Géopolitique de la mer Noire et contrôle des voies navigables stratégiques par la Russie : Le détroit de Kertch et la mer d’Azov

Introduction

Historiquement, le détroit de Kertch, en Crimée orientale, a joué un rôle stratégique.

Il constitue une porte maritime étroite qui relie la mer Noire, via la mer d’Azov, aux principales voies navigables de Russie, notamment le Don et la Volga.

Il assure également le transit maritime de la mer Noire vers Moscou sans oublier la route maritime stratégique entre la mer Caspienne (via le canal Don-Volga) vers la mer Noire et la Méditerranée.

 

Carte : Le système unifié de voies navigables profondes de la Russie européenne.

La Volga relie également la mer Caspienne à la mer Baltique ainsi qu’à la route maritime du Nord, via la voie navigable Volga-Baltique. (Voir ci-dessus)

La Volga est reliée à un système de canaux (via les lacs Onega, Ladoga) à la rivière Neva et à Saint-Pétersbourg. (Voir la carte ci-dessous)

Ce qui est en jeu, c’est un système intégré de voies navigables qui relie la mer Noire et la mer Caspienne à la Baltique et à la route maritime du Nord.

À cet égard, l’étroit détroit de Kertch, dans l’est de la Crimée, est stratégique.

L’union de la Crimée avec la Russie en 2014 redéfinit la géographie et l’échiquier géopolitique du bassin de la mer Noire.

Depuis 2014, la réunion de la Crimée à la Fédération de Russie, a représenté un revers majeur pour l’US-OTAN, dont l’objectif de longue date était d’intégrer l’Ukraine à l’OTAN, tout en étendant la présence militaire occidentale dans le bassin de la mer Noire. (Voir détails ci-dessous)

Brèves observations sur la guerre en Ukraine : La mer d’Azov est stratégique. L’Ukraine n’a pas d’accès maritime.

En ce qui concerne la guerre d’Ukraine, le contrôle du détroit de Kertch par la Russie joue un rôle clé. Dans les développements récents (juin 2022), la Russie contrôle désormais l’ensemble du bassin de la mer d’Azov.

L’Ukraine n’a aucun accès maritime à la mer d’Azov et à l’est de l’Ukraine, et ne dispose pas non plus de puissance navale en mer Noire.

Sans force navale (et sans force aérienne détruite dès le début fin février), l’Ukraine n’est pas en mesure de gagner cette guerre. Les Négociations de Paix initiées à Istanbul fin mars, qui ont fait l’objet de sabotages constituent la seule solution.

La base navale ukrainienne de Berdyansk (une initiative de Zelensky en 2020) sur la côte occidentale d’Azov est sous contrôle russe. Tous les grands ports s’étendant de Marioupol à Kherson sont sous contrôle russe.

La Russie occupe Kherson et contrôle l’accès à la principale voie fluviale de l’Ukraine, le Dniepr, depuis et vers la mer Noire (voir la deuxième carte ci-dessous : le Dniepr est à certains égards une voie maritime).

Dans le contexte de la guerre d’Ukraine, grâce à leurs déploiements militaires à Donetsk et à Lougansk, les forces russes ont consolidé leur contrôle sur l’ensemble du bassin de la mer d’Azov.

La carte ci-dessous (2 juin 2022) indique les zones de déploiement et de contrôle russe du nord de Lougansk (territoires en face de Kharkov) à Kherson sur le Dniepr.

Flashback : Le traité de 2014 entre la Russie et la Crimée

Avec le traité du 18 mars 2014 signé entre la Russie et la Crimée, la Fédération de Russie a étendu son contrôle sur la mer Noire ainsi que sur la mer d’Azov.

En vertu de l’accord entre la Russie et la Crimée annoncé par le président Poutine en 2014, deux « régions constitutives » de la Crimée ont rejoint la Fédération de Russie : la « République de Crimée » et la « Ville de Sébastopol ». Toutes deux ont le statut de « régions autonomes ». Le statut de Sébastopol en tant qu’entité autonome distincte de la Crimée est lié à l’emplacement de la base navale russe à Sébastopol.

