FMI: Inhumain aux niveaux micro et macro

Photo : Manifestation des femmes victimes du micro-crédit à Colombo le 27 février 2020

Hiruni, femme de pêcheur, qui doit gérer son ménage de cinq personnes avec un revenu d’environ 2,5 euros (500 roupies sri lankaises) par jour, est très endettée. Afin d’augmenter le revenu du ménage, elle a emprunté 50 000 roupies (250 euros) à LOLC, une institution financière non-bancaire (un statut qui permet d’échapper aux normes de régulation imposées aux institutions bancaires par la banque centrale) spécialisée dans le microcrédit (https://www.lolc.com/lolc-micro-credit). Avec cette somme, elle s’est lancée dans la production de moustiquaires imprégnées d’insecticide (comme le recommandent des fondations telle celle de Bill Gates) qu’elle vendait 2000 roupies la pièce (10 euros). Pendant un temps cela a marché, mais deux facteurs indépendants de sa volonté ont joué contre elle : 1. le taux d’intérêt pratiqué par LOLC est proprement abusif (plus de 50 % de taux réel d’intérêt) et les pénalités sont énormes en cas de retard de paiement ; 2. une firme commerciale puissante s’est mise à vendre des moustiquaires importées à un prix inférieur de 25 % payable en deux fois. Hiruni n’a pas été en mesure de faire face à cette concurrence car le prix proposé par cette firme était inférieur à ses coûts de production. Elle a dû stopper sa production et commercialisation de moustiquaires et n’a plus été en mesure de poursuivre normalement les remboursements. Cela l’a amenée à chercher un autre emprunt auprès d’une autre institution de microfinance pour pouvoir reprendre les paiements à la LOLC. Hiruni est désespérée et surendettée.

L’action du FMI a un impact direct sur le sort de centaines de milliers de femmes comme Hiruni au Sri Lanka.

Le FMI est pour le droit des entreprises de crédit à fixer les taux qu’elles désirent, et cela au nom de la « liberté » des prix et du marché

En effet, le FMI a poussé depuis des années à mettre fin aux barrières douanières protégeant les productrices et producteurs locaux, qu’elles et ils soient agricultrices·eurs, pêcheurs·euses, artisan·e·s, ou autres. C’est une des raisons pour lesquelles Hiruni et ses semblables ne peuvent plus vivre de ce qu’ils et elles produisent. Le FMI favorise aussi, en compagnie de la Banque mondiale et d’autres institutions internationales, la dérégulation du secteur bancaire et fait la promotion du microcrédit. Il est pour le droit des entreprises de crédit à fixer les taux qu’elles désirent, et cela au nom de la « liberté » des prix et du marché.

C’est pourquoi Hiruni et tant d’autres doivent payer des taux d’intérêt exorbitants. Le FMI, en concertation avec d’autres institutions internationales, a fait pression sur les gouvernants pour privatiser ou fermer des banques publiques de crédit alors que celles-ci octroyaient des prêts à des taux raisonnables, généralement subventionnés (c’est-à-dire sans faire de gains), ce qu’abhorrent le FMI et la Banque mondiale.

C’est une raison supplémentaire qui explique pourquoi Hiruni et les autres ne trouvent pas de source de crédit du côté des pouvoirs publics.

Honte ! Honte ! LOLC (=banque de micro crédit) tu suces notre sang pour faire du profit !

Pour compléter ce tableau négatif, il faut ajouter plusieurs conditionnalités imposées par le FMI dans la politique de crédit qu’il accorde au Sri Lanka comme à tant d’autres pays. Le FMI veut que le gouvernement réduise le déficit public en coupant dans les dépenses sociales et en réduisant le personnel de la fonction publique. En conséquence, Hiruni et des millions de personnes au Sri Lanka voient la gratuité de l’éducation et de la santé (obtenue au cours des années 1960) s’éroder radicalement. En effet, le Sri Lanka est un des rares pays où la santé et l’éducation sont encore gratuites en principe, mais les mesures d’austérité imposées par le gouvernement complice du FMI font que le coût réel des études (y compris primaires) et de la santé de base augmente constamment, car il faut payer les livres scolaires, les médicaments et que des parents sont aussi poussés à aller vers l’éducation et la santé privées pour échapper à la dégradation du service public. En conséquence, les familles pauvres doivent s’endetter auprès des agences de microcrédit afin de faire face aux dépenses de scolarité et de santé. Et ce sont les femmes qui sont le plus directement touchées car ce sont elles qui ont en priorité la charge de s’occuper de leurs enfants en ce qui concerne l’éducation et la santé.

