Evo Morales et l’arme du gaz

La nationalisation des hydrocarbures est la principale promesse du président bolivien, Evo Morales, qui a pris ses fonctions dimanche 22 janvier. Les gisements découverts depuis dix ans font de son pays la deuxième réserve gazière de la région, certes très loin derrière le Venezuela, qui, lui, privilégie le pétrole.

L’exploitation de cette ressource, susceptible de constituer un important levier de développement, n’a cessé de provoquer des controverses dans une Bolivie hantée par un sentiment de spoliation historique lié à l’exploitation de l’argent de Potosi, du caoutchouc et de l’étain. Un sentiment aggravé par l’amputation de son territoire lors de la guerre du Pacifique contre le Chili (1880), qui entraîna la perte du littoral bolivien, et de celle du Chaco avec le Paraguay (1932-1935), sur laquelle planait déjà l’odeur du pétrole.

Alors que les mines d’étain connaissent un déclin, la montée en puissance des hydrocarbures boliviens commence par un contrat de vente de gaz au Brésil (1994), suivi de la privatisation du secteur (1996), qui attire les plus gros investissements étrangers jamais réalisés dans le pays. Depuis dix ans, dans l’exploration et la production d’hydrocarbures, ils ont atteint 3,5 milliards de dollars (2,85 milliards d’euros). De son côté, la construction du gazoduc Bolivie-Brésil a coûté, à elle seule, 2,2 milliards de dollars.

Car les multinationales ont mis au jour les richesses énergétiques du sous-sol. Les réserves de pétrole découvertes sont passées de 178 millions de barils en 1996 à 929 millions en 2002. Durant la même période, les réserves de gaz estimées ont été multipliées par 12,5, passant de 4,24 TCF (trillions de pieds cubiques, mesure utilisée par les exploitants) à 52,3 TCF (dont 28,7 sont certifiés). Plus de 80 % du pétrole et du gaz se trouvent dans le département de Tarija, celui de Santa Cruz en détient environ 10 %.

L’avenir semble être au gaz, moins polluant, mais son prix local n’a pas connu la même courbe ascendante que le brut. Brésiliens et Argentins payent aux Boliviens 2 dollars le millier de mètres cubes, qui vaut de 12 à 15 dollars en Californie.

En 2005, une loi sur les hydrocarbures a porté l’imposition par l’Etat à plus de 50 %. Elle ne satisfait pas les partisans d’une nationalisation, alors que, depuis, les compagnies pétrolières ont suspendu les investissements. « Nous n’allons pas confisquer les biens des compagnies étrangères, rassure le président Morales, mais exercer le droit de propriété sur le sous-sol et en surface. » Problème : comment des entreprises qui ont inscrit les réserves dans leurs avoirs éviteront-elles la décote en Bourse ? La loi stipulait que les 76 contrats signés par les compagnies étrangères devaient être renégociés dans un délai de 180 jours. Ils ne l’ont pas été, augmentant ainsi l’incertitude des investisseurs.

Chaque partie se prépare à une négociation très complexe, à cause des enjeux et du nombre d’intervenants. Trois compagnies dominent le marché bolivien : la brésilienne Petrobras, l’hispano-argentine Repsol et la française Total. Si leurs besoins ou projets divergent, elles ne sont pas forcément en concurrence, car elles partagent l’exploitation des mêmes puits. Les multinationales récusent la volonté, affichée par M. Morales, de négocier d’Etat à Etat. Devant la nécessité de boucler rapidement un dossier dont dépendent en grande partie ses ressources financières, le nouveau gouvernement de La Paz pourra difficilement éviter de prendre langue avec elles.

Projets de gazoduc

D’autant que deux raisons plaident pour une exploitation industrielle du gaz, que ces multinationales sont en mesure de garantir aujourd’hui. La première tient à la nécessité de satisfaire les besoins énergétiques des Boliviens. La seconde fait valoir l’intérêt de vendre à l’étranger un produit plus rentable, plutôt que d’exporter la matière première.

