Enron : la faillite qui fait peur

Le numéro un mondial du courtage en énergie est au bord de la faillite.

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Qui le géant va-t-il entraîner dans sa chute? Enron, le numéro un mondial du courtage en énergie, semble irrémédiablement condamné à la faillite. Né en 1985 au Texas, le groupe s’était imposé comme un intermédiaire indispensable entre producteurs et consommateurs d’énergie. Il a prospéré sur la dérégulation du marché américain de l’énergie, réalisant notamment des bénéfices substantiels en spéculant sur la crise énergétique traversée par la Californie. L’an dernier, il réalisait encore 100 milliards de dollars de chiffre d’affaire. Et puis subitement, le 16 novembre, le groupe annonce des pertes de 618 millions de dollars au troisième trimestre et confesse avoir perdu des sommes colossales dans des investissements ratés et des opérations douteuses. 

Depuis, Enron a dégringolé si vite que les autorités financières de Wall Street se penchent sur la comptabilité du groupe. L’ancien directeur financier, Andrew Pastow, renvoyé en octobre, est soupçonné d’avoir réalisé des transactions obscures avec des sociétés qu’il contrôlait lui-même, ce qui aurait permis de maquiller le bilan financier d’Enron. Ces zones d’ombre dans la comptabilité ont dissuadé le groupe concurrent Dynegy, cinq fois plus petit, de racheter le géant texan à l’agonie. 

Les titres de dette d’Enron ont été classés par les experts comme junk bonds, c’est à dire des obligations à haut risque (littéralement, des titres de pacotille). L’action qui s’échangeait encore à 100 dollars pièce voilà un an vaut moins de 50 cents. Selon CNN, le groupe a déjà supprimé 1100 emplois en Europe hier, ne conservant que 10% de son personnel pour expédier les affaires courantes. Rien ne semble plus devoir sauver Enron de la faillite. Il s’agirait alors de la plus grosse faillite de l’histoire américaine : le groupe employait jusque-là 20 000 personnes, possédait pour 62 milliards de dollars d’actifs, et se disait «la première compagnie du monde». 

L’onde de choc ne fait que commencer à se faire sentir dans le monde entier, où des gouvernements, des entreprises et des banques font le compte de l’argent qui leur est dû par Enron et cherchent déjà à se rembourser sur les avoirs du groupe. La chute du géant pourrait coûter plus d’un milliard de dollars aux banques et aux entreprises du secteur de l’énergie américaine. Citigroup et JP Morgan Chase pourraient perdre près de 900 millions de dollars chacune, dont la moitié sont garanties sur les pipelines d’Enron. 

Le secteur de l’énergie est également très affecté, mais il semble que les concurrents de Enron pourront absorber les 25% de parts de marché du numéro un du secteur. Les anciens clients de E! nron ont commencé voilà deux semaines à se reporter en bon ordre vers d’autres intermédiaires pour réaliser leurs transactions. L’Europe ne sera pas épargnée. En France, le Crédit Lyonnais a avoué qu’il était exposé à hauteur de 250 millions de dollars au maximum, dont la moitié sont garanties. Le Crédit agricole, BNP Paribas et la Société générale pourraient également être affectés. En Allemagne, la Deutsche Bank et la HypoVereinsbank risquent de perdrent quelque 100 millions de dollars chacune. Les banques britanniques, néerlandaises, suisses, italiennes, espagnoles ou belges seront également touchées. Les activités londoniennes du groupe ont été placées sous administration judiciaire avec le cabinet PricewaterhouseCoopers, pour tenter de sauver les meubles.

Kenneth Lay, le PDG d’Enron, est très proche de la famille Bush. Il a collecté de l’argent pour financer la campagne de George Bush senior en 1988. Il a donné 122 500 dollars à Bush junior pour ses deux campagnes à l’élection de gouverneur du Texas. Au moment de l’élection présidentielle, il a financé la campagne et a même prêté son jet p! rivé à Bush junior. En 1999, il a fait pression, avec succès, pour la dérégulation du marché de l’électricité au Texas. Les medias avaient étudié avec suspicion les relations Bush-Enron lorsque des usines texanes du groupe avaient été exemptées d’une nouvelle loi exigeant l’installation de matériels de contrôle de pollution. 

Mieux. Kenneth Lay a eu des discussions avec le vice-président Dick Cheney sur la politique énergétique du pays. Un des proches conseillers de Bush, Karl Rove, a pour sa part détenu pour près de 100 000 dollars de stocks d’Enron, selon USA Today. Le quotidien cite Andrew Wheat, de Texans for Public Justice, une association qui traque les liens entre argent et politique au Texas et qui affirme que Enron est passé maître dans l’art «de faire manger les politiques dans sa main». Aujourd’hui, ces liens privilégiés avec le pouvoir pourraient se retourner contre Enron. Un sauvetage du groupe financé sur les fonds publics serait considéré comme trop suspect. D’autant que le Congrès a également décidé de se pencher sur l’affaire et ses répercussions sur le marché de l’électricité et du gaz naturel. Et sur les pratiques comptables suspectes. Quoi qu’il en soit, les démêlées d’Enron interviennent alors que l’économie mondiale est déjà largement déprimée. Le cycle de croissance commencé en 1991 aux Etats-Unis est bel et bien terminé. L’économie américaine est officiellement entrée dans une phase de récession.

Copyright  RFI , 2001.



Articles Par : Philippe Bolopion

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