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Gaza après le retrait : «Une prison sur la mer»
Par Karim Lebhour
Mondialisation.ca, 22 novembre 2005
RFI 21 novembre 2005
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https://www.mondialisation.ca/gaza-apr-s-le-retrait-une-prison-sur-la-mer/1308

Les Israéliens partis, la priorité des quelque 1,4 million de Palestiniens de la bande de Gaza est la croissance économique et l’emploi. Le retrait a permis de récupérer les terres évacuées par les colons, mais Israël contrôle toujours étroitement l’accès à ce territoire où, après 5 ans d’Intifada, tout est à reconstruire.

Des écolières de Khan Younès, en uniforme vert, chahutent en riant sur une plage immaculée de l’ancien bloc de colonies israéliennes du Goush Katif. Khan Younès est à moins de 4 kilomètres, mais ces enfants n’avaient jamais vu la mer. «Pendant toute l’occupation israélienne, c’était strictement interdit de venir ici, rappelle Samira, leur institutrice. Il y avait des soldats et des check-points. Si on essayait de passer, ils tiraient tout de suite.»

Depuis le 12 septembre, soldats et check-points israéliens ont disparu de la bande de Gaza. «On ne les voit plus. Mais les Israéliens sont toujours là, tempère Salah Abdelshafi, consultant économique à Gaza. La bande de Gaza est hermétiquement fermée. Les Israéliens ouvrent et ferment comme ils l’entendent les accès de Rafah au sud, Erez au nord et Karni, pour les marchandises . Gaza est littéralement une prison sur la mer gardée par des soldats israéliens.»

Après d’âpres négociations, Israël a accepté de transférer aux Palestiniens la souveraineté du  terminal de Rafah entre la bande de Gaza et l’Egypte, à partir du 25 novembre prochain. Mais l’Etat hébreu garde un étroit contrôle sur les accès à la bande de Gaza. L’aéroport a cessé de fonctionner dès les premières heures de la deuxième Intifada. En mer, les Palestiniens n’ont pas le droit de s’éloigner de plus 6 milles nautiques des côtes (une dizaine de kilomètres). Depuis le retrait, l’étau s’est même encore resserré. Les travailleurs palestiniens notamment ne passent plus. Ibrahim, 45 ans, montre son permis de travail en Israël, désormais inutile. «Là-bas, je pouvais gagner jusqu’à 250 shekels (45 euros) par jour sur les chantiers. Ici, si tu gagnes 20 shekels (3,5 euros) t’es champion !»

A Gaza, la plupart des produits viennent d’Israël

Avec un chômage endémique (plus de 40% selon la Banque mondiale), le travail en Israël est une source de revenu essentielle. Mais depuis le début de la deuxième Intifada, le nombre de permis de travail en Israël a chuté de 120 000 à 30 000. «Les Israéliens disent que nous avons une Autorité. Que c’est à eux de s’occuper de nous. Ils ne veulent plus entendre parler de nous», déplore Ibrahim. En Israël, le retrait de la bande de Gaza et la construction du mur de sécurité en Cisjordanie, ont popularisé la tentation de couper tous les liens avec les Palestiniens. Dans son plan de désengagement, Ariel Sharon a même fait voter une loi qui prévoit de réduire à zéro d’ici 2008 le nombre de travailleurs palestiniens autorisés sur le sol israélien. Cette séparation économique serait «une déclaration de guerre»,  affirme Arié Arnon, professeur d’économie à l’Université Ben Gourion de Beer Sheeva. «C’est une stratégie à très courte vue de croire que des voisins palestiniens sous-développés et pauvres seront une bonne chose pour Israël. Ce ne sera pas le cas.»