Le FMI déclare que la décision du gouvernement de fixer un taux maximum de 35 % de taux d’intérêt sur les prêts de microcrédit ne peut être que temporaire car il faut éviter la distorsion (sic !) du fonctionnement du marché financier

La liste des mesures néolibérales recommandées par le FMI qui ont un impact funeste sur la vie quotidienne de millions de personnes au Sri Lanka et de centaines de millions à l’échelle planétaire est énorme.

Et cela ne changera que si les peuples se débarrassent du FMI en portant au gouvernement des forces politiques qui ont la volonté d’apporter des solutions radicales qui assurent le respect de la justice sociale, la jouissance des droits humains dans le respect de la Nature.

La politique actuelle du FMI au Sri Lanka

En 2016, le gouvernement néolibéral du Sri Lanka a fait appel au FMI qui en retour s’est engagé à lui octroyer 1 600 millions de dollars de crédit à condition qu’il suive ses recommandations. Ce programme est toujours en cours d’exécution et le bilan est entièrement négatif.

Le 7 février 2020 s’est conclue une visite du FMI au Sri Lanka. Le communiqué de presse de l’institution basée à Washington est hautement significatif (https://www.imf.org/en/News/Articles/2020/02/07/pr2042-sri-lanka-imf-staff-concludes-visit-to-sri-lanka). Le FMI déclare que la décision du gouvernement de fixer un taux maximum de 35 % de taux d’intérêt sur les prêts de microcrédit ne peut être que temporaire car il faut éviter la distorsion (sic !) du fonctionnement du marché financier. Il faut savoir que le gouvernement a fixé un tel plafond car il était sous la pression de la rue. Des milliers de femmes victimes du microcrédit et de ses taux abusifs s’étaient mobilisées dans le Nord du pays pour exiger que les taux d’intérêt ne puissent pas dépasser 25 % (ce qui reste un taux extrêmement élevé puisque le taux d’inflation n’est que de 4 %). La fixation à 35 % du taux d’intérêt maximum qui peut être réclamé par les sociétés financières est une concession limitée faite par le gouvernement devant l’ampleur du drame social et le risque d’extension des mobilisations. Il faut savoir aussi que dans un rapport très clair, l’expert indépendant des Nations Unies sur la dette et les droits humains avait tiré la sonnette d’alarme sur la situation dramatique vécue par les très nombreuses victimes du microcrédit au Sri Lanka. Son rapport rédigé après avoir accompli une mission de terrain était accablant pour le gouvernement, les institutions financières et les autres bailleurs de fonds étrangers (https://www.ohchr.org/EN/NewsEvents/Pages/DisplayNews.aspx?NewsID=23482&LangID=E). Il avait appelé le gouvernement à agir (https://lk.one.un.org/news/end-of-mission-statement-un-independent-expert-on-the-effects-of-foreign-debt-and-human-rights/).

Le volume de la dette publique sri lankaise a fortement augmenté ces trois dernières années, et dépasse désormais 90 % du PIB. Rappelons que l’actuel accord avec le FMI remonte à 2016. Or, entre 2016 et fin 2018, la dette publique a augmenté de 30 %

Le gouvernement avait tenté de se justifier en affirmant qu’il menait une politique de réduction de la pauvreté (https://www.mfa.gov.lk/sri-lankas-statement-on-the-report-of-the-independent-expert-on-foreign-debt-and-human-rights/ et https://www.mfa.gov.lk/wp-content/uploads/2019/03/Statement.pdf). Il faut dire aussi que l’expert indépendant avait été attentif aux travaux réalisés au cours du 7e atelier du CADTM Asie du Sud réalisé à Colombo en avril 2018 (https://www.cadtm.org/Declaration-de-Colombo-sur-les ; https://www.cadtm.org/Asie-du-Sud-Nouveaux-creanciers-et ; https://www.cadtm.org/Temoignages-accablants-sur-les) et que des mouvements sociaux sri lankais lui avaient adressé un document public au moment de sa visite en août 2018 (https://www.cadtm.org/Submission-to-the-Independent-Expert-on-foreign-debt-and-human-rights-By-Civil).

C’est donc suite à différentes formes de pression exercées sur lui que le gouvernement a fixé un taux maximum de 35 %. Bien que ce taux soit encore tout à fait exagéré et doit être caractérisé d’usuraire, le FMI a le culot de déclarer dans son communiqué de presse du 7 février 2020 qu’il est nécessaire de bientôt rétablir le droit de fixer librement les taux !

