Eva Golinger : « Les Etats-Unis n’ont pas renoncé à renverser Chávez »

A trois semaines du scrutin, les sondages donnent Hugo Chávez aisément réélu à la présidence. Eva Golinger, elle, se méfie. L’avocate étasunienne, qui révéla l’implication de Washington dans le putsch de 2002, craint un nouveau coup fourré de son gouvernement.

Fuyant la dictature du général vénézuélien Juan Vicente Gómez, sa famille trouva refuge aux Etats-Unis dans les années 1930. Ironie de l’histoire, Eva Golinger Calderón est aujourd’hui contrainte de faire le chemin inverse. Depuis qu’elle s’est mise en tête d’enquêter sur la politique étasunienne à l’égard d’Hugo Chávez, la jeune avocate s’estime « en danger ». Son forfait ? Avoir révélé les liens intimes qui unissent les opposants vénézuéliens ayant mené le putsch d’avril 2002 et les services étasuniens. A cette époque, Eva Golinger exerce encore sa profession à New York, auprès d’artistes de passage et autres migrants en quête d’un permis. Choquée, persuadée de la complicité de Washington dans le renversement d’Hugo Chávez, cette juriste engagée décide de se saisir d’une loi adoptée en 1997 mais encore peu usitée : le Freedom Information Act (FOIA). En quelques mois, elle oblige les pouvoirs publics à lui remettre pas moins de 4 000 documents provenant de la CIA, mais aussi d’officines publiques et parapubliques, telles que le Fonds national pour la démocratie (NED) ou l’Agence fédérale pour le développement (USAID).

Eva Golinger (JPEG) L’analyse des données « déclassifiées » est édifiante : « Nous savions que le gouvernement des Etats-Unis était mouillé, mais là nous avions enfin des preuves  », s’exclame Mme Golinger. Publiés sur le net [1], les documents serviront de base à son premier livre Le Code Chávez paru en 2005.

Devenue la bête noire des partisans de la « doctrine du Big Stick » [2], l’Etasunienne poursuit désormais ses investigations depuis Caracas et se dit persuadée que le gouvernement Bush n’a pas renoncé à ses plans. A trois semaines d’un scrutin présidentiel sous haute tension, Mme Golinger publie un second ouvrage, Bush vs Chávez, consacré à la stratégie latino-américaine de la secrétaire d’Etat Condoleezza Rice. Nous l’avons jointe au Venezuela, peu avant son départ pour Genève, où elle participera au festival Filmar en America Latina.

Dans Le Code Chávez, vous détaillez l’appui des USA aux opposants vénézuéliens. Mais les agences étasuniennes financent des milliers d’organisations de la société civile dans le monde… Pourquoi peut-on parler de « sale guerre » contre le Venezuela ?

Mais les Etats-Unis mènent partout une sale guerre ! En Afrique, au Moyen-Orient comme en Amérique latine. Ce que vous appelez « appui », moi je le nomme : subversion de la démocratie. Les Etats-Unis ont formé, entraîné, financé, conseillé et soutenu politiquement les personnes qui étaient au pouvoir avant Chávez et qui aspirent à y retourner pour recommencer à s’enrichir. Ces personnes ne travaillent pas à renforcer la démocratie au Venezuela comme elles le disent. Elles se sont placées d’elles-mêmes hors du cadre démocratique, en participant au coup d’Etat d’avril 2002, puis au sabotage pétrolier qui a suivi. Et comment pensez-vous que les Etats-Unis ont réagi à leur implication dans ces actions illégales ? Et bien, en créant, dès juin 2002, un nouveau bureau à Caracas afin d’augmenter leur aide à ces personnes ! Il n’y aucune explication rationnelle à cela, si ce n’est de constater que le gouvernement des Etats-Unis souhaitait le putsch.

Concrètement, comment les Etats-Unis ont-ils agi ?

Tous les détails ne sont pas connus, les archives les plus sensibles ne seront déclassifiées que dans très longtemps ! Sur la base des documents que j’ai pu obtenir, on sait que, dans l’année qui précède le coup d’Etat, les Etats-Unis renforcent massivement leur appui aux organisations qui allaient intervenir. L’ambassade a notamment apporté un soutien politique appuyé à Pedro Carmona, le futur chef de la junte. Plusieurs documents indiquent que la CIA savait qu’un coup se préparait. Il y en a un, en particulier, daté du 6 avril, cinq jours avant l’arrestation de Chávez, qui signale que la CIA dispose des plans précis de l’opération. D’autres documents signalent que des violences vont être fomentées lors de manifestations de l’opposition [3] pour justifier l’intervention des militaires et qu’ensuite une junte civico-militaire sera installée. C’est exactement le scénario qui s’est joué le 11 avril ! Les Etats-Unis savaient tout ce qui allait se dérouler. Ce qui n’a pas empêché le porte-parole de la Maison-Blanche de déclarer, le jour même, que c’était Chávez qui avait déclenché les violences, que le président avait ensuite démissionné et qu’il n’y avait donc pas eu de putsch.

