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Envoyer des avions de nourriture en Somalie ne sauvera personne de la famine
Par Maïka Sondarjee
Mondialisation.ca, 27 mars 2017
Le Devoir - Idées
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Une campagne lancée récemment sur les médias sociaux a réussi à amasser 1,5 million de dollars dans le but d’envoyer des avions de nourriture en Somalie. La vedette française de Snapchat Jérôme Jarre et l’acteur américain Ben Stiller sont à la tête de cette initiative visant à aider les quelque 20 millions de Somaliens affectés par la famine.

Avec le hashtag TurkishAirlinesHelpSomalia, ils ont convaincu la compagnie d’aviation Turkish Airlines de livrer trois bateaux et trois avions-cargos de nourriture et d’eau embouteillée en Somalie, au Yémen et au Soudan du Sud.

Voici quatre raisons expliquant pourquoi cette initiative est complètement irresponsable.

Appropriation de l’aide. Envoyer de la nourriture à des populations affectées par la famine semble être une excellente idée. Pourtant, la livraison d’aide internationale sous toutes ses formes est un casse-tête pour les organisations sur le terrain, spécialement dans un pays ravagé par des violences intestines, l’omniprésence de groupes terroristes et un système complexe de piraterie.

Un rapport révèle que, durant la famine de 2010-2012 en Somalie, le groupe extrémiste al-Shabaab, associé à al-Qaïda, avait concocté un système sophistiqué d’exploitation des livraisons d’aide pour son propre profit.

Réalisé par l’Overseas Development Institute et un groupe d’experts somalien, le rapport explique que le groupe salafiste interdisait la livraison de nourriture dans certaines régions du sud de la Somalie, attaquait les livraisons et demandait des paiements atteignant jusqu’à 10 000 dollars aux agences humanitaires pour avoir l’accès à certaines régions affectées par la famine.

Envoyer de la nourriture est non seulement inefficace, mais cela risque d’altérer les processus de reconstruction et de maintien de la paix.

Effet imprévisible. La cause principale de la famine en Somalie n’est pas seulement le manque de nourriture. Il s’agit plutôt de l’incapacité des producteurs locaux à vivre de leurs revenus. Envoyer des cargos de nourritures influera négativement sur les marchés subnationaux, donc le revenu des populations locales.

Bien que la distribution de vêtements et celle de nourriture diffèrent dans leur utilité, il a été démontré à plusieurs reprises que le dumping de matériels de la part de citoyens du Nord dans les pays du Sud a toujours des effets néfastes.

Mentionnons seulement des initiatives comme celle de TOMS qui distribuait une paire de souliers en Afrique pour chaque paire achetée aux États-Unis, celle de Vision mondiale de distribuer les chandails usagés de la NFL ou encore celle de l’entrepreneur américain Jason Sadler visant à distribuer 1 million de t-shirts en Afrique.

Une étude de 2008 estime qu’en moyenne, entre 1981 et 2000, l’importation de vêtements usagés en Afrique avait causé 50 % d’augmentation du chômage dans le milieu du textile. L’initiative de Jérôme Jarre risque d’avoir un effet aussi dommageable sur la production de nourriture en Somalie.

Il va sans dire que le coût d’emballage, de transport et de livraison de ladite nourriture excèdera grandement le coût de production et de distribution sur place. Il serait donc beaucoup plus avantageux de contribuer financièrement aux efforts d’organisations créant de l’emploi localement.

Le réel problème. En formulant le problème comme un manque de nourriture, Jérôme Jarre participe au manque de dialogue sur l’inégalité des règles de commerce au niveau mondial.

La pauvreté du sol et la pénurie de pluie sont la cause naturelle de la famine en Somalie, mais des relations commerciales inégales, la pratique de l’aide liée et un néolibéralisme non régulé sont à la base de la persistance du problème.

Localement, une solution à long terme inclurait la stabilisation de l’inflation sur les produits de l’agriculture, l’irrigation des terres arables, la construction de puits dans les régions éloignées, des subventions gouvernementales pour les petits producteurs, ainsi que des projets de recherche et développement en agriculture.
[…]

Complexe du sauveur. Ce genre d’initiatives ne fait que mettre du baume au cœur de personnes bien intentionnées. Cela ne règle en aucun cas le problème de la faim au niveau mondial. Comme nous l’avons expliqué plus tôt, cela peut même être dommageable pour les populations locales.

Tout comme d’autres projets de célébrités, comme Bono, cela ne fait que promouvoir le complexe du sauveur. Des spécialistes parlent de « colonialisme nouveau genre » à travers lequel les pauvres n’existent que pour que les riches puissent augmenter leur bien-être en les aidant.

Si au moins cette aide était utile, le complexe du sauveur n’aurait aucun impact négatif. Toutefois, la rhétorique du « un peu d’aide, c’est mieux que pas d’aide du tout » est trompeuse. « Un peu d’aide », c’est bien souvent une aide nuisible ou mal organisée. Ce genre d’aide nuit à l’autosuffisance d’un pays, au développement humain et à la réduction des inégalités au niveau national.

Dans une interview pour le magazine américain Time en 2010, le penseur en développement international William Easterly exprime son inconfort : « Je suis désolé d’être désobligeant envers les gens qui ont de bonnes intentions. Mais si je me fais opérer par un chirurgien, il m’importe peu de savoir s’il a de bonnes intentions. Je suis beaucoup plus désireux de savoir s’il sait ce qu’il fait. Les gens semblent avoir des standards différents en ce qui a trait au développement international. »

Bien que l’organisation du Croissant-Rouge ait accepté de distribuer la nourriture amassée par la campagne de la star des médias sociaux Jérôme Jarre, il aurait été beaucoup plus efficace, et potentiellement moins dommageable, de leur envoyer de l’argent directement.

Maïka Sondarjee

Maïka Sondarjee : Candidate au doctorat en science politique à l’Université de Toronto, affiliée au Réseau d’études des dynamiques transnationales et de l’action collective du CERIUM

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