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Entre Israéliens et Palestiniens, une guerre des mots qui ne dit pas son nom
Par Rania Massoud
Mondialisation.ca, 20 janvier 2010
L'Orient le Jour 20 janvier 2010
Url de l'article:
https://www.mondialisation.ca/entre-isra-liens-et-palestiniens-une-guerre-des-mots-qui-ne-dit-pas-son-nom/17100

Le choix des mots n’est jamais innocent, surtout lorsqu’il s’agit de rendre compte d’un conflit. Le langage peut s’avérer être une arme puissante de propagande où chaque terme a une connotation bien spécifique et peut éveiller consciemment ou non un sentiment chez le récepteur qui, généralement, n’est lui-même pas neutre. Le « conflit » qui oppose depuis plus de 60 ans Israéliens et Palestiniens ne fait pas exception. Faut-il utiliser l’expression « Barrière de sécurité » ou « Mur de séparation » ? « Territoires palestiniens occupés » ou « Territoires disputés » ? « Cisjordanie » ou « Judée-Samarie » ? « Implantation » ou bien « Colonie » ? Si la question ne se pose pas pour les médias qui ont choisi leur camp, pro-israéliens ou pro-palestiniens, elle constitue un véritable casse-tête pour ceux qui cherchent à s’en tenir à une certaine neutralité.

Une déformation de la réalité

Pour Clovis Maksoud, ancien diplomate et professeur de relations internationales à l’American University à Washington, « la terminologie peut avoir un impact direct sur l’évolution du conflit israélo-palestinien ». « À force d’utiliser des termes erronés, les médias, notamment américains, contribuent indirectement à la déformation de la réalité », expliquait M. Maksoud lors d’une conférence organisée la semaine dernière par l’Institute of Palestinian Studies à Beyrouth. « Les mots peuvent devenir des pièges dangereux capables de miner tout progrès dans le processus de paix », insistait-il. « Lorsque l’ONU déclare que la Cisjordanie, Jérusalem-Est et la bande de Gaza sont des territoires palestiniens occupés, ceci implique que leur situation est temporaire et non pas permanente, poursuivait-il. Toutefois, Israël n’a jamais, depuis 1967, reconnu son statut d’occupant et utilise le terme « disputés« , qui est inadéquat, pour désigner les territoires palestiniens. » Pour M. Maksoud, ancien représentant de la Ligue arabe aux États-Unis, il s’agit là d’un exemple de la « politique du fait accompli ». « En insistant sur l’appellation de Jérusalem comme étant sa « capitale éternelle et indivisible », Israël tente d’imposer une nouvelle réalité aux la communauté internationale et aux Palestiniens », explique-t-il.

Polémique sur Jérusalem-Est

La question de Jérusalem a récemment été au centre d’une polémique entre Européens et Israéliens. En décembre dernier, plusieurs pays européens ont tenté de faire adopter une position commune de l’UE reconnaissant Jérusalem-Est comme capitale d’un futur État palestinien. Israël, qui a vivement critiqué cette position, a fait pression sur les Européens afin qu’ils modifient le document en question. « Nous reconnaissons tous, dans les discours, que Jérusalem-Est est occupée. Et si elle est occupée, elle n’appartient pas à Israël », avait déclaré le chef de la diplomatie luxembourgeoise, Jean Asselborn, tout en plaidant pour que les Européens et les États-Unis adoptent un « langage clair ».

« Le choix des mots est important parce qu’il implique une reconnaissance, affirme Clovis Maksoud. À partir de là, on comprend pourquoi les Israéliens insistent à ce que les Palestiniens reconnaissent leur pays comme un « État juif » et refusent de parler d’un futur État palestinien. » En mai dernier, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu avait reconnu qu’il avait certaines réserves concernant le terme État palestinien dans un accord sur le statut final des territoires palestiniens. « Lorsqu’on parviendra à un accord sur la substance, nous parviendrons à un accord sur la terminologie », avait-il précisé.

Une « guerre médiatique »

« Il ne faut pas sous-estimer le poids des mots, affirme M. Maksoud. L’utilisation d’un terme à la place d’un autre, surtout dans le cadre d’un conflit, est une sorte de désinformation qui peut avoir des conséquences dangereuses, notamment en matière de droit international. » L’offensive israélienne contre la bande de Gaza il y a un an en est une illustration.

L’expression « raids contre des cibles du Hamas », que l’armée israélienne faisait circuler, laissait entendre que tout ce qui était lié au gouvernement de Gaza était une cible « légitime ». Bien que les lieux de culte soient considérés comme des lieux publics protégés par le protocole de Genève, plusieurs mosquées dans la bande de Gaza ont été visées par des raids israéliens sous prétexte que le mouvement islamiste y cachait des armes. Certaines chaînes de télévision américaines, dont NBC, ont affirmé que l’Université islamique de Gaza était une « cible stratégique », sans préciser pourquoi.

La censure dans les médias français

Pour Éric Rouleau, éditorialiste au journal Le Monde et ancien ambassadeur de France en Turquie, les médias occidentaux pratiquent largement l’autocensure, surtout lorsqu’il s’agit du conflit israélo-palestinien. « Cette guerre terminologique existe depuis la création de l’État d’Israël, a-t-il affirmé lors de la conférence organisée par l’Institute of Palestinian Studies. À cette époque, les journalistes français ne pouvaient pas utiliser des termes non conformes au langage sioniste. Ainsi, il fallait automatiquement remplacer le mot « Palestinien » par « terroriste ». » « Tout au long des années 50 et 60, le seul fait d’écrire le mot « Palestinien » dans les colonnes du journal pouvait provoquer un véritable tsunami de la part des Israéliens », expliquait encore M. Rouleau avant de préciser que Le Monde a été à plusieurs reprises accusé d’antisémitisme et d’incitation à la haine contre Israël.

Selon l’ancien diplomate, ce n’est qu’après 1967 que la situation a changé. « Après la guerre des Six-Jours, nous avons constaté que le soutien européen aux Israéliens diminuait progressivement. Les lettres de protestation destinées au journal étaient par ailleurs de moins en moins nombreuses. »

Selon un sondage effectué dans quinze pays européens en 2003, 59% des sondés estiment qu’Israël constitue une menace pour la paix mondiale. « La situation a bien changé depuis 1948. La pression exercée sur les journalistes a considérablement baissé, mais elle existe toujours », affirme M. Rouleau, rappelant la polémique suscitée en 2001 autour de Pascal Boniface, fondateur de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) et auteur du livre Est-il permis de critiquer Israël ? « L’autocensure dans les médias n’a peut-être pas complètement disparu aujourd’hui, reconnaît M. Rouleau, mais nul ne peut nier que plus d’un tabou a quand même été brisé. »

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