitutive de son projet démocratique est une invention « idéaliste ». Il suppose qu’un renversement s’est produit dans le monde des idées sans une transformation des relations sociales réelles. Je ne suggère pas ici que les idées ne sont toujours que le reflet passif de la réalité. J’ai défendu le point de vue opposé, fondé sur la reconnaissance de l’autonomie des « instances ». Les idées peuvent être en avance sur leur temps. Le point ici ne concerne pas cette proposition générale. Il concerne les idées postmodernistes à la mode aujourd’hui (incluant les idées de Hardt et Negri eux-mêmes) : sont-elles en avance sur leur temps ? Ou bien ne sont-elles que l’expression naïve, confuse et contradictoire, de la réalité du moment, un moment de défaite non encore dépassé ? Dans ces conditions la « multitude » peut devenir une réalité constitutive de « diversités » disjointes, variées et non décisives. Elle peut sembler agir comme une « force réelle » (une majorité électorale forte, par exemple). Mais cela est éphémère et destiné à ouvrir la voie à une structure articulée contradictoire, comme toujours en histoire. Dans quelques années la page de la « multitude » aura probablement été tournée, comme cela s’est produit pour l’ouvriérisme (opérarisme) des années 1970 et pour la même raison : la fixation sur le partiel et sur l’éphémère, comme le note Atilio Boron dans « Empire and Imperialism » (Zed Books, 2005).

La culture politique sous-jacente dans le discours de Hardt et Negri c’est celle du libéralisme [nord-]américain. Cette culture politique considère la Révolution [nord-]américaine et la Constitution adoptée alors comme l’événement décisif de l’ouverture de la modernité. Hannah Arendt, inspiration pour Hardt et Negri, écrit que cette révolution ouvre l’ère de « la quête illimité de la liberté politique ». Aujourd’hui, l’émergence de la multitude, la force constitutive de la démocratie « possible pour la première fois à l’échelle mondiale », couronne la victoire (positive) de l’« américanisation du monde ».

Le ralliement au libéralisme [nord-]américain est nécessairement accompagné par le mépris des voies différentes empruntées par d’autres pays, en particulier dans la « vieille Europe », ainsi quand Hannah Arendt opposait la Révolution [nord-]américaine au « combat limité contre la pauvreté et l’inégalité », ce à quoi se réduit selon elle la Révolution française. Pendant la Guerre froide, toutes les grandes révolutions des temps modernes (la Révolution française, la Révolution russe, la Révolution chinoise) devaient être dénigrées. Elles étaient viciées dès leur naissance en raison de leur « tendance autoritaire », selon le discours libéral [nord-]américain, lequel est devenu le fer de lance de la contre-révolution après la Deuxième guerre mondiale. La survivance exclusive du « modèle américain », dont la révolution pionnière et la constitution n’ont remis en cause aucune des nécessités du développement capitaliste, impliquait le rejet de l’héritage des révolutions qui ont remis en cause les contraintes du capitalisme (comme avec la radicalisation jacobine de la Révolution française). La dénonciation de la Révolution française (François Furet), l’anti-soviétisme ordinaire et les accusations contre le maoïsme constituent certains des traits dominants de cette contre-révolution dans la culture politique.

Hardt et Negri restent remarquablement silencieux sur ces questions. Ils ignorent systématiquement toute la littérature critique (au demeurant originaire des Etats-Unis pour une bonne partie) de la Révolution [nord-]américaine qui, il y a bien longtemps, a montré que la Constitution des Etats-Unis a été systématiquement élaborée pour écarter tout risque de déviation « populaire ». La réussite de ce point de vue est réelle, faisant l’envie de tous les réactionnaires européens qui n’ont jamais réussi à en faire autant (Giscard d’Estaing a déclaré que le projet européen de constitution ultra-libérale était « aussi bon » que la Constitution des Etats-Unis !).

Les « aspirations » de la multitude érigée en force constitutive du futur se réduisent à peu de choses : la liberté, notamment d’immigrer, et le droit à un revenu social garanti. Soucieux de ne pas s’aventurer au-delà de ce qui est permis par le libéralisme [nord-]américain, le projet ignore délibérément tout ce qui peut être qualifié comme relevant de l’héritage du mouvement ouvrier et du mouvement socialiste, particulièrement l’égalité rejetée par la culture politique des Etats-Unis. Il est difficile de croire au pouvoir de transformation d’une nouvelle citoyenneté globale (et européenne) émergeante alors que les politiques mises en œuvre prive fondamentalement la citoyenneté de toute efficacité.