Depuis l’éclatement de l’Union soviétique, la Russie a conservé sa base navale à Sébastopol dans le cadre d’un accord bilatéral avec l’Ukraine. Avec la signature du traité du 18 mars 2014, cet accord est devenu nul et non avenu. Sébastopol, y compris la base navale russe, a fait partie d’une région autonome au sein de la Fédération de Russie. Avant mars 2014, la base navale ne faisait pas partie de l’Ukraine en vertu d’un accord de location. En outre, depuis 2014, les eaux territoriales de la Crimée appartiennent à la Fédération de Russie.

À la suite de l’annexion de la Crimée à la Russie, la Fédération de Russie contrôle désormais une partie beaucoup plus importante de la mer Noire, qui comprend l’ensemble du littoral de la péninsule de Crimée. La partie orientale de la Crimée – y compris le détroit de Kertch – est sous la juridiction de la Russie. La région russe de Krasnodar se trouve à l’est du détroit de Kertch et les villes portuaires de Novorossiysk et de Sochi s’étendent vers le sud. 

La géopolitique des oléoducs et gazoducs

Novorossiysk est également stratégique. C’est le plus grand port commercial de Russie sur la mer Noire, au carrefour des principaux oléoducs et gazoducs entre la mer Noire et la mer Caspienne.

Si le principal itinéraire stratégique des oléoducs se situe entre Novorossiysk et Bakou, il existe un réseau de gazoducs entre la Russie, le Kazakhstan, l’Iran, le Turkménistan et la Chine.

Avant « l’invasion » de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022, Poutine a signé « un accord de grande envergure » avec le président de l’Azerbaïdjan Ilham Aliyev.

Détroit de Kertch : Histoire

Historiquement, le détroit de Kertch a joué un rôle stratégique. Il constitue une passerelle entre la mer Noire et les principales voies navigables de Russie, notamment le Don et la Volga.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la péninsule de Kertch, occupée par l’Allemagne nazie (reprise par l’Armée rouge), était un important point de transit par voie terrestre et maritime.

Pendant les mois les plus froids de l’hiver, elle devenait un pont de glace reliant la Crimée à la région de Krasnodar.

Le détroit de Kertch mesure environ 5 kilomètres de long et 4,5 km de large au point le plus étroit, entre la pointe de la Crimée orientale et la péninsule de Taman. Kertch est un important port commercial relié aux voies ferrées, aux ferries et aux voies fluviales.

image à droite : Détroit de Kertch, photo prise du côté de la Crimée, (avant la construction du pont) largeur étroite, vue aérienne du détroit et de la péninsule de Taman.

La mer d’Azov : Carrefour géopolitique

Il est important de noter qu’à la suite de l’intégration de la Crimée dans la Fédération de Russie en 2014, Moscou a obtenu le contrôle total du détroit de Kertch, qui relie la mer Noire à la mer d’Azov. L’accord bilatéral entre la Russie et l’Ukraine régissant la route maritime à travers le détroit de Kertch a été mis au rebut.

Le détroit constitue également un point d’entrée dans les principales voies fluviales de la Russie.

La mer d’Azov est reliée au fleuve Don et à la Volga, par le canal Volga Don. À son tour, la Volga se jette dans la mer Caspienne.

Le détroit de Kertch est stratégique. Le canal Kertch-Yenikalskiy permet aux grands navires (océaniques) de passer de la mer Noire à la mer d’Azov.

Comme indiqué plus haut, le détroit de Kertch relie la mer Noire à la Volga via la mer d’Azov et le canal Volga-Don qui, à son tour, est relié à Saint-Pétersbourg et à la mer Baltique. La Volga est également reliée à Moscou, via le fleuve Moscou et le canal Volga-Moskva.

