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En appeler aux États-Unis n’est pas vraiment une bonne idée.
Par William Blum
Mondialisation.ca, 16 mai 2006
Counterpunch (traduit de l'anglais par Cuba Solidarity Project) 16 mai 2006
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Avec sa récente lettre au Président Bush, le président Iranien Mahmoud Ahmadinejad a rejoint une longue liste de dirigeants du Tiers-monde qui, deva t une menace militaire ou politique imminente des Etats-Unis, se sont adressés directement aux officiels à Washington dans l’espoir de faire cesser la menace.

Apparemment avec l’idée qu’il s’agissait d’un simple malentendu, et que les Etats-Unis n’avaient pas réellement l’intention de les écraser, eux et leurs mouvements en faveur d’un changement social, le ministre des Affaires étrangères du Guatemala en 1954, le Président Cheddi Jagan de la Guyane Britannique en 1961, et Maurice Bishop, dirigeant de la Grenade, en 1983 ont tous tenté d’y échapper. Jagan, pour sa part, l’a fait à la Maison Blanche même, lors d’un entretien avec le Président John F. Kennedy. [1] Tous furent néanmoins écrasés. En 1961, Che Guevara offrit à un conseiller de Kennedy plusieurs concessions importantes de la part de Cuba si Washington acceptait de rappeler ses chiens de guerre. Sans résultat. [2]

En 2002, avant le coup d’état au Venezuela qui renversa Hugo Chavez, certains comploteurs se rendirent à Washington pour obtenir le feu vert de l’administration Bush. Chavez eu vent de la visite et s’en trouva tellement contrarié qu’il envoya quelques officiels de son gouvernement à la Maison Blanche pour plaider sa cause. Le succès de sa démarche peut être jugé par le coup d’état qui eut lieu peu de temps après. [3]

Peu avant l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis en mars 2003, des officiels Irakiens, dont le Chef des Services de Sécurité, informèrent Washington, par intermédiaire d’un homme d’affaires libano-américain, que l’Irak ne possédait plus d’armes de destruction massive, et ils proposèrent que des troupes et des experts américains, ainsi que « 2000 agents du FBI », se rendent sur place pour enquêter. Les Irakiens ont aussi proposé de leur remettre un homme qui se trouvait en détention à Bagdad et qui était accusé de complicité dans l’attentat de 1993 contre le World Trade Center. De plus, le Irakiens avaient promis d’organiser des élections libres sous le contrôle de l’ONU ; des élections libres, voilà quelque chose qui devrait convaincre les Américains, se dont dit les Irakiens. Ils ont aussi proposé de soutenir tout plan US concernant le processus de paix arabo-israélien. « S’il s’agit de pétrole, » a dit un officiel des services de renseignement, « nous pouvons trouver un arrangement avec les compagnies US. » Ces propositions ont été présentées par les officiels Irakiens comme ayant reçu l’approbation du Président Saddam Hussein lui-même (New York Times, 6 nov. 2003). Les Etats-Unis ont totalement ignoré ces offres.

Les événements décrits ci-dessus semblent indiquer que les dirigeants du Tiers-Monde croyaient que les Etats-Unis étaient ouverts à la négociation, au dialogue, à la recherche d’une solution raisonnable. Il est clair que la peur et le désespoir ont joué un rôle déterminant dans l’instauration d’un tel état d’esprit, mais peut-être aussi le mythe de l’Amérique, qui a marqué les esprits et l’imagination du monde entier depuis 200 ans. En 1945 et 1946, le dirigenat Vietnamien Ho Chi Minh envoya au moins six courriers au Président US Harry Truman et au Département d’Etat pour demander l’aide de l’Amérique pour obtenir l’indépendance du Vietnam face à la France. Il écrivit que la paix mondiale était mise en danger par les efforts français visant à reconquérir l’Indochine et il demanda que « quatre puissances » (Les Etats-Unis, l’Union Soviétique, la Chine et la Grande-Bretagne) interviennent en tant que médiateurs pour trouver une solution équitable et pour poser la question de l’Indochine devant les Nations Unies. [4]

D’une manière étonnante, l’Histoire venait de se répéter. Déjà en 1919, lors de la conférence de Versailles après la première guerre mondiale, Ho Chi Minh demanda au Secrétaire d’Etat US Robert Lansing (oncle d’Allen Dulles et John Foster Dulles, nommé par Lansing à la délégation US) l’aide des Etats-Unis pour instaurer les libertés civiques et améliorer les conditions de vie des victimes de la colonisation française en Indochine. Sa demande fut ignorée. [5]. Comme furent ignorées ses demandes formulées après la deuxième guerre mondiale, avec les conséquences pour le Vietnam, le reste de l’Indochine, et les Etats-Unis, que nous ne connaissons que trop bien. Les appels de Ho Chi Minh furent ignorés parce qu’il était, après tout, une sorte de Communiste ; pourtant, lui et ses partisans avaient longtemps été des admirateurs des Etats-Unis. Il faisait plus confiance aux Etats-Unis qu’à l’Union Soviétique et on dit qu’il arborait sur son bureau un portrait de George Washington et une copie de la déclaration d’indépendance de l’Amérique. Selon un ancien officier des renseignements américain, Ho lui demanda son avis pour la rédaction de la déclaration d’indépendance du Vietnam. La déclaration de 1945 commence ainsi : « Tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. » [note traducteur : traduction tirée de Wikipedia http://fr.wikipedia.org/wiki [6]

Voici à présent le président Iranien qui rédige une longue lettre- adressée personnellement au Président Bush. Son objectif est le même que ceux mentionnés précédemment : dissuader le pit-bull américain d’attaquer, de détruire, et d’ajouter aux souffrances qui marquent déjà ce triste monde. Mais si la Maison Blanche a déjà décide d’attaquer, la lettre d’Ahmadinejad n’aura aucun effet. Est-ce que la Tchécoslovaquie aurait pu faire quelque chose pour empêcher l’invasion nazie de 1938 ? Ou la Pologne en 1939 ?

William Blum is the author of Killing Hope : U.S. Military and CIA Interventions Since World War II, Rogue State : a guide to the World’s Only Super Power. and West-Bloc Dissident : a Cold War Political Memoir.
He can be reached at :
[email protected]

www.counterpunch.com/blum05152006.html

William Blum, ancien fonctionnaire du département d’ État, journaliste et essayiste, n’hésite pas à s’en prendre à son propre gouvernement. Depuis le 11 septembre, il prononce des discours sur les campus universitaires pour dénoncer la politique étrangère des États-Unis et expliquer pourquoi il ne se considère pas comme un patriote.
Rappelons qu’il est l’auteur de
« Guerres Scélérates » et « Etat Voyou ». Qu’on se le dise. 

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