La construction d’une alternative réelle au système contemporain de capitalisme libéral globalisé demande d’autres dispositions, particulièrement la reconnaissance de l’immense variété des besoins et des aspirations des classes populaires partout dans le monde. En fait, Hardt et Negri éprouvent beaucoup de difficultés à imaginer les sociétés des périphéries (85% de l’humanité). Les débats concernant les tactiques et les stratégies de construction d’une alternative démocratique et progressiste, qui serait effective dans les conditions concrètes et spécifiques des différents pays et régions du monde, ne semblent pas les intéresser. Est-ce que la « démocratie » promue par l’intervention des Etats-Unis permet d’aller au-delà de la farce électorale comme dans le cas de l’Ukraine, par exemple ? Peut-on réduire les droits des « pauvres » qui peuplent la planète au droit à « immigrer » vers l’opulent Occident ? Un revenu garanti peut être une demande justifiée, mais peut-on croire naïvement que son adoption abolirait la relation capitaliste, qui permet au capital d’utiliser le travail (et donc l’exploitation et l’oppression), à l’avantage du travailleur qui serait dès lors en mesure d’utiliser le capital librement et qui pourrait donc développer tout le potentiel de sa créativité ?

Réduire le sujet de l’histoire à l’« individu » et réunir ces individus dans une « multitude » revient à écarter les véritables questions concernant la reconstruction des sujets de l’histoire, défi de notre époque. On pourrait signaler beaucoup de contributions importantes à opposer au silence de Hardt et Negri sur le sujet. Sans aucun doute, les communismes et socialismes historiques ont eu tendance à réduire le sujet majeur de l’histoire moderne à la « classe ouvrière ». C’est même un reproche qui peut être fait au Negri de l’ouvriérisme. J’ai par contre proposé une analyse du sujet de l’histoire comme formé par des blocs sociaux capables, en des phases successives de lutte populaire, de transformer effectivement les rapports de forces sociaux à l’avantage des classes dominées et des peuples dominés.

Actuellement, relever le défi signifie avancer vers la conformation de blocs démocratiques, populaires et nationaux hégémoniques capables de renverser les pouvoirs des blocs impérialistes hégémoniques et des bourgeoisies compradores hégémoniques. La formation de tels blocs se déroule dans les conditions concrètes qui sont très différentes d’un pays à l’autre, en sorte qu’il n’existe pas de modèle général pertinent (du genre « multitude » ou autre). Dans cette perspective, la combinaison des avancées démocratiques et du progrès social sera une composante de la longue transition vers le socialisme mondial, tout comme l’affirmation de l’autonomie des peuples, des nations et des Etats rendra possible l’émergence d’une globalisation négociée qui remplacera la globalisation unilatérale imposée par le capital dominant (ce dont Empire se félicite) et qui démontera peu à peu le système impérialiste actuel. Les débats approfondis sur ces problèmes réels sont sans aucun doute beaucoup plus prometteurs que l’examen de ce que la « multitude » pourrait bien être.

La culture politique d’Empire et de Multitude est-elle à la hauteur de ce défi ?

La mode est aujourd’hui au « culturalisme », une vision de la pluralité humaine fondée sur de supposés invariants culturels, notamment religieux et ethniques. Le développement du « communautarisme » et l’invitation à reconnaître le « multiculturalisme » résultent de cette vision de l’histoire. Cette vision n’appartient pas à la tradition du matérialisme historique, lequel recherche l’articulation des luttes de classes des temps modernes avec les formes et les conditions de la participation des peuples affectés par le système de la globalisation capitaliste. Les analyses produites dans le cadre de ces questionnements rendent possibles la compréhension d’une variété de voies empruntées par différents pays et l’identification de la spécificité des contradictions existant au sein des sociétés en question et à l’échelle du système global. Ces analyses s’articulent donc autour de ce que j’appelle la formation des cultures politiques des peuples dans le monde moderne.

La question que je pose c’est : quelle culture politique sous-tend les écrits de Hardt et Negri ? Appartiennent-ils à la tradition du matérialisme historique ou à celle du culturalisme ? Je propose dans mon ouvrage « The Liberal Virus » l’analyse de deux itinéraires, « européen » d’un côté, et [nord-]américain de l’autre, qui forgent les cultures politiques des peuples en question. Je rappellerai ici brièvement les grandes lignes de mon argument.