Experte à l’entreprise publique Yacimientos Petroliferos Fiscales Bolivianos (YPFB), Varinia Daza estime que « Total est le mieux placé pour l’industrialisation du gaz à usage du marché intérieur, car le groupe français possède une expérience et détient les principales réserves gazières, certifiées ou non, de la Bolivie ». Le gaz bon marché pourrait alimenter des usines thermoélectriques et desservir les foyers, alors que peu de villes sont raccordées au gaz (seules le sont La Paz, El Alto, Sucre, Potosi, Camiri et Santa Cruz). Installer un réseau intérieur capable d’approvisionner tous les Boliviens coûterait 1,5 milliard de dollars, sans compter le gazoduc principal pour relier les régions.

A en croire Carlos Miranda, un expert bolivien indépendant, « le meilleur projet d’industrialisation est le pôle pétrochimique proposé par l’entreprise brésilienne Braskem, à la frontière entre les deux pays ». Ce projet, susceptible de créer 40 000 emplois directs ou indirects, exige un investissement évalué à 1,4 milliard de dollars, l’équivalent de la somme des investissements des trois grandes firmes, Repsol, Total et Petrobras, à ce jour.

Braskem — 5,2 milliards de dollars de chiffre d’affaires — en aurait les moyens. Mais la matière première de la pétrochimie étant constituée d’une fraction du gaz, ce projet impliquerait d’augmenter l’exportation à destination du Brésil de 30 à 40 millions de mètres cubes par jour. Pour que ce pôle soit opérationnel en 2010, la décision devrait être prise avant la fin 2006.

Face à l’incertitude régnant en Bolivie, les pays voisins, surtout ceux dont la part du gaz dans la consommation énergétique est élevée, cherchent des approvisionnements ailleurs. Les Chiliens pensent à importer du gaz liquéfié par bateau (d’Indonésie ou d’Australie).

Un projet appelé « anneau énergétique » vise à relier le gisement de Camisea (Pérou) à l’Argentine, au Brésil, à l’Uruguay et au Paraguay, en passant par le Chili. D’une longueur de 1 200 km, le raccordement de Pisco (sud du Pérou) à Tocopilla (nord du Chili), d’un coût estimé à 2 milliards de dollars, permettrait de faire la jonction avec un réseau existant. Les experts doutent néanmoins que les réserves de Camisea suffisent à approvisionner le cône sud.

Un deuxième projet de gazoduc, d’une longueur de 8 000 km, a été officiellement lancé en décembre 2005, pour relier le Venezuela à l’Argentine, via le Brésil. Son coût est estimé de 8 à 12 milliards de dollars, selon qu’il se raccorde aux gazoducs du littoral existants ou qu’il traverse le centre du Brésil. Mais l’exportation du gaz vénézuélien nécessiterait de doubler le nombre de puits en exploitation (20 000 aujourd’hui), alors que le Venezuela a du mal à remplir le quota attribué par l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP).

Ces projets répondent à des besoins plus ou moins pressants. Les Argentins sont très dépendants du gaz (51 % de leur consommation d’énergie), les Chiliens aussi (25 %), les autres Sud-Américains le sont nettement moins. Le marché du gaz reste plus régional que mondial, car la distance augmente beaucoup les coûts. Pour le président Morales, une course contre la montre s’engage afin d’éviter que le trésor de son sous-sol ne soit perdu face à des concurrents offensifs.

Chronologie

1936 : nationalisation de la compagnie américaine Standard Oil et création de la société publique Yacimientos Petroliferos Fiscales Bolivianos (YPFB).

1952 : nationalisation des mines d’étain.

1969 : nationalisation de la Gulf Oil.

1996 : large privatisation d’YPFB.

2002 : mobilisation contre l’exportation de gaz en Californie via le Chili.

2004 : référendum sur les hydrocarbures remporté par le gouvernement.

2005 : en mai, la nouvelle loi sur les hydrocarbures relance la controverse. En juin, les manifestations de rue provoquent la démission du président Carlos Mesa et la convocation, en décembre, d’élections anticipées, remportées par Evo Morales et son Mouvement pour le socialisme (MAS).



Articles Par : Paulo A. Paranagua

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