Genève: Accord provisoire sur le programme nucléaire iranien

Quatre jours après les amples pourparlers internationaux qui se sont déroulés à Genève, un accord intérimaire a été conclu dimanche matin de bonne heure sur les programmes nucléaires iraniens plantant le décor pour des négociations à plus long terme en vue d’un accord global.

Les négociations entre l’Iran et le groupe P5+1 (les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la France, la Chine, la Russie et l’Allemagne) ont repris mercredi dernier après que le précédent cycle avait échoué au début du mois sans parvenir à un accord. Avec la menace du Congrès américain d’imposer de nouvelles sanctions punitives contre l’Iran et qui seraient susceptibles de faire capoter de nouvelles discussions, un accord a été scellé qui gèle efficacement tous les programmes nucléaires iraniens et permet des inspections intrusives en contrepartie d’un allègement très limité de l’actuel régime de sanctions paralysantes.

En vertu des dispositions de l’accord qui va couvrir les six prochains mois de négociations, l’Iran a promis de :

* De ne pas enrichir d’uranium au-dessus des 5 pour cent requis pour faire fonctionner sa centrale de Bushehr et de ne pas augmenter les stocks de ce genre de matériel.

* De neutraliser le stock restant d’uranium enrichi à 20 pour cent pour le rendre inutilisable pour un enrichissement supplémentaire soit en le transformant en combustible pour son réacteur de Téhéran soit en le diluant à 5 pour cent. Un enrichissement à 90 pour cent est nécessaire pour être utilisé dans des armes nucléaires.

* De geler sa capacité actuelle d’enrichissement en n’installant pas davantage de centrifugeuses à gaz, et en laissant ainsi les 16.000 centrifugeuses existantes hors service.

* De suspendre la construction du réacteur à eau lourde d’Arak qui, une fois terminé, a le potentiel de produire du plutonium pour une bombe atomique.

* D’accepter le régime d’inspection le plus intrusif jamais mis en pratique par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), dont une surveillance renforcée, une information précise de tous les sites existant et projetés, des visites quotidiennes sur ses sites nucléaires clé et des inspections des mines d’uranium et des ateliers nucléaires.

Washington s’est donné bien du mal pour souligner que l’Iran ne recevait que très peu en échange. Hier, le président américain Obama a déclaré dans un communiqué que les Etats-Unis avaient accepté un « allègement limité, tout en continuant d’appliquer nos sanctions les plus sévères. » Les sanctions actuelles conduites par les Etats-Unis ont réduit de moitié les exportations pétrolières clé de l’Iran en gelant littéralement son secteur bancaire et financier international ce qui a entraîné des taux d’inflation élevés, un chômage en hausse et des difficultés économiques pour la population.

En vertu de l’accord intérimaire, l’Iran aura accès à quelque 3,5 milliards de dollars de ses propres avoirs qui sont gelés sur des comptes à travers le monde, mais ce uniquement par étape. Le pays sera aussi en mesure de faire le commerce de produits pétrochimiques, d’or et de métaux précieux ainsi que de pièces détachées d’avion. Dans une reconnaissance tacite de ce que les sanctions avaient affecté les importations de nourriture et de fournitures médicales essentielles, l’accord facilite le soi-disant commerce humanitaire. La valeur totale des concessions est estimée se chiffrer à tout juste 7 milliards de dollars.

Des différences d’interprétation sont déjà apparues, indiquant la possibilité d’un échec de la mise en œuvre de l’accord. Le président iranien, Hassan Rohani, a déclaré que l’accord reconnaissait pour la première fois le « droit » du pays d’enrichir de l’uranium, affirmation que le secrétaire d’Etat américain John Kerry a vigoureusement niée.

Au cours des six prochains mois, les Etats-Unis et leurs alliés européens intensifieront sans aucun doute les pressions exercées sur l’Iran en faveur de nouvelles concessions majeures, non seulement pour réduire considérablement ses programmes nucléaires mais concernant aussi d’autres enjeux économiques et stratégiques, dont la guerre en Syrie. Hier, Obama a prévenu que si l’Iran ne se conformait pas, « nous couperons les aides et augmenterons la pression. » Tout en ne formulant aucune une menace militaire spécifique, Obama a néanmoins déclaré qu’en tant que commandant en chef, « Je ferai le nécessaire pour empêcher que l’Iran obtienne l’arme nucléaire. »

Le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu a condamné hier l’accord en disant qu’il ne s’agissait pas d’un « accord historique » mais d’une « erreur historique. » Il l’a critiqué car il permet au « régime le plus dangereux du monde » de faire un pas significatif « vers l’obtention de l’arme la plus dangereuse du monde. » Israël dispose non seulement d’un arsenal nucléaire, mais a aussi une longue tradition d’agression militaire au Moyen-Orient. »