La formation de la culture politique du continent européen est le produit de grands moments formateurs : les Lumières et l’invention de la modernité ; la Révolution française ; le développement du mouvement ouvrier et du mouvement socialiste et l’émergence du marxisme ; et la Révolution russe. Cette succession d’avancées n’a certainement pas assuré que les gauches successives produites par ces moments historiques aient assumé la gestion politique des sociétés européennes. Mais elle a forgé l’opposition droite-gauche sur le continent. La contre-révolution triomphante a imposé des restaurations (après les Révolutions françaises et russes), un recul de la laïcité, des compromis avec les aristocraties et les Eglises et des remises en cause de la démocratie libérale. Elle a réussi à gagner le soutien des peuples concernés dans les projets impérialistes du capital dominant et, à cette fin, la droite triomphante a mobilisé les idéologies chauvines nationalistes qui ont connu leur sommet juste avant 1914.

La succession de moments constitutifs de la culture politique des Etats-Unis est assez différente. Ces moments sont : l’établissement en Nouvelle-Angleterre des sectes protestantes anti-Lumières ; le contrôle de la Révolution [nord-]américaine par la bourgeoisie coloniale, particulièrement par sa fraction esclavagiste ; l’alliance du peuple avec cette bourgeoisie, fondée sur l’expansion de la frontière, ce qui du coup a conduit au génocide des Indiens ; et la succession de vagues d’immigrants qui ont empêché la maturation d’une conscience politique socialiste en la remplaçant par le « communautarisme ». La succession des événements est fortement marquée par la domination permanente de la droite, ce qui a fait des Etats-Unis le pays « le plus sûr » pour le développement du capitalisme.

Aujourd’hui l’un des grands combats qui décideront du futur de l’humanité se joue autour de l’« américanisation » de l’Europe. L’objectif est de détruire la culture européenne et son héritage politique et de les remplacer par la culture dominante des Etats-Unis. L’option ultraréactionnaire c’est celle des forces politiques dominantes en Europe aujourd’hui et elle se trouve parfaitement traduite dans le projet de constitution européenne. L’autre bataille c’est celle qui se joue entre le « Nord » du capital dominant et le « Sud », les 85% de l’humanité victimes des projets impérialistes de la triade. Hardt et Negri ignorentles enjeux de ces deux batailles décisives.

Les éloges infondés qu’ils réservent à la « démocratie » [nord-]américaine s’opposent fortement aux écrits et aux analyses critiques de la société nord-américaine, rejetés en bloc parce que leur « anti-américanisme » les disqualifie (aux yeux de qui ? de l’establishment [nord-]américain ?). Je ne citerai que l’ouvrage d’Anatol Lieven, « America Right or Wrong : An Anatomy of American Nationalism » (Oxford University Press, 2004), dont les conclusions coïncident largement avec les miennes malgré nos points de départ idéologiquement et scientifiquement différents. Lieven lie la tradition démocratique [nord-]américaine (dont personne ne saurait nier la réalité) aux origines obscurantistes du pays (et qui est perpétuée et reproduite par les vagues successives d’immigrants). La société des Etats-Unis de ce point de vue ressemble beaucoup plus au Pakistan qu’à la Grande-Bretagne. De plus, la culture politique des Etats-Unis est le résultat de la conquête de l’Ouest (ce qui a mené à considérer tous les autres peuples comme des « peaux-rouges » qui n’ont le droit de vivre que dans la mesure où cela convient aux Etats-Unis). Le nouveau projet impérialiste de la classe au pouvoir aux Etats-Unis requiert un nouvel élan de nationalisme agressif, lequel devient donc l’idéologie dominante et rappelle plus l’Europe de 1914 que l’Europe d’aujourd’hui. A tout point de vue, les Etats-Unis ne sont pas « en avance » sur la « vieille Europe », mais un siècle en retard. C’est pourquoi le « modèle américain » est préféré par la droite et hélas par certains secteurs de la gauche, dont Hardt et Negri, lesquels ont été gagnés au libéralisme d’aujourd’hui.

Au-delà des deux thèses d’Empire (« l’impérialisme est démodé ») et de Multitude (« l’individu est devenu le sujet de l’histoire »), le discours de Hardt et Negri s’exprime sur le ton de la résignation. Il n’y a pas d’alternative [‘‘There is no alternative’’] à la soumission aux exigences de la phase actuelle du développement capitaliste. On serait limité à ne pouvoir combattre que ses regrettables conséquences en s’y intégrant. C’est le discours de notre période de défaite, un moment qui n’a pas encore été dépassé. C’est le discours de la social-démocratie gagnée au libéralisme et des pro-européens gagnés à l’atlantisme. La renaissance d’une gauche digne de ce nom, capable d’inspirer et d’organiser des progrès au bénéfice des peuples, nécessite une rupture radicale avec les discours de ce genre.

Source : Monthly Review novembre 2005 (en anglais) http://www.monthlyreview.org/1105amin.htm
traduction de Numancia Martínez Poggi



Articles Par : Samir Amin

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