Remarque : le bassin de la mer Caspienne est en quelque sorte « enclavé ». Son seul accès à la Méditerranée et à l’océan Atlantique se fait par la Volga. Il en va de même pour son accès à l’Atlantique via la mer Baltique, ou via la mer Blanche, la mer de Barents et le passage de l’Arctique du Nord-Est vers le Pacifique.

Des voies navigables stratégiques. En résumé :

  1. Mer Caspienne- Volga, Canal Volga-Don, Don, – Mer d’Azov – Mer Noire, Méditerranée
  2. Mer noire- Mer d’Azov -Don- Volga Canal du Don -Volga -Volga-Moskva Canal, Moscou, Moscou
  3. Mer Noire- Mer d’Azov -Don- Volga Canal du Don -Volga -Neva, St Petersbourg, Mer Baltique
  4. Mer Caspienne, Volga, Neva, Svir, lac Onega, canal de la mer Blanche, mer du Nord et passage arctique du Nord-Est

 

Volga-Don Canal

Relations Russie-Ukraine concernant le détroit de Kertch

En décembre 2013, Moscou a signé avec le gouvernement Ianoukovitch de Kiev un accord bilatéral portant sur la construction d’un pont sur le détroit de Kertch, reliant la Crimée orientale (qui faisait partie de l’Ukraine) à la région russe de Krasnodar.

Cet accord faisait suite à un premier accord signé en avril 2010 entre les deux gouvernements.

L’accord Russie-Ukraine de 2013 relatif à la construction du pont avait, à toutes fins utiles, déjà été abrogé avant le 16 mars 2014.

Image de droite : le nouveau pont de Kertch relie la Crimée orientale (transport routier et ferroviaire) à la région russe de Krasnodar. (image de droite).

L’annexion de la Crimée à la Russie était déjà dans les cartons avant le référendum, c’était un fait accompli.

Moins de deux semaines avant le référendum du 16 mars 2014, au plus fort de la crise en Ukraine, le premier ministre russe Dmitri Medvedev a ordonné à la société publique de construction routière Avtodor, ou « Autoroutes russes », de « créer une filiale qui superviserait la construction d’un pont sur le détroit de Kertch ».

Ce pont est destiné aux voies de transport ferroviaire reliant l’Europe occidentale et orientale au bassin de la mer Caspienne, au Kazakhstan et à la Chine. Il fait donc partie intégrante du projet Eurasie (en lien avec l’Initiative chinoise « la ceinture et la route » [nouvelle route de la soie]).

Michel Chossudovsky

Article original en anglais :

Black Sea Geopolitics and Russia’s Control of Strategic Waterways: The Kerch Strait and the Sea of Azov

Traduction : Mondialisation.ca 



Articles Par : Prof Michel Chossudovsky

A propos :

Michel Chossudovsky is an award-winning author, Professor of Economics (emeritus) at the University of Ottawa, Founder and Director of the Centre for Research on Globalization (CRG), Montreal, Editor of Global Research.  He has taught as visiting professor in Western Europe, Southeast Asia, the Pacific and Latin America. He has served as economic adviser to governments of developing countries and has acted as a consultant for several international organizations. He is the author of eleven books including The Globalization of Poverty and The New World Order (2003), America’s “War on Terrorism” (2005), The Global Economic Crisis, The Great Depression of the Twenty-first Century (2009) (Editor), Towards a World War III Scenario: The Dangers of Nuclear War (2011), The Globalization of War, America's Long War against Humanity (2015). He is a contributor to the Encyclopaedia Britannica.  His writings have been published in more than twenty languages. In 2014, he was awarded the Gold Medal for Merit of the Republic of Serbia for his writings on NATO's war of aggression against Yugoslavia. He can be reached at [email protected] Michel Chossudovsky est un auteur primé, professeur d’économie (émérite) à l’Université d’Ottawa, fondateur et directeur du Centre de recherche sur la mondialisation (CRM) de Montréal, rédacteur en chef de Global Research.

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