Au terme d’une réunion ministérielle, Netanyahu a déclaré qu’Israël n’était pas lié par l’accord et avait « le droit de se défendre face à toute menace. » Le premier ministre a, à maintes reprises, mis en garde contre une action militaire contre l’Iran. Le ministre des Affaires étrangères, Avigdor Liebermann a dit : « Apparemment, nous aurons à prendre des décisions une fois que toutes les options seront sur la table. »

L’Arabie saoudite a gardé un silence glacial hier à l’annonce de l’accord. Vendredi dernier, toutefois, l’ambassadeur saoudien en Grande-Bretagne, le prince Mohammed bi Nawaf bin Addulaziz, a prévenu que Riyadh ne « resterait pas les bras croisés… et sans réfléchir sérieusement à la manière dont nous pourrions le mieux défendre notre pays et notre région. »

Le gouvernement Obama est confronté à une opposition au sein du congrès américain. Le président démocrate de la Commission des Affaires étrangères du Sénat, Robert Menendez, a déclaré vouloir oeuvrer avec ses collègues pour prévoir des sanctions plus dures contre l’Iran « au cas où les pourparlers vacilleraient ou bien que l’Iran ne le mettait pas en œuvre ou rompait l’accord intérimaire. » Le sénateur démocrate Chuck Schumer, a toutefois présagé que « démocrates et républicains s’uniront pour adopter des sanctions supplémentaires dès notre retour en décembre » – une décision qui est susceptible de saborder n’importe quel accord.

Le gouvernement Obama est en train de poursuivre ses efforts en vue d’un accord global avec Téhéran, en dépit de l’opposition rencontrée tant sur le plan intérieur que de la part d’alliés clé au Moyen-Orient. La principale préoccupation de Washington n’est pas le programme nucléaire de l’Iran mais une voie d’accès pour les Etats-Unis aux énormes réserves de pétroles, et de gaz de l’Iran et aussi pour faire participer Téhéran aux efforts entrepris par les Etats-Unis afin de garantir son rôle dominant au Moyen-Orient et en Asie centrale.

Le régime bourgeois iranien avait précédemment signalé sa volonté de conclure une entente avec Washington pour mettre fin à la confrontation qui dure depuis la révolution iranienne de 1979. En 2003, l’actuel ministre iranien des Affaires étrangères, Javad Zarif, avait été très investi dans l’élaboration d’une proposition en vue d’une « grande négociation intéressante» avec les Etats-Unis qui fut ignorée par le gouvernement Bush. Les Etats-Unis avaient également sabordé de fait, entre 2003 et 2005, les pourparlers entre l’Iran et la soi-disant UE3 – la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne – quand l’Iran avait arrêté l’enrichissement d’uranium et autorisé les inspections intrusives de l’IAEA.

Le gouvernement Obama a toutefois envisagé la possibilité d’un rapprochement avec l’Iran, notamment depuis l’élection en juin de Hassan Rohani comme président. Ce dernier est associé à des factions de l’élite dirigeante qui cherchent à apaiser les tensions avec les Etats-Unis. Il fut le négociateur nucléaire en chef lors des premiers pourparlers avec l’UE3.

Un article de l’Associated Press paru au cours du week-end a donné le détail de pourparlers secrets qui se sont tenus cette année entre de hauts responsables américains, dont le secrétaire d’Etat Kerry et le secrétaire d’Etat adjoint, William Burns, et des représentants iraniens. Débutant en mars, au moins cinq réunions secrètes ont été organisées par l’entremise du sultan Qabus d’Oman, couvrant non seulement les programmes nucléaires iraniens, mais aussi une série de questions, dont la guerre en Syrie.

Ces réunions furent tenues secrètes des membres du groupe P5+1 et d’Israël jusqu’au moment de la réunion de l’Assemblée générale de l’ONU en septembre. Un jour après qu’Obama a informé Netanyahu de ces discussions secrètes, le premier ministre israélien a profité de son discours à l’Assemblée générale de l’ONU pour qualifier Rohani de « loup déguisé en agneau ».

Derrière la férocité des critiques de Netanyahu à la fois à l’égard de Rohani et de l’accord de Genève d’hier, se cache la crainte que toute entente, même limitée, entre Washington et Téhéran, ne modifie les relations stratégiques au Moyen-Orient, sapant la position d’Israël et des autres alliés des Etats-Unis, en bénéficiant à leur rival régional, l’Iran.

Peter Symonds

Article original, WSWS, paru le 25 novembre 2013



Articles Par : Peter Symonds

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