Après cet échec et celui de la grève pétrolière [4], les Etats-Unis ont-ils changé de stratégie ?

En partie, oui. Après la nette victoire de Chávez lors du référendum de 2004 [5], les Etats-Unis ont dû se rendre à l’évidence : l’opposition ne dispose pas du soutien de la majorité des Vénézuéliens. Au début de 2005, lorsque Condoleezza Rice arrive au secrétariat d’Etat, elle déclare qu’il existe une « force négative pour la région », inaugurant la nouvelle stratégie américaine : jeter publiquement le discrédit sur le gouvernement vénézuélien et nier son caractère démocratique. En plaçant Caracas sur « l’axe du mal », les Etats-Unis essaient de mêler le Venezuela à leur « guerre contre le terrorisme », pour justifier toute une série de sanctions comme la rupture de contrats d’armement.

Sur le plan politique, ils ont poursuivi leur travail de sape. Ils appuient par exemple les tentations séparatistes dans l’Etat du Zulia, où se trouve l’industrie pétrolière, et qui est actuellement gouverné par Manuel Rosales [l’adversaire de Chávez pour la présidentielle, ndlr]. Situé à la frontière, cet Etat subit la pression du Plan Colombie [6] et les incursions des paramilitaires. Donnant aussi sur les Caraïbes, le Zulia est tout près des îles [néerlandaises, ndlr] d’Aruba et de Curaçao, dont les bases militaires américaines ont vu leurs effectifs récemment renforcés.

Washington va-t-il tenter d’influencer le scrutin du 3 décembre ?

C’est déjà le cas. Par exemple, leur officine à sondages truqués est la seule à publier des chiffres favorables à Rosales ! Alors que les autres sondeurs donnent Chávez gagnant avec vingt points d’avance, comme lors des trois précédentes élections ! Washington a déjà usé de cette tactique lors du référendum de 2004 : avancer de faux sondages pour ensuite crier à la fraude électorale.

Mais, vous l’avez dit, cette tactique a déjà échoué. Y a-t-il un plan B ?

Le plan B, c’est la violence et, malheureusement, cette option doit être envisagée. Il se pourrait, par exemple, que des bureaux de vote soient sabotés, afin de créer le doute sur le processus démocratique. On peut aussi imaginer un attentat contre un haut responsable vénézuélien ou tout autre tentative de déstabilisation.

Avez-vous des indices que les Etats-Unis aient envisagé une action de ce type ?

Il suffit de regarder vers le passé pour se rendre compte que c’est possible… On sait qu’un plan pour déstabiliser Chávez avait été préparé en Colombie au sein des paramilitaires et des services secrets [7]… Mais le plan a été déjoué.

Pourquoi les Etats-Unis tiennent-ils tant, selon vous, à se débarrasser d’Hugo Chávez ?

Simplement parce que Chávez n’est pas disposé à subordonner les intérêts de son pays à ceux de Washington. C’est un changement radical ! Sous les gouvernements antérieurs, les Etats-Unis pouvaient se servir des ressources naturelles vénézuéliennes comme ils l’entendaient, sans se préoccuper de la population. Pour les Etats-Unis, la présidence d’Hugo Chávez représente un défi à leur domination dans toute l’Amérique latine, mais aussi ailleurs dans le Sud. Depuis la victoire de Chávez en 1998, les choses changent. Il fut le premier à amorcer le virage à gauche. On vit peut-être le début de l’effondrement d’un empire.

Le Courrier (www.lecourrier.ch), 11 novembre 2006.

Notes:

[1] http://www.venezuelafoia.info. Lire aussi « Comment Washington fomente un ’consensus’ contre Hugo Chavez » dans Le Courrier du 16 juillet 2004.

[2] Le proverbe africain « Parle doucement et porte un gros bâton » a illustré cette doctrine élaborée par le président Theodore Roosevelt (1901-1909), qui justifie la défense, par tous les moyens, des intérêts économiques étasuniens en Amérique latine.

[3] Le 11 avril 2002, de mystérieux tireurs embusqués tuent des manifestants anti-Chávez. Cela servira de prétexte aux mutins.

[4] [NDLR] Consultez le dossier Lock out & sabotage pétrolier sur le RISAL.

[5] [NDLR] Consultez le dossier Référendum au Venezuela sur le RISAL.

[6] [NDLR] Consultez le dossier plan Colombie / Initiative andine sur le RISAL.

[7] Lire Le Courrier du 13 avril 2006.



Articles Par : Benito Pérez

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