Le FMI appelle également le gouvernement à mettre fin dès que possible au moratoire sur le paiement des dettes des petites et moyennes entreprises. Il faut dire que suite aux attaques terroristes d’avril 2019, les touristes ont déserté le Sri Lanka pendant des mois, ce qui a mis à mal l’économie et en particulier les petites et moyennes entreprises. Pour éviter la multiplication de faillites, le gouvernement a décrété une suspension du paiement de leurs dettes et c’est cette mesure que le FMI demande aussi d’annuler bientôt.

De plus, le FMI demande au gouvernement de poursuivre les mesures d’austérité et de privatisation sournoise et progressive des entreprises publiques. Cela vise notamment la compagnie aérienne SriLankan Airlines, la compagnie pétrolière et la compagnie d’électricité (voir https://www.imf.org/en/Publications/CR/Issues/2019/11/04/Sri-Lanka-Sixth-Review-Under-the-Extended-Arrangement-Under-the-Extended-Fund-Facility-and-48787).

L’UE n’est pas en reste. Sa banque d’investissement, la BEI, soutient activement les entreprises de microcrédit qui exploitent et spolient des centaines de milliers de femmes au Sri Lanka

Le FMI demande au gouvernement d’approfondir la libéralisation des échanges internationaux et les mesures prises pour attirer les investissements étrangers. On connaît les conséquences négatives de cette politique.

Le volume de la dette publique sri lankaise a fortement augmenté au cours des trois dernières années, et dépasse désormais 90 % du PIB. Rappelons que l’actuel accord avec le FMI remonte à 2016. Or, entre 2016 et fin 2018, la dette publique a augmenté de 30 %. Cela signifie que l’action du FMI a contribué activement à l’augmentation de la dette du Sri Lanka, ce qui augmente la dépendance du pays à l’égard des prêteurs étrangers ou nationaux. Bien que minoritaire, la dette sous forme de titres souverains émis sur les marchés financiers étrangers a été multipliée par deux en volume. En pourcentage, elle a augmenté de 50 %.

Le FMI tape du poing sur la table pour demander au gouvernement d’appliquer une politique plus ferme d’austérité dans les dépenses publiques.

Hiruni, comme l’écrasante majorité de la population du Sri Lanka, n’a rien à attendre de bon du FMI.

Le CADTM qui a tenu son 8e atelier régional Asie du Sud à Colombo en février 2020 a apporté son soutien à la lutte des victimes des politiques appliquées par le gouvernement et par le FMI. L’expert indépendant des Nations Unies sur la dette et les droits humains a envoyé aux participants de l’atelier CADTM un message qui aborde les problèmes de fond (https://www.cadtm.org/Message-from-Juan-Pablo-Bohoslavski-the-UN-expert-on-Debt-and-Human-Rights-to).

À noter qu’à côté des accords funestes avec le FMI, l’action mortifère de l’Administration Trump joue aussi un rôle non négligeable dans la dégradation des conditions de vie d’une grande majorité de la population sri lankaise. Un des canaux de l’intervention de Washington est constitué par une agence fédérale créée en 2004, appelée Millenium Challenge Corporation et active au Sri Lanka depuis avril 2019 (voir https://www.mcc.gov/where-we-work/country/sri-lanka). Elle attribue des bonnes ou des mauvaises notes aux pays où elle opère (voir https://www.mcc.gov/who-we-fund/scorecard/fy-2019/LK). Son action délétère se combine à celle plus classique de l’USAID, l’autre agence fédérale qui encourage fortement à précariser plus encore le marché du travail au Sri Lanka (si bien que le FMI ne s’en occupe pas directement).

Le CADTM se joint à Hiruni et à toutes celles et ceux qui, comme elle, ont finalement décidé de résister

L’Union européenne n’est pas en reste. Sa banque d’investissement, la BEI, soutient activement les entreprises de microcrédit qui exploitent et spolient des centaines de milliers de femmes au Sri Lanka. À noter aussi que la banque privée soi-disant éthique Triodos investit également dans le business du microcrédit dans le pays (https://www.lankabusinessonline.com/tripartite-finance/).

Bien sûr, il ne faut pas oublier la Chine, pour laquelle le Sri Lanka occupe une place géostratégique sur le plan des routes commerciales. La Chine construit plusieurs ports sans tenir compte de la préservation de l’environnement et cela en endettant le Sri Lanka. La Chine ne fait pas de cadeau non plus.

Le CADTM se joint à Hiruni et à toutes celles et ceux qui, comme elle, ont finalement décidé de résister. Car Hiruni, après avoir été une victime passive, a rejoint l’action de résistance active comme beaucoup d’autres femmes qui ont manifesté à Colombo le 27 février 2020 pour exiger du gouvernement qu’il réponde à leurs revendications.

Eric Toussaint

 



Articles Par : Eric Toussaint

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