L’économie palestinienne est en effet complètement dépendante d’Israël. Dans les magasins de Gaza, la plupart des produits viennent d’Israël. Quant aux marchandises palestiniennes, malgré une union douanière théorique, le franchissement du point de passage de Karni, seul autorisé entre la bande de Gaza et Israël, est de plus en plus difficile. «Depuis le retrait israélien, la situation s’est dégradée, déplore Mohamed Ledaoui, responsable administratif de Karni. Avant le retrait, on pouvait faire sortir jusqu’à une centaine de camions de marchandises par jour. Aujourd’hui, seulement 20 ou 25 camions franchissent chaque jour le passage de Karni.»

 Ce jour là, toutes sortes de marchandises attendent sous le soleil le feu vert israélien. Des œufs, des poissons, des légumes, des meubles… Une bonne part est rejetée pour «raisons de sécurité». Sécurité : « bitaron » en hébreu, un mot essentiel dans un pays traumatisé par les attentats, explique Dan Catarivas, de l’Association des entrepreneurs israéliens. «Ce n’est pas une frontière. C’est un poste de contrôle destiné à empêcher qu’à la place des marchandises nous recevions des camions bourrés d’explosifs qui viendront exploser à Tel Aviv ou a Haïfa. » Comme cela est déjà arrivé à plusieurs reprises à Karni… Conséquence, les camions palestiniens attendent fréquemment pendant plusieurs jours à Karni. Beaucoup de temps et d’argent perdu. « Transporter un conteneur entre la Chine et le port d’Ashdod en Israël coûte moins cher que le franchissement des 70 derniers  kilomètres jusqu’à Gaza, explique Salah Abdelshafi. Si les investisseurs n’ont pas l’assurance de pouvoir circuler librement, personne ne va investir dans un endroit comme Gaza.»

Traverser le Proche-Orient en train, d’Istanbul au Caire

Ce bouclage est le principal souci de Youssef Abou Sultan. Sa société, la Palestinian Enterprise Development (PED), a hérité de la gestion des serres agricoles laissées par les colons israéliens. La remise en service de ces serres constituent une petite lueur d’espoir pour l’économie palestinienne qui survit grâce à l’aide internationale*. Quelque 4 000 emplois ont déjà été créés. Dans l’ancienne colonie de Netzarim, Youssef Abou Sultan montre fièrement les quelques hectares de tomates-cerises et de poivrons verts, presque à maturité, destinés à être exportés sur le marché mondial. La récolte est attendue ces jours-ci. «Nous allons inviter toute la presse internationale, assure Youssef Abou Sultan. Puis nous irons, avec notre récolte, au point de passage de Karni. Si les Israéliens refuse de la laisser passer, alors nous jetterons tout à la mer et le monde entier pourra juger de  leur attitude.»

Pour assurer l’autonomie de Gaza, plusieurs projets existent. Un port, dont la première pierre a déjà été posée, et surtout un lien permanent avec la Cisjordanie. Antoine de Haulleville, chef de mission de l’organisation intergouvernementale IMG, a planché sur une liaison semi-enterrée de 42 km de long qui traverserait Israël entre Gaza et la Cisjordanie. «Les plans existent. C’est une question essentiellement politique. Ce n’est pas une question ni technique, ni de fonds.» L’Union européenne s’est dit prête à participer financièrement aux financements de nouvelles infrastructures palestiniennes.

La communauté internationale veut croire que le retrait israélien peut être le point de départ d’un futur Etat palestinien viable et indépendant. «Pour Gaza, la solution tient en un mot : liberté de mouvement, liberté de commerce, assure Antoine de Haulleville. Une route, un port, un aéroport, pour le reste nous n’avons rien à leur apprendre. Les habitants de Gaza font du commerce depuis plus de 7 000 ans. N’oubliez pas qu’avant la première Intifada la bande de Gaza avait le taux d’alphabétisation et le revenu le plus élevé de la région.» Et pourquoi ne pas rêver de ressusciter un temps pas si lointain où l’on pouvait, sans se soucier des frontières, traverser le Proche-Orient en train, depuis Istanbul jusqu’au Caire ?

*La Bande de Gaza vit essentiellement de l’aide internationale :  300 dollars par an et par habitant. Le montant le plus élevé